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L'histoire par le théâtre, 1789-1851

la Rdslauration. — L^empmur de Russie et le roi de Prusse à rOpéra. — Les pièces et le public royalistes. — Les CUf$ de Par».

— les BériUers Miehau, — Les airs de Vive Henri IV et de Char-*

mante Gàbrieîle. — Usage excessif qui «n fut fait. — Les allusions de l'ancien répertoire. — Àthalie. — Adélaïde du Guesclin, — Mérope. — Un auteur royaliste malgré lui : M. Lebrun et son Ulyesê.

— Le Eetour des Lis. — L'île de PFspMtnce. — Le^; visiteurs anglais à Paris. — Lex Anglaises pour rire. — Les Cent-Jours. — Les variantes du Triomplw de Trajan. — La salle Montansier. — Chans*)us bonapartistes et chansons bourl)onniennes. — Le second retour des Bourl)ons. — Le Rai et la Ligue. — Bochsa. — Théaulon et Dartois. — Chacun son Tour. — Désaugiers. — Chazet. — Le mariage du duc de Berry. ^ Charlêi de Fronce. — Boieldieu. — Hérold. — Les pièces chevaleresques et Vhabit de chevalier. — Le Onemin de Fontainebleau. — La réaction de 1815 et 1816. — Différence de caractère entre la seconde restauration et la première. ~ Ses causes. — Les trophées du Musée. — Une Hesst^nîenne de Casimir Delavigne. — Les partis. — Leurs comptes réciproques.

— Émigrés et réfugiés. — Les scènes de réaction dans les théâtres. — Mlle Mars. — Les violettes. — Mars et les gardes du corps.

— La maison militaire du roi. — Son or^'a ni -nation et son esprit. — Les oiûciers à demi-solde. — Le Champ-d Asile. — L'opposaioa

contre le gouvernement bourlwnnien. filéments dont elle se composait. — Singulier mélange. — Les pseudo-libéraux. — les trois faces de Benjamin Constant. — Béranger. — £mile Debraox*

— Étranges c onlradi étions. — Griefs contre la Restauration. — La

question nobiliaire. — T,:) nupstion du parti prêtre. — Les jésuites.

— La congrégation. — La courtisanerie dévote. — Le maréchal Soult. — Le docteur Dupuytren. — Le mal et le remède. — X^es ultramontains et les gallicans. — L'impartialité historique.

Dans les première jours d'ayril 1814, il n'y avait à

Paris aucun gouvernement constitué, entre celui de l*Empire qui n'existait plus, et celui de la royauté qui n'existait pas encore. Un gouvernement provisoire maintenait Tordre, et s'entendait dans ce but avec le général russe comte Sacken, commandant de Paris. S'il fui douloureux de voir un commandant russe dans la capitale de la France» au moins ce général, se con*formant à l'esprit et à la conduite de son souverain , s'acquitta-t-il de sa difficile mission avec un esprit de sagesse que la justice ordonne de reconnaître.

Dans la bataille Ju 30 mars, la garde nationale avait eu quelques détachements enprîiî^és, notamment à la barrière de Clichy, dont le tableau d'Jiorace Vernet a consacré la mémoire ; — et» disons-le, la littérature dramatique a son représentant sur cette toile historique. L'ofijcier qui, sous le hausse-col civique, figure dans le fond, vers le milieu» n'est autre que fiupaty, qui se souvenait de son premier état. Mais cet intérêt puissant, la sécurité publique à sauvegarder, faisait surmonter toute répugnance, même chez ceux qui

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avaient échangé des coups de fusil aux barrières avec

les troupes coalisées. L^instaudon que l'oa a trop vue, à des époques partaitement paisibles, tourner en jeu puéril, en iuutile perte de temps pour les citoyens, au bénéfice de quelques vanités ou de- quelques intérêts, elle eut alors un noble et bel emploi. Souvent, il y avait à s'interposer, à calmer Tesprit d'irritation de la population ouvrière, à prévenir ou arrêter des querelles, à se faire entendre par des soldats venus des extrémités de l'Europe. La prudence et la modéraiion, unies au le le plus digne d'éloges, présidaient à des rapports délicats, et assuraient 1^ repos de la grande cité où la garde nationale représentait, avec quelques gendarmes, la seule force française.

Au lendemain d'une bien terrible campagne terminée par une bataille opiniâtre, la quantité d'officiers ' étrangers que la guerre avait amenés de si loin ne songeaient qu'à jouir des plaisirs de ce Paris, où ils devaient être tout étonnés de se voir. Le jour même de leur entrée, les rangs ne furent pas plus tôt rompus et les logements pris, qu'ils affluèrent sur les promenades, dans les boutiques, dans les cafés, dans les restaurants, surtout à ce Palais-Royal dont la renommée s'étendait au bout du monde. Dans ses Chroniques des FeLiis ThèdtreSy lirazier raconte que ce jour-là, 31 mars, étant de service comme garde national à la barrière Saint*-Hartin , il fut abordé par un jeune officier de Cosaques, qui lui demanda tant bien que mal où étaient le Palais-Royal et le théâtre de Bnmet. U ne paraît pas cependant qu'aucun spectacle ait joué ce jour-là; car les journaux du lendemain, en parlant de cette affluence de militaires étrangers dans les rues, au raiais-iioyal,

dans les restaurants» dans les boutiques^ n'auraient pas manqué de parler aussi du même empressement à visiter les théâtres. Mais le avril tous furent rouverts,

et ils recueillirent leur larp^e part de ces roubles, de ces florins, de ces ducats qui abondaient. Uélas I dans la lutte entre le sentiment du patriotisme et celui de rinl(^rôt, chez tant d'iruluslries parisiennes, on ne peut répondre que le premier ait toujours été le plus fort. L'encaissement avait bien son éloquence. Une foule de parties prenantes, même de celles qu'aurait froissées la présence des étrangers, ne pouvaient s'empêcher de se consoler par l'examen de leurs comptes et le total de leurs bénéfices*

Le mardi 29 mars, le Théâtre-Français avait foit 345 fr. 84 cent, de recette avec Gabrielle de Vergy et rÉcole des Maris, Talnia jouant le rôle de Fayel, Mlle Duchesnois celui de Gabrielle ; car ni Tun ni l'autre n'avaient décliné l'accomplissement de leur devoir, même dans de pareilles circonstances, et avec la certitude d'une salle presque vide. Ce jour-là, le cours de la rente 5 pour 100 était tombé jusqu'à 45 francs, et celui des actions de la Baiique jusqu'à 520. Le vendredi I*' avril, la Bourse et les théâtres furent rouverts. Les fonds publics remontèrent à 51 francs et les actions de la Banque à 675. Le Théâtre-Français donnait VHomme du Jour, ou les Dehors îrompeurSy avec Pleury, et Mlle Mars dans le rôle de Lucile, et la Suite d'un Bal masqué par Mlle Mars. La recette fut de 1639 francs 64 centimes. C'était déjà une reprise notable. Mais un spectacle voisin devait faire au Théâtre-Français, ce soir-là, une trop forte concurrence* Ce spectacle, pour lequel la foule encombra la rue de Richelieu, avec les

