CHAPITRE I
Changement de régime. — La cour qui se forme. — Les représentations officielles sous le Consulat. — Les ridicules à ménager. — L* Antichambre. — Mésaventures de la pièce et de l'auteur. — Edouard en Ecosse. — Guillaume le Conquérant. — Le censeur Nogaret. — Les mille louis. — Le valet Dubois. — Tékéli et Georges Gadoudal. — Proclamation de l'Empire. — Une manifestation
. anti-impérialiste. — Carrion-Nisas et Pierre -le-Grand. — Chénier et Cyrus. — Duels. — Le dîner à la Malmaison. — Les canards sauvages. — Les offres refusées. — Citations des lettres de Dacis.
Avec le Consulat, rEtnpire était fait d'avance. Une cour commençait à se former. Celle qui ne s'appelait encore que Madame Bonaparte avait des dames attachées à sa personne. Les habits de cérémonie et les queues traînantes étaient chez le brodeur; les maîtres à
danser se flattaient, non sans raison, de se voir appelés bientôt à ressusciter les traditions de la grande révérence monarchique, et plus d'un ci-devant Brutus exerçait la flexibilité de son épine dorsale, une des aptitudes du corps humain qui sont le plus cultivées dans ce beau pays de France.
Dès 1802, nous voyons spectacle gratis, le 14 août, veille de l'anniversaire de la naissance du premier Consul. Le 12 juin 1803, eut lieu la première représentation donnée par le Théâtre-Français comme service de cour ; elle eut lieu dans la salle de spectacle du château de Saint-Cloud. Les minisires et tous les officiers de la suite du premier Consul y assistaient, ainsi que les ambassadeurs. On y joua Esther^ avec les chœurs, et après la tragédie Lafon lut une cantate sur la guerre avec l'Angleterre, qui venait de recommencer après la courte paix d'Amiens.
Le temps de la chasse aux parvenus et aux grands airs de fraîche date, cessait peu à peu d'être de mise. Le théâtre avait pu, sous le Directoire, se divertir sans gène aux dépens des ci-devant laquais travestis en gens d'importance, jeter la raillerie à bien des beaux carosses dont les maîtres étaient surpris de s'y voir ; mais adieu cette mine abondante ! Un autre temps ne permettait plus ces libres allures. La scène avait désormais des écueils et des casse-cous imprévus. Certains ridicules entraient comme matériaux dans la construction du nouvel édifice, et il devenait dangereux de s'y attaquer.
Il y eut un auteur qui en fit assez rudement l'épreuve, et précisément un de ceuxqui avaient célébré le dix-huit brumaire ; ce fut Dupaty, un des six collaborateurs asso-
ciés pour la Girouette de Saint-Cloud. Fils du président Dupaty, qui a écrit les Lettres sur l'Italie, et frère de deux horames distingués, l'un, le statuaire, dans les arts, l'autre, dans la magistrature, Emmanuel Dupàty avait servi tout jeune dans la marine. A dix-huit ans, embarque comme aspirant,ilfutl)lessédansle combat fameux où périt le Vengeur; puis sa famille ayant été, comme tant d'autres, frappée dans sa fortune, il avait demandé tout ensemble à la littérature légère un amusement et une ressource.
Applaudi déjà plusieurs fois, Dupaty donna, le 27 février 1802, à rOpéra-Comique, une pièce en un acte, intitulée V Antichambre, ou les Valets entre eux, musique de Dalayrac. Deux aventuriers, Picard, fripon émérite et aguerri, et Laflcur, copiste encore timide de son camarade, sont nantis de papiers à l'aide desquels ils vont tenter un coup hasardeux. Ils se présenteront comme des gens de qualité chez M. Belval, pour épouser l'un sa fille et l'autre sa nièce, et toucher la dot des deux demoiselles. Mais le plan est éventé ; ce sont euxmêmes qui seront dupes. Au lieu de M. Belval et de sa famille, un des domestiques de la maison et ses parents, affublés aussi de noms d'emprunt, reçoivent les deux prétendus seigneurs. Tous les frais de belles manières que fait Picard ou qu'il fait faire à son élève, n'aboutissent pour eux qu'à une mystification. Cependant, Lafleur retrouve dans la prétendue riche héritière qu'il convoite une gentille ouvrière dont il fut amoureux, et comme, dans le fond, il n'est pas perverti, elle lui pardonne. Quant à Picard, il est bel et bien mis à la porte.
Au premier abord, ce sujet-là ne paraît absolument
rien renfermer de compromettant. L'ancien répertoire est rempli de ces tours de fripons et de ces déguisements de laquais en gens du beau monde, et il n'est pas probable que Dupaty, après l'hommage qu'il avait rendu au soleillevant, eût quelque intention satirique. Mais si le Directoire, qui ouvrait ses salons du Luxembourg à l'impertinence des valets enrichis, ne songeait pas à les proléger contre les traits malins du théâtre, le temps avait grandement marché. Quand se reformait une monarchie, non pas encore de nom, mais de fait, quand s'organisait tout ce qui constitue l'entourage d'un souverain, quand une foule de seigneurs de contrebande s'escrimaient à prendre les allures et le ton de l'ancien Versailles, l'ombre d'une plaisanterie qui pouvait être appliquée, même sans l'intention de l'auteur, aux éléments de cette cour nouvelle, devenait un attentat. Dupaty en avait commis un sans y songer. Une bouffonnerie amusante, brodée d'une très-jolie musique, dans laquelle rivalisaient brillamment Martin et Elleyiou, voilà tout ce qu'avaient cru voir le public de Peydeau et les journaux qui constatèrent le succès; mais de graves dénonciations étaient arrivées aux Tuileries. La seconde représentation était annoncée pour le surlendemain de la première, selon l'usage : on l'attendit vainement; la pièce était interdite, et encore ce ne fut là que le moindre coup. Dupaty eut à subir des rigueurs personnelles qui prirent pour prétexte une dette envers le service militaire. Jeté dans une voiture, entre deux gendarmes, il fut expédié à Brest, et confiné sur un ponton, prison d'horrible espèce, en attendant qu'il fût incorporé dans l'expédition destinée pour Saint-Domingue. Des démarches actives, notamment
les prières de Joséphine, firent à grand'peine révoquer celle décision, et remettre l'homme de lettres en liberté, àfi bout de plusieurs mois; autrement, son opéra-bouffe Paorait très-probablement envoyé mourir de la fièvre jaune, avec Tarmée presque entière et son chef, le général Leclerc, beau-frère du premier Consul. Quant à la pièce, le titre fut changé, l'action transportée au delà des Pyrénées, chez le seigneur don Gusman, qui remplaça M. Bel val. Picard s'appela Picaros et Lafleur Diego, et ils s'affublèrent en don Alvarès et don Belflor, au lieu de M. des Guérets et dg M. Saint-Clair. Moyennant ces changements, le 3 mai 1803, Picaros et Diégo^ ou la Folle soirée, put faire applaudir de nouveau cette musique et surtout ce fameux duo où tant de chanteurs se sont escrimés. Bien des gens l'ont entendu sans se douter comment la politique et la persécution avaient pu intervenir dans l'histoire de cet opéra-comique .
