VICTORINE
Le plus joli, selon moi, c'est le Marché aux Fleurs.
En place de vieux bâtiments
Qui masquaient les bords de la Seine,
De l'aimable et riant printemps
On voit régner la souveraine.
Là, sans recourir aux efforts
De la brillante architecture,
Pour nous étaler ses trésors.
Flore a son temple de verdure.
DINDIN
Ça fait qu'on n'ira plus acheter des bouquets sur le quai de la Féraille. En fait de marchés, parlez-moi du Marché des Jacobins; a-t-il subi une fière transformation, celui-là?
DtJRELIEF.
C'est vrai.
Sur cette place étaient naguère Des moines qui pieusement Au public vendaient des prières Pour l'entretien de leur couvent.
Puis, on vit des parleurs terribles Y vendre discours furibonds.
Aujourd'hui des marchands paisibles Y vendent poulets et dindons.
MARTIAL à Durelief.
Mon ami, vous êtes au courant aujourd'hui; mais prenez garde à vous.
DURELIEF.
Oh! je suis là.
Quoiqu'à Paris on soit leste, Je ne serai pas en reste.
J"ai l'œil vif, j'ai la main preste Et rien ne m'échappera.
Incessamment, je l'espère.
Ma Bourse vous charmera.
Elle n'est qu'à fleur de terre, Mais elle s'élèvera.
Tous les jours aussi je pense A mon Grenier d'Abondance ; Ce bâtiment d'importance A l'Arsenal se verra. .
La fontaine qui près de là
Bientôt paraîtra,
{Montrant sa tête.)
Moi je la tiens là.
Et j'en suis certain
Pour la mettre à fin,
D'après le dessin, J'ai mon éléphant sous la main.
MARTIAL
Oui, mon ami, je ne cesserai de le dire, votre petit Paris est bien complet.
Dans ce plan qui nous charme tous, De grandes choses sont finies; Mais comment réunirez-vous Le Louvre avec les Tuileries?
DURF.LIKF.
Je n'en sais rien.
Je suis à l'affût des projets Qu'à son gré le génie enfante,
Si bien qu'entre ces deux palais Je n'ai que des pierres d'attente.
Cette scène ne rt^preiid-elle pas un certain piquant aprèsundenii-siècle, comme sujet de comparaison? Au lieu des embellissements de Paris admirés alors, c'est la reconstruction de Paris, qui a été entreprise. Le Paris de 1810, malgré les célébrations en alexandrins et en couplets, semblerait une ville du moyen âge, si on le retrouvait tel quel, en s'éveillant un malin. Parmi ces constructions si vantées, plus d'une a été condamnée, abattue, remplacée par des progrès encore plus nouveaux. Ainsi, les lanternes des rues parurent un bienfait, lorsque des cierges allumés devant les saintes niches étaient le seul éclairage ; les réverbères à la place des lanternes semblèrent des astres rayonnants ; le gaz a relégué les réverbères dans l'ombre, sauf à être luimême éclipsé par quelque soleil portatif. « Ces nouveaux marchés, si propres, si commodes, » dont parle Durelief, n'ont plus semblé ni commodes ni propres. Celui des Jacobins (le marché Saint-Honoré), construit sur l'emplacement de l'ancien couvent qui a donné son nom aux clubistes ses hôtes et à leur parti , a vu ses bâtisses vermoulues misi-s à la réforme. On en a fait autant ailleurs, et les Halles centrales, ce palais grandiose de l'approvisionnement parisien, ont fait rentrer sous terre les vieilles échoppes arriérées.
Pour la fontaine des Innocents, si son eau ne se change plus en vin dans les fêtes publiques, c'est encore un progrès, car les cascades vineuses et les saucissons lancés dans la foule comme au milieu d'une bande de chiens affamés, ne laisaient que dégrader le
peuple par les ignobles luttes qui s'ensuivaient : au lieu de ce vilain régal dont les poignets vigoureux étaient seuls à profiter, on a part^iitement fait d'adopter, il y a déjà longtemps, les distributions à domicile. L'éléphant de la Bastille, annoncé comme une merveille, ne doit pas laisser de regrets, à en juger par son lourd modèle en plâtre, qui ne servit que de nid à i-ats. Quant aux pierres d'attente dont \\ est question dans le dernier couplet, elles ont reçu le complément {[u elles demandaient : le Louvre et les Tuileries se sont enfin donné la main qu'ils se tendaient inutilement depuis tant d'années.
Reste à savoir si nos démolisseurs et embellisseurs nouveaux ne se sont pas trop piqués d'honneur et s'ils n'ont pas été trop vite en besogne. Ceux de 1810 procédaient plus sagement, ils ne voulaient pas faire tout à la fois. Il ne suffit pas compléteiuent que la ville soit magnifique ; il faut pouvoir s'y loger sans être riche à millions. La question de la vie à bon marché prédomine celle des larges jjercées et des grandes artères. L'air est une chose excellente; cependant on n'en vit pas, et la surabondance de spacieux boulevards n'est pas sans rappeler l'homme à projets des Fâcheux, qui voulait mettre toutes les côtes de France en ports de mer.
