‹ L'histoire par le théâtre, 1789-1851 (volume 2)Chapitre 16 sur 48 · LE SEIGNEUR · texte numérisé non relu

LE SEIGNEUR

Nous autres grands, par tous pays, Oubliez-vous ce que nous sommes?

LE CURÉ

Vous autres, pensez aux petits,

Et n'oubliez pas qu'ils sont hommes.

Ce curé ne mâche pas la vérité même à son supérieur, à certain prélat mondain qui figure dans la suite de l'empereur, et qui ne s'occupe qu'à faire le métier de courtisan, sans souci de son diocèse. Voilà dans quelles circonstances Nicodème descend de sa voiture aérienne, au grand ébahissement des gens de la Lune, y compris l'astronome de l'empereur, dont la savante lunette est toujours braquée sur cette lointaine boule qu'on appelle la Terre. Le nouveau venu entend les plaintes de la population lunaire, et il raconte ce qui s'est passé dans son pays, où l'état des choses était précisément pareil. Il conseille de procéder comme on a fait dans notre révolution, sauf toutefois quelques petits détails qui ne sont pas à imiter, et à l'égard desquels il se permet de voilerou d'embellir l'histoire :

Oui, messieurs, tout l' monde en France A tout d'suite été d'accord ; Clergé, noblesse et finance Ont cédé leurs droits.... d'abord.

Tout chacun, sans résistance, D'y r'noncer a pris grand soin....

(A part.) A beau mentir qui vient de loin.

Tout l'monde a pensé de môme, Gnia pas eu deux sentiments, On n'a rien songé d'extrême :

Ni disput' ni différends.

C'est tout simple quand on s'aime :

D' disputer gnia pas besoin....

(A part.) A beau mentir qui vient de loin.

Admis auprès de l'empereur, Nicodème lui parle beaucoup plus sagement que messieurs ses conseillers d'Élat, et lui révèle ce qu'on dérobait soigneusement à sa connaissance. Désolé d'avoir été trompé de la sorte, le brave homme d'empereur se promet bien de voir désormais par ses propres yeux, et proclame toutes les réformes réclamées par l'intérêt public. Nicodème fait même quelque chose de plus fort que de mettre dans la bonne route un prince déjà si bien disposé : il y amène aussi un premier ministre, et les autres grands personnages qui ne sont pas, dit-il, si diables quilssont noirs. Il n'est pas jusqu'au prélat de cour, à Varchcvëque de la Lune, qu'ilne parvienne à gagner par ses bonnes raisons. Tout cela est mêlé de scènes plaisantes auxquelles donnent lieu les us et coutumes du pays, notamment en matière de mariage, et l'empressement de trois ou quatre femmes qui se disputent la conquête du voyageur.

Beffroy de Reigny composait avec facilité de jolis airs. Il est l'auteur de la plupart de ceux qui sont dans ses pièces, et qui en fontdcs espèces d'opéras-comiques. Plusieurs ont été longtemps chantés, par exemple, dans Nicodème dans la Lune, les couplets : N'y a pas d'mal à ça, Colinelte. Le cadre était drôle; les allusions politiques étaient piquantes, d'autant que la Révolution, comme on l'a vu, y recevait aussi sa part de leçons, et cet assaisonnement distinguait Nicodème dans la Lune de tous les ouvrages où elle était louée sans réserve.

Avec ces éléments et quelque brillant de mise en scène, genre d'attrait sur lequel le public d'alors n'était pas blasé, vous comprendrez le succès inouï que cett»; pièce obtint. L'impulsion une fois donnée, elle se communiqua de proche en proche, et ce lut un véri-

table engouement. Nicodème composait seul le spectacle, et c'était assez. Toutes les loges étaient louées l'avant-veille; on renvoyait deux fois plus de monde que la salle n'en pouvait contenir. Bien des gens y revenaient à plusieurs reprises avant de pouvoir entrer, et l'on voyait un coin à l'orchestre ou dans les coulisses, à défaut d'autres places, payé quatre fois sa valeur. En treize mois, Nicodème eut cent quatre-vingt-onze représentations. Il est vrai qu'une œuvre de cette nature, si grand que soit le succès, ne peut avoir qu'une existence temporaire. Celles dont le mérite ne doit rien à l'à-propos, sont dédommagées par l'avenir.