Il convient d'ajouter que le régime impérial ne fut pas sans donner ensuite à Dupaty quelques dédomma* gements. Lui et Chazet, qui avait aussi fourni son contingent en l'honneur de l'événement de Saint-Cloud, se partagèrent l'emploi d'ordonnateurs des fêtes de la cour.
Le vent soufflait, dans ce moment, aux proscriptions dramatiques. Dans le même mois que CAntichambre^ xm autre ouvrage fut frappé d'une rigueur pareille: ce fut le drame d'Alexandre Duval, Edouard en Ecosse.
Cette pièce, où est habilement arrangée une histoire si intéressante par elle seule, avait été composée sans aucune intention politique; mais il est certain que ce prince déguisé, errant, traqué par une poursuite achar-
née, recevant une hospitalité périlleuse, et toujours au moment d'être découvert, pouvait aisément reporter les esprits vers une autre famille tombée du trône comme les Stuarts, et comme eux nourrissant Tespoir d'y remonter. Les highlands d'Ecosse n'étaient pas non plus sans affinité avec le Bocage vendéen ou les landes delà Bretagne. Néanmoins, la pièce, lue avant la représentation chez Chaptal, le ministre de l'Intérieur, où étaient réunis d'autres hauts fonctionnaires, n'avait pas paru offrir de danger. En conséquence, elle avait eu son laisser-passer en règle. C'était Saint-Pal qui remplissait le r<Me cl'Édouard : Mlle Contât et Mlle Mars prêtaient leur talent à ceux de lady Dathol et de miss Mdcdonald. Joué pour la première fois le 17 février 1802, Edouard en Ecosse obtint un grand succès qui, auprès de la masse du public, ne fut dû qu'au vif intérêt scénique; mais les royalistes y virent autre chose, et après leurs bravos enthousiastes, l'auteur en reçut une preuve par le grand nombre de cartes, portant de nobles noms, qui furent remises chez lui le lendemain. La police ne se méprit pas sur le caractère que prenait ce succès. Un mot en particulier avait produit un effet électrique. C'était la réponse : Je ne bois à la mort de personne^ quand le colonel anglais propose à Edouard déguisé de boire à la mort du prétendant. Pouché ordonna de supprimer ces paroles; mais le mouvement y suppléa. Sans rien dire, l'acteur, avec un regard et un geste indignés, brisa sou verre. Le public, à qui le mot était connu, se douta bien, d'ailleurs, pourquoi il n'était pas dit, et l'effet fut tout aussi grand que le premier jour.
Bonaparte avait voulu assister lui-même à cette se-
conde représentation. Pendant le premier acte, il avait paru être tout à l'intérêt des siluations^ et ne recevoir qu'une impression favorable. L'auteur, qui était dans la salle, et ne le quittait pas des yeux, se croyait sauvé; mais un incident vint tout à coup à la traverse. Le premier acte fini, les applaudissements, qui semblaient craindre de couper l'intérêt en éclatant au milieu de l'action, se donnèrent libre carrière. Surtout, une loge en face de celle du premier Consul, manifesta un enthousiasme qui attira son regard perçant. Elle était occupée par M. de Choisoul et par d'autres personnes appartenant au monde de l'émigration, nouvellement rentré. Pour M. de Ghoiscul, que nous avons vu duc et pair de France, son retour s'était accompli par des circonstances qui avaient porté sur lui l'attention. Il était un des naufragés de Calais^ un de ces émigrés qui, sous le Directoire, jetés par la tempête sur les côtes de France, furent revendiqués par des lois impitoyables, et sauvés après une longue lutte qui émut vivement les esprits. A ces bravos dont rinlenlion était bien affichée, le front de Bonaparte se rembrunit. La portée que Ton donnait à la pièce lui apparut clairement. Le parti des Bourbons en faisait un manifeste en leur faveur. Aussitôt, l'arrêt ne fut pas douteux : jusqu'à la fin de la représentation, le mécontentement du chef du pouvoir fut en raison de la sympathie du public. Le drame trop applaudi fut défendu, et cette colère, prenant de grosses proportions, fut près de faire tomber ses coups sur les fonctionnaires trop peu prévoyants et trop faciles.
Quoique l'auteur fût très-innocent de la significafion prêtée à son œuvre, il était à craindre pour lui que la*
foudre souveraine ne s'en tf nt pas à celte interdiction. Il prit précipitamment la route de Rennes, sa ville natale, où il alla faire une petite retraite. Revenu bientôt à Paris, il apprit ce qui était advenu pour Dupaty, à propos de VAntichambre^ joué dix jours après Edouard en Ecosse. Cette affaire n'était rien moins que rassurante, et l'intérêt des royalistes pour l'auteur ne faisait qu'accroître le danger. Sur un avis officieux de son protecteur Chaptal, l'écrivain menacé prit le parti de mettre la frontière même entre lui et ce péril. Un seigneur russe, le prince Shikaskoy, l'avait engagé naguère à venir à Saint Pétersbourg, et Duval, marié, père de famille, n'avait pas accepté cette invitation. II la saisit comme une ressource dans la circonstance qui lui infligeait un exil; s'arrachant des bras de sa femme, de ses jeunes enfants, il partit pour la Russie, il alla chercher un refuge dans ce pays lointain, sous ce ciel rigoureux. Quant à Edouard en Ecosse, il n'y eut pas pour lui d'amnistie, jusqu'à la fin de l'Empire ; il ne reparut que le 9 juin 1814, lorsque la scène se rouvrit à plus d'une pièce proscrite sous le régime précédent.
Ce pauvre Duval jouait de malheur. De retour en France, il fit un ouvrage qui devait, à ce qu'il semble, être considéré en haut lieu comme une réparation. C'était l'année suivante, en 1803, quand le premier Consul pressait, avec toute la force de sa volonté si énergique et si active, les préparatifs d'une descente en Angleterre, pour frapper dans ses propres foyers l'ennemie puissante qui le défiait. Alexandre Duval était de retour à Paris. Le gouvernement demandait aux auteurs des ouvrages propres à stimuler l'esprit public.
Engagé par son frère, le savant Amaiiry Duval, à seconder ces vues, l'auteur à' Edouard en Ecosse avait peu envie d'encenser celui auquel, en effet, il était loin d*avoîr des obligations ; mais il y avait là un intérêt national et patriotique supérieur à la question personnelle, et cette considération le décida. Il crut trouver un su- €t heureux dans cette autre descente qui conduisit à Londres le drapeau victorieux parti des c6tes de Normandie. Le drame de GuiHaume-leConquèrant fut représenté au théâtre Français le 16 décembre 1803. Si le public s'effaroucha de certaines formes qui lui parurent trop peu littéraires, et n'accorda pas à c^ drame héroïque des applaudissements sans mélange, au moins l'auteur paraissait-il assuré de ne rien avoir à craindre, bien au contraire, du côté du pouvoir. Cependant, il n'en fut pas ainsi. L'ouvrage recelait un écueil dont ne s'était pas doutée la perspicacité de l'examen le plus attentif. Au troisième acte, les guerriers de Guillaume entonnaient la chanson de Roland, ce vieil hymne de combat qui, en eff'et, dans les champs d'Bastings, servit à enflammer l'ardeur des Normands. Méhul avait composé l'air des nouvelles paroles dont voici le derntfer couplet :
Mais j'entends le bruit de son cor Qui résonne au loin dans la plaine....
