LA REINE
L'instant presse. Arrêtons d'horribles attentats. Grillon ! le roi lui-même a choisi votre bras.
CRTLLON.
Quand je reçus l'honneur de la chevalerie,
Le roi me dit: « Sers Dieu, ton prince, ta patrie;
a Sois fidèle à l'honneur.... » Et j'en fis le serment.
Ghaque jour j'ai rempli ce saint engagement,
J'en atteste mon roi, les braves et la France.
Gonflez à Grillon une noble vengeance,
G'est en guerrier français que je venge mon roi :
Si ma vie est à lui, mon honneur est à moi.
Il y avait une sanglante page que Napoléon aurait voulu certainement efïacer de son histoire, même quand il la justilîait avec une insistance qui ne faisait (|ue mieux trahir le cri de la conscience vainement combattu. Celte scène lui rappela, sans doule, la nuit funeste où, malheureusement pour sa gloire et pour leur propre honneur, d'autres guerriers n'imitèrent pas le loyal Grillon. A ce moment, le tout-puissant spectateur se contint à peine ; il prit huit ou dix fois du tabac avec une espèce de contraction impatiente, de mouvement nerveux qui ne disait rien de bon. Il ne parut plus écouter la lin de la pièce, et, en sortant, il défendit qu'elle fût jouée à Paris'.
1. Ces détails sont racontés par Roger, l'auteur de Caroline et de VAvocat, témoin oculaire. — Les Étais de Biais furent représentés
La censure exigeait des changements et des suppressions là où jamais un n'en aurait soupçonné cause ni prétexte. Dans les Deux Gendres, elle ne permit pas de dire (acte I", scène v) :
Le chambellan Saint-Phar vient de se dégager.
Il fallut mettre le comte de Saint-Phar, [)ar respect pour la charge de chambellan. Dans la môme pièce (acte II, scène ix), on lit :
Gepeadant je connais des gens très-importants, Et qui de mon crédit ne sont pas mécontents.
Primitivement, il y avait :
Cependant, je connais des gens très-élevés, Et qui de mon crédit se sont fort bien trouvés.
Des gens très-élevés : le mot aurait fait également songer aux régions suprêmes; et malgré l'innocuité de son emploi, il dut être changé ; et ces changements ne furent pas les seuls que la censure exigea, toujours dans le même ordre d'idées.
Dans une autre comédie d'Etienne, Vlntrigante, ce vers fut retranché :
La fortune s'attache aux pàs de nos guerriers.
En d'autres temps, il aurait été le bienvenu ; mais on était au commencement de 1813, au lendemain des dé-
le 30 mai 1814, après le retour des Bourbons, mais avec peu de succès; malgré son mérite réel, malgré de très-beaux vers, l'ouvrage parut froid , surtout dans les deux derniers actes. Guise était joué par Talma, Henri de Bourbon par i.afon, Grillon par Baptiste aîné, et Catherine de Médicis fut la dernière création de Mlle Raucourt, morte l'année suivante.
sg.slres de Russie, et la fortune se montrait infidèle. II y avait des gens qui fredonnaient ironiquement , par une application cruelle, cette ariette du vieil opéra-comique le Tableau parlant :
Vous étiez ce que vous n'êtes plus,
Vous n'étiez pas ce que vous êtes, Et vous aviez, pour faire des conquêtes, Et vous aviez ce que vous n'avez plus.
Ils sont passés, ces jours de fêtes; Ils sont passés; ils ne reviendront plus.
Dans cette circonstance, le vers de l'Intrigante aurait ressemblé à une amère ironie.