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voitures pleines d'élégantes toilettes affluant en longue file, et ayant peine à se frayer un passage, c était l*Opéra, qui occupait, on se le rappelle^ la salle en face delà Bibliothèque. On y attendait Fempereur de Russie elle roi de Prusse (l'enipereur d'AuUiche n'arriva que plus tard à Paris) ; et quel ouvrage avait été choisi pour l'éter leur bienvenue! C'était celui — 6 vicissitudes du sort! — où toutes les pompes théâtrales avaient été prodiguées, avec toutes les flatteries poétiques, pour glorifier Napoléon vainqueur des Prussiens et des Russes, c'était le Triomphe de Tm^an^ dont les allusions laudatives étaient transportées aux vainqueurs nouveaux. Seulement, il est à croire que raduiiiiislration avait songé à effacer, dans l'appareU du Iriouiphe, l'inscrip* tion emblématique de la Dacie conquke , des Sarmates vengés, des Scytlies rcpoussés. Pour retracer cette représentation caractéristique, on ne saurait mieux faire que d'emprunter uu compte-rendu écrit au sortir du speclacle, avec toute la chaleur et la vivacité de Timpression du moment ; c'est celui de Martainville, dans le Journal de Paris :

« Tout Paris savait hier que LL. MM. l'empereur de Russie et le roi de Prusse iraient à l'Opéra , et l'on trouvait une malice assez plaisante dans le choix de l'ouvrage affiché; c'était le Triomphe de Trajan. On se rappelait l'inuocente et spirituelle vengeance du prince Guillaume d'Orange qui , injurié grossièrement dans (les pamphlets en faveur de la France , invita à son spectacle des officiers français prisonniers y et les régala de cinq prologues de QuinauU à la gloire de leur roi.

< U est impossible de se peindre la foule immense

qui assiégeait les avenues de l'Opéra. On y distinguait une grande quantité d'officiers des troupes alliées, également jaloux d'assister au triuinplie qui attendait leurs princes, et de voir ce lameux Opéra Irangais qui lait tant de bruit dans le monde.

« La salle offrait un spectacle aussi singulier que brillant. Une riche bigarrure d'unironiies» Téclat de mille décorations diverses éblouissaient les yeux, qui se reposaient ensuite sur la parure élégante des dames. Presiiiie toutes avaient embelli leur coitTure d'une g:aiante cocarde blanche. Le même signe était arboré sur les chapeaux de beaucoup de gardes nationaux et de bourgeois.

« La toile se lève sans qu'on ait entendu la musique, et Dérivis s'avance et dit : « Messieurs, uue indisposi* « tion survenue à un principal acteur nous met dans « Fimpossibilité de jouer Trajan, Nous vous prions, « nous vous supplions de vouloir bien accepter en « échange la YestaU. »

« La presque unanimité des spectateurs refuse Té* cliange. Au bout d'une demi-lieu re, une voix part des premières loges : < Messieurs, dit-elle, la modestie de « S. M. l'empereur de Russie ne lui a pas permis d*ac- « cepter Tencens qui lui était offert dans Trajan, Ce- « pendant on lui a lait observer que les Parisiens dési- < raient cette pièce, et Ton attend la réponse de Sa « Majesté. »

« Quelque temps après , Dérivis est revenu adresser ces mots au public : « Messieurs, Leurs Majestés ont « accepté Téchange; ils vont honorer le spectacle de c leur présence. » Ce Us incongru a fait rire les Français et bouiire les ullicicrs éUrangers, qui presque tous

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pai*lent fort bien noire langue. L'acteur est le seul qui ne se soit aperçu ni de la faute ni du sourir e.

« LL* MM. l'empereur Alexandre et le roi Guillaume sont entrés ensemble dans lenr loge à ramphithéàtre ;

elles ont été saluées par les plus vives acclaiiialions, auxquelles elles ont répondu par les saluts les plus affectueux. Les voûtés ont retenti dès cris mille fois répétésde : Vive Guittatme I YmÀleicandrel Vive Louis X VIII! Vivent les Bourbons!

« Docile aux vœux du public, l'orcheslre a joué l'air si cher aux Français de : Vive Henri lY! Les applaudissements éclataient avec fureur à chaque reprise; les mouchoirs blancs flottaient , les chapeaux et les cœurs sautaient ; c'était un délire.

« Enfin , la Vestale a commencé; et comme la pièce n^élait plus qu'un accessoire du speclacle, à peine s'eston aperçu qu'on la jouait avec les décoraliotis de Trajanj qu*on n'avait pas en le temps de déplacer. Le public a saisi vivement ce qui offrait la moindre applicatiuii à la solennité de la soirée ; il a lait répéter ces vers:

Magnanime héros,

La paix est aujourd'hui le prix de vos conquêtes;

Reposez-vous de vos nobles travaux, Ei comme à nos destins, présides à nos fêtes.

a L'entr'acte a été rempli par le chant électrique du bon Henri. Ce nom rappelait celui de ses illustres fils, et le refrain était : Vivent les Bourbons ! Vive Louis XV UU

c Les dames jetaient des cocardes blanches qui étaient avidement recueillies et aussitôt arborées. Plusieurs voix demandèrent qu'on renversât l'aigle dont

les ailes se déploient au-dessas de la loge qui fut celle

do Njipoléon. Gomme cette opcralioa eût été un peu longue, on s'est contenté de couvrir d*un voile blanc, emblème de la paix , cet oiseau qui ne porte plus que des foudres éteintes.

« Non content d'entendre l'air de Vive Henri /F, le public a voulu que Lays vînt en cbanter les paroies. Cet acteur s'est avancé un papier à la main, et, sur l'air chéri, a entonné l'impromptu suivant, qu*on a fait répéter assez de lois pour qu'il m'ait été lacile de le retenir :

Vive Goillaume Et ses guerriers vaillants 1

De ce royaume Il sauve les enfants.

Par sa victoire Û nous donne la paix.

Et compte sa gloire Par ses nombreux bienfiûts.

Vive Alexandre 1 Vive ce roi des rolsl

Sans rien prétendre, Sans nous dicter des lois,

Ce prince auguste A le triple renom

De héros, de j uste.

De nous rendre im Bourbon'.

< L'enthousiasme fut porté au cotnbl^ par ces couplets, dont on ne jugea que la généreuse intention. Les

plus flatteuses acclamations exprimèrent aux deux au-

1. L*aiiteur, M. de Chalabre, publia ces couplets tels qu'il les avait composés, en ajoutant modestement qu'ils « nnt été chantés non parce qu'iU étaient bons, mais parce qu'il élail I>uû quilà fu;»-

lA RBSTAURAtlON

gustes spectateurs la reconnaissance dont les français, et les Parisiens surtout, sont pénétrés pour eux. Ces princes se levèrent et saluèrent à plusieurs reprises, en laissant paraître une éiiiotion qui allait jusqu'au trouble, et qui se manifestait par le plus modeste et le plus touchant embarras.