La pièce qui célébrait Paris embelli était tout d'un temps le bouquet du Vaudeville |)Our le mariage impérial. \]n suprême embellissement venait, à la fin, effacer tous les autres. Sur un signal donné, la décoration s'ouvrait au bruit d'une fanfare, et laissait voir une figure allégoricpie re[)résentanl la ville de Paris qui tenait le portrait en transparent de l'impératrice,
avec cette inscription : Voila mon plus bel ornement; et l'auguste image était ainsi saluée :
Louise! Ah! grands dieux! quel délire A son aspect vient nous saisir!
Pour la chérir En ces lieux chacun respire, A chacun de nous elle inspire Le respect et le plaisir.
Tout dans ses traits intéresse; C'est la bonté, la grâce et la douceur. Heureux qui peut la voir sans cesse; Elle fait naître le bonheur ; Paris languit en son absence, Mais que son retour est charmant!
Tout s'embellit par sa présence; LOUISE est de Paris le plus bel ornement.
Tous les théâtres chantèrent à l'envi sur ce mode enthousiaste, et des citations répétées courraient le risque de la monotonie.
Parmi les louangeurs de l'Empire, une mention est due à Rougemont, qui fut ensuite un des chantres les plus féconds des fleurs de lis. Au théâtre de l'Impératrice, dans le Mariage de Cliarlemagne, il remonta aux vieux âges pour célébrer le mariage du Charlemagne nouveau. Mais aux Variétés, dans les Fêtes françaises, ou Paris en miniature, où il eut Gentil pour collaborateur, il ne procède pas par détours, et la louange est à bout portant. Un montreur de lanterne magique fait voir d'abord Marie-Louise dans les jardins du palais paternel, sous l'emblème anacréonlique d'une fleur à peine éclose «autour de laquelle voltige une abeille. »
Voyez cette charmante fleur Dont la tige en l'air se balance,
Quitter le jardin enchanteur Où naguère elle prit naissance.
Sur ce gage d'un doux accord Le bonheur des Français repose.
Jusque sous les glaces du Nord L'abeille a deviné la rose.
Puis, c'est tout le voyage de l'impériale fiancée ; son arrivée en France; et enfin, les réjouissances du mariage. Ici, les thurif'éiaires vont jusqu'à subordonner au génie, à la volonté de i'empereur, ce qui avait toujours passé pour être en dehors de la puissance humaine, c'est-à-dire la pluie et le beau temps. Un des personnages témoigne, relativement aux tètes qui vont s'ouvrir, une crainte fondée sur le baromètre ou sur l'aspect du ciel :
— Cependant, Monsieur, le temps n'est pas trop sûr.
— Mon ami, rassure -toi, ce jour est du choix de noire sou verain.
On sait qu'à ses regards perçants L'avenir toujours se dévoile, Et quand il nous faut du beau temps Nous l'attendons de son étoile.
Son génie a dans tous les lieux Su deviner l'instant prospère.
Il est prolégé dans les cieux, Comme il est aimé sur la terre.
Après ce compliment qui soumet les éléments euxmêmes à Yétoile du héros, et qui en tait dépendre le soleil pour favoriser les fêtes ou pour mûrir le raisin, on ne voit pas comment il serait possible d'aller plus loin et il laut tirer l'éclielle.
Il y eut cependant un mémorable assaut, l'année d'après, pour la naissance du roi de Rome. Ce fut dans
le mois consacré à Mars que naquit le fils du grand foudre de guerre; l'auteur qui aurait cru s'aviser seul de ce rapprochement, eût ressemblé à M. Musard, quand il se trouve être le cent soixanle-dix-hultième OEdipe de l'énigme qu'il a devinée. L'Opéra ne manqua pas l'idée indi(juée, avec le Triomphp du Mois de Mars ou le Berceau d'Achille, paroles de Dupaty, musique de Kreutzer. C'est une allégorie oià les mois se disputent la prééminence en faisant valoir leur mérite réciproque ; mais la palme est oblenue par Mars, qui a la gloire de voir naître, sous les auspices de son nom significalif, le futur vainqueur des Troyens. Au Théâtre- Français, Désaugiers ne faillit pas non plus au rapprochement sacramentel, dans les couplets qui terminent l'Heureuse Gageure :
Illustre fils de la victoire, Reçois notre encens et nos vœux.
Tu seras l'amour et la gloire De ton siècle et de nos neveux.
Déjà, bénissant ta naissance, Nous voyons, à tes lois soumis, Dans le berceau de ton enfance Le tombeau de nos ennemis.
