‹ L'histoire par le théâtre, 1789-1851 (volume 2)Chapitre 31 sur 48 · LE MANUSCRIT DÉCHIRÉ · texte numérisé non relu

LE MANUSCRIT DÉCHIRÉ

Bagatelle en un acte, en prose, mêlée de couplets,

Représentée au palais de S. A. S. le Prince archi-chancelier de l'Empire, le 23 juin 1809,

précédée d'un prologue en vers,

par M. JOSEPH PAIN.

Le prologue met en scène sous leurs propres noms plusieurs familiers de la maison, tels que d'Aigrefeuille et Villevieille, ces deux gourmets experts, commensaux attitrés du patron, et chacun chante ses louanges avec un enthousiasme qui sent les cuisines et l'office. Quant à la pièce, il s'agit d'un auteur en train de composer un à-propos pour cette bienheureuse Saint-Jean, et dont le manuscrit, déchiré et jeté par un maladroit, est rapporté morceau à morceau par les actrices qui doivent jouer les rôles. Les deux acteurs étaient Crétu et Brunet; les actrices étaient Mlle Rose Dupuis, du Théâtre-Français, Mme Crétu, de l'Opéra-Comique, Mlle Rivière, du Vaudeville, Mlle Guisot, Mlle Pauline et Mlle Flore des Variétés. Cette Flore que nous avons vue finir si misérable, plus de quarante ans après, pouvant à peine, d'une langue épaissie, balbutier ses derniers rôles, elle représentait ici une jeune et fraîche bouquetière en fonds de compliments fleuris pour le héros de la fête. Du commencement à la fin, l'éloge à outrance ne tarit pas. On est étonné qu'un homme se fasse ou selaisse ainsi accabler en personne età bout portant, de madrigaux et de louanges. L'actrice de l'Opéra- Comique porte le costume de Mme de Sévigné : de là

le titre de bien bon, transporté de l'abbé de Coulanges à l'archi-chancelier. Si l'on n'a pas l'ait parler l'Éloquence, c'est que le rôle était trop difficile,

A moins que pour nous Monseigneur N'eût daigné l'écrire lui-même.

Ce n'est pas avec moins de succès que Son Altesse daigne passer du grave au doux :

Le Prince, pour la rendre aimable, Cache la raison sous des fleurs.

Il a la bienfaisance, il a le génie, il a tous les dons, toutes les vertus.

Ami du plus grand des vainqueurs, Lumière du siècle où nous sommes, Votre nom vivra dans nos cœurs Et dans la mémoire des hommes.

Mais voici encore mieux. Uu impromptu d'un autre vaudevilliste, Moreau, fut chanté après la pièce, et ce serait dommage de ne pas en citer ce couplet :

Ja^iis au peuple israélite Jean vint annoncer le Seigneur.

Notre Jean fit maint prosélyte Aux décrets d'un autre Sauveur; Mais si, dans un climat aride, Du prophète la voix se perd, La nôtre, que Minerve ^uide, Ne prêche pas dans le désert.

La comparaison avec le Sauveur était une réminiscence d'un vaudeville du Dix-Huit Brumaire ; mais elle est rajeunie [tarie rapprochement de l'archi-chancelier

et de saint Jean- Baptiste, avec Minerve brochant sur le tout.

D'après toutes ces citations, on conviendra qu'il serait difficile de trouver l'adulation portée plus loin qu'à cette époque, à moins de remonter jusqu'aux empereurs romains, que l'apothéose mettait tout net au rang des Dieux. Et encore les coupletiers de l'Empire ne restèrent pas loin de leurs devanciers, puisqu'ils soumettaient les cieux même aux convenances de César. Les plus hautes facultés ne sont pas toujours à l'épreuve d'une telle atmosphère. Peut-être le potentat que l'on comparait tantôt au Sauveur, tantôt à un Jupiter terrestre, avait-il fini par croire à cette obéissance de la nature ; peut-être s'imagma-t-il que, dociles pour ses fêtes, les éléments le seraient aussi pour ses plans de campagne. Le désastre de Russie allait donner, dès l'année suivante, un cruel démenti à ces assurances téméraires.

Détestables flatteurs! présent le plus funeste Que puisse faire aux rois la colère céleste !