Eh bien! quelle somme pensez-vous que cette vogue prodigieuse ait rapportée à l'auteur ? Beffroy de Reigny nous l'apprend dans une de ses préfaces. Il avait vendu Nicodème dans la Lune à la direction, moyennant quatre cents livres, qui lui furent payées en six ou sept fois; et il reçut par grâce et faveur, une gratification de cinquante louis.... en assignats.

Un journal du temps reprochait à Beffroy de Reigny de s'être montré trop facile, et d'avoir fait tort aux auteurs ses confrères, en se contentant de si peu : mais une autre pièce de ce temps-là, le Sourd ou l'Auberge pleine, de Desforges, qui a été aussi une mine d'or pour le théâtre, fut payée par Mlle Montansier six cents livres.

On voit que les écrivains dramatiques qui célébraient la Révolution, n'en profitaient guère pour leur compte. C'était de leur part bien de la duperie que de ne pas s'allier vigoureusement pour faire valoir leurs droits. Dans ce grand travail de réforme générale, une rémunération convenable du travail intellectuel était ce-

pendant une justice à obtenir, et l'exploitation des auteurs par les directeurs ne méritait pas moins d'être supprimée que tant d'autres abus mis à néant. Mais vingt ans encore après cette époque, les choses étaient au même point, dans les théâtres secondaires. Seul, le Vaudeville, dès sa fondation, avait établi le droit proportionnel de douze pour cent, adopté dans la suite par les scènes de deuxième ordre, dites théâtres de genre. Les Variétés payaient chaque pièce un louis par représentation, ce qui dura jusque vers la fin de 1817; et les recettes de mille écus y étaient fort communes. Supposez qu'on jouât quatre ouvrages dans la soirée : sur ce chiffre de recette, chacun d'eux aurait eu, avec le tarif proportionnel, quatre-vingt-dix francs au lieu de vingt-quatre. Dans les, théâtres de mélodrames, c'était encore moins : l'Ambigu et la Gaîté en étaient quittes pour trois francs par acte , c'est-à-dire neuf francs, d'après la coupe consacrée. Un succès de cent représentations ne rapportait pas mille francs à l'auteur. Vous conviendrez que l'Association dramatique a bien fait de se constituer, pour changer un pareil état de choses.

Le succès ûeNicodème dans la Lune n'était pas épuisé, quand le Cousin Jacques donna le Club des bonnes Gens, pièce en deux actes et en vers, avec des airs nouveaux, jouée au théâtre de Monsieur, le 24 septembre 1791. Ce spectacle occupait la salle Feydeau, devenu plus tard Je seul théâtre d'opéra-comique parla fusion qui réunit avec lui, le 16 septembre 1801, la troupe de Favart. Le 23 juillet 1804, le théâtre Favart devint momentanément à son tour le théâtre de la société chantante; mais elle revint l'année suivante à Feydeau, où elle resta

jusqu'à la démolition de cette salle en 1829. Reste à savoir s'il fut profitable à l'art de voir cesser une concurrence qui avait été pour lui une ère brillante, alors que les mêmes sujets étaient souvent traites sur les deux scènes à la fois, que l'on avait à comparer la Lodoïska de Cherubini et celle de Kreutzer, les deux Roméo el Juliette de Dalayrac et de Steibelt, les deux Paul et Virginie de Kreutzer et de Lesueur, YAriodant de Méhul et le Montano de Berton, deux ouvrages offrant le même fond et les mêmes situations sous des titres différents.