Célébrons le mois mémorable Qui, dans un enfant adoré.
D'un bonheur à jamais durable Nous donne le gage sacré.
Le prince dont l'auguste père Hérita du nom des Césars, Devait recevoir la lumière Sous l'heureuse étoile de Mars.
L'Opéra-Comique acquitta son hommage par la Fête villageoise ou V Heureux militaire, d'Élienne et Nicolo.
Rinigemont se retrouva au Ihéàlre de l'Iiiipéralrice, avec l'Olympe, Rome, Paris et Vienne^ scènes épisodiques en vers. Au Vaudeville, la Dépêche télégraphique, de Barré, Radet et Desfontaines, fait parler le télégraphe aux grands bras, ce faiseur de signaux qui passa pour si merveilleux, malgré les interruptions de la nuit et du brouillard, et que le fil électrique a misa la retraite :
Vit-on jamais invention plus belle!
Rapide comme les éclairs, Le télégraphe apporte une nouvelle
Sur tous les points de l'univers, Et dans ce jour, empressé de répondre
A nos vœux, à notre désir. En même temps qu'il épouvante Londre
A Vienne il porte le plaisir.
Mars ne fait pas défaut à l'appel, parmi les divinités qui doteront l'enfant impérial :
De Mars l'enfant recevra
Ardeur, force, vaillance ; Apollon lui donnera
Génie, esprit, science; Minerve le guidera
Dans sa noble carrière ; Mais son meilleur guide sera
L'étoile de son père.
Tous les périls sont conjurés, toutes les félicités sont garanties par cette seule naissance :
Sur ce vaste empire Quels beaux jours vont luire!
Comme ils vont détruire Les méchants projets!
Mais quelle espérance Et quelle assurance !
Quelle jouissance Pour les bons Français!
Les Variétés, par l'organe de Gentil, en disent autant dans rHeureuse nouvelle ou le Premier Venu. Quand la vie et le cerveau, même cliez l'adulte le plus vigoureux, sont sujets à tant d'accid^tS et peuvent faillir à tonte minute, c'est sur la frêle existence d'un nouveau -né qu'un grand peuple doit faire reposer ses destins.
Mais qui, de la France Comblant l'espérance, Contre l'avenir la défend?
C'est ua enfant.
Voici quels souhaits sont associés à cette assurance, peut-être un peu hardie :
Qu'il vive jusqu'au plus grand âge, Auprès de ses nobles parents.
Souhaitons-lui pour héritage Leurs traits, leurs vertus, leurs talents. Que, dans tous les temps, la souffrance S'éloigne à son moindre désir.
Qu'il soit bercé par l'espérance.
Et réveillé par le plaisir.
Le chœur final, précédé du cri général de : « Vive l'empereur! Vive l'impératrice! Vive le roi de Rome 1 » met encore l'avenir au défi :
Chantons, chantons et la France et sa gloire Et le bonbeur des deux nobles époux.
Sur l'avenir quelle victoire !
Chantons l'astre nouveau qui va briller sur nous.
Entre toutes ces pièces, celle qui eut le prix de la course est VHeureuse Nouvelle ; elle mérite bien son second titre, car elle fut jouée le 20 mars, le jour même de l'événement. Le Vaudeville arriva en second, le lendemain 2 1 mars ; l'Opéra et l'Opéra-Gomique le 27, etc. Il est clair que ces pièces étaient faites d'avance, et que surtout les premières arrivées devaient avoir leur scène finale en double, pour la double échéance d'un garçon ou d'une fille : version masculine et version féminine. On ne voit que l'Opéra qui avait risqué la chance, le Berceau d'Achille ne pouvant servir à deux tins. Dans les autres pièces, ce sont des gens dans l'incertitude inévitable en pareille conjoncture, — car il n'y a point ici de privilège, — mais qui sont préparés à tout événement. Celui-ci vante les mérites d'un prince, celuilà les charmes d'une princesse. Tout sera bien, quoi qu'il advieime. Si c'est un garçon, le génie paternel; si c'est une fille, les grâces maternelles; el, de celte manière, on composait encore un assez joli lot, en vue du |)is-aller féminin. On avait d'ailleurs, |)0ur se rattraper, la perspective d'une li;;née nombreuse, promesse qui n'était pas négligée. Vivent les auteurs de circonstance qui savent leur métier 1
Comment s'élomier que le souverain fiU encensé de la sorte, cpiand la fiatlerie allait jusqu'au degré que l'on va voir, pour ceux qui seulement reflétaient les rayons de sa puissance? L'impression nous a conservé une pièce composée pour la fêle de rarcbi-chancelier Cambacérès, par le vaudevilliste Joseph Pain, dont le nom s'associait assez plais.immcnt à cthii de Bouilly,
son collaborateur le plus habituel. Voici le titre de cette œuvre curieuse de courtisannerie :