Ce système de tout absorber dans un homme, de faire vivre la France en lui, de supprimer partout l'esprit d'initiative, et, pour ainsi dire, la respiration publique, enfin d'attendre même le beau temps de son étode, comme on l'a lu en propres termes, il devait porter ses fruits, aux jours des revers. On avait tant

dit à la nation de compter sur le Gouvernement et de s'en rapporter entièrement à lui qu'elle abdiqua en effet le soin de ses affaires. Tandis que l'idée sérieuse était tenue en suspicion, que les épicuriens du Caveau avaient seuls pleine franchise pour chanter la bonne chère, le bon vin et les amours, le temps arrivait où un grand élan national, comme en 1792, aurait été nécessaire. La guerre approchait des frontières, elle les touchait, elle les franchissait; mais le Caveau chantait toujours, et le Moniteur, ainsi que les autres journaux, ses échos forcés, répétait que l'Empereur veillait, que l'Empereur se portait bien, que la France n'avait qu'à compter sur l'Empereur.

Dans ces jours extrêmes, le pouvoir tâcha, il est vrai, de réveiller l'esprit public et d'en tirer des ressources nouvelles ; mais ces appels même avaient des formes circonspectes et réservées, et l'élan patriotique ne devait marcher qu'au pas de l'autorité. Tous les théâtres jouèrent des ouvrages destinés à échauffer et à exciter les esprits. Ils crièrent sus aux Cosaques ; ils se mirent en frais d'accoutrement sauvages et de barbes rousses ; ils traduisirent en action les estampes qui montraient ces cavaliers du Don et du Volga sous des formes affreuses et farouches, les chansons qui, soit en style héroïque, soit en style poissard, appelaient aux armes contre l'invasion. Mais dans ce répertoire assez nombreux, on retrouve le cachet personnel qui était imprimé partout, et à côté des pièces prises directement dans les faits du jour, on en rencontre un plus grand nombre qui procèdent par des allusions, par des rapprochements tirés de la vieille histoire monarchique.

De ces pièces, la plus solennelle fut l 'Oriflamme, paroles d'Etienne et Baour-Lormian, musique de Berton, Kreulzer, Paer et Méhul, jouée à l'Opéra le 31 janvier 1814. C'est Charles Martel repoussant, dans les champs de la Touraine, l'invasion des Sarrasins. Nous voilà un peu haut dans la vieille histoire de la monarchie, un peu loin de la Marseillaise. Pour ne pas déroger à l'usage, nous avons là deux amants villageois, Nazir et Amasie, noms de fantaisie qui ne sentent guère la France du huitième siècle, ni même la France d'aucun temps. Nazir indiquerait même plutôt, un personnage des Mille et une Nuits, un de ces musulmans envahisseurs que Charles Martel va combattre.

A l'Hymen en ce jour Apportons nos offrandes, Et tressons des guirlandes Pour l'autel de l'Amour.

Ces offrandes à l'Hymen et cet autel de l'Amour sont empreints de la même fidélité locale que les noms des amants. Au milieu de cette pastorale, les clairons belliqueux retentissent: ce sont les guerriers qui courent se ranger sous les ordres de Charles Martel pour arrêter et écraser les barbares. L'oriflamme est déployée. A cette époque, l'oriflamme était seulement la bannière de l'abbaye de Saint-Denis , et non pas encore l'étendard de la monarchie française; toutefois, ne chicanons pas sur ce point. Au moins, l'oriflamme existait ; mais il est plus difficile d'admettre un chevalier, trois cents ans et davantage avant l'institution de la chevalerie. Ce chevalier, portant l'on-

flamme, entonne un hymne guerrier dont voici l'une des strophes :

Que poursuivis, vaincus de toutes parts, Ils soient couverts d'une honte éternelle. Non, non, jamais de la ville immortelle Ils n'oseront insulter les remparts.

Charles Martel a levé l'oriflamme; Il nous répond des combats et du sort. Frémis, frémis, orgueilleux Abdérame!

Il est parti : c'est l'arrêt de ta mort.

Et le chœur reprenait avec toute la puissance des voix et de l'orchestre :

Charles Martel a levé l'oriflamme, etc.

Hélas ! toujours la même déification ! toujours un homme érigé en dominateur des événements, en maître du destin! Et cela, quand des revers trop mémorables venaient de proclamer si hautement à quels retour la fortune est sujette 1 Certes, il fallait que l'aveuglement fût sans remède, et que la flatterie fût bien incorrigible.

Il nous répond des combats et du sort!