Sur la liste des acteurs qui jouèrent dans le Club des bonnes Gens, on en trouve plusieurs dont le nom s'est conservé à l'Opéra-Gomique : Juliet, Lesage, Ga veaux, plus connu toutefois comme compositeur. Le Club des bonnes Gens était conçu dans le même sens qui est indiqué par le second titre de Nicodèrne dans la Lune, c'està-dire dans le sens d'une révolution où tout se passe en douceur et en bonne confraternité. L'auteur suppose un village (et il y en avait plus d'un) où les discussions politiques ont semé la zizanie, où l'on bataille avec acharnement au lieu de se livrer au travail et de bien vivre ensemble, où les mariages projetés sont rompus par l'opinion contraire des parents. Gomme le dit Alain :

.... C'est cette absurde manie Dont l'aveugle fureur devient épidémie, Qui, troublant les esprits de nos cultivateurs, Au hameau, sous le chaume, a divisé les cœurs. Ces gens dont la dispute aigrit les caractères, Qui forment des soupçons, des partis pour des riens, Se souviendraient assez qu'ils sont des citoyens,

S'ils n'oubliaient pas qu'ils sont frères.

Qui ramènera la concorde entre ces esprits irrités ? Ce sera le curé du village, naturellement un curé constitutionnel, d'après la date de la pièce, un prêtre qui prêchera par ses actions, frère de celui que nousavons vu dans Nicodème ou plutôt le même personnage. Ce n'est pas qu'il désapprouve la libre discussion des droits communs, qu'il veuille voir les habitants des campagnes étrangers aux intérêts publics, qu'il croie incompatibles le travail de l'intelligence et celui des bras; il a bien soin de le dire :

Il s'en faut que je blâme

L'usage de ces clubs introduits parmi vous ; Je sais qu'en s'assemblant on s'instruit, on s'éclaire, Qu'on peut même par là serrer ces nœuds si doux Par qui tout homme apprend à respecter son frère ; Mais mon cœur fait le vœu que vous en soyez tous, Qu'il n'existe entre vous ni rang, ni préférence,

Qu'on y voue à l'humanité Le respect le plus tendre, aux lois l'obéissance; Que, par des jeux permis, au sein de lagaité, Des fatigues du jour sans gêne on s'y délasse; Que toujours dans son cœur on y garde une place

Pour la douce fraternité ;

Qu'enfin, pour couronner l'ouvrage, On n'en sorte jamais sans s'aimer davantage.

Le seigneur de l'endroit a suivi le fâcheux courant de l'émigration, et un des paysans partant de là pour médire dos dénigrants, comme il dit, le bon curé prêche l'indulgence à cet égard comme en tout :

Mes amis, mes amis, point de plaisanterie ; Souvenons-nous qu'il faut, pour bien juger les gens,

Être humains autant qu'indulgents.

Pour un coupable, hélas! que d'êtres innocents

Qui réclament en pleurs le sein de leur patrie! Faut-il empoisonner le reste de leur vie? Ma bouche avec vous tous ne s'ouvrira jamais Que pour solliciter le pardon et la paix.

Tous ces Français que loin de nous L'épouvante retient encore, Ils n'ont pas vu d'un jour si doux Briller la bienfaisante aurore.

Pareils à ceux que le ciel fit Habitants d'un autre hémisphère, Ils sont au milieu de la nuit Quand le plein midi nous éclaire.

Mais surtout n'oublions jamais Que chacun d'eux est notre frère.

La voix du sang chez les Français Doit-elle un seul instant se taire?

Loin d'avoir un cruel plaisir A les voir se troubler et craindre, Pour parvenir à les guérir, Il faut nous borner à les plaindre.

Tant il y a que, par les soins du digne curé, le bon accord est ramené dans le village, et au lieu des différents clubs où l'on passait le temps à se chamailler, il n'y en aura plus qu'un, celui dont il sera le président, et qui formera des patriotes dans le véritable et le meilleur sens du mot. « Embrassons-nous, faisons la paix, » tel est le refrain des couplets de la lin et il y en a même un pour Louis XVI :

Vivons désormais tous en frères, N'affligeons plus notre bon roi ! Sous les yeux du meilleur des pères, Obéissons tous à la loi.

