AFFAIRE DE L'OPÉRA D'ADRIEN
Mémoire adressé par Hoffman à Pétion, maire de Paris, au sujet de l'interdiction de cet ouvrage '.
Monsieur le Maire,
Permettez-moi de vous adresser des réclamations sur l'arrêté du corps municipal relativement à l'opéra d'Adrien, dont je suis l'auteur.
Des bruits injurieux se sont répandus sur cet opéra. Sans examiner si des bruits suffisent pour faire dé-
1. Ce document, qui intéresse à la fois l'histoire politique et l'histoire théâtrale de l'époque, est aussi un exemple de courage qu'on ne saurait trop mettre en lumière. Hoffman faillit payer cher, sous la Terreur, son énergique protestation. Heureusement son arrestation fut prévenue par quelques interventions officieuses, entre autres, à ce qu'il crut savoir, celle du conventionnel Vadier. Il dut beaucoup aussi aux bons offices d'un membre du comité de sa section, un blanchisseur nommé Gabriel, dont le désintéressement refusa toute récompense. L'auteur d'Adrien ne démentit jamais l'esprit d'indépendance qui formait le fond de son caractère. Il n'accepta que la croix de la Légion d'honneur, sous la Restauration, ne voulant, quoique sans fortune, aucune place, aucun avantage pécuniaire, et il ne consentit jamais non plus à faire valoir ses droits incontestables au fauteuil académique. Il s'était fixé à Passy, où il vivait fort retiré, fermant sa porte à tout visiteur qui aurait voulu solliciter sa bienveillance comme critique. Son instruction profonde embrassait, dans ses articles du Journal des Débats, les sujets les plus divers, et sa conversation avait un piquant auquel son bégaiement ajoutait encore. Né en 1760 à Nancy, Hoffman est mort en 1828.
.m SUPPLÉMENT
fendre la représentation d'un ouvrage, j'ai pris le parti de le faire imprimer, de le livrer à lacensure publique, la seule qui puisse exister, et dans un éerit répandu avec profusion, j'ai prolesté contre les intentions que l'on me prêtait, et j'ai prouvé qu'une pièce de théâtre faite avant la Révolution, et traduite de Métastase, ne pouvait avoir été composée dans le dessein d'insulter à la constitution.
La municipalité était déjà chargée de l'administration de l'Opéra, quand cet ouvrage a été reçu, ou plutôt ce sont les officiers municipaux, directeurs de l'Opéra, qui ont reçu Adrien. Depuis dix-huit mois, que cette pièce est adoptée, on a eu plus que le temps nécessaire pour s'apercevoir si elle était écrite dans un sentiment contraire au nouvel ordre de choses; on a eu le loisir de remarquer toutes les opinions dangereuses qu'elle pouvait contenir. Cependant la municipalité ne l'a point rejetée ; on a même fait 200 000 francs de dépense pour la mettre au théâtre, on a paisiblement laissé achever toutes les répétitions; et lorsque l'ouvrage est prêt à paraître sur la scène, lorsque l'auteur, en le livrant à l'impression, a prouvé la fausseté des reproches qu'on lui faisait, lorsque le public désabusé a lu l'ouvrage sans réclamer contre lui, lorsque tons les officiers municipaux en ont tenu et lu les exemplaires sans les foire dénoncer, la municipalité, effrayée de quelques lettres anonymes, de bruits vagues, et des déclamations de quelques malveillants; la municipalité, dis-je, contre les lois et les formes, empêche arbitrairement que la pièce soit représentée; et ce qui est plus cruel pour moi par le laconisme de son arrêté, elle laisse subsister, elle semble même confirmer des
calomnies odieuses, et compromet par là mon honneur, mon bien-être et ma sûreté. Je dis ma sûreté, car si la municipalité déclare qu'elle rejette Adrien, par rapport aux troubles qu'il peut causer, qui osera le jouer sur son théâtre? et's'il est de nature à ce qu'on n'ose pas le jouer, qui peut oser l'avoir fait?