« La fête finit comme elle avait commencé. On se serrait la main, on s embrassait dans les loyers, dans les escaliers. On n'entendait que des Toix fatiguées, épuisées; Torgane des dames même avait perdu sa moelleuse douceur; elles en étaient dédommagées par la pétillante expression de leurs yeux et de tous leurs traits. Quand on a été si longtemps contraint à se taire ou à ne parler que bien bas, il est facile de s*enrouer la première fois qu'on crie. »

Martainville , qui écrivit et signa ce compte-rendu, avait également écrit et signé, dans la même feuille, i'dai de l Oriflamme. Il y trailait moins éiogicascmeiU

sent chnnté'î. » îî y en avait quatre. Voici comment sont rétablis lei deux que iiartainvilie avait recueiUU à la volée:

Chantons GaiUaome Bt set ¥iillantt gumrriert ;

De ce royaume Ils sont les houcliM».

Par la victoire Il noas donne la paiz,

Et compte sa gloirt Par ses nombreux Ueaâdte.

Vive Alexandre, Ylveeeroides loisl ▲ nousdélbiidie

Il borne ses exploits.

Ce prince augoste À le double renom,

De héfOB, de juste, Sa nous fendant Beorbon.

L'HISTÛIHii PAR LE THÉÂTRE.

les « insolents et tcinciaires ennemis conduits d^nsnos provinces^ non par la victoire, mais parles plusl&ches trahisons, et tratoant à leur suite le pillage, le meurtre et la dévastation. » Hais les palinodies étaient monnaie courante, et il faudrait un bien gros volume pour citer toutes les disparates semblables entre le langage de la yeille et celui du lendemain.

Ces manifestations durent sembler excessives même aux souverains qui en étaient l'objet, et un tel délire — puisque c'est le mot du narrateur — put expliquer respèce d'embarras qui se laissa voir dans les salutations des deux liéros de la t'ùLe. Ils se disaient sans doute en eux-mêmes que les royalistes leur témoignaient beaucoup plus de reconnaissance qu'il ne fallait. En effet, ce n'était nullement pour ramener les Bourbons que ces souveniins avaient poussé jusqu'à Paris une suprême et décisive campagne. Quelques jours auparavant) des conférences se poursuivaient encore k GhÂtiUon-sur-Seine, au milieu des combats, et le maintien de Napoléon sur le trône de France était la base de ces négociations. Le retour des Bourbons fut la conséquence de l'invasion; mais il n'en fut pas le Lut. Les cris de : Vive Louis XVIJIy mêlés h ceux qui saluaient Alexandre et Frédéric-Guillaume, tranchaient bien nettement la question^ et allaient plus vite que les décisions politiques. On ne serait pas dans le vrai si l'on comparait les acclMinaiioiis en Thonacur de ces princes et celles qui, dans la bouciie des habitants de Vienne ou de Berlin, auraient fêté l'entrée victorieuse de Napoléon. Celui-ci venait en ennemi , en conquérant. Or, ce n'était pas ain^i que les princes coalisés se présentaient; ils alarmaient en toute occasion qu'ils

LA RESTAURATION

û'avaient fait la guerre qu'à rambitioa de Napoléon, et non pas à la nation française. Quel avantage aurait-on à trouver des Français coupables d'un crime de lâse-

nationaliié? Aucun royaliste, on aime à le croire, tfauraii été disposé à voir muùier le territoire de sa patrie. Toutefois , et même en se plaçant à ce point de vne, rexubérauce des acclamations prodiguées aux souve*raîns étrangers paraîtra toujours un manque fâcheux de tact et de conveuance. Si légitime que fût la joie de la réconciliation européenne, elle aurait dû se préserver de pareils entraînements. Les couftlots qut^ i*on a lus, ridicules par la lorme , étaient également regrettables par le fond.

La grande majorité de la bourgeoisie parisienne ne partageait pas l'exaltation que Ton vil éclater le 1*' avril à rOpéra. Toutefois, elle éprouvait un tel désir, un tel besoin de la paix, qu'elle acceptait les voies par lesquelles ce bien tant souhaité était enfin obtenu ; mieux que le peuple, elle s'accommodait des faits accomplis. « La bourgeoisie, dit M. Thiers dans son Histoire du Consulat et de PEmpire^ plus éclairée peut -être sans être moins patriote, appréciant les causes et les conséquences des événements, était partagée entre Thorreur de l'invasion et la satisfaction de voir cesser le despotisme et la guerre. »

L'empereur Alexandre et le roi Frédéric-Guillaume visitèrent coup sur coup les principaux spectacles. Ils allèrent, le samedi 2 avril, à l'Opéra-Comique, oû Ton jouait la Fausse Magie el le Déserteur, Ils se retirèrent après la première pièce; mais, dans la seconde, le morceau : le roi passait et le cri de : vioe le roi l qui le termine, et auquel, dans un antre temps, on subsli-

L*fiISTOiafi PAR LE THÉÂTRE.

tuait : vive la loi! excitèrent Fenthousiasme le plus vif. Le dimanche 3, ce fut le Thé&tre-Français qui reçut les deux monarques. Les Fausses Confidences et la /«unesse de Henri V, Fleury et Mlle Mars, leur firent les honneurs de notre première scène littéraire. Une recette de 3781 fr. 95 cent, fut le résultat pécuniaire de cette soirée. Le 5, le roî de Prusse vînt au Vaudeville, où furent chantés des couplets de Frédéric Bourguignon, magistrat et chansonnier; mais, au moins» ils étaient mieux faits que ceux de TOpéra, et la royauté qu'ils célébraient était la royauté française.

Pour qui uiet de côté les passions de parti, Tenthousiasme dont fut salué le retour des Bourbons, et qui ac^ cueillit rentrée du comte d'Artois et cellede Louis XVIII, est un fait aussi incontestable que Tesprit d'opposition manifesté plus tard. La paix, cette ineiïable joie, ter* mant une sanglante arène , les affections de famille rassurées, des champs féconds rouverts au commerce et aux rappoi ts internationaux, le sentimeal chez les uns, les intérêts chez les autres, le passé rajeuni par son alliance avec des institutions libres, une sorte d'inconnu et de nouveauté se combinant avec la poésie des souvenirs , voilà ce qui parlait aux imaginations et aux cœurs ; voilà les idées dont le théâtre fut le miroir fidèle, en se pavoisant de drapeaux blancs comme les iénôtres, et de bouquets de lis comme les chapeaux des iemmes.