De bon cœur comme il va sourire Quand il verra tous les Français,

En vrais amis, entre eux se dire :

« Embrassons-nous, faisons la paix ! »

Des personnages comiques, le père Thomas, un gros bonnet du village, qui cultive la bouteille autant que la politique, et Nigaudinet, filleul du curé, égayent ce tableau où la chanson rustique se mêle au couplet sérieux. C'est là, par exemple, que se trouve la ronde : Eh ? ma mère, est-ce que je sais ça ? encore un de ces airs du Cousin Jacques qui firent fortune.

Le Club des bonnes Gens continuait courageusement cette honorable mission que l'auteur s'était donnée de prêcher la modération et la paix au milieu des passions bouillonnantes. Il y avait certainement de la hardiesse, en septembre 1791, à élever une voix conciliante en faveur des émigrés, à faire chanter un couplet en l'honneur du roi trois mois après la fatale tentative de fuite qui avait soulevé tant de colères, quand on jouait la Journée de Varennes ou le Maître de poste de Sainte-Menehould, à l'Ambigu, et d'autres pièces qui attaquaient violemment le malheureux prince.

La royauté constitutionnelle, voilà le drapeau du Cousin Jacques. Tous ceux qui se rattachaient à ce débris monarchique, entraîné de jour en jour par la force des événements, applaudissaient le Club des bonnes Gens avec des transports qui promettaient de continuer l'immense succès de Nicodème dans la Lune : aussi l'irritation du parti extrême n'eut pas de bornes, et la pièce dut disparaître de l'affiche, le mois suivant, après quarante-six représentations. Plusieurs sociétés populaires allèrent jusqu'à brûler l'auteur en effigie. Beffroy de Reigny donna encore quelques pièces dans le même sens, telles que Nicodème aux Enfers et les Deux Nicodc-

mes, jouées aussi sur le théâtre Feydeau. Cette dernière pièce excita un tapage furieux qui fit également suspendre les représentations, après la septième.

Dans une brochure intitulée : La Constitution de la Lune, rêve politique et moral, le Cousin Jacques ne craignit pas de continuer, en plein 1793, son rôle sériocomique, lequel risquait fort de devenir tragique. En butte aux dénonciations et aux libelles les plus violents, décrété d'arrestation, forcé de se cacher, il eut cependant le bonheur d'échapper au tribunal révolutionnaire. Le 5 janvier I794til fit jouer à l'Opéra Toute la Grèce, ou ce que peut la Liberté, musique de Lemoine. Rome et la Grèce républicaines étaient le domaine où se réfugiaient les auteurs qui voulaient payer à la circonstance un prudent tribut, sans tomber dans les sansculottides.

Depuis, Beffroy de Reigny fit jouer quelques pièces qui n'avaient plus trait à la politique et àTà-propos, et en dehors de ces conditions, il fut beaucoup moins heureux. On a encore de iui diverses productions, les Mémoires du Cousin Jacques, le Courrier des Planètes, le Testament d'un Électeur. Il mourut en 1811, âgé seulement de cinquante-quatre ans, et cependant, survivant à sa célébrité de circonstance, qui ne devrait pas être remplacée par un complet oubli.

Parmi les spectacles ouverts depuis la proclamation de la liberté théâtrale, on en comptait un qui devait fournir une plus longue carrière que les autres : il s'agit du Vaudeville. Le 12 janvier 1792, il avait inauguré cette salle de la rue de Chartres, incendiée le 18 juillet 1838, en attendant que la rue même disparût dans les nouvelles constructions du Louvre.