Cettte comédie avait eu plusieurs représentations, et elle était imprimée, quand l'Empereur voulut la voir. La censure, cette fois, avait permis qu'il fût vaguement question de la cour, comme du centre d'influence qui aj^it sur les péripéties de l'action. Il fallait donc que ces indications fussent bien innocentes, quoiqu'il leur fût difficile (le l'être plus que celles des Deux Gendres. Quc\ques mois pouvaient aussi faire songer à ces mariages entre la roture gueirière et la vieille noblesse, qui entraient dans la politique de l'Empire. Ces torts-la suffisaient. Napoléon, dans cette courte apparition qu'il fit à Paris, entre la campagne de Russie et celle de Saxe, eut le temps de lancer ses foudi'es sur une comédie. Ainsi qu'il l'avait déjà fait pour d'autres ouvrages, il frappa d'un coup d'autorité persoimelle , une pièce autorisée par ses censeurs. Le sourcil im|)érial se fronça, et nonseulement /'/niri^/an/e fut interdite à la scène, mais encore elle futsaisiecliezle libraire. Notez (pi'l'iiit'nne riait un des bummes les [)lus dévoués et les [)lus inféodés au pouvoir.
Comment, avec de telles entraves, la haute inspiration n'aurail-elle pas été refroidie?
Napoléon voulait que les auteurs se bornassent absolument à faire de l'art pour l'art. Il permettait à Mme de SiaèiCorinne e[ Delphine, ei il proscrivait r Allemagne. Tout ce bruit qui se lit pour savoir si l'auteur des Deux Gendres iï\ ail emprunté ou non quelques idées, quelques traits à une vieille coujédie de collège d'un jésuite, cette quantité de pamphlets, de plaidoyers, de brochures pour ou contre, c'était là une pâture permise, approuvée même; c'était la queue du chien d'Alcibiade; mais toute idée d'un ordre élevé, toulii question sérieuse , traduite sur la scène , risquait de rencontrer un insurmontable écueil.
La mutilation des Deux Gendres et l'interdiction de l'Intrigante prouvent que la muse de Molière était loin d'avoir ses coudées franches; toutefois, il lui restait le domaine de la vie ordinaire, de la fantaisie, des pièces d'intrigue ; mais la tragédie a besoin d'avoir l'histoire pour domaine, l'histoire, cette grande école des souverains et des peuples; et que de sujets défendus, que de terrains ferhles, confisqués par d'infranchissables barrières!
Ce n'était pas seulement tel ou tel sujet, c'était tel ou tel pays, qu'il ne fallait pas toucher. En 1813, le Théâtre-Français joua leiVmi<5 //de Brifaut,qui obtml un honorable succès, bien que les brouillards obscurs de l'antiquité assyrienne, avec ces noms de Nuuis, de Zorame, d'Ostras, de Zarbas, de Rhanmisse, d'EIzire, ne fussent pas un élément où. l'on put s'eniprcsscibeaucoup de suivre l'auteur. Or, celte tragédie, telle qu'il l'avait conçue (c'est lui qui donne ce détail dans
ses œuvres), était empruntée prirnilivement à l'histoire d'Espagne, beaucoup plus rapprochée de nous el beaucoup plus vivante. Mais, sur ces entrefaites, arrivèrent les actes de Bayonne et l'invasion de la Péninsule, déplorables commencements d'une guerre où la résolution d'un peuple déterminé à combattre jusqu'à la mort, usa les forces et rendit inutiles les victoires des armées qui avaient triomphé de l'Europe. Par cette lutte nationale, ver rongeur de l'Empire, le sol de l'Espagne devenait brûlant, et il ne fallait plus y poser le pied, quoique l'action n'eût pas le moindre rapport avec les événements d'Aranjuezet de Bayonne.
En conséquence, le pauvre auteur tragique dut vieillir ses personnages d'une vingtaine de siècles, les travestir en Assyriens, transporter l'action des bords de l'Èbre ou du Tage sur ceux de l'Euphrate, faire un Ninus de son don Sanche, roi de Gaslille et de Léon, et changer l'assemblée des Cortès en conseil des Mages. C'était tout le contraire de V Antichambre, dont les personnages avaient dû quelques années auparavant se déguiser en Espagnols. On rencontre bien, pendant la guerre de 1808, des pièces dont l'action se passe au delà des Pyrénées ; mais ce sont des comédies ou des vaudevilles. Une différence était faite, à ce qu'il paraît, entie l'Espagne séiieuse et l'Espagne comif^ue.
Vous jugez comment, dans l'œuvre de Brifaut, la physionomie locale dut se trouver de la légère métamorphose qui fut opérée. Voilà les périls auxquels les auli.'urs étaient exposés sur le tcirain de l'Iiistou'e.