C'est à vous, monsieur le Maire, que j'adresse ma plainte, parce que vous êtes plus que personne en état d'en sentir la justice; et je vous parlerai comme je le ferais au corps municipal tout entier.
Dans cette circonstance vous avez à mes yeux trois caractères distincts. Je vois d'abord en vous M. Pétion, qui a été un des plus zélés défenseurs de la liberté de la presse, de la liberté indéfinie, et qui a tant contribué à faire abolir toute censure préalable, censure que vous avez reconnue odieuse et indigne d'un peuple libre.
Vous êtes ensuite à mes yeux le chef du corps municipal chargé de la police de la ville de Paris.
Enfin , vous êtes pour moi le premier administrateur de l'Opéra, puisque la municipalité a l'entreprise de ce spectacle.
Gomme M. Pétion, il est impossible que vous approuviez une acte d'autorité contraire à une loi connue, et vous savez mieux que personne que nul ouvrage ne peut être proscrit et prohibé sans que préalablement dénonciation en soit faite et jugement porté.
Lorsque vous étiez membre de l'Assemblée Constituante, vous avez énoncé et fait adopter, sur la liberté indéfinie de la presse, une opinion qui est devenue une loi pour toute la France. C'est cette loi que je réclame, monsieur, et je l'invoquerai jusqu'à ce qu'on m'ait
prouvé que la loi n'est puissante que contre la faiblesse, et qu'elle reste faible devant la violence.
Si c'est comme chef de la municipalité que vous avez défendu la représentation d'Adrien, permettez-moi de vous dire que vous n'en aviez pas le droit. La loi est formelle, la voici : Les officiers municipaux ne pourront pas arrêter ni défendre une pièce, sauf la responsabilité des auteurs. Rien de plus précis que ce texte; il est sans ambiguïté, et n'a pas besoin d'interprétation. Je le répète donc, le corps municipal a fait une démarche inconsidérée, en arrêtant une pièce sans l'avoir fait d'abord dénoncer et juger, et dans ce cas j'ai un juste recours à l'autorité supérieure.
Si c'est comme entrepreneur et directeur de l'Opéra que vous avez pris l'arrêté du 12 mars, j'ai bien plus de réclamations à vous faire. Dans le cas où mon ouvrage cessait de vous convenir, vous, directeur de spectacle, vous deviez simplement me rendre mon manuscrit, sans l'entacher d'aucune observation défavorable, sans parler des troubles qu'il peut causer, car ce motifappartient au municipal, et point au directeur: vous deviez me le rendre en toute propriété, me laisser la liberté de le porter à un autre théâtre, et vous soumettre à une indemnité telle que vous en auriez exigé de moi, si j'avais moi-même retiré mon ouvrage; vous deviez enfin agir comme la Comédie-Française ou Italienne, quand elle rend un ouvrage qu'elle ne veut pas jouer.
Vous avez donné de la publicité à la séance qui défend l'opéra d'Adrien. Vous avez parjé dans l'arrêté des impressions défavorables qu'on en a reçu ; vous avez excipé des troubles qu'il peut causer, vous avez
pris contre lui un arrêté d'éclat, vous ne m'avez pas rendu la propriété de mon ouvrage, vous n'avez stipulé aucune indemnité envers l'auteur : il est donc clair que vous avez agi en municipal, et non en directeur de spectacle.
Il est impossible, Monsieur, que vous veuilliez excuser un acte aussi arbitraire, si contraire surtout à la probité de M. Pétion, à l'intégrité de M. le maire de Paris, et à la loyauté d'un administrateur.
J'ai donc, sous ces rapports, un triple droit de vous demander que vous ayez la bonté de me déclarer si l'arrêté du 12 mars émane du corps municipal ou de la direction de l'Opéra. Dans le premier cas, vous m'approuveriez sans doute de recourir en homme franc et libre aux autorités supérieures, pour y invoquer la protection de la loi :dans le second, je vous redemande un ouvrage que vous avouez ne vouloir pas faire représenter, je vous le redemande avec l'indemnité qui m'est due, et avec une déclaration qu'en le rejetant vous n'avez pas prétendu le dévouer à la réprobation publique.