Dans le commencement , le Vaudeville ne fut pas tout à fait à la hauteur, comme on disait, et se mit même en mauvaise odeur auprès du parti violent. Dans V Auteur du Moment, pièce de Léger, acteur de ce théâtre, Chénier était attaqué d'une façon assez claire. On applaudit d'un côté, on siffla de l'autre. A la cinquième représentation, il y eut une vraie bataille. Léger, qui jouait dans son ouvrage, dut se sauver par la porte de derrière, sans avoir le temps d'ôter son costume et son rouge. Le lendemain, à l'Assemblée Législative, le député Larivière se plaignit des pièces inciviques, et notamment de celle-ci. « Au Vaudeville, dit-il, de bons citoyens ont été maltraités pour s'être révoltés contre ces platitudes, répétées avec affectation, et applaudies avec transport par tous les valets de la Cour. » A la suite de cette dénonciation, le directeur du Vaudeville dut venir sur la scène brûler la pièce criminelle.

Le 5 janvier 1793, le Vaudeville en donna une autre, la Chaste Suzanne, qui fut l'occasion d'une affaire encore plus grave. Le directeur Barré et ses deux fidèles collaborateurs Radet et Desfontaines, avaient arrangé le fait de la Bible en deux actes, mêlés de couplets. On n'aurait pas cru que l'Écriture sainte et le Vaudeville dussent rien avoir à démêler ensemble, et cependant la pièce n'avait aucune intention de parodie. Les rôles des deux vieillards étaient seuls légèrement tournés au comique, dans le premier acte. C'était le récit historique, fidèlement suivi, sauf qu'au dénoûment les deux calomniateurs, au lieu d'être lapidés, étaient seulement bannis, à la prière de Suzanne. Même en un pareil sujet, les auteurs n'avaient pas dérogé à la loi bizarre du vaudeville final, de ces couplets qui

arrivaient, l'action terminée, en dehors de la pièce. Ici, le refrain des couplets était : Oh! c'est de l'Ancien Testament, et il amenait dans la bouche de l'héroïne, de la biblique Suzanne, l'éloge... devinez : de Molière, sur l'air de Galpigi :

De noirs effets pour du tragique, Des calembours pour du comique, Du bel esprit pour du plaisant, Voilà le théâtre à présent.

Mais réunir, comme Molière, Dans une intrigue régulière, Et la morale et l'enjouement, Oh! c'est de l'Ancien Testament.

Assurément, ce n'était pas là ce qui- pouvait exciter un orage; mais la Chaste Suzanne fut jouée quand le procès de Louis XVI était sur le point de s'ouvrir, et dans la bouche du juge Azarias se trouvaient ces mots adressés aux deux vieillards : « Vous êtes ses accusateurs, vous ne pouvez être ses juges. » C'était dans le moment où le public se montrait au Théâtre-Français, pour V Ami des Lois, en si belle veine de courage. La phrase d'Azarias excita des applaudissements qui s'appliquaient visiblement à la grande cause qui allait être jugée. Des sifflets répondirent à ces bravos; un violent tumulte s'éleva, et l'autorité fit évacuer la salle. Je dois dire que la première moitié de cette phrase ne se retrouve pas dans la pièce imprimée ; on y lit seulement: « Accaron, Barzabas, vous ne pouvez pas être ses « juges, d Les mots : « Vous êtes ses accusateurs, » que la tradition a consacrés, auront été supprimés, par suite de l'application qui en fut faite.

Quelques tempsaprès, deux des auteurs, Radet et Des-

fontaines, furent arrêtés, et ils restèrent plusieurs mois sous les verrous. Pour racheter leur liberté, leur vie peut-être, ils composèrent un vaudeville patriotique et guerrier, Au Retour, fortement épicé dans le goût du moment, et qui fut applaudi en conséquence. De plus, ils déclarèrent que, dans un but de propagande civique, ils renonçaient, pour cette pièce, à toute rétribution d'auteur. Cependant, leur rançon ne fut complétée que par les couplets suivants, qu'ils envoyèrent à la redoutable Commune de Paris :

Air : On doit soixante mille francs.

L'aristocrate incarcéré Par le remords est déchiré;

C'est ce qui le désole ; Mais le patriote arrêté De Tâme a la sérénité,

C'est ce qui le console.

Des mesures de sûreté Nous ont ravi la liberté,

C'est ce qui nous désole; Mais dans nos fers nous l'adorons, Dans nos chants nous la célébrons,

C'est ce qui nous console.