Eh! quoi! Roland combat encor ?
11 combat!... terreur soudaine !
J'ai vu tomber ce fier vainqueur ; Le sang a baigné son armure ; Mais, toujours fidèle à l'honneur, Il dit, en montrant sa blessure :
« Soldats français ! chantez Roland.
« Son destin est digne d'envie.
c Heureux qui peut, en combattant, c Vaincre et mourir pour sa patrie I >
Or, il y eut des gens qui, dans la mort de Roland à Roncevaux virent une menace, une funeste prophétie pour le premier Consul dans l'expédition d'Angleterre. Ces officieux coururent lui dénoncer ce couplet de mauvais augure, et Guillaume-le-Conquérant, lui aussi , fut défendu.
On voit que les fonctions de censeur dramatique, rétablies dans toutes les règles depuis le Consulat, auraient eu besoin des yeux d'Argus pour ne pus tomber en défaut. Elles étaient confiées à Félix Nogaret, surnommé ÏAristénète français^ à qui la crainte continuelle de se trouver dans son tort (et il avait beau faire, pourtant) inspirait parfois des raffinements singuliers. Dans la comédie de Roger, Caroline ou le Tableau^ jouée en 1800, un mot qui lui avait glissé entre les doigts, lui causa, le lendemain de la représentation, de vives transes ; il manda vite Fauteur, qui ne pouvait deviner le crime dont sa pièce était entachée. Or, dans plu* sieurs endroits, il était question d'une somme de mille louis. Des louis I Et le ci-devant comte de Provence, le frère de Louis XVI! en un mot Louis XVIII! Ce ne fut qu'une affaire de change ; la monnaie jaune fut convertie en monnaie blanche, et les mille louis en vbigt-qua^ tre mille francs.
Un autre auteur avait appelé un domestique Dubois^ comme maint porteur de livrée dans le répertoire ancien et nouveau ; mais il avait ajouté sur l'indication des personnages : valet intngant et fripon. Nogaret écrivit en marge : c Changer le nom de Dubois par respect pour M. le préfet de police. » Ce fonctionnaire eut bien de quoi être flatté du rapprochement.
Sans que les suites fussent aussi graves que pour les pièces de Dupafy et d'Alexandre Duval, il y en eut une autre qui, très-innocemment aussi, se trouva compromise par une application impossible à prévoir.
C'était dans leis premiers mois de 1804, au moment de la conspiration de Georges Cadoudal, qu'il ne faut pas confondre, comme le rônTtifien des gens, avec l'attentat delà rue Saint- Nicaise ou d\a trois nivôse (24 décembre 1800). Ce fut Saint-Régent qui conçut et exécuta celte affaire de la machine infernale. La conspiration de Georges avait pour but une attaque à force ouverte, quand le premier Consul se rendrait des Tuileries à Saint-Cloud. A cet effet, une maison était louée sur le quai, près de la barrière de Passy. Georges en aurait débouché brusquement à la tète d'une troupe de ses Chouans d'élite, appelés du Morbihan, et aurait assailli les cavaliers de l'escorte, le sabre et le pistolet au poing. Le premier Consul étant prisonnier ou tué dans la lutte, un des princes de Bourbon, qui devait se rendre à Paris d'avance, aurait paru, et l'on aurait proclamé le roi. Ce Deus ex machina final était bien hasardeux, et tout l'ensemble du projet, où les illusions et les faux renseignements tenaient une large place, comme il arrive ordinairement dans cette sorte d'affaires, avait contre lui le nombre et la complication de ses rouages.
L'arrestation et les aveux d'un des conjurés avaient livré au gouvernement la connaissance du complot, non pas, cependant une connaissance entière. Georges Cadoudal, que la police savait être caché dans Paris, restait encore insaisissable, et son audace connue suffisait pour tenir en émoi un pouvoir si fortement
armé. Tous les limiers étaient sur pied ; les barrières de Paris étaient fermées ; des affiches contenant le signalement du redoutable conspirateur, couvraient partout les murs et promettaient une grosse prime à la dénonciation. L'appareil de ces précautions, le bruit de ces api^els, la violence de leur expression, tant de moyens déployés pour s'emparer d'un seul homme, ce duel à outrance d'un gouvernement contre un individu, c'était de quoi frapper les esprits ; mais cette impression s'était tournée involontairement, chez beaucoup, en une sorte d'intérêt. Le hardi conspirateur breton, avec le mystère qui l'enveloppait, devenait un personnage de drame ou de roman. La police, d'ailleurs, a rarement le rôle populaire : la mise à prix d'une tète^ blesse toujours les instincts généreux, et la trahison qui livre un proscrit est méprisable pour tout le monde, même pour ceux qui la provoquent et la récompensent.
On venait de jouer à l'Ambigu Tékéli ou le Siège de MontgatZy un des mélodrames de Pixérécourt (le Corneille du boulevard^ comme on le surnommait), qui eurent le plus de vogue. Le héros, ce magnat hongrois qui, à la fin du dix-septième siècle, lutta énergiquement contre l'Autriche, est réduit à se cacher de chaumière en chaumière. Il a trouvé un asile chez un meunier. Un paysan possède ce secret; il propose au meunier de livrer le fugitif et de partager les cent ducats offerts comme prime. Le brave homme repousse avec indignation l'idée de cette lâcheté : « Qu'oses-tu dire, malheureux ? Tu vas, pour quelques misérables pièces d'or, livrer au supplice un homme que tu ne connais pas, qui ne t'a jamais fait de mal 1
Tu ignores donc qu'il n'est pas de métier plus vil, plus infâme que celui de délateur; que le mépris universel est la juste récompense des lâches qui se jouent à ce point de la vie de leurs semblables ? »
L'imagination des speclateurs se reporta sur cet autre proscrit que la police traquait de toutes parts, l'or à la main, et des applaudissements éclatèrent avec une expression et une force inaccoutumées. La pièce fut suspendue pendant plusieurs jours.
Si la transition fort peu sensible du Consulat à TEmpire — simple changement de mot — fut loin de rencontrer des obstacles de la part des corps ofGciels, et fut généralement acceptée comme un fait d'avance consommé, les annales dramatiques révèlent une manifestation qu'il n'est pas sans intérêt de recueillir. Cette protestation fort bruyante eut lieu aux dépens d'un auteur dont la position politique ne permettait aucune équivoque sur la pensée de ceux qui le traitèrent si rudement.
Cet auteur, M. de Carrion-Nisas, camarade de Bonaparte à l'école militaire de Brienne et officier de cavalerie en 1789, avait suivi la fortune de son ancien compagnon d'études. Il l'avait chaudement appuyé au dix-huit brumaire. Membre du Tribunat, il s'y était fortement déclaré en faveur de l'Empire, quand la question y fut portée pour la forme, et le discours qu'il prononça dans cette occasion n'avait point passé inaperçu. Carrion-Nisas s'occupait de littérature à ses loisirs.En 1802, il avait donné au Théâtre-Français une tragédie de Montmorency qui eut un succès d'estime d'une dizaine de représentations. U en faisait répéter une seconde, Pierre- k-Grand^ dans le moment où son
zèle venait de se manifester si hautement pour chîinger les faisceaux consulaires en sceptre impérial.