J'insiste sur cet article, parce que votre arrêté, qui laisse subsister toute prévention défavorable, me compromet sous tous les rapports. Si quelques hommes qui osent s'appeler la Nation, ont poussé l'audace jusqu'à menacer d'incendier l'Opéra, d'insulter aux acteurs, et de déployer la violence à la représentation A' Adrien, vous sentez, monsieur le Maire, qu'ils ne sont pas disposés à traiter l'auteur plus favorablement. C'est pourtant à ces hommes que votre arrêté me livre; en approuvant ces craintes, en cédant à la menace, en laissant croire que je la mérite, et en ne stipulant aucun
dédommagement pour moi, vous ne faites que satisfaire les malveillants qui attaquent l'ouvrage, et vous ne punissez que l'auteur, qui n'est pas coupable.
« Mais, » me dira-t-on (c'est là le seul prétexte de l'arrêté), * il vaut mieux interdire la représentation <* d'une pièce de théâtre que de s'exposer aux troubles « qu'elle peut occasionner. »
Ce principe est bon en apparence, et il séduit tous ceux qui n'y réfléchissent pas. Mais, monsieur le Maire, vous n'en sentez que trop bien les funestes conseil uences qui s'étendraient à tout autre objet qu'aux pièces de théâtre.
Eh quoi ! pour éviter l'effet de quelques menaces, on proscrit un ouvrage qui ne mérite pas d'être menacé!
Mais qui vous a fait ces menaces? Quels sont les gens qui doivent exciter des troubles? Quels sont leurs motifs? Les ont-ils fait connaître? On me répond qu'il court des bruits, qu'il y a des lettres anonymes, qu'on s'apprête à des actes de violence, qu'on parle d'incendier.
Et c'est sur des on dit, sur des menaces, sur des lettres anonymes, c'est pour des incendiaires, (pie des magistrats enlèvent la propriété d'un citoyen, et défendent un ouvrage que la loi a permis! Ils le défendent sans l'accuser, lorsqu'ils l'ont sous les yeux et qu'ils peuvent juger s'il est coupable !
Celui qui menace mérite seul la sévérité des lois ; celui qui est menacé a seul droit à la protection des magistrats et au secours de la force publique. Ce principe, vrai de tout temps, est plus incontestable encore dans un siècle de liberté. VA cependant le corps muni-
cipal, en prenant l'inverse d'un principe aussi sacré, s'unit à ceux qui menacent, pour nuire à celui qui est injustement menacé.
On veut prévenir des troubles, dites- vous. Empêchez-les, ces troubles, punissez ceux qui les causent, et ne corrompez pas le plaisir du public dans un genre d'amusement qui lui est cher. Êtes-vous magistrats? Êtes-vous respectables? faites-vous respecter, faites respecter la loi, et Tonne vous menacera plus d'incendier vos spectacles ; du moins, on ne vous menacera plus impunément.
Vous voulez éviter des troubles, et vous les entretenez, et vous cédez à ceux qui les fomentent, et vous pliez devant ceux qui vous menacent !
Vous voulez éviter des troubles, et vous proscrivez un ouvrage. C'est-à-dire que tous ceux qui voudront faire tomber une pièce quelconque seront sûrs d'y réussir, en menaçant, en calomniant, en insultant ouvertement; c'est-à-dire qu'un spectacle jaloux d'un autre pourra soudoyer quelques crieurs faméliques qui, par des allusions forcées et ridicules, jetteront un voile odieux sur une pièce établie à grands frais, et la détruiront en la dévouant à la réprobation politique ; c'est-à-dire qu'on favorisera le perturbateur dans la crainte d'exciter un trouble; c'est-à-dire que celui qui m'attaquera, me calomniera, aura le magistrat pour protecteur, et sera d'autant plus sûr de me nuire, que des lettres anonymes et des bruits vagues suffiront pour faire lancer un arrêté contre moi; c'est-à-dire que moi-même, par représailles, je pourrai écrire, menacer, cabaler et faire défendre l'ouvrage d'un rival littéraire; c'est-à-dire enfin (et j'ai quelque honte à
l'exprimer), c'esl-à-dire que la loi, qui pliera toujours devant la menace, s'avilira au point de ne pouvoir plus se faire écouter. Voilà, monsieur le Maire, la conséquence funeste, mais infaillible, du principe qui a servi de base à l'arrêté du 12 mars.