Des lieux témoins de nos succès, Hélas ! on nous défend l'accès,

C'est ce qui nous désole; Mais dans nos vers, c'est là le hic, Nous propageons l'esprit public,

C'est ce qui nous console.

Pour nous encor la vérité N'éclaire pas l'autorité,

C'est ce qui nous désole ; Mais en attendant ce beau jour,

Vous applaudirez Au Retour, C'est ce qui nous console.

Ces couplets étaient accompagnés de la lettre suivante :

« Citoyen président,

« Nous avons lu avec autant de plaisir que de reconnaissance, dans le journal du Décadi, la mention civique faite au Conseil général de la Commune, de notre pièce intitulée : Au Retour.

« En attendant l'expédition qui doit nous être remise, et que nous désirons avec la plus vive impatience, nous te prions, citoyen président, de communiquer au Conseil nos joyeux remercîments. Reçois, citoyen président, la salutation fraternelle de tes concitoyens. « Radet et Desfontajnes . »

Dans Au Retour, un camarade du volontaire Justin se permet un mot sur la taille peu grenaclière du jeune soldat. Celui-ci lui réplique :

Ami, mets la main sur mon cœur, Tu sentiras que j'ai la taille, Tout comme toi, rempli d'ardeur, J'grandirai l'jour de la bataille.

Les plus p'tits comme les plus grands Savent combattre les despotes; C'est à leur hain' pour les tyrans Qu'on doit m'surer les patriotes.

C'est dans la même pièce que se trouvent des couplets dont l'air est un de ceux que les chansonniers et les vaudevillistes ont le plus employés :

J'ons un curé patriote, Un curé bon citoyen,

Un curé vrai sans-culotte, Un curé qui n'fait q'fait qu'du bien.

Chaqu paroissien trouve en lui, Son modèle, son appui, Et nos cœurs (ter) sont tous à lui, Sont tous à lui. (bis)

Désormais le presbytère, Séjour de la liberté, Par un froid célibataire, Ne sera plus habité ; Not' curé vivra chez lui, Et, sans dimer sur autrui, Il aura (ter) sa femme à lui, Sa femme à lui. (bis)

Sans le s'cours de la soutane, Et, comm' nous, coiffé, vêtu,

Y r'mettra celui qui s' damne Dans 1' chemin de la vertu.

Y prêch'ra Ps'enfants d'autrui, Puis le soir, en bon mari,

Il en f ra (ter) qui s'ront à lui, Qui s'ront à lui. (bis)

Si l'vieux évêque de Rome Dit queq'mauvaises raisons, Contre un prêtre qui s' fait homme, S'il braque ses saints canons, Notre curé, Dieu merci, N'en prendra point de souci.

Il aura (bis) d'aut' canons qui s'ront pour lui, Qui s'ront pour lui. (bis)

On a dit que l'affaire de la Chaste Suzanne se rattachait au jugement de Marie-Antoinette, et c'est ce qu'on lit dans ['Histoire des petits Théâtres de Paris, par Brazier; mais diverses raisons établissent le contraire. D'abord, c'est la date de la première représentation,

qui concorde avec l'époque du procès de Louis XVI; puis la fameuse phrase s'applique mieux à la Convention qu'au tribunal révolutionnaire, devant lequel comparut Marie-Antoinette : c'est la Convention, qui fut à la fois accusatrice et juge. D'ailleurs, le temps avait encore terriblement marché, du mois de janvier au mois d'octobre, où la reine fut condamnée. Pas une protestation ne se serait produite alors en pleine Terreur, même de la part des plus courageux. Enfin j'ai examiné, dans les journaux du temps, l'annonce quotidienne des spectacles, et aucune représentation de la Chaste Suzanne ne fut donnée au Vaudeville dans le temps du procès de la reine, ni même assez longtemps auparavant.