Une pièce sur Picrre-le-Grand, sur ce souverain créateur et fondateur, qui était jouée le 19 mai 1804, tout juste le lendemain du sénatus-consulte qui proclama TEmpire, voilà, il faut Tavouer, qui sentait grandement l'œuvre de circonstance,, et il était permis de n'avoir aucun doute à cet égard, surtout d'après l'attitude politique de l'auteur. Néanmoins, Carrion- Nisas affirme dans sa préface que sa pièce était faite depuis cinq ans et reçue depuis quatre. Je l'ai lue en conscience, et je dois dire qu'un ouvrage composé dans un but d'allusion aurait rendu ce rapprochement plus sensible. Le sujet, c'est l'histoire d'Alexis Pétrowilz, le fils de l'empereur, ce prince autour de qui s'est rallié le vieux parti moscovite ; c'est la révolte de ce parti et la fin tragique d'Alexis. Que l'auteur et le théâtre aient fait, non sans dessein, coïncider la représentation avec l'acte solennel qui s'accomplissait, et rapproché du nouvel empereur le nom et l'idée de Pierre-le-Grand , on admettrait difficilement le contraire ; mais, je le répète, une pièce écrite pour la circonstance offrirait dans ses détails, à ce qu'il semble, des applications plus directes et plus marquées.
L'opinion qui ne voyait pas sans peine disparaître tout à fait la République, et qui gardait rancune àCarrîon-Nisas pour son concours actif en faveur de l'Empire, n'était bien disposée ni pour Tauteur ni pour le sujet. Dans ses rangs, cette opinion comptait un grand nombre de jeunes gens à la tête vive, qui saisirent avec empressement l'occasion de faire au parterre, et en s'en prenant à une pièce, la protestation qu'il n'était pas
possible de faire autrement. Ils se donnèrent rendezvous au Théâtre-Français, et ils s'y trouvèrent en force. On n'avait pas alors l'usage, les jours de première représentation, de remplir la salle d'un public factice, de manière à exclure les amateurs payants et indépendants; au lieu d'être des jours de recettes nulles, ces jours-là étaient des jours de grosse recette, cl le sifflet avait ses larges entrées pour son argent. Mais à Pierrele-Grandy Taffluence fut telle, qu'une foule compacte, n'ayant pu pénétrer dans la salle, continua de remplir la rue de Richelieu devant le théâtre, et ce parterre du dehors était à Tunisson du parterre intérieur.
A le juger impartialement, Pierre-le- Grand ne méritait pas le sort qui lui était réservé. L'ouvrage le plus burlesquement mauvais aurait pu seul expliquer par lui-même, un pareil traitement. Or, Pierre-le-Grand n'était pas dans ce cas. Il participait souvent, il est vrai, de l'éloignement du goût d'alors pour l'expression simple et le mot propre. Dans sa Mort de Henri /K, jouée deux ans plus tard, Legouvé paraphrasait et périphrasait bien en quatre vers le mot de la Poule au Pot :
Môme je veux qu'au jour marqué pour le repos, L'hôte laborieux des modestes hameaux Sur sa t£.ble moins humble ait, par ma bienfaisance, Quelques-uns de ces mets réeervés à l'aisance.
Carrion-Nisas ne faisait que se conformer à ce goût, en disant : V Arabe pour les Turcs, le Bosphore pour la Turquie, les érermaîm pour les Allemands, comme s'il avait été question d'Armînius et de ses guerriers. La pauvreté fréquente de la rime, dont Voltaire a donné le regrettable exemple, était également assez familière au
public, pour qu'elle ne choquât pas plus ses oreilles dans Pierre-le'Grand qu'ailleurs. Bupreste, le style est généralement pur; il y a des traits, des morceaux, des scènes qui ont droit à des éloges, et les défauts n'arrivent pas à ce degré qui dispense d'en entendre davantage.
Aussi, ce n'était pas de cela qu'il s'agissait. C'était le discours de Garrion-Nisas au Tribunat que les opposants venaient siffler, en sifflant sa tragédie, et bientôt on ne put en douter. Tous les vents semblaient déchataés, et jamais, sans doute, il n'y avait eu d'exemple d'un pareil vacarme. L'ouragan faisait rage à la fois dans la salle, dans les couloirs et jusque dans la rue. L'auteur lui-même le dit dans la préface où il raconte ses infortunes , et' récrimine contre ses ennemis: « Quatre ou cinq cents amateurs qui j^'avaient pu trouver place dans l'enceinte de la salle ou dans les couloirs, si^ fiaient, hurlaient, trépignaient dans la rue, et quoiqu'à coup sûr ils n'entendissent rien, on les entendait jusqu'à la barrière des Sergents*. »
Le premier acte seul fut à peu près entendu. Dans les autres, on ne put saisir, à la volée, que des lambeaux. Quand un vers, un hémistiche, offrait quelque prise, ce qui, dans d'autres dispositions, n'aurait excité qu'un murmure, soulevait des redoublements effroyables. Au troisième acte, est une scène d'apparat, où Pierre, sur son trône, exprimait ainsi les grandes vues de son règne :
Boyards, popes, et vous, Strélitz, dont la licence Me força trop longtemps d'enchaîner la vaillance,
t. Endroit de la rue Saint-Honoré, vers la rue du Coq, auquel on continuait de donner ce nom, à cause de la barriôre qui jadis y avait
existé.
Étrangers, les amis de mon peuple et les miens, Esclaves, qui par moi deviendrez citoyens.
Je rends avec la paix le bonheur à la terre.
Reprenons les travaux que suspendit la guerre : Ses stériles lauriers ont pour moi peu d'appas ; Je la hais, je la fuis, mais je ne la crains pas. Charles mit son honneur à ravager le monde :
Il détruisit, je crée ; il renversa, je fonde. Un succès opposé fut Tobjet de nos vœux, Et la postérité nous jugera tous deux.
Cependant, par mes soins une armée aguerrie D'un injuste mépris a sauvé la patrie; Mon pays par moi seul prit rang dans Tunivers. Des climats inconnus, de sauvages déserts Ont révélé leur force à l'Europe alarmée.
J'impose une autre tâche à ma main désarmée : Pressé du soin plus doux d'embellir vos destins, Du trône descendu pour mieux voiries humains, Mœurs, usages, beaux-arts, lois, intérêts, commerce, Telle est l'étude immense oh ma raison s'exerce. Et par qui, devenus plus heureux et meilleurs. Nous verrons dissiper ce long amas d'erreurs Dont nous portons encor l'opprobre héréditaire. J'aurais sans doute ici plus d'un reproche à faire, Plus d'un crime peut-être, et d'un complot cruel, A lire sur le front de plus d'un criminel.
Je crains peu pour ma vie, et je l'ai prodiguée; Mais contre mes bienfaits ma nation liguée M'afflige, et je verrai la mort avec horreur, Si je dois dans la tombe emporter sa grandeur.