Uuand des institutions libres furent données à la France, leur influence générale ne larda pas à faire cu'culer un air (|ui dilata les poilrinet-, et il sembla que
tout se détendait à la fois. De nouvelles semences tombèrent dans le sol intellectuel , et ne lardèrent pas à germer. On ne saurait contester le mouvement qui se fit sentir presque aussitôt, ces sources inconnues qui s'ouvrirent, cette luxuriante végétation de l'esprit, ces jets, ces élans qui ne furent pas tous heureux, mais d'où naquirent aussi des œuvres dignes de mémoire, des œuvres qui ne se seraient pas produites sous les conditions précédentes. Je citerai Casimir Delavigne comme un des auteurs qui peut-être auraient été perdus pour la scène, sans le changement de régime politique. D'abord, si le décret de 1807 n'eût pas subi de modifications, si l'Odéon n'avait pas été érigé en second Théâtre-Français , le jeune poète n'aurait pas eu de tribunal d'appel pour accueillir son ouvrage éconduit. Puis, le monopole tragique des sociétaires de la rue de Richelieu n'aurait pas été la seule cause qui eût fermé la porte aux Vêpres siciliennes. Sans doute, en 1819, la censure dramatique existait toujours^ mais elle tenait moins étroit le guichet des idées. Casimir Delavigne aurait-il pu, quelques années plus tôt, faire vibrer ce mot magique de liberté, ces sentiments et ces appels entraînants qui enlevèrent l'auditoire? Lorsque tout était résumé dans le souverain, aurait-on permis à Lorédande faire retentir ce vers électrique :
Va mourir pour ton maître, et moi pour mon pays !
Evidemment les Vêpres siciliennes, par le fond même du sujet, par l'atmosphère morale oîi elles transportaient le spectateur, auraient été impossibles.
Des louanges qui vont jusqu'à l'adoration, des apothéoses pompeuses comme celles dont Louis XIV était le dieu, voilà, sous l'Empire, tout ce que le tliéàtre nous fournit pour l'histon'e du temps; et aucun langage public ne pouvait offrir autre chose. La scène n'avait rien à faire que d'acclamer les victoires des armées et la gloire du souverain.
La journée d'Iéna, par exemple, eut pour la célébrer une pièce de Barré, R.idet et Desfontaine , le Rêve ou la Colonne de Rosbach, jouée au Vaudeville le 15 novembre 1806. Une veuve française est établie en Allemagne avec ses filles, dont l'une aime un oClicier, son compatriote, qui combat en ce moment sous les ordres de Napoléon. Un officier prussien qui regarde une nouvelle journée de Rosbach connne assurée, en est, bien entendu, pour ses frais de galanterie auprès de la jeiine Française. Tandis que les deux armées vont se heurter dans les plaines de la Saxe, la mère a rêvé qu'elle voyait p.u'tir pour la France la colonne coinmémonitive élevée sur le lieu où Frédéric II délit le maréchal de Soubise. Quelle étrange et invraisemblable vision! Mais des nouvelles sont apportées : triomphe complet de l'armée française; Rosbach est vengé, effacé désormais; le rêve absurde est justillé. L'oflicier français arrive avec ses camarades; on chante les guerriers victorieux, ou chante leur invincible chef;
on n'oublie pas non plus de lancer un trait aux Anglais, ce qui était un assaisonnement habituel.
Loin de la guerre qu'il excite, L'Anglais demeure passif, Et se gave, dans son gîte.
Et de bière et de rosbiff.
Mais bientôt viendra son tour, Et nous donnerons un jour
A l'Anglais bien repu Un dessert à l'impromptu.
Cette menace n'empêche pas de prophétiser une ère toute pacifique dont Napoléon (qui s'y attendrait?) sera le providentiel auteur :
Vous verrez qu'il était devin.
Cet abbé de Saint-Pierre Qui rêva qu'un beau jour enfin
On n'aurait plus de guerre.
Le héros réalisera
Une fable aussi belle, Et sa valeur nous donnera La paix universelle.