Il n'en fut pas de cette circonstance exceptionnelle comme de la Saint-Louis et delà Saint-Charles, où les compliments annuels en dialogue et en couplets, et les bravos obligés dans la salle, revenaient, de par le calendrier, avec les fontaines de vin, les distributions

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de comestibles et les mais de Cocagne. L'Empire allouait mille francs aux auteurs pour chacune de ses pièces de circonstance : la Restauradon réduisit le chiflTre à cinq cents francs, et même ensuite elle ne donna plus qu'une médaille qui en valait ( nviron deux cents. Pour peu qu'une œuvre de ce genre eût quelques représentations, les droits d'auteur la payaient bien assez. Maïs les manifestations de 1814 ne ressemblèrent pas à ces fêtes banales. Parmi les pièces de celte époque, on en compta de fort jolies; et si elles obtinrent un succès réel, c'est qu'elles répondaient à une position, et qu'elles étaient dans le sentiment général. Il y avait là vraiment de l'émotion, de l'élan, un courant électrique. Sans doute il se trouvait des personnes qui ne partageaient pas ces sympathies; mais celles-là se tenaient à l'écart, et il est certain, je le répète, que le feu de l'enthousiasme était y à ce moment , dans la salle comme sur la scène.

Pour moi, je parle froidement de ces faits, qui sont bien loin de nous de toutes les manières, et qui n'appartiennent plus au domaine de la politique, mais à celui de l'histoire* Je ne considère nullement, dans les Bourbons, des princes reprenant possession de leur bien, selon les idées du droit divin et de la monarchie ancienne; je crois qu'un pays n'est pas un immeuble dévolu à tel ou tel, comme une propriété» comme un liéritage, et qu'un peuple n'a|)parlient qu'à lui-même. Cette déclaration bien formelle étant faite, je suis fort à l'aise pour dire tout ce qu'il y eut d'heureux dans le retour de ces princes, au milieu de la situation où ils trouvèrent la France, et pour constati^r les joies qui les accueillirent. J'étais bien enfant alors.

mais les événements étaient trop frappants, l'expression des sentHiienls était trop ardente pour ne pas laisser chez l'enfance même des traces ineS^çables, pour peu qu'elle eût fesprit ouvert et cûrieux. Mes' premières impressions me rappellent, en 1814, les anxiétés fiévreuses de tous les cœurs, ces lamentables transports de blessés qui arrivaient jusqu'à Rouen, ma ville na* taie, lorsque la guerre atteignit les murs de Paris ; douloureux témoignage de ces extrémités, en vain démenties par les bulletins officiels. Les hôpitaux étant encombrés, il y eut de ces malheureux placés même dans des maisons particulières. Je me souviens de l'ineffable soulagement de cœur, de Tallégresse qui se manifesta, quand, sous Témotion de ces spectacles déchirants, de ces poignantes angoisses, le mot de paix fut prononcé, quand on vit arborer les insignes qui en étaient les symboles. Eh l| comment, je le demande, n'auraient-ils pas été les bien venus? Qu'on ne reconnaisse plus aujourd'hui le principe d*un autre temps, l'espèce de doguic mvuqué par le frère de Louis XYI, c'est tout simple; mais Louis XVIII eut pour lui quelque chose de plus fort que le droit divin : il eut le besoin de la situation , qui fit chez les uns ce que l'afTection et la religion monarchique faisaient chez les autres.

De toutes les pièces qui traduisirent ces sentiments,

la première en date fut les Clefs de Paris ou le Dessert de Henri IV, par Théaulon et Armand Dartois, jouée au Vaudeville le 20 avril 1814. Les auteurs se font honneur de cette priorité dans le couplet final adresséau public :

Français, et de cœur et de nom, Le Vaudeville avec ivresse

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Chante le premier un Bourbon.

Au lieu de juger cette pièce, Français, Français, bénis le jour chéri Qui t'a rendu les fils du bon Henri !

A ce moment, un seul des Bourbons élait arrivé à Paris : c'était le comte d'Artois. Il y avait fait sou entrée le 1 0 avril , précédant Louis XVIII de vingt-trois jours. Le soir où les Clefs de Paris étaient fêtées et acclamées au Vaudeville, le comte d'Artois assistait à la représentation du Théâtre - Français , composée du Jeu de r Amour et du Hasard et de la Partie de Chasse de Henri IV, où Fleury remplissait le rôle du roi. C'était en même temps fête royaliste dans les deux théâtres voisins. Comme le second litre l'indique, le héros adopté par les auteurs du Vaudeville était aussi Henri IV, à qui les clefs de la capitale sont apportées pour son dessert. Si la reddition de Paris, arrivant à rimproviste en guise de dénoûment d'une action tout imaginaire, n'est pas présentée d'une façon très-historique, les mots et les couplets sont souvent heureux, et en se reportant à l'explosion passionnée de ces sentiments traduits par les auteurs, on concevra ce fait d'un bis qui s'adressa, non pas seulement à tel ou tel couplet, mais à la pièce tout entière : le public la fit recommencer d'un bout à Tautre : elle fut jouée deux fois dans la môme soirée.

Le Vaudeville fut sui\i de près par l'Opéra-Gomique, encore avec Henri IV pour héros. Le 30 avril, on joua sur la scène de Feydeau les Héritiers Micliau, paroles de Planard, musique de Uochsa. L'idée était une réminiscence de la Partie de Chasse de Henri /K, où le roi, égaré à la chasse, reçoit incognito l'hospitalité d'un

Digitizc^.

brave meunier. L'auteur suppose que la descendance

de Micliau, hénlicrc de l;i maison traditionnelle, commémore tous les ans l'anniversaire de Tauguste visite, et qu'elle n'a pas manqué à cet usage, môme quand le trftne était occupé par un autre que les Bourbons. Seulement, c'est à huis-clos, en secret, que la fête a lieu. Le meunier et sa famille font comme une répétition du souper royal; c'est à demi-voix que Ton chante les airs qui rappellent le vainqueur d*Ivry. Tout à coup, on entend une musique mililaire qui, dans l'éloignement, répond au chorus clandestin. musique se rapproche y c'est bien l'air tant aimé. Une marchande de chansons arrive; elle annonce dans des couplets le grand événement qui vient de s'accomplir : Paris a reçu la descendance du Béarnais. Ce fut un succès véritable 9 indépendamment de Fà- propos. L'Idée était heureuse ; le cadre était bien rempli par l'auteur de la pièce et par le musicien, et Juliet, un des bons acteurs de Feydeau^ prêtait au meunier son entrain et sa joyeuse rondeur. Les autres rôles étaient joués par Ponchard, Lesap^e, Mlle Regnault (depuis Mme Lemonnier), Mme Grétu et Mme Joly-Saint-Aubin qui, dans la marchande de chansons, avait les honneurs de la scène finale,

Henri IV et tous les souvenirs qui se rattachent à ce prince étaient le thème favori. L'Opéra-Gomique ne se borna pas à rappeler sa mémoire dans un joli à-propos ; il exhuma, moins heureusement, une pièce de son ancien répertoire, la Bataille (Vlvry^ où la musique de Martini avait grand'peine à triompher d'un poëme profondément insipide. Ce qui valait beaucoup mieux, il exécutait la fameuse ouverture du Jevm

LA RESTAURATION

Henri, par Mthul, Jârjiielle n'avait trait aux événements ni de près ni de loin : mais le seul nom de Uenri donoait à cette belle symphonie la fiiveur de Tàpropos. Le chef de la lignée royale des Bourbons, le prince qui mit im terme aux calauiités civiles de la France, était désigné tout naturellement pour ces fêtes monarchiques. Les auteurs l'exploitèrent jusqu'au point d'en abuser. Les airs de Vive Henri IV et ée Char mari te Gabrielle étaient partout répétés, depuis i*orches(re des grands théâtres jusqu'aux orgues de Barbarie, et l'on n'allait nulle part sans les entendre, accommodés de toutes les manières, chantés et joués sur tous les tons.