Dans le vacarme qui servit d'accompagnement à ce discours, ce vers ;
Il détruisit, je crée ; il renversa, je fonde,
vers qui n'est pas harmonieux, à la vérité, fit éclater l'explosion la plus furieuse. Talma, qui représentait
Pierre, finît par être démonté par un tel ouragan. Au dernier acte, Monvel, qui jouait le patriarche de Moscou, arrêté par le vacarme dans la lecture d'un billet important, perdit patience, et s'adressant au public, il demanda si l'on devait aller plus loin. Un immense : Non! Non! répondit à celte question* imprudente', qui prévenait les vœux des opposants, et Ton baissa le rideau. Il y eut une vingtaine de jeunes gens arrêtés; mais l'immolation était consommée. Les sacrificateurs ne tenaient pas à avoir été littérairement justes; c'était bien une exécution politique qu'ils avaient prétendu faire. Le bruit fut répandu que les élèves de l'École polytechnique, où ridée répubUcaine était vivace, s'y étaient activement associés, et il prit assez de consistance pour que le directeur de l'École, le savant chimiste Guyton-Morveau, jugeât convenable de publier celte lettre, adressée aux rédacteurs du Journal de Paris :
« Messieurs, j'apprends que quelques personnes affectent de répandre que les élèves de l'École polytechniques étaient en nombre à la première représentation de Pierre-le-Grand, donnée samedi dernier au Théâtre- Français. Pour faire tomber ces bruits non fondés, et qui ne peuvent être accrédités que dans des intentions repréhensibles, vous voudrez bien publier, ce que je puis certifier, que les exercices de l'École n'ont cessé ce jour-là qu'à huit heures et demte passées, et qu'il n'y manquait que cinq élèves qui étaient malades et retenus dans leurs lits. »
Les exercices ne furent-ils pas prolongés à dessein, et, si les élèves avaient eu la clef des champs, c'est-àdire de la rue, le bruit qui courut n'aurait- il pas été
LE CONSULAT ET L'EMPiftB. 209
justifié? Ce sont là des présomptions que ce démenti n'interdit pas.
Pierre-le-Grand reparut cependant une fois, mais sans se relever, et la troisième représenlalion, annoncée pendant un mois, ne fut pas donnée. En revanche, le 3 juillet, au lieu de cette formule : les Comédiens- Français sociétaires , Tafficbe portait , pour la première fois, celle-ci : les Comédiens ordinaires de VEm^ pereur.
Une pièce qui paraît bien avoir été composée en vue de la circonstance, et dont Fauteur avait des antécédents politiques très-différents de , ceux de Carrion- Nisas, ce fut le Cyrm de Chénier, joué le 8 décembre 1804, six jours après le couronnement.
En écrivant cet ouviage qui concourait à solenniser Tavénement du pouvoir élevé sur les ruines de la République, l'ancien membre de la Convention ne pouvait se dissimuler qu'il était peu d'accord avec luimême. Il tâcha d'excuser celte concession à ses propres yeux comme aux yeux de ses amis, par des maximes et des conseils qu'il espérait apparemment faire accepter au nouveau César. Dans la scène finale où Cyrus reçoit la couronne, il lui fit prononcer un serment qui renferme à coup sûr un excellent pro* gramme :
Toi qui lis dans les cœurs et punis le parjure, Sur ton autel sacré c^est par toi que je jure D*obéir à la loi, d'aimer la vérité, De donner pour limite à mon autorité Ce qui peut raffermir : la justice étemelle, Les intérêts, les droits du peuple qui m'appelle ; D'aller chercher, d'atteindre, en versant des bienfaits, L'infortune muette et les malheurs secrets ;
210 L'fflSTOIRE PAR LE THÉÂTRE.
Père des citoyens, juge pour les entendre,
Roi pour les gouverner, soldat pour les défendre,
D'illustrer le pouvoir déposé dans mes mains,
De respecter les dieux, de chérir les humains,
De régner par Pamour et jamais par la crainte,
Fidèle, sur le trône, à la liberté sainte,
Don qui nous vient des deux, base des justes lois,
Premier besoin du peuple et soutien des bons rois*
Napoléon fut-11 content de cette leçon , et la conscience politique de Chénier fut-elle parfaitement en repos pour l'avoir donnée ? Ces questions laissent au moins des doutes. Le poëte avait été trop complaisant et trop réservé tout ensemble ; trop complaisant, eu égard à ses principes ; trop réservé, pour les exigences de celui auquel il en faisait jusqu'à un certain point le sacrifice. On est porté à croire que personne, en cette affaire, ne fut content, y compris le public, témoin le résultat peu favorable de la soirée. On ne vit pas se renouveler pour CyruSy la catastrophe tapageuse de Pierre-le-Grand, La pièce fut entendue et jugée avec connaissance de cause. Les deux premiers actes marchèrent sans encombre. Le talent de l'auteur s'y fait reconnaître; sous le rapport du style, on le retrouve dans tout l'ensemble de l'ouvrage, remarquable par Félévation et par l'éclat oriental de la couleur ; mais l'action défectueuse du troisième et du quatrième acte compromit le succès, et ne put être compensée par l'apparat pompeux du cinquième. Le nom de l'auteur ne fut pas même demandé. C'était encore Talma qui représentait le héros : il n'avait pas de bonheur cette année-là. Son admirable talent ne put empêcher plus d'une autre chute, dans ce temps où le public était un tribunal de jugeurs attejitifs. On ne tenta pas pour
Cyrus une nouvelle épreuve, dont l'auteur, sans doute, se souciait peu. Le Moniteur publia un compte rendu tout littéraire, mi-parti d'éloge et de critique, sans un mot qui se rapportât à l'intention de Touvrage, et il est à remarquer que le Journal des Débats^ déclinant cette fois sa haute magistrature dramatique, se contenta de reproduire l'article de la feuille officielle.
Cyrus fut la dernière pièce de Chénier qui ait paru sur le théâtre de son vivant. Il en laissa plusieurs autres non représentées. L'une était Tibère, qui renferme des morceaux où Tacite semble respirer, tels que le monologue où Tibère exprime son mépris et son dégoût pour le servilisme de celle Rome et de ce Sénat, prosternés devant lui :
Et c'est donc là régner!
Quel prestige maintient cet empire suprême,
Pesant pour les sujets, pour le tyran lui-môme?
Un seul, maître de tous, ordonnant de leur sort.
Et promettant la vie, ou prescrivant la mort!
Un seul! Et les Romains tremblent devant un homme!
Les Romains! oix sont-ils? Dans les tombeaux de Rome.
Mais que sont désormais les pères de l'État?
Un fantôme avili qu'on appelle Sénat.
lâches descendants de Dèce et de Camille 1
Enfants de Quintius ! postérité d'Emile !
Esclaves accablés du nom de leurs aïeux,
Ils cherchent tous les jours leur avis dans mes yeux,
Réservant aux proscrits leur vénale insolence,
Flattent par leurs discours, flattent par leur silence,
Et craignant de penser, de parler et d'agir.
Me font rougir pour eux, sans même oser rough*.