Je me résume; et sans doute il est affligeant qu'il ait fallu être si long pour plaider une cause aussi simple. Je dis donc que si l'arrêté du 12 mars émane du corps municipal, la loi est violée. Il fallait préalablement dénoncer l'ouvrage, et ne me punir qu'après un jugement légal. Si l'arrêté émane d'une administration de spectacle, les entrepreneurs doivent me rendre ma pièce, m'indemniser, déclarer qu'ils n'ont pas prétendu la juger, et me laisser par écrit la liberté de la portera un autre théâtre.
Voilà, monsieur le Maire, des raisons que je crois justes, et que je soumets cependant à M. Pétion, c'està-dire au plus zélé défenseur de la liberté indéfinie de la presse.
D'après cette réclamation, si vous ne daignez pas me répondre et si vous croyez ne me devoir aucune satisfaction, ne soyez pas étonné, monsieur, si je donne la publicité de l'impression à ce Mémoire. S'il est décidé qu'on ne me rendra pas justice, je veux au inoins que tout le public sache que je l'ai méritée, que je l'ai demandée, et que je ne l'ai pas obtenue.
Note publiée par Hoffnian au sujet d'Adrien '.
L'opéra d'Adrien, dont la Commune du 2 septembre a empêché les représentations, et auquel l'auteur n'a rien voulu changer, parce qu'il n'y a rien vu de coupable, appartient aujourd'hui au théâtre Feydeau. Cet ouvrage, tant calomnié et tant désiré, n'a mérité
Ni cet excès d'honneur, ni cette indignité.
On a voulu me forcer à retrancher ou à refaire quelques vers de cet ouvrage. Des conseils littéraires m'auraient trouvé docile ; des ordres despotiques m'ont trouvé inflexible. M'ordonner de travailler, c'est me condamner à la paresse.
Quand le public, qui seul est mon juge, désapprouvera quelques scènes de mon ouvrage, elles disparaîtront; si l'autorité s'en mêle, les scènes resteront, fussent-elles mauvaises, et mon opiniâtreté lassera même la tyrannie.
1 . Après le règne de la Terreur, Hoffman et Méhul acceptèrent pour Adrien, les propositions de Sageret, directeur du théâtre Feydeau. Le Théâtre des Arts (l'Opéra) ayant élevé des prétentions de propriété sur cet ouvrage dans une note que publièrent plusieurs journaux, l'auteur du poëme y répondit parcelle-ci. Mais le théâtre Feydeau ferma, par suite des mauvaises affaires de Sageret. L'Opéra changea d'administration, et Hoffman consentit à lui rendre Adrien . qui fut enfin représenté.
Au théâtre Feydeau, cet ouvrage prouvera que ses admirateurs et ses détracteurs ont également eu tort de s'échauffer sur un si petit sujet; mais il prouvera du moins que l'auteur fera plutôt mille mauvais vers qu'une bassesse.
On répond que l'Opéra a des droits sur cet ouvrage : oui, sans doute, il en a, si les mauvais procédés, l'esprit de jacobinisme et la barbarie sont encore des droits. Qu'il vienne les faire valoir, je l'attends.
On a dit que les auteurs d'Adrien avaient reçu des avances sur cet ouvrage. Ceux qui répandent ce bruit sont aussi vils que les municipaux qui régnaient alors. Pour moi, je n'ai reçu de l'Opéra que de mauvais traitements; je ne nie pas la dette.
Pour Méhul, il est incapable de traiter avec un théâtre, s'il avait des engagements avec un autre.