Soit dit en passant , le triple talent glorifié, chez le vert galant^ constituait un assez singulier élo^xe, dans riiymne adopté pour toutes les circonslaiiceb uliicieiles.

Taimons les filles Et j'aimons le bon vin.

On ne se douterait pas que ce fût là un chaiil iiionarchique, avec lequel on fétAt la descendance de saint Louis. Ce même roi célébrant dans Charmante Gabrielle les beaux yeux de la femme dont il avait (ait casser le mariage, pour la constituer sa maîtresse en titre, à la &ce de la cour et de la^Prance, n'a rien non plus d'orthodoxe ni d'édtfiairt. Un bourgeois qui chanterait publiquement une liaison pareille, ne trouverait pas sans doute la même indulgence dans un monde scrupuleux. Cependant, Càs deux airs faisaient pâmer d'aise les dames les plus respectables et les plus dévotes du faubourg Saint-Germain, et ils étaient sur tous les pianos bien pensants, pour l'usage des jeunes personnes.

sa L'HISTOIRE PAR LE THÉÂTRE.

Que voulez- VOUS 1 La couronne était considérée comme ayant ses privilèges en toutes choses, et la morale des simples humains n'était pas faite pour elle, pas plus que pour Jupiter, dans la mythologie païenne. ' Il est d'ailleurs trop vrai que souvent, en France, les princes réussissent mieux par certains mauvais côtés de leur caractère que par les bons. La pureté morale de Louis XVI, d'autant plus méritoire par la corruption de la cour et les exemples que sa jeunesse avait eus sous les yeux , ne lui a servi de rien, au lieu que l'humeur libertine de Henri IV a plutôt contribué que nui à . sa popularité. Les esprits sérieux jugent, au contraire, avec une double sévérité l'homme qui doit le bon exemple à tout un peuple, et qui donne celui du scandale; le corrupteur qui profite de l'ascendant et des prérogatives du rang royal pour porter chez autrui la séduction et le déshonneur, sans songer que l'impunité dont il est assuré par le fait, et malgré le principe de l'égalité devant la loi, peut fournir un argument aux opinions anti-monarchiques. A côté du Louis XIV théâtral, du Louis XIV aux pompeuses fêtes et aux galants carrousels, il y a le cynique de l'adultère, que notre code pénal fait asseoir sur les bancs de la police correctionnelle, en compagnie de la Montespan. En regard du Henri IV légendaire, il y a le Henri IV vrai, le Henri IV de l'histoire, mélange de vices et de grandes qualités : eh bien 1 la légende s'occupe peu des actes utiles et beaux de son règne, et elle loue ses vices, dans une absurde chanson. Mais ce n'est pas dans les pièces bourbonniennes de la Restauration qu'il faut chercher de la philosophie historique, et vraiment ce serait trop leur demander. . '

Digitizc . , -.,oogIe

LA RESTAURATION. 21

Tandis que certains aateurs s'escrimaient à chercher rallusion, fût-ce en la forçant fant soit peu, elle s'offrait d'elie-méine dans plus d'un ouvrage de Tanden répertoire, comme Adélaïde du GuescUn^ quand Coucy disait :

• • • Le sang des Gapets est toujours ador6»

Tôt ou tard il fàudra qae de ce trono sacré

Les rameaux divisés et courbés par Porage,

Plus unis et plus beaux, soient notre unique ombrage.

Il suffisait que l'action roulât sur le retour d'un prince dépouillé, exilé, sur le rétablissement du pouvoir légitime. Àthalie se présentait tout naturellement, ainsi que MéropCy bannie du répertoire après le supplice de Louis XVI, quand une reine en habits de deuil eût trop bien rappelé l'infortunée veuve du Temple.

Ah ! montrez-vous, Madame, à la ville calmée. Du retour de son roi la nouvelle semée, Volant de bouche en bouche a changé les esprits. Nos amis ont parlé, les coeurs sont attendris, Le peuple impatient verse des pleurs de joie» U adore le roi que le ciel lui renvoie.

n est sûr que ce passage semblait fait exprès pour

les rapprochements dont le public de 1814 était si avide. Mais plus tard, quand l'opposition vint à se manifester, Mérope lui fournit aussi les deux fameux vers de Polyphonie :

Le |»remier qui fut roi fut un soldat heureux : Qui 'sert bien son pajs n'a pas besoin d'aïeux.

Ces vers furent tournés à Thonneur du soldat-enipcreur, coumie les autres l'avaient été à l'honneur de

22 L'HlSTOlHlâ PAR LE THÉÂTRE

Louis XVIIL II se trouva que la médaille avaii son reversi que Voltaire avait travaillé tout ensemble, et sans

aucune prévision, pour les bourbomùeni el pour les napoléouiâtes.

Ce qui est encore plus piquant, c'est l'aventure d'un auteur contemporain qui n'avait pas plus prévu ces allusions que Goi neille, Racine ou Voilait e, d'un auteur qui s'en serait passé très-volontiers, et qu'elles vinrent saisir malgré lui. Telle lut l'histoire de M. Lebrun et de sa tragédie à' Ulysse.

M. Lebrun avait débuté par une ode sur la bataille d'Austerlitz , qui fut attribuée d'abord — erreur flatteuse — à son homonyme le vieux Lebrun-Pindare^ et il était dans des opinions très-impérialistes. Quand il avait composé sa tragédie, au bruit des fanfares victorieuses de l'EmpirCt il était loin de prévoir les revers et la chute profonde dont ces splendeurs seraient suivies, et c'est à peine s'il savait qu'il y eût quelque part, sur le soi étranger» un Ulysse bourbonnien» absent depuis longues années. Le Thé&tre^Français ne marchait qu*avec cette sage lenteur qui craint de se fatiguer les j;uiibcs; le temps se passa, et Ulysse n'était pas encore parvenu au terme de ses répétitiouSi quand la journée du 30 mars termina la longue pé^ riodc de combats qui, à peine interrompue, avait duré bien plus que la guerre de Troie. La première représentation fut donnée le 2ti avril, entre l'arrivée du comte * d'Artois et celle de Louis XVIII ; aussi ne manqua-l-on pas d'appeler la pièce le Retour d'Ulysse (du lis) par un calembour qui lit fortune. Le sujet oilrait d'ailleurs, par lui-même, des applications frappantes, et, ce qu'il y a de plus curieux , c'est qu'elles fiirent une arme h