On ne sera pas étonné que Chénier , qui mourut avant la fin de TEmph^e, en 1811, n'ait pu voir jouer
cette tragi^die. Ses sentiments s'y étaient mis plus à Taise qu'ils ne l'étaient dans Cyms, et l'on peut supposer que, dans celte peinture, sa pensée ne s'était pas bornée au Sénat romain. Il l'épancha mieux encore dans la belle élégie de la Promenade à Saint-Cloud^ qui devait à bien plus forte raison encore ne pas sortir de son portefeuille tant que l'Empire subsisterait. Tibère, imprimé dans les œuvres de l'auteur, n'en fut tiré que trente-deux ans après sa mort. Joué le 15 décembre 1843, il élait ainsi interprété : Tibère, Ligier; Séjan, Marins; Cnéius^ Gefîroy; PisoUy Guyon; Agrip^ pine, Mlle Araldi. Les sévères beautés de cet ouvrage ne purent le soutenir, dans un temps où la tragédie vivait toute en Mlle Rachel, et sa carrière ne dépassa pas sept ou huit représentations*.
Quand le républicain Ghénier se laissait aller à une concession dont il dut se repentir, quand David, le farouche David, s'apprivoisait jusqu'à devenir peintre de cour, et peignait le pape après avoir peint Marat, il y avait dans les lettres un homme à qui rien n'aurait pu arracher la transaction la plus légère avec ses principes, et qui offre un exemple bien beau à rappelerdans tous les temps : c'était le respectable Ducis , un homme qui a honoré les lettres, et qui apparaît comme une figure à part, dans les diverses périodes que sa longue carrière a traversées. Fils, époux, père, ami, chrétien, citoyen , Ducis a réuni toutes les vertus. Savoîsien
1. Ce qui fit plus de bruit que la pièce n'en fit par elle-même, ce lut Tafiaire entre M. Jules Janin et M. Félix Pyat, champion du conventionnel plus encore que du poète, et qui répondit aux appréciations du critique des Débats sur Ghénier, par une brochure extrêmement agressive. Poursuivi par M. Jules Janin pour fait d*injures, M. Pyat fut condamné à six mois d'emprisonnement.
d*origine (la Savoie était la patrie de son père qui avait à Versailles un modeste coraraerce), il semblait taillé dans les rochers granitiques de ce pays. Sa belle, vigoureuse et mâle figure, et son caractère non moins beau, non moins mâle, non moins vigoureux, s'accordaient parfaitement ensemble. Entré dans le monde au milieu des mœurs faciles du règne de Louis XV, rien n'avait altéré chez lui la pure candeur de l'âme, les pieuses leçons du foyer paternel. Il avait impunément affronté l'atmosphère du théâtre comme le frottement social. La bienveillance qu'il trouva chez le comte de Provence lui laissa des sentiments de reconnaissance inaltérables, sans néanmoins que cet attachement enlevât rien à son austère indépendance, si peu faite pour les cours. Dans les temps les plus terribles de la Révolution, dès lors sexagénaire, il ne recula ni devant les dévouements dangereux de Tamitié , ni devant aucune inspiration de sa conscience. Le ministre de l'Intérieur l'ayant nommé à une place de conservateur de la Bibliothèque nationale, qu'il ne crut pas devoir accepter, il osa dater sa lettre de refus du mois d'oc^obre de Vhre chrétienne 1793, pour protester en faveur de sa foi religieuse. Heureusement, ce ministre, Paré, était un honnête homme.
En ces jours affreux de la Terreur, Ducis écrivait à un ami cette lettre, si remarquable dans sa concision énergique :
« Que me parles-tu, Vallier, de m'occuper à faire des tragédies? La tragédie court les rues. Si je mets le pied hors de chez moi, j'ai du sang jusqu'à la cheville. J'ai beau secouer en rentrant la poussière de mes souliers, je me dis comme Macbeth : ce sang ne s'effacera
pas. Adieu donc la tragédie ! J'ai vu trop d'Atrées en sabots, pour oser jamais en mettre sur la scène. C'est un rude drame que celui où le peuple joue le tyran. Mon ami, ce drame-là ne peut se dénouer qu'aux enfers. Crois-moi, Vallier, je donnerais la moitié de ce qui me reste à vivre pour passer l'autre dans quelque coin du monde, où la liberté ne fût point une furie sanglante. »
Après les campagnes d'Italie, Ducis avait eu quelques relations avec le général Bonaparte. Il avait applaudi à ses idées, à ses vues, mais il ne put approuver son procédé violent pour arriver à leur application. Néanmoins, dans les premiers temps du Consulat, quand Bonaparte cherchait à rallier autour de lui les hommes distingués en tous les genres, Ducis, qu'il n'oublia pas, ne vit point d'inconvénient à venir dîner à la Malmaison. 11 y régnait encore une sorte de simplicité familière. Gomme l'amphitryon exposait à ses convives , avec un certain laisser-aller, tout ce qu'il complaît faire pour créer un pouvoir fort, pour organiser toutes choses : « — Et après, général, lui demanda doucement Ducis. « — Après?... » répondit Bonaparte un peu pris à court : « après cela, bonhomme Ducis, si vous êtes content, vous me nommerez juge de paix dans quelque village. »
Le bonhomme ne fut pas dupe de ce semblant d'abnégation naïve. La seconde fois qu'il vint, le premier Consul, qui avait eu pour lui pendant le repas des prévenances particulières, l'emmena seul, après le café, faire quelques tours dans le parc. Il l'entretint amicalement, lui témoigna l'intention de rendre plus large une situation de fortune bien étroite pour l'âge et le
mérite du vieux poëte, de'le metlre à même d'avoir une bonne et commode voiture à lui, au lieu du iiacre qui l'avait amené à la Malmaison. En ce moment Ducisleva les yeux vers une bande de canards sauvages qui traversait les airs, et les montrant à son interlocuteur : « Général, lui dit-il, voyez-vous ces oiseaux-là? Il n'y en a pas un qui ne seule de loin l'odeur de la poudre et ne flaire le fusil du chasseur. Ehl bien, je suis un de ces oiseaux sauvages. » Cette brusque saillie coupa court à l'entretien.
Cependant le premier Consul n'abandonna pas l'idée de rattacher à son gouvernement ce noble talent et cette haute vertu ; il le désirait môme d'autant plus en raison de cette résistance qu'il rencontrait chez si peu d'hommes. Une position éminente fut offerte à Ducis, un siège de sénateur. Par un haut personnage autorisé à lui faire cette ouverture, il reçut l'assurance écrite que son acceptation seule était attendue pour que la nomination fût signée. Frappé par la Révolution dans sa modeste fortune, c'était à peine s'il possédait le n^ cessaire, le nécessaire d'un homme qui avait besoin de bien peu. Dans ce temps-là, en avril 1803, le Théâtre- Français lui acheta la jouissance de son répertoire, moyennant une pension de quinze cents francs, et cette rente constitua en grande partie son revenu dans un âge où, malgré sa forte constitution, les infirmités commençaient à l'atteindre. Eh bieni une offre si splendide ne lui causa pas même la lutte de la tentation. Sn vain beaucoup de personnes, par un sentiment d'intérêt sincère, allèrent jusqu'à l'obsession importune, il demeura inébranlable : « Il vaut mieux porter des haillons que des chaînes, » disait-il à un ami qui
• '•«. rr * -'**'•
„,.Mr- <---- . r ^t :;/;:«* Jiaviij^" destiné à
'"^». avec les *»^^^ '^'»««« «Ju «l'^^Ues e?**'t ^''«-
""e sorje de /^ ♦^^ '^'»« avec ^?9ues .