A travers ces hymnes triomphaux, on voit ainsi poindre parfois le vœu d'une paix qui doit toujours être le prix d-^ la victoire. Dans le Séducteur en Voijage ou les Voitures versées, joué au même théâtre le 4 décembre suivant, et que l'auteur, Dupaty , transforma par la suite en opéra-comique, le vaudeville fitial renferme ce couplet :
Ne prenant jamais de repos, Sur les pas du dieu de la guerre, La victoire sous nos drapeaux Voyage dans l'Europe entière.
Mais malgré les brillants succès Qui la couronnent au passage, Puisse la consolante paix Terminer bientôt son yoyage!
Ce timide vœu, enveloppé dans la louange, mêlé avec l'acclamation, voilà tout ce qu'il était permis d'exprimer en présence des douloureux sacrifices sans cesse renaissants.
A ces humbles soupirs poussés vers la paix, l'Opéra répondit, le 2 janvier 1807, par le clairon belliqueux de V Inauguration du Temple de la Victoire, intermède mêlé de chant et de danse, paroles de Baour-Lormian, musique de Winter, Lesueur et Persuis.
Aux armes, enfants de la gloire!
Mars vous arrache à vos foyers.
Ne doutez point de la victoire :
La palme d'Austerlitz orne vos fronts guerriers. Une même ardeur vous dévore.
Les foudres remis en vos mains N'attendent, pour gronder encore, Que le signal du chef qui commande aux destins. Vainqueur du temps et de l'espace, Et des saisons et des frimas. Ils marchent; leur bouillante audace
Appelle l'heure des combats.
Elle sonne.... l'aigle déploie
L'éclair de son vol souverain,
Et déjà ses serres d'airain
Déchirent les flancs de sa proie.
La terrible boucherie d'Eylau suivit de près celte fanfare belliqueuse, et bien des combats devaient précéder encore la sanglante journée do Friedland, couronnement de la rude guerre dont léna n'avait été que le début.
Enfin, sur le fameux radeau du Niémen, Napoléon et Alexandre se donnèrent une de ces accolades qui ne sont pas toujours une garantie d'amitié éternelle. Les théâtres ne manquèrent pas de célébrer cette paix si désirée, mais qui n'était que la paix continentale, car la guerre continuait sur mer avec l'Angleterre, sans ralentir son opiniâtre acharnement, et bientôt cette puissance allait intervenir en Portugal et en Espagne, dans la nouvelle lutte que la Péninsule vit s'engager. Aussi, dans les pièces qui célébrèrent la paix deTilsitt, la « perfide Albion » recevait-elle encore force traits. Dans Un Dîner par Victoire, joué Slu théâtre de l'Impératrice le 3I]juillet 1807, Désaugiers faisait chanter ce couplet par un Anglais, avec l'accent consacré :
Mon pays avec la France Il s'est jamais entendu; Quand l'un pleure, l'autre danse ; Quand l'un bat, l'autre est battu, Et parce que le Angleterre Il fait la guerre sur l'eau, La France il vient de faire La paix sur un radeau.
Aux Variétés, dans les Bateliers du Niémen, Désaugiers, en société avec Francis et Moreau, reprenait le même thème ; il épuisait les comparaisons et les métaphores en l'honneur du radeau pacifique :
Ce radeau sur qui se fonde L'espoir d'une heureuse paix, Va peut-être voir dans l'onde Nos maux s'éteindre à jamais.
Pour le Niémen quelle gloire!
Partout on n'entend qu'un cri :
C'est le temple de mémoire Sur le fleuve de l'Oubli.
L'arche où Noé se sauva
Quand le déluge arriva, N'ravit qu'un homme au naufrage;
Ce jour en sauv'davantage.
Mettons de niveau L'arche et le radeau.
Les épigrammes et les menaces contre l'Angleterre abondent aussi, el peut-être jusqu'à l'excès; mais une fois les couplets chantés, les vauilevillistes ne s'inquiétaient pas si les faits venaient réaliser ces augures aventureux, et ils n'en perdaient ni un calembour ni une rasade.
Certain espoir qui m'flatte
Me dit qu'avant un an,
L'radeau deviendra frégate,
Et l'Niemen, océan.