Il est à croire que les auteurs ne furent nullement complices de l'allusion faite par une partie du public. Très-certainement ils ne se seraient pas risqués à jouer pareil jeu, à compromettre à la fois leur propre personne et le théâtre, dont l'un d'eux, Barré, était directeur. Ils ne s'épargnèrent pas pour faire oublier cette affaire, car leurs pièces révolutionnaires tiennent large place dans le contingent du Vaudeville. On a de Barré, en société avec Léger et Rosière, la Décade Républicaine, où se trouve un couplet sur l'inutilité des études historiques, terminé par un trait quelque peu ambitieux.

La liberté doit rejeter Ces monuments où chaque page Semblait consacrée à dicter Les maximes de l'esclavage.

De ces erreurs ne chargeons plus Péniblement notre mémoire:

Pour ne citer que des vertus Écrivons notre propre histoire.

A l'appui de ces vertus, le vaudeville final roule sur les équivoques très-claires et très-gaillardes que le terme de sans-culottes peut fournir, à propos des femmes. La plaisanterie la plus décente est celle qui termine le couplet au public :

Claquez et l'auteur et l'acteur, Ils sont tous sans-culottes.

Avec Léger seul, Barré fit les Vous et les Tu, où on lit ce couplet, spécimen de quelques centaines d'autres :

Nous allons voir la liberté Qu'en tous lieux la raison propage, Partout établir le langage Et les lois de l'égalité.

— L'orgueil et l'imposture Vont tomber à la fois.

— Mais aux peuples sans rois Qui donnera des lois?

— La nature.

Indépendamment de Au Retour, Radet et Desfontaines firent jouer les Chouans de Vitré, la Vête de l'Égalité, Encore un Curé, etc., où il ne ménagèrent pas non plus l'assaisonnement. Le Saint Déniché, parPiis, la Nourrice républicaine, par le même, où la mère Deschamps ouvrait la scène en berçant ses deux nourrissons sur l'air de la Carmagnole, furent aussi pour le Vaudeville des justifications non équivoques.

Une de ces pièces, Encore un Curé (20 novembre 1793), renferme une scène caractéristique, et marque la transition qui conduisit à la suppression de tout culte chrétien. Ce curé s'est marié; il a épousé une religieuse, une sœur grise, qui, on doit le dire, n'en continue pas moins de soigner les malades de l'endroit.

En compagnie d'un soldat, le curé s'attable devant une bouteille et ils causent et raisonnent tout en

buvant.

bitri, trinquant.

Bravo, curé! Elle est fort bien, la petite gouvernante.

LE CURÉ

Ce n'est pas ma gouvernante.

BITRI.

C'est ta nièce?

LE CURÉ

C'est ma femme.

BITRI.

Ta femme ! tu es connaisseur.

LE CURÉ

Je m'ennuyais d'être seul.

BITRI.

C'est facile à croire.

LE CURÉ

Des habitants de ce hameau Ami sûr et guide fidèle, J'étais pasteur d'un grand troupeau, Mais las! pasteur sans pastourelle.

Le nouveau code m'a permis De faire une tendre folie, Et de mes aimables brebis J'ai pris la plus jolie.

BITRI.

C'est juste. A ta santé! (Ils trinquent et boivent). Il est bon, ce vin-là. En achevant la bouteille , ne pourrais-je pas?... Crains-tu la pipe, curé?

le curé, tirant une pipe du tiroir de la table.

Moi ? pas du tout.

BITRI.

Tiens! c'est ça un homme ! à nous deux. (Bitri bat le briquet, ils allument leur pipe, et fument tout en causant.) Si bien, curé, que te voilà marié.

LE CURÉ

Oui, par amour pour les mœurs et pour la Patrie. On ne saurait trop multiplier les hommes libres.

BITRI.

C'est le mot : croissez et multipliez; le Seigneur l'a dit, et je te vois dans le bon chemin.

LE CURÉ

Grâce à la loi.

BITRI.

Oui.

La loi t'arrache au célibat; La loi ne pouvait pas mieux faire.

Ah ! désormais, dans ton état, Combien, curé, tu vas te plaire !