Le 13 mars, l'Oriflamme fut suivie d'une ronde intitulée : Gardons-nous bien, par le chevalier Dupaty , ainsi lit-on en tête de ces couplets. On jouait encore l'Oriflamme le dimanche 20, et onze jours après, les troupes étrangères faisaient leur entrée dans Paris 1 L'empereur de Russie et le roi de Prusse furent acclamés dans la salle de l'0;>éra, quand finissaient à peine d'y vibrer ces défis si assurés et si menaçants 1

Charles Martel était à l'ordre du jour. A l'Ambigu on jouait aussi un Charles Martel ou la France sauvée. A la Gaîté, c'était Philippe-Auguste à Bouvines. L'Opéra-Comique donnait Boyard à Mêzières , de Dupaty et Chazet, musique deBoièldieu, Chérubini, Catel et Nicolo. Les Variétés même avaient une Jeanne Hachette, par Rougemont, où l'héroïne de Beauvais, se conformant au mot d'ordre général, remontait jusqu'au chef de la dynastie carlovingienne et invoquait la conservation de son empire.

Le fondateur de ma patrie, Charles, l'exemple des guerriers, Du fond de sa tombe vous crie :

«Français, défendez vos foyers.

Repoussez jusqu'en Allemagne L'ennemi qui vient vous chercher.

Soldats, ne laissez point toucher A l'empire de Chailemagne. »

Le Théâlre-Français n'eut pas d'ouvrage de circonstance fait exprès ; mais il en reprit une dont le choix, émané du ministre, était singulier sous plus d'un rapport; c'était le Siège de Calais.

Quand cette tragédie fut jouée pour la première fois, en 1765, la France n'était sortie d'une guerre malheureuse que par une paix dure à subir. Le Siège de Calais obtint un très-grand succès, grâce aux sentiments d'héroïsme que de Belloy exprimait plus ou moins heureusement, et qui relevaient à ses propres yeux la nation humiliée. Cette vogue eut un tel caractère, que nulle critique n'était possible, sous peine de s'attirer cette terrible apostrophe : <* Vous n'êtes donc pas Français ? » Louis XV avait accueilli par cet argument

peu concluant en littérature, quelques observations du maréchal de Noailles sur l'œuvre si exallée. « Sire, répondit le maréchal, je voudrais que les vers de la pièce fussent aussi bons français que moi. » La ville de Calais envoya des lettres de bourgeoisie à l'auteur, dans une boîte en or ; le gouvernement fit jouer cette pièce dans les villes de garnison ; puis, après tous ces honneurs, le Siège de Calais s'en alla prendre le rang beaucoup plus modeste que lui méritent quelques beautés, balancées par des imperfections trop nombreuses.

Ce fut probablement le souvenir de cette vogue passagère de la nouveauté qui décida, en 1814, le choix officiel. Il est à croire que le ministre n'avait jamais lu l'ouvrage qu'il désigna, ou que, en le parcourant, il fut surtout frappé de son caractère monarchique autant que national, du dévouement des Français à leur souverain, à leur maître, exalté en maint endroit. Outre que, malgré la noblesse de leur dévouement, le spectacle de six Français venant ie remettre, la corde au cou, entre les mains d'un prince anglais, ne laisse pas d'avoir quelque chose de pénible, plus d'un passage était susceptible, devant un examen attentif, de provoquer des allusions peu favorables; aussi les censeurs firent-ils plus d'une coupure. Par exemple, dans la scène VII du quatrième acte, ils retranchèrent cette question d'Edouard III et celte réponse d'Aliénor :

Qui peut d'un droit si saint me priver désormais? Quel autre peut régner sur la France?

— Un Français.

Les vers qui suivent, et qui sont le développement de

ce dernier mot, durent également disparaître. L'encre rouge marqua aussi ces deux passages :

Partez, prenez encor l'usurpateur pour maître ; Mais sachez qu'un tel roi n'a pas longtemps à l'être, Et que sous ses drapeaux, s'il peut les relever, Les bras de vos vainqueurs sauront vous retrouver.

Eh! que peut la pitié sur cette âme inhumaine? N'a-t-il pas vu vingt fois, d'un œil tranquille et fier, Tomber des légions sous la flamme et le fer, De débris et de morts couvrir les mers sanglantes, Les nations enfin, par lui seul expirantes? Son orgueil s'habitue à compter les mortels Comme de vils troupeaux nourris pour ses autels. Vous-mêmes, ses amis, aux dépens de vos têtes, Il vous croit trop heureux d'acheter ses conquêtes.