Du Niémen craignez les eaux, Messieurs les insulaires, Car on sait q'ies p'tits ruisseaux Font les grandes rivières.
Avant qu'l'an soit écoulé, La France au pas redoublé, Et la Russie et la Prusse, L'accompagnant au pas russe, F'ront marcher l'Anglais Au pas de Calais.
En revanche, les Bateliers du Niémen avaient maintes politesses pour les Russes, d'adversaires devenus amis:
A leur bravoure, au champ d'honneur Nous rendons tous un juste hommage.
Et s'ils ont eu moins de bonheur, Ils n'ont pas eu moins de courage.
Lon, lanla, laissez-les passer, Ces militaires, Nos frères; Dans nos bras j 'pouvons les presser :
Nos emp'reurs viennent d's'embrasser.
Voilà qui est bien, et l'on ne peut qu'applaudir à ce procédé courtois ; mais il aurait fallu que les mômes soldats à qui l'on faisait des compliments dans telle occasion, ne fussent pas vilipendés et injuriés dans telle autre. Il y a inconséquence à serrer la main de gens que l'on a traités de sauvages, de barbares, que l'on a montrés sous un aspect ridicule et grotesque, et lorsqu'on est en guerre, il faut songer que l'on sera plus tard en paix. C'est une affaire de tact et de convenance qui a été trop souvent oubliée dans nos vaudevilles guerriers, et des circonstances plus récentes ont pu donner lieu à cette observation. Nous avons vu, il n'y a pas longtemps, Russes et Autrichiens traduits sur nos théâtres, ainsi qu'aux devantures de nos boutiques d'estampes, en caricatures ignoblement burlesques, et représentés comme des espèces de mannequins dont un coup de poing aurait raison. Pour une nation qui se pique d'être spirituelle par excellence, c'était un manque d'esprit autant que de bon goût. Outre que le jour de la réconciliation est toujours à prévoir, on se nuit soi-même, on se déprécie, en rabaissant son adversaire. En effet, si l'on est vainqueur, où est alors le mérite de la victoire ? et si l'on éprouve un revers, — car la guerre est sujette à plus d'une chance, — quelle confusion d'être vaincu par des
ennemis que l'on a représentés comme si misérables !
Au Vaudeville, la pièce en l'honneur de Tilsitt élait de Barré, Radel et Desfontaines, avec Dieulafoy en surplus, et elle avait pour titre : l'Hôtel de la Paix, rue de la Victoire.
De la Neva, de la Seine,
La paix rapproche les flots,
En vain l'intrigue et la haine
Avaient armé deux héros.
Napoléon, Alexandre
De l'Anglais trompent l'espoir.
Deux grands hommes, pour s'entendre,
N'ont besoin que de se voir.
Voilà, du moins, un couplet bien écrit et bien tourné; mais les convenances ne sauraient accepter celui-ci, sur le pauvre roi Georges III :
Las de le voir triste et maussade, Et les yeux toujours obscurcis.
Pour consulter sur le malade, Deux docteurs se sont réunis.
Le résultat de l'entrevue, Après un sévère examen.
C'est que, pour éclaircir sa vue, I) lui faut de l'eau du Niémen.
Qu'on ail joué, en 1793, la Folie de Georges, il n'y a pas à s'en étonner; mais en 1807, il fallait que l'animosité du pouvoir contre l'Angleterre fût bien vive, pour que la censure ne supprimât pas ce couplet, au point de vue des égards récipioques entic tôtes couronnées.
Un autre couplet, dans V Hôtel de la Paix, est à l'adresse de l'impératrice Joséphine :
Une épouse auguste et chérie Trouve son plaisir le plus doux A charmer constamment la vie De celui que nous aimons tous.
Un jour on lira dans l'histoire Du héros pacificateur :
Mars et Minerve ont fait sa gloire ; Joséphine a fait son bonheur.
11 ne s'écoula pas longtemps avant qu'une autre impératrice fît son entrée aux Tuileries, et que les auteurs qui avaient chanté Joséphine la missent en oubli, pour célébrer la princesse appelée à prendre sa place. Ils n'eurent guère que le nom à changer, dans leur enthousiasme et leurs madrigaux.