LA RESTAURATION

double tranchant, les unes bien venues, les autres prises en mauvaise part. Dans la dernière scène du premier acte se troairaient ces vers , dits par Antinous, rintms qui veut remplacer à la fois le roi et Tépoux absent:

Tant que de ses yiQux rois il reste un rejeton, Le peuple, au moindre bruit, se rallie à bon nom. Et, d'un règne plus doux concevant respérauce, Il éri^^e eu vertu son esprit d'inconstance; Lassé d'un même objet, son œil se porte ailleurs, £t les rois qu'il n'a pas sont toujours les meilleurs*

Ce passage fut pris comme s'il était un reproche adressé à Tenthousiasme qui acclamait» dans les Bourbons, un pouvoir nouveau-venu ; de violents murmures s'élevèrent, couvrirent le reste de la scène, et ne s*arrètèrent qu'à rentrée de Talma (Ulysse) , qui ouvrait l'acte suivant.

Tout au contraire» voila que ce vers :

Il est des dieux vengeurs près des tombeaux assis,

provoqua une explosion d'applaudissements énergiques. Quelque disposé que puisse être un auteur à trouver des beautés dans ses œuvres / H. Lebrun ne

S'attendait pas à un tel effet en cet end i oit, et il se demandait la cause de ces bravos si accentués. Il fallut ' qu'on lui expliquât l'allusion au drame sinistre du duc d'Enghien et au tombeau de Vincennes.

Vers la fin de la pièce, nouveaux applaudissements à ce passage :

Tous, les larmes aux yeux, bénissent l'heureux jour Qui rend, après vingt ans, ua père à leur amour.

Ici, Tapplication qui faisait de l*auleor un royaliste

à son corps défendant, neiait pas diilicile à comprendre. Je ne dirai pas qu*il aurait mieux aimé qu'on sifflât ces vers : un tel stoïcisme serait peut-élre au-des*sus des forces d'un po(3te ; mais il aurait préféré sans doute que les bravos dont ils furent salués eussent été plutôt pour le passage si mal accueilli dans le premier acte. Le cas était assez piquant : très-mauvaise réceptioii pour les yers qui se trouvaient être dans les sentiments de Tauteur ; applaudissements pour ceux qui» par le sens qu'on leur donnait , allaient à rencontre de ses opinions.

Toutefois, CCS applicalioiis, non plus que les talents de ïaima, de Mlle Duchesnois dans lo rôle de Télémaque, de Mlle Georges dans celui de Pénélope, ne purent soutenir longtemps Ulysse. Il est vrai que le moment était peu favorable pour l'appréciation d'une grande œuvre littéraire ; mais, reprise à la fin de l'année su!-* vante, la tragédie de M. Lebrun n'obtint encore qu*un petit nombre de représentations, malgré le mérite de quelques parties, et elle n'a pas reparu depuis. Elle n'a pas eu le même bonheur qu*une autre pièce sur le même sujet, la Pénélope de l'abbé Genest, qui, jouée huit fois seulement dans sa nouveauté, obtint un grand succès trente-huit ans après, en 1722, et un plus grand encore quand Mlle Clairon s'y fit admirer, surtout par son jeu muet dans la scène de la reconnaissance.

Ne plaignons pas trop M. Lebrun. Quelques années plus tard, sa Marie Stuart^ ou plutôt son imitation de la tragédie de Schiller, imitation qui , par son mérite propre, n'est pas supérieure à Ulysse , lui ouvrit une abondante source de dédommagements. Outre un trèb-

LA RESTAURATION

grand nombre de représentations avec Mlle Duchc?nois, elle devait avoir encore un beau regain avec Mlle HacheK M. Iiebrun fat acadénnicien , directeur^ sous Louis-Philippe , de riniprimerie royale, pair de France, puis, sous le nouvel Empire, sénateur; ei tout cela par un seul ouvrage, car, encore moins heureux avec le Cid d'Andalousie qu'avec Ulysse^ il est toujours resté « Tauteur de Marie Stuart. » On avouera que jamais chef-d'œuvre original ne fut si profitable pour son créateur, que ne l'a été pour ilmitateur cet emprunt assez médiocre à un poète étranger.

Si M. Lebrun se trouva faire des allusions royalistes bon gré malgré, combien d^auteurs qui avaient cbanté les victoires et les fêtes de rfimpire se jetaient sur le thème nouveau pour Fexploiter à son tour ! Les trois doyens du Vaudeville, Barré, Radet et Desfoiitaines, avaient jadis coiffé leur muse du bonnet phrygien , plus même que les circonstances ne Texigeaient ; ils étaient allés jusqu'au sans-culottisme bien prononcé. Après avoir rimé tant de couplets contre les rois et tout ce qui s'ensuit , ils n'avaient pas été moius féconds pour célébrer le coup d'État du dix-huit brumaire» pour encenser les grandeurs de la monarchie napoléonnienne et les victoires du dieu terrestre de la guerre. La monarchie bourbonnienne les retrouvait prêts à la saluer aussi, et void ce qu'ils firent chanter au Vaudeville, en 1814, pour fêler le traité du 30 mai, signé avec les puissances victorieuses :

Air ! T*îà ^gu» ifêgt ^aUer au Ms.

La paix est faite tout de bon. Pour rannoncer, on a, dit-on, Tiré deux cents coups de canon.

A cette nouvelle,

Redoublant de zèle,

Je veux dire en deux cents couplets :

Ah I qii' c'est bon d'avoir ia |jau !

Quand on est en paix, le tambour Ne vient pas déranger l'amour.

Chaque jour amène un beau jour, Et les jeunes filles Trouvent de bons drilles A les épouser toujours prêts.

Ahl qu' c'est bon d'avoir la paUl

En Europe plus d'ennemis;

Sur mer, sur terre, en tous pa^^s,

Tous les habitants sont amis ;

La paix les rassemble,

£!ile unit ensemble Russes, Prussiens, Français, Anglais :

Ahl qa' c'est bon d*avoir la paix!

De nos lies il nous viendra Du bon sucre jqui sucrera, Sans betterave on le fera.

Plus de chicorée,

Mauvaise denrée, Du café pur, à peu de frais :

Ah I qu' c'est bon d'avoir la paix!