Quel pavé les censeurs jetaient, par ces suppressions, à la tète du pouvoir qu'ils prétendaient sauvegarder ! Plusieurs spectateurs suivirent la représentation avec la pièce à la main, et ce qui était retranché n'était pas le moins curieux. Bref, cette tragédie déjà surannée, choisie et pourtant mutilée par l'autorité, chair et poisson tout à la fois, ne produisit pas un grand effet, malgré Saint-Prix et Talma, qui jouaient Eustache de Saint-Pierre et Godefroy d'Harcourt.

Ce n'était pas par des représentations théâtrales, par des pièces vieilles ou nouvelles, que pouvaient être réparées les conséquences de tout un règne, de tout un système appliqué avec la plus inflexible rigueur. Le ressort moral que l'on a brisé, ne reprend pas son action au commandement. Il y eut des bataillons de garde nationale mobilisée, qui furent envoyés au feu,

276 l/lIISTOIRE PAR LK THÉÂTRE.

et qui se battirent avec une admirable bravoure; mais quant au grand élan qui avait mis sur pied quatorze armées, par ce seul appel : Citoyens, la patrie est en (langer, on ne le vit pas se renouveler. En vain le génie militaire du chef et l'héroïsme de ses derniers soldats s'épuisaient dans les suprêmes efforts d'une partie désespérée; on lisait les bulletins de combats datés de quelques lieues de Paris, comme on avait lu naguère ceux qui venaient de bien loin : c'étaient toujours des récits de victoires dont les plus réelles même ne pouvaient retarder la catastrophe que de quelques jours. Ceux que trompaient ces récits s'endormaient sur leurs illusions; les autres envisageaient la lin prévue, en raisonnant froidement sur ce qui adviendrait après. Les promeneurs des boulevards remplissaient les cafés et savouraient comme à l'ordinaire le soleil printanier. Après les pièces de circonstance, où les acteurs s'évertuaient pour chauffer la scène et la salle, le public rentrait se coucher, sans être plus disposé à fournir le moindre contingent de volontaires.

Un fait doit être remarqué : ce fut au milieu de ces péripéties extrêmes, quand les tristes preuves du voisinage de la lutte arrivaient jusque sous les yeux de la population parisienne; ce fut alors que le théâtre Peydeau obtint un des succès les plus brillants qu'il compte dans ses anna.es. Joconde fut joué pour la première fois le 28 février 1814, tout juste un mois avant la prise de Paris, et il l'emporta non-seulement sur l'Oriflamme et sur toutes les pièces du même genre, mais encore sur les émotions bien autrement vives de la réalité. Pendant ce mois de mars, où le canon grondait déjà si près, Joconde poursuivit sa carrière triomphante.

On courait entendre Martin et Mme Gavaudan, applaudir l'air : J'ai longtemps parcouru le monde, la romance : Dans un délire extrême, le quatuor : Quand on attend sa belle, tous ces moreeaux que l'on fredonnait en sortant, comme on eût t'ait dans les jours les plus paisibles.

Ce grand succès quand même d'un opéra-comique dans un pareil moment, n'est-il pas un trait caractéristiqup ?

Dernier contraste 1 Étrange rencontre 1 Le lundi 28 mars, les Variétés donnaient, tout comme en temps ordinaire, une première représentation, Monsieur et Madame Jobineau ou la Manie des Campagnes, vaudeville de Merle etOurry, dont le second titre put être tourné, par quelque chercheur d'équivoques, en un reproche cruel contre le conquérant malheureux. Le sujet , c'étaient les contrariétés d'un ménage de bourgeois parisiens qui ont cru s'assurer une paisible retraite dans un village de la banlieue, et qui s'y voient chargés de frais imprévus , assaillis de grotesques tribulations. Ce village, où l'on appelait le rire, c'était Pantin, dont les habitants allaient subir de bien autres épreuves. Le lendemain 29, les théâtres jouèrent encore. Les Variélés donnèrent la seconde représentation de Monsieur et Madame Jobineau, tandis que les troupes alliées, arrivant par la roule de Meaux, préparaient l'attaque générale des positions qui couvraient Paris. Pantin, où se passait l'action comique, disputé avec acharnement, enlevé de vive force, à la baïonnette, vit, dans la terrible lutte, ses maisons toutes criblées, toutes remplies de morts, de blessés, de mourants. Le soir du 30, Paris regardait les feux de bivouac des Russes et dcsPrus-

siens allumés sur Montmartre même, bien près du joyeux théâtre de Brunet. Ce fut le spectacle de la soirée, et le lendemain 31 , la grande cité curieuse en eut un autre où la foule ne manqua pas : — l'Europe armée défilant sur les boulevards.

Page 1