L'Opéra, laissant passer tous ces vaudevilles, arriva le dernier ; mais ce fut avec une œuvre à laquelle il voulut donner une bien autre importance que celle d'un simple à-propos. Il prodigua toutes ses magnificences dans le Triomphe de Trajan (23 octobre 1807), un des plus beaux spectacles qu'il ait étalés. La pièce est d'Esménard, l'auteur du poëme de la Navigation. L'Empire avait une phalange de versificateurs habiles et sonores, comme Baour-Lormian et Esménard, que les idées hardies ne tourmentaient pas, et qui étaient parfaitement appropriés à ces pompes louangeuses, à ces solennités superbes.
Dans le Triomphe de Trajan, il faut reconnaître le mérite d'une versification élégante et harmonieuse. On en a cité cette invocation au Soleil :
Astre éclatant de la lumière,
Soleil ! Dieu du jour et des arts,
Toi qui d'un seul de tes regards
Embrasses la nature entière,
Toi qui des siècles renaissants
Mesures l'immense carrière, Dieu favorable, écoute ma prière
Pour César et pour ses enfants !
Puisses-tu ne rien voir dans tout ce qui respire. Et n'éclairer jamais, dans les âges lointains,
Rien de plus grand que cet empire,
De plus heureux que les Romains !
Il est juste de rappeler ici l'invocation du prologue â'Hésione, par Danchet :
Père des saisons et des jours.
Fais naître en ces climats un siècle mémorable. Puisse à ses ennemis ce peuple redoutable Être à jamais heureux, et triompher toujours! Nous avons à nos lois asservi la victoire; Aussi loin que tes feux, nous portons notre gloire; Fais dans tout l'univers craindre notre pouvoir :
Toi qui vois tout ce qui respire,
Soleil, puisses-tu ne rien voir
De si puissant que cet empire !
Esménard, on le voit, a poussé un peu loin la réminiscence, mais sans doute que le temps le pressait. Il sut, du reste, encadrer la louange avec un certain art. Un prince des Daces, Si;:ismar, et son neveu Décébale conspirent contre Trajan; une lettre de Décébale à Sigismar est saisie ; elle renfei me contre eux une preuve irrécusable. Sigismar, Décébale et Elfride, fille de Sigismar, sont là, conlondus, devant l'empereur, et croient qu'il va frapper sans pilié; mais la clémence
l'emporte en lui sur la sévère justice. Le feu de l'autel est allumé, il y brûle la lettre accusatrice et dit : César n'a plus de preuve et ne peut condamner.
C'est le trait bien reconnaissable de Napoléon à Berlin. Le prince de Hatzfeld, chef de l'administration municipale de celte ville pendant l'occupation française, allait être traduit devant une commission militaire pour une lettre adressée aux généraux prussiens qui tenaient encore la campagne, et auxquels il donnait des renseignements. Sa femme vint, éplorée, se jeter aux pieds de Napoléon qui, après lui avoir présenté la lettre interceptée, preuve accablante, lui dit de la jeter au feu. Il serait à souhaiter que l'on n'eût jamais loué, chez lui, que des actes aussi dignes de l'être. Les autres allusions du Triomphe de Trajan n'étaient pas moins faciles à comprendre. Ainsi, les bannières du cortège triomphal portaient cette inscription : la Dacie
CONQUISE, LES SaRMATES VeNGÉS, LES SCYTHES REPOUSSÉS.
Pour la Dacie, lisez : la Prusse; ipour les Sarmates y Usez: les Polonais; et pour les Scythes, lisez : les Russes.