*^ ^"e toi,-
tes ses scories. Par les soins d'une amie sûre qui en recul la confidence, la dangereuse philippique resta cachée jusqu'à la fin du règne de Napoléon dans le coussin d'un fauteuil*.
L'antipathie véhémente que le début de l'Empire avait inspirée à Ducis, les victoires du grand conquérant ne furent pas de nature à l'affaiblir. Ces victoires, c'était toujours la guerre, la guerre que Ducis exécrait comme un fléau, et de plus, comme un immense crime, toutes les fois qu'elle n'est pas justifiée par les motifs les plus légitimes, commandée par la nécessité la plus absolue. Môme quand elle a le droit pour elle, la victoire est mêlée de bien cruelles images de deuil, de sang et de douleur ; à plus forte raison la victoire qui n'est que le triomphe de la violence et de l'ambition, paraissait-elle à une âme si vertueuse et si sensible tout autre chose qu'un sujet de glorification et de réjouissances. Aux yeux de Ducis, Napoléon était la guerre personnifiée dans un homme : de là cet éloignement, disons plus , cette aversion que l'on comprend, d'après le caractère du vieux poëte, et qui prenait sa source dans un ardent amour pour l'humanité.
Il y eut des gens qui, pour expliquer de la part de Ducis le refus de tous ces avantages si vivement recherchés, richesse, titres, honneurs, dirent que sa têle était affaiblie. Ce bruit alla jusqu'à lui, et voici ce qu'il écrivit à ce sujet:
« Paris, 7 novembre 1806.
« Vous avez bien raison; il m'est fort indifférent que
1. Ce morceau original ne figure dans aucune édition des œuvres de Ducis : il se trouve dans les Lettres sur Ducis, par Campenon , un volume in-S", 1824.
les hommes du jour me fassent passer pour un imbécile. C'est me rendre mon rôle très-facile à jouer, si j'étais homme à en jouer un. Je ne ferai aucuns frais ni pour soutenir ni pour détruire cette belle réputation. Je trouve cela trop commode pour y rien changer.
« Que voulez -vous, mon ami? il n'y a point de fruit qui n'ait son ver, point de fleur qui n'ait sa chenille, point de plaisir qui n'ait sa douleur: notre bonheur n'est qu'un malheur plus ou moins consolé.
« Ma fierté naturelle est assez satisfaite de quelques non bien fermes que j'ai prononcés dans ma vie. Mais j'entends qu'on se, plaint, qu'on gémit, qu'on m'accuse. On me voudrait autre que je ne suis. Qu'on s'en prenne au potier qui a façonné ainsi mou argile.
« Soyez assuré, mon ami, que je n'ai nul souci sur l'avenir. Je ne dois rien à personne. J'ai du bois pour la moitié de mon hiver, un quartaut de vin dans ma cave, et dans mon tiroir, de quoi aller pendant deux mois. Mon petit dtner, qui est mon seul repas, est assuré pour quelque temps, comme vous le voyez ; et je le prendrai, autant que je pourrai, chez moi et à la môme heure.
« Mon revenu, tout chétif qu'il est, suffit à peu près aux dépenses d'un homme pour qui les besoins de convention n'existent pas. Ne concevez donc aucune inquiétude, et dites- vous qu'il me faut bien peu de chose, et pour bien peu de temps.
« Mais le chapitre des accidents, des maladies? À cela je réponds que celui qui nourrit les oiseaux, saura bien aussi venir à mon aide. »
C'est avec une pareille modération de besoins et de
LE CONSULAT ET L'EMPIRE. âl9
désirs que Ton possède l'indépendance et la dignité véritable. Cette lettre est bien mieux que d'un philosophe antique : elle est d'un philosophe chrétien. Dans les ainiables épttres où se jouait sa muse, Duels parle de son petit jardin, de son petit potager, voire même du vin qu'il y récolte. Pures fictions poétiques ! Singulier privilège de son imagination qui lui créait un bien fantastique, dont il jouissait, par moments, comme d'une réalité ! Ce modeste domaine, qui Taurait rendu trop riche, n'existait que dans ses vers.
Il s'en fallait, certainement, qu'autrefois la littérature ne connût pas les jalousies et les cabales. Cependant, on est obligé de le dire, elle présentait plus fréquemment que de nos jours l'exemple de cette confraternité qui rougirait de changer les nobles luttes de l'intelligence en un sordide assaut d'intérêts, qui ne place point l'avantage personnel avant toutes choses, et qui ne voudrait pas arriver à son but malgré le droit et la délicatesse, en marchant sur le corps d'autrui. Cette véritable amitié qui se réjouit du succès d'un confrère, qui est heureuse d*y aider, qui se plaît dans un doux échange de communications et de bons conseils, elle fut dignement réalisée par plusieurs des écrivains contemporains de Ducis ; mais aucun n'en offrit un modèle plus parfait que lui. Je ne parlerai pas de sa liaison avec Thomas : elle fut celle des deux frères le plus tendrement unis, bien que le vov^ n'ait jamais cessé d'être employé dans leurs rapports réciproques. Si Ducis tutoie son ami Yallier, dans la lettre qu'on a lue plus haut, c'est que Vallier était un camarade d'études, et que le tutoiement scolaire survit à la classe. Maintenant, le tutoiement est prodigué, souvent sans aucune
intimité réelle, tout en se déchirant l'un l'autre, et en saisissant toute occasion de se jouer de mauvais tours. Mieux vaut se dire vous^ et s'aimer.
Il va sans dire que les succès littéraires de Thomas étalent aussi chers à Ducis que les siens propres. Maïs il n'était pas besoin d'un degré d'amitié si intime pour que cet homme excellent sMntéressât de tout son cœur aux œuvres de ses confrères. Le caraclère peu bienveillant de La Harpe, si disposé à la critique âpre et dure, ne devait pas être plus sympathique à Ducis qu'il ne l'était généralement : il y avait bien peu d'affinité entre deux hommes d'une nature si différente. Pourtant, en parlant du Menzikoff de La Harpe, joué avec un succès médiocre, Ducis se montre tout contrarié des défauts qui ont nui aux qualités de l'ouvrage, c Si M. de La Harpe avait eu affaire à moi, » écrit-il, « il n'aurait certainement pas donné sa pièce en cet état; » et il ajoute: « J*ai fait de mon mieux à la représentation. » U en dit autant pour V Homme personnel^ comédie de Barlhe, qui avait, comme Menzikoff^ faiblement réussi : « Je m'étais placé au parterre : j'ai fait de mon mieux. » Trouvez donc beaucoup d'auteurs qui aillent se placer au parterre ou ailleurs, pour applaudir et soutenir les pièces de leurs confrères I
La grande affaire des prix décennaux institués sous l'Empire, fournit à Ducis une occasion de manifester bien fortement l'abnégation qui lui faisait refuser, loin de le rechercher, tout avantage qu'on lui aurait offert au préjudice d'un autre. Quand l'Institut fut appelé, en 1810, à désigner dans chaque genre les œuvres les plus dignes d'être couronnées, quelques membres demandèrent que le nom de Ducis fût placé en tète de la
liste des concurrents, et que le gouvernement lui décernât une récompense spéciale, comme au vétéran de Tari tragique, et en raison de l'ensemble de ses ouvi'ages. Un de ses amis, M. de La Tour, crut qu'il s'agissait de donner à Ducis le prix de la tragédie pour son Hamletj quoique cette pièce fût bien antérieure à la période décennale ; mais elle avait été récemment reprise avec des changements. Dans cette idée, il écrivit an respectable solitaire de Versailles, pour lui faire connaître l'intention qu'il attribuait par erreur à l'Institut. Agé de soixante dix-sept ans, placé dans une position qui aurait été la gêne et la pauvreté pour un autre, Ducis se hâta de répondre en ces termes :
« Versailles, 17 novembre 1810.