Baptiser les enfants d'autrui, C'est un fort joli ministère; Mais il vaut mieux, prêtre et mari, Baptiser ceux dont on est père.

LE CURÉ

Mon ami, je crois que je ne baptiserai pas longtemps.

BITRI.

Bah! est-ce qu'on ne fera plus de baptêmes?

LE curé.

Je ne sais; mais j'ai bien envie de n'en plus faire.

BITRI.

On te paye mal ?

LE CURÉ

Non.

BITRI.

Ta réponse m'étonne; car vous vous plaignez toujours, vous autres.

LE CURÉ

Je suis bien loin, en vérité, De penser comme mes confrères, Ce n'est que sur l'utilité Qu'on doit mesurer les salaires; Un prêtre est toujours trop payé, Et la nation est trop bonne; L'argent le plus mal employé Est celui qu'on nous donne.

BITRI.

Eh bien! je le pensais, mais je ne voulais pas te le dire,

parce que je suis poli, parce qu'en buvant ton vin.... A toi! (7/ lui tend son verre.)

LE CURÉ

A nous ! (Ils trinquent et boivent).

BITRI.

Sais-tu bien, curé, qu'avec les principes que tu montres, je suis surpris de te voir faire un métier de.... paresseux, de.... tu m'entends.

LE CURÉ

Je te devine.

BITRI.

Grand et fort comme tu l'es, tu aurais fait un excellent

soldat.

LE CURÉ

Eh ! mais, on ne sait pas ce qui peut arriver; je monte déjà ma garde.

BITRI.

En personne?

LE CURÉ

Jamais autrement; et, sans me flatter, je ne suis pas mal sous le mousquet.

BITRI.

Parbleu! je serais curieux de voir ça.

LE CURÉ

C'est bien aisé ; j'ai là mon fusil , et si tu veux me commander.....

BITRI.

Avec ta soutane ? ma foi non.

LE CURÉ

Pourquoi?

BITRI.

Ça m'offusque; un patriote en soutane....

LE CURÉ

Ma soutane ne tient à rien;

Et, d'ailleurs, qu'importe la mise?

BITRI.

On ne peut être citoyen Avec le costume d'éerlise.

LE CURÉ

Puisque mon habit te parait N'être pas d'un bon patriote, Sous cet habit qui te déplaît, Reconnais un vrai sans-culotte.

(Au dernier mot du couplet, il défait sa soutane, et paraît en petite veste et en pantalon.)

Là-dessus, le soldat fait faire dans tous les détails l'exercice et le maniement d'armes au curé, qui s'en tire à merveille.

Les lecteurs apprécieront cette scène selon leur point de vue. Observons seulement que lorsque les Luther, les Zwingli, et d'autres réformateurs rompirent le célibat religieux et déposèrent la robe du moine ou du prêtre catholique, ce fut la main sur la Bible, par une conviction sérieuse, et non pas en philosophes de vaudeville à carmagnole. Ils ne désertèrent pas tout terrain religieux : ils en choisirent un nouveau.

Un spectacle qui, par sa nature, était entré le dernier dans la carrière des pièces politiques, c'était l'Opéra. Rappelons qu'à l'époque de la Révolution, l'Opéra occupait celte salle de la Porte- Saint-Martin dont la construction si rapide ne semblait guère rassurante, et qui cependant, n'est pas bien loin d'être centenaire. Le théâtre que Mlle Montansier avait fait bàlir, rue Richelieu, en face de la Bibliothèque, et qu'il ne faut pas confondre avec le théâtre Louvois, ayant été déclaré propriété nationale par décret du 7 mars an 111 (25 juin 1794), fut attribué à l'Opéra. Ce spectacle qui portait alors le nom de Théâtre des Arts, y fit son inauguration le 26 juillet suivant, — le 26 juillet, la veille de

la journée du neuf thermidor. Le prologue d'inauguration que l'on va lire fut ajouté à la Réunion du dix Août, qui eut les honneurs de l'ouverture :

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