Ce triomphe, qui formait le tableau final du second acte, offrait la plus savante étude et le plus brillant éclat de mise en scène. Au milieu d'un cortège où tout le vaste empire romain avait ses représentants, et suivi des captifs qui attestent ses victoires, Trajan s'avançait sur un char traîné par quatre superbes chevaux blancs. Cet attelage, avec la troupe de cavaliers qui précédait le char, était un luxe équestre qui excita particulièrement l'admiration. Les décorations, dues à MM. Degotty, étaient dignes de toutes les parties de ce magnilique spectacle, où l'œuvre disparaissait presque sous
les accessoires. Cependant, la musique de Persuis, à qui Lesueur s'était associé pour trois chœurs, avait un mérite très-honorable. Lainez réalisait dans Trajan un noble et majestueux empereur, et la danse réunissait un ensemble de talents sans pareil : Vestris et Duport, les deux rivaux qui fournirent à Berchoux le sujet de son poëme héroï-comique de la Danse, ou les Dieux de l'Opéra; Beaupré, Mme Gardel, Mlle Bigotlini, Mlle Ghevigny et cette belle Clotilde que Boiëldieu avait eu la mauvaise inspiration d'épouser. Avec toutes ces splendeurs, le Triomphe de Trajan eut cent représentations, et devint la pièce officielle de l'Opéra.
Esmén;ud fut largement récompensé de son œuvre. Censeui des théâtres, censeur de la librairie, censeur du Journal de l'Empire (que de censeurs dans un seul homme !), il fut, de plus, chef de la troisième division du ministère de la police. Il étaitle bienvenu à la cour, et il entra en 1810 à l'Institut. Cette accumulation de profits et d'honneurs, il n'était pas destiné à en jouir longtemps, et une des places qu'il occupait fut la cause indirecte de sa mort prématurée. Une satire contre l'ambassadeur de Russie parut dans le Journal de l'Empire. Il n'entrait pas dans les vues de Napoléon de rompre, dans le moment, avec cette puissance, et Esménard, le censeur du journal, reçut l'ordre de s'absenter pendant quelque temps. On prétendit que l'idée de la satire venait de Napoléon lui-môme, et que cette disgrâce passagère n'était qu'un jeu politique. Que cela fût ou non, le voyage d'Esménard eut une issue funeste. Comme il revenait de Naples, le 25 juin 1811, les chevaux de sa voiture s'emportèrent dans une descente rapide, près de Fondi, et, lancé contre un ro-
cher, il se brisa la tête. Triste et prompte fin de cette haute fortune 1
Dans ce répertoire de l'Empire, il y a une petite pièce très-curieuse à exhumer, aujourd'hui surtout, qui se rapporte à l'histoire monumentale de Paris. Le règne de Napoléon vit exécuter ou commencer dans la capitale des travaux importants d'utilité ou d'ornementat'on. En maint endroit, on remuait des moellons, on taillait des pierres. Les gens peu occupés avaient de quoi passer leur temps, comme M. Leffilé, dans les Oisifs de Picard (1809), qui est, dit-il, oc une espèce d'inspecteur des travaux publics, » et que les ouvriers du Louvre ont reconnu. La troisième classe de l'Institut proposa, comme sujet, pour le prix de poésie de 1810, les Embellissements de Paris. Barré, Radet et Desfontaines saisirent l'à-propos ; ils donnèrent au théâtre delà rue de Chartres, le 9 juin 1810, M. Durelief, ou les Embellissements de Paris, dont ils firent hommage à l'illustre corps par un envoi en couplets, quoique le Vaudeville, l'Enfant malin, ne portât pas ses visées jusqu'au laurier académique :
En hasardant de faire Quelques couplets sur Paris,
Le petit téméraire Est loin de songer au prix ; Car pour cet honneur suprême, Le zèle non suffîcit :
L'enfant ne prétend pas même A Vaccessit.
Un architecte, porteur d'un de ces noms significatifs jadis en usage à la scène, M. Durelief, a fabriqué un Paris en miniature dont il fait l'exhibition. Après avoir
travaillé trente ans à cet ouvrage, il le croyait bien terminé; mais voilà un i génie créateur » qui est venu lui tailler de la besogne et lui donner de quoi corriger et ajouter sans cesse :
Cette vaste et riche capitale Qu'il orne de si beaux monuments, Je la tiens, en carton, dans ma salle, Et j'en suis les embellissements.
Mais toujours je me trouve en arrière, Par ma foi, c'est bien désespérant :
En petit même on ne peut pas faire Ce que cet homme-là fait en grand.