Ces deux ressources imaginées pour suppléer à l'insuffisance des denrées colonialest la betterave et la chicorée, avi^ient fourni, sous l'Empire môme, le texte de bien des plaisanteries; mais celles-là ne circulaient qu*à demi- voix et sous le manteau. Il courut uue caricature clandestine qui représentait l'Empereur mettant le bout d'une bellerave dans la bouche du roi de iiume, et lui disant : < Suce, suce, imn petit, c'est du

LA K£STÂURATION

sucre. « Une fois que les lèvres furent déliées, ces railleries se donnèrent l'essor, et parmi les causes d'allégresse et les expansions du cœur, le positif de ia demirarae ne fat pas oublié. Du reste, si la chicorée n*a pu pai venir à se faire café, la betterave est bien parvenue à se faire sucre; et Tindustric créée par les nécessités du moment, a survenu aux circonstances qui Tavaient produite. G*est ce que ne prévoyaient pas les trois vieux coupletiers et leurs confrères, quand ils chansonnaient rutile plante indigène , aujourd'hui si bien impatronisée. En 1814, elle ne rappelait que le sucre se vendant trois à quatre francs la livre, et toutes les tribulations des consommateurs.

Les autres vaudevillistes qui avaient chanté TEmpire ne furent pas moins prompts dans leur volte-fhce. Rougemont, rhyperbolique thui jféraîre de 1810 et de 1811, prodigua dans maintes pièces la même fécondité pour l'ancienne dynastie. Presque aussi prompt que Théau- Ion et Dartois , ces vrais royalistes , il arriva dès le 23 avril rvim: le Souper de Henri IV, joué aux Variétés, et qni roule à peu près sur le même fond que Us Clefs ikParU. Outre ses pièces arcbi-royalistes, il fit paraître, en 1814, un volume intitulé : le Chansonnier des Bouv" Hevendiquant l'honiieur d'avoir servi un moment, à la prise d'armes de 1799, sous le général vendéen Suzannet, il fit paraître un poème sur la mort de Charette, un autre où il chanta la guerre d'Espagne, en 1823. Son Marcel ou Paris sauvée par lequel il voulut — mais avec un médiocre succès — faire ses preuves, tragiques, obtint la faveur d*ètre dédié à Charles X. Tel que je Tai vu quelques années après, avec sa taille iiauie et étoffée, ses cheveux blancs » son ruban de la

Légion d*Honneur (car le gouyernement de la Restauration le décora), Roup^emonl avait une ap();irence respectable qui le servait puissamment dans ses succès de mystificateur, genre de talent bien misérable , et qui rapporte parfois de fâcheux revenant-bons, dont les plaisants ne se vantent pas. Trop jeune en 1793, Rougemont n'avait pu , comme Barré , Radet et Desfon* taineSy célébrer le règne du sans-culottisme et de la déesse Raison ; mais, en revanche, il devait pousser sa carrière dramatique assez loin pour attaquer^ après qu'elle fut tombée* cette Restauration que nons voyons hériter ici de son enthousiasme pour l^mpire. Ce fat une compensation.

Désaugiers et Genlil» qui avaient bien lait aussi leur partie dans l'enthousiasme impérialiste, ne furent guère devancés par Rougemont. Leur ReUmr des Lis^ fui joué aux Variétés le 6 mai, le jour même deTentrée du roi- Cette pièce était prise dans le vif d'une situation qui parlait à bien dus milliers de familles : elle s attaquait à la conscription. La conscription, cette faux qui coupait sans pitié sa récolte humaine l la conscriptioDi cette main de fer qui saisissait Tamour des parents, Tespoir de leur vieillesse, et les faisait frému d'avance pour reulant qui jouait auprès d'eux ! Ces peintures étaient des réalités trop frappantes. Il ne s'agissait pas là d'opinion, mais d'un sentiment, et du plus puissant, du plus intime. Surtout daua les derniers temps, dansées besoins extrêmes, il n'y avait plus ni garanties, ni exemptions. Un prix énorme de remplacement n'empêchait pas le jeune homme de famille d'être repris pour les gardes d'honneur. La qualité de soutien de

LA RESTAURATION. 29

parents ne laissait pas à la charrue le bras qui lui

était nécessaire.

Filles et diamps en friche dememaie&t, »

comme dit Yial dans sou joli conte de Napoléon au VUlage.

G*est ainsi dans le village du ReUrwr dêi Lis^ autant

qu'un si soîiibi e sujet, qui aurait fourni des drames si navrants, pouvait être indiqué dans une légère esquisse. Ce qui restait de jeunes gens vigoureux et dispos est parti, le sac sur le dos, au milieu des larmes et des adieux désespérés. Les jeunes liiles pleurent leurs amoureui^, la pauvre grand'mère pleure son petit-fils; le vieux jardinier déplore les mallieurs du temps :

Dans ma jeunesse Quand un garçon naissait, Sans crainte il grandissait^ Puis il s'établissait,

Puis en r'pos il jouissait, ^ Puis il mourait d' vieillesse.

Aujourd'hui, ce n'est plus cela.

Qa' des garçons nous viennent, Crac ! les lois les r^ennent» A seize ans les prennent, | An diable Ts emmènent; Aussi tout va Gahin, caha.

Soudain, on entend des chants d'allégresse; on voit des branches de lis joyeusement agitées* Les jeunes conscrits n'ont pas été bien loin, le sang ne coule plus; ils sont rendus à leurs foyers, et ils y rentreront aussi,

ceux qui, prisonniers de guerre, sont retenus dans des

climats lointains :

De ceux dont il brisa les fers • Louis a formé son escorte, Et sur le vaisseau qui le porte On lit : a Repos à F uni vers. »

En approchant do cette plage L'espérance est son premier don ; Dans les mains de tout l'équipage Brille un lis du plus doux présage :

La paix, le bonheur, le pardon, Sont ses compagnons de voyage.

Dans un des couplets du vaudeville final, les auteurs semblent vouloir se mettre en règle avec le reproche qu'on pouvait leur faire d'avoir précédemment chanté le régime qu'ils attaquaient dans leur pièce royaliste :

Sans qu'un ordre nous y contraigne,

Nous chantons enfin, cette fois,

L'amour d'un légitime règne, La douceur de ses saintes lois.

La contrainte que nos vaudevillistes allèguent pour leurs couplets napoléoniens si brusquement métamorphosés, est une excuse trop tirée, centime dit Molière. L Empire , malgré son système excessif d'autorité , n'allait pas jusqu'à se faire célébrer par force* Les pièces et les chante à Tordre du jour ne furent pas alors une question de sûreté personnelle, comme elles le furent souvent pendant le régime de 93, et pour qui faisait abnégation de ses intérêts, il restait au moins la faculté du silence. Mais quels que fussent les antécédents des voix accusatrices, les faits n'étaient que trop

Lk RESTAURATION.

Trais, et les attaques relatives à la conscription étaient celles qui trouvaient le plus d'écho ; Teffroi de ce

fléau dévot ant avait bien plus fait contre TEmpire que la suppression des libertés politiques. Tel qui ne tenait pas aux droits du citoyen tenait aux affections du père. Aussi le sentiment si vit de la fomille fut celui que les ailleurs invoquèrent de préférence, et ce contrastede la paix succédant à la désolation causée par la guerre, est» dans les pièces de 1814, le thème favori. Dans un autre vaudeville de Désaugiers et Gentil, en société avec Brazier, Vile de l'Espérance, jouée égaleuient aux Variétés, nous reUrouvons des couplets dans le même sens:

Aaiz plaines où ron se battait

On rit» OD chante et Ton s'embrassa.