« Je vous remercie, mon cher ami, de m'avoir informé sur-le-champ de ce qui se passe.
a Je ne croyais pas qu'il pût être au monde un poëte plus en sûreté que moi contre les prix décennaux. Ma tragédie A'Hamlet a été donnée bien avant la Révolution. C'est le talent de Talma qui l'a ressuscitée avec éclat. Mes corrections ont été faites avec la première intention de l'ouvrage. Il n'a rien de commun avec la nouvelle époque des dix années. J'en ai reçu la plus honorable récompense dans mon temps. L'Académie Française m'éleva au fauteuil de M. de Voltaire, et Monsieur^ frère du roi Louis XVI, me plaça au nombre de ses secrétaires. Ma moisson alors a été faite en succès et en argent. Je n'aurais jamais pu comprendre qu'il y eût moyen de faire appartenir mon Hamlet aux prix décennaux. Ce serait vouloir que le passé devint le présent, pour me ramener malgré moi sous les
récompenses d'aujourd'hui, auxquelles il est impossible que j'aie le moindre droit.
« Comment consentirais-je d'ailleurs à recevoir un prix qui a été décerné par l'Institut lui-même, et qui appartient si légitimement à l'éloquent auteur des Templiers? Il n'est aucune puissance sur la terre qui puisse m'y forcer. Ne perdez pas un instant, mon ami, pour aller trouver celui de nos confrères qui a eu cette idée, et déclarer claii'ement et formellement mon irrévocable résolution sur ce point.
« Si je me trouve placé entre la nécessité d'accepter ou de me perdre, mon choix est fait : je me perdrai.
« Vous aurez grand soin, mon cher de La Tour, de bien faire sentir à ceux qui ont eu cette intention que je prends et conserve au fond de mon cœur tout ce qui appartient à leur obligeance et à leurs suffrages» mais que je les aurais priés à mains jointes de n'ajouter rien au delà. Je n'ai pas besoin de la gloire poétique pour mon bonheur, ni d'un écu de plus pour mes besoins, enchanté de n'être rien, voulant n'être rien, ne recevoir rien, ne m'embarrasser de rien que d'achever paisiblement ma carrière dans la douce indépendance de mon âme et dans le plaisir de commercer encore avec les chastes muses, aux dernières bornes de ma carrière.
« Ah 1 mon ami, que je me rappelle souvent et avec consolation ces belles paroles de Bossuet : Dieu seul est grand, mes frères; tout passe et tout lasse. Il ny a que la vérité qui reste et que la vertu d'heureuse, »
Voilà une abnégation que bien des gens ne comprendront guère. Ma moisson a été faite en succès et en argent ! Il est beaucoup plus fréquent, dans les lettres et par-
tout, de ne jamais trouver la moisson suffisante, et de travailler à la grossir par tous les moyens, au lieu de demander « à mains jointes » que l'on n'y ajoute pas*. Encore une citation où, je ne crains pas de le dire, la beauté toute simple du sentiment touche au sublime. Ducis avait quatre-vingts ans, quand il écrivait en parlant de son père et des exemples qu'il en avait reçus : « Je remercie Dieu de m'avoir donné un tel père. Il n'y a pas de jour que je ne pense à lui, et quand je ne suis pas trop mécontent de moi-même, il m'arrive quelquefois de lui dire : Es-tu content, mon père ? Il me semble alors qu'un signe de sa tête vénérable me réponde et me serve de prix. >
1. On aura plaisir à rapprocher de cette lettre celle que Méhul écrivit, en 1797, à propos d'un ouvrage d'un de ses confrères et dignes rivaux, Chérubini :
« Le hasard vient de me faire tomber entre les mains un journal intitulé le Censeur, et j'y trouve, non sans une extrême surprise, la phrase suivante à l'article Médée : « La musique, qui est de Chéru- «c bini, est souvent mélodieuse et quelquefois mâle. » Il me semble que l'auteur de cet article aurait dû ajouter que cette musique est toujours riche, toujours grande, toujours belle et toujours vraie. Le Censeur continue et dit : « Mais on y a trouvé des réminiscences et « des imitations de la manière de Méhul. » Est-ce à Chérubini qu'un pareil reproche doit s'adresser? A Chérubini, le plus original, le plus fécond de nos musiciens? censeur! tu ne connais pas ce grand artiste. Mais moi qui le connais et qui l'admire, parce que je le connais bien, je dis et je prouverai à toute l'Europe que l'inimitable auteur de Démophoon, de Lodo'iska, d'Élisa et de Médée n'a jamais eu besoin d'imiter pour être tour à tour élégant ou sensible, gracieux ou tragique, pour être enfin ce Chérubini que quelques personnes pourront bien accuser d'être imitateur, mais qu'elles ne manqueront pas d'imiter malheureusement à la première occasion. Cet artiste justement célèbre peut bien trouver un censeur qui l'attaque, mais il aura pour défenseurs tous ceux qui l'admirent, c'est-à-dire tous ceux qui sont faits pour sentir et admirer ses grands talents.
« Méhul. »
224 r/HISTOIRE PAR LE THÉÂTRE.
N'est-ce pas là quelque chose d'admirable? Ce vieillard au front blanchi, faisant son examen de conscience journalier devant la mémoire paternelle, comme le ferait un jeune homme de vingt ans qui aurait le cœur bien placé 1
On peut dire avec vérité que le petit volume de la correspondance de Ducis, qui n'existe pas séparément, serait un des plus excellents manuels à mettre dans toutes les mains, car il n'y a pas un bel et bon exemple qui ne s'y trouve; et je ne connais pas de lecture qui élève Fâme dans de plus pures et de plus saines régions.
Ducis devait vivre assez pour voir le retour des Bourbons : il ne mourut que le 30 mars 1816, dans sa quatre-vingt-troisième année. Ce lui fut une grande joie, — et il la témoigne avec un vif et doux épanchement, — de saluer dans Louis XVIII son ancien bienfaiteur, d'être reçu par lui en audience particulière, d'entendre dans la bouche royale des vers de son Œdip^i chez Admète, cités avec un bienveillant à-propos. Ses derniers jours, au moins, furent entourés d'aisance, et le vénérable vieillard eut bien droit d'accepter, du prince qu'il aimait, la décoration qu'il avait refusée d'un pouvoir dont le séparaient ses convictions.