Cependant, il croit être au courant et avoir mis son œuvre à jour :
Mon canal de l'Ourcq est fini, D'arbres naissants je Tai garni; Après bien des soins et des peines, J'ai placé toutes mes fontaines; J'en suis au pont devant Passy,
Et j'ai tous mes quais, Dieu merci.
Qui noblement longent la ville entière Tout le long, le long, le long de la rivière, Tout le long, le long de la rivière.
Un notaire témoigne son admiration pour un monument d'une autre sorte, qui est particulièrement de sa compétence, le code Napoléon; puis on en revient aux merveilles qui frappent les yeux, à «ce bol Arc de Triompbe qui domine Paris du liaut des Champs-Elysées. » L'Arc de l'Étoile conmiençait seulement à sortir de terre, mais on l'avait fi^iuré dans son état d'aclièvement, en charpente et en toile peinte, pour rentrée de la nouvelle Impératrice Marie-Louise. L'édilice qui
avait dû être, avant la Révolution, l'église de la Madeleine, que Napoléon avait fait reprendre sur un nouveau plan comme un temple de la Gloire, et qui a reçu enfin sa première destination avec la physionomie païenne de la seconde, cet édifice longtemps en suspens montrait aussi sa colonnade naissante, vis-à-vis du Corps Législatif :
Du même point s'élèvent à nos yeux L'asile de Thémis et celui de Bellone.
Le rapprochement est heureux, Et cependant, il n'a rien qui m'étonne ;
Celui que suivent à la fois
Et la justice et la victoire Devait placer le temple de la Gloire
En face du temple des Lois.
Non loin de là s'élève un autre monument qui est pour le vieux soldat Martial ce que le code Napoléon est pour le notaire.
MARTIAL
Allez à la place Vendôme.
Cette colonne que Paris
Voit s'élever avec audacs,
Des canons pris aux ennemis
Le bronze en couvre la surface.
En montrant à notre œil ravi
Nos batailles les plus notoires,
La place Vendôme aujourd'hui
Devient la place des Victoires.
DiNDiN {le carillonneur).
Et je dis que si l'on y met les unes sur les autres toutes celles que nous avons remportées, celte colonne-là sera d'une belle hauteur.
MARTIAL
Eh! mon ami, elle se perdrait dans les nues.
DINDIN
C'est possible.
DURELIEF.
Et toutes celles que nous retrace l'Arc de Triomphe du Carrousel, aussi reraarqu ible par la noble simplicité de sa composition que par la richesse de ses détails!
MARTIAL
Mes amis, s'il est beau d'élever de nouveaux monuments, il n'est pas moins glorieux de rétablir les anciens.
DINDIN
Je gage qu'il veut parler de la Porte Saint-Denis, où j'ai manqué de me casser le nez il y a huit jours.
MARTIAL
Paris, avec un juste eflfroi,
Voyait tomber en décadence
Ce monument de la vaillance
Et des conquêtes d'un grand roi.
Mais voilà que d'un mot la suprême puissance Lui rend son caractère et sa magnificence :
Ce trait honore également
Et fera vivre d'âge en âge
Le héros qui reçoit l'hommage
Et le héros qui le lui rend.
DURELIEF.
Et le Louvre dont vous ne dites rien!
Ce Louvre d'antique origine, Que tant de rois ont élevé, Sous nos yeux tombait en ruine, Avant même d'être achevé.
Mais bientôt, comme par magie, 0 prodig;! à charme subit!
Ce Louvre immense, à la voix du génie, Se rétablit S'achève et s'embellit.
MARTUL.
Tout cela est admirable.
DURELIEF.
Sans doute, mais ce que j'aime, ce qui est charmant,
agréable, utile, ce sont ces fontaines jaillissantes qui donnent à la fois la fraîcheur et la salubrité.
DINDIN
La salubrité! laissez donc.
J'ai vu ces fontaines nouvelles Que vous vantez pompeusement; Les connaisseurs les trouvent belles, Quant à moi, j'en juge autrement.
Leur aspect me fait de la peine.
Et si des Innocents enfin, Je puis supporter la fontaine, C'est quand son eau se change en vin.
DUBELIEF.
Et ces nouveaux marchés, si propres, si commodes !