Du triste canon qui grondait

Xe gai flacon a pris la place.

Le tambourin seul va ronflant....

Tout a changé du noir au blanc.

Vous allez tous dans un instant

Entendre ces murailles Retentir de bruit éclatant

Du signal des batailles.

Mais quel qae soit son fracas.

Ne vous en alarmes pas.

Ce n'est plus Mars qui tonne.

L'airain trop longtemps destructeur»

Après vingt ans s^étonne

IPannoneerle bonheur.

La France éprouvait donc, en 1814, le besoin absolu de la paix, et ce vœu si ardent fait concevoir comment d*aatres sentiments purent se taire ou s'amoindrir par

la salistacUon accordée à celui-là. Grande leçon que rhistoire recueille, même quand elle a pour interprèles des auteurs de vaudevilles I

Les relations pacitiques rétablies entre lu France et rSurope, firent affluer à Paris les voyageurs après les armées. Siirtout les Anglais, avec leur goût pour le tourisme, se hàlctciU de pruiiter des voies qui leur étaient rouvertes. Durant vingt et un ans, Tétai de guerre avec la Grande-Bretagne avait été interrompu pendant dix-huit mois à peine, de 1801 à 1803. A la faveur de cette courte paix, les visiteurs anglais s'étaient empressés d'accourir. Quand elle fut rompue, un grand nombre, des familles entières, se virent retenus comme prisonniers, procédé qui ne saurait être justifié, môme à titre de représailles. N'ayant plus à redouter rien de pareil, les curieux d'outre-Manche débarquèrent en France par. milliers. Non-seulement les hôtels virent leurs chambres peuplées, mais encore il s'établit mainte pension destinée spécialement aux Anglais qui viendraient séjourner ou demeurer à Paris. Plus d'une famille bourgeoise tâcha d'augmenter ses modestes rentes, en offrant sua foyer à ces hôies nouveaux. G*est de ce moment que date la création du journal anglais de Paris» le Galignmi's Messenger, heureuse et lucrative idée. Tout en bénéficiant des guinées de ses visiteurs, Paris ne se lit pas faute de rire de leur tournure et de leurs costumes. La longue séparation des deux pays avait laissé aux Anglais toute la couleur locale de ces modes qui n'étaient pas celles des Tuileries et des boulevards, et les faiseurs de caricatures trouvèrent là de quoi exercer leurs crayons. Ces plaisanteries furent aussi portées sur la scène. Un

LA RESTAURATION

vaudeville de Duinersan et Sewpin, joué aux Variétés en décembre les Angktim pour rire^ offrait des

déguisements très-bouffons en mistrm et en lady. Ces charges défrayèi eiil la gaieté parisienne; mais les caiicalures sur les Anglais, en 1814, ne visaient qu'à la drôlerie ; elles n'avaient pas le caractère de cette ftcre et violente animosilé que Ton vit éclater à la suite des événements de 1815 et du désastre de Waterloo.

Les pièces politiques de 1814 n'avaient pas encore

entièrement quitté les affiches, quand arriva le brusque intermède des Cent- Jours ; mais ce retour passager de l'Empire n'a laissé aucune œuvre théâtrale qui Tait célébré. Il était trop évident pour tout le monde que révéïiement du 20 mars n'amenait avec lui qu'une nouvelle crise et une nouvelle catastrophe. Une préoccupation inquiète pesait sur les esprits, et les tenait dans l'atlenle tiévreuse du lendemain. Les plus intrépides courtisans dramatiques de la circonstance restèrent sur la réserve, sentant, comme les directeurs, que ce n'était pasia peine dé se mettre en frais. Cette stérilité même est significative, pour peindre la situation, et les théâtres en disent ici beaucoup, précisément parce qu'ils ne disent rien.

L'Opéra n'eut besoin que de prendre dans son i*épertoire pour y trouver le Triomphe de Trajan, dont uae représentation fut donnée le dimanche (c'était le S6 mars) qui suivit la rentrée de Napoléon. Cet ouvrage

avait de singulières destinées. Composé à la gloire du vainqueur d*Iéna et de Friediandi on avait voulu en Taire un hommage pour les souverains alliés. Un ar-

rangiuir, M. Vieillard, s'élait chargé de l'accommoder de mcinière à ce qu'il pùt servir pour célébrer la rentrée de Louis XVIII, en changeant tout ce qui s*appliquait personnellement à Napoléon. Pois, le retour de Tlle dTilbe lit reprendre l'œuvre d Esménard dans son état primitif, mais pour peu de temps, et k Triomphe de Trajm eut ainsi deux versions, la version impériale et la version royale.

Du reste, quelques couplets chantés sur la scène dans les premiers jours — il y en eut à Peydeau dont les paroles étaient du chevalier Coupé de Saint-Donat, et la musique de M. Lélu — sont absolument les seules manifestations que les Cent-Jours aient produites au théâtre. L'exploitation delà circonstance lut livrée aux colporteurs des rues, qui criaient par exemple, une chanson intitulée : le Père la Violette à messieurs les chevaliers de VEteignoiry ou les Prédictions d'un bon Luron, Des productions du même genre étaient chantées à la salle Montansier, l'ancienne salle des Variétés, qui n'était plus qu'un caté. Pendant les Cent-Jours, elle tut le rendez-vous des impérialistes les plus ardents, surtout des militaires, et sur la scène où tant de joyeuses parades avaient provoqué le rire, les chansons politiques les plus violentes se môlaient au bruit des bouteilles que i'on débouchait et des verres entrechoqués. La flamme du punch colorait des figures animées par les passions du jour, et c'était k qui traiterait le plus outrageusement les liourbons et leurs amis. Plus d'une scène de tapage, plus d'une rixe où les tabourets de

LA iŒâXAURÀTION. 35

café devinrent des armes, changèrent là salle Montaosier en tumultueuse arène.

De leur côté, les royalistes avaient un ample répertoire de chansons où Napoléon n*était pas ménagé davantage. Elles coiiraienl de Louche en bouche, demain en main, et elles trouvèrent même des presses pour ies imprimer. Réunies en un Yolimne, elles étaient vendues et elles drcalaient très-peu secrètement, dans une situation où les esprits étaient si exaltés, et où le pouvoir, à la veille d*une lutte décisive, avait tant à fisure.

La seconde rentrée de Louis XVIII amena une nouvelle explosion de pièces royalistes, où Théaulon et Oartois reparurent au premier rang. Dans le grand nombre d'ouvrages d'à- propos qu'ils donnèrent, on distingue le Roi et la Liguey en deux actes, à TOpéra- Comique (22 août 1815). C'est là que se trouvaient ces couplets, que le public même répétait en chœur, et que je transcris comme un document, parce qu'ils turent réellement un des chants de Tépoque ;

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