CHACUN SON TOUR, OU VÉCUO DE PARIS
Divertissement viila^^euis eu vaudeville,
Représenté au théâtre de TOdéon en présence de Sa Majesté
et de toute la famille royale le 21 février 1816, par MM. Désaugiers, fourrier de la 10" légion, Alissan de Ghazet, capitaine de la 6* légion, et Gentil, sous^lieutenant de la 10* légion de la garde
nationale parisienne.
Cette mention du grade de ciiacun des auteurs dans la milice civique (et vous remarquerez que Ghazeti habile à se pousser partout, avait la prééminence des épauleltes) tenait à la circonstance d'où l'ouvrage était né. Dans cet élan de royalisme qui se répandait en démonstrations de toutes sortes, la garde royale, nouvellement oigciniséc, avait doiiiié à la garde nationale un banquet que la garde nationale ne manqua pas de rendre, et le roi vint s'offrir chaque fois aux acclamations des convives. Chacm son four, ce titre n*a pas besoin d'autre explication. Ce qui est surtout curieux, c'est la distribution qu*on va lire, et qui réunissait des acteurs de tous les théâtres royaux et des deux théâtres de vaudevilles :
M. Lalrance, riche propriétaire : Michot (Théâtre- Français) ; — Henriette , Louise , Gabrieile , filles de M. Lafrance : Mlle RegnavU ( Opéra -Goinique) , Mlle Desmares (Yamleville) , Mlle Bourgoin (Tliéàlre- Français) ; — Eugène, garde du cor{)s, prétendu d'Henriette, Hw$ (Opéra-Gomique} ; — Gustave, officier de
LA RESTAURATION
la garde royale, prétendu de Louise, Lavigm (Opéia) ; — Gervuis, capitaine de chasseurs de la garde nalio* nale, Bosqmer (Variétés); —Dartimon, capitaine de firégate, Chénard (Opcia-Cuaiique) ; — Rémi, vieux garçon, Potier (Variétés); — Édouard, jeune peiiUre, Armand (Théâtre-Français) ; — M. Dufour, aubergiste^ Thénard (OdéoD); — Mme Dufonr, sa femme, Mlle Leverd (Théâtre-Français); — Claude, premier garçon de la noce, Armand Odôon) ; — Chanterelle, marchand de chansons, Joly (Vaudeyille). C'était Potier qui faisait les frais comiques, dans son rôle de vieux garçon galant, qui s*essouffle très-inutilement à voltiger de helle en beUe.
On juge mal une époque , si l'on veut absolument
Tenvisager du point de vue d'un autre temps, et eu dehors des idées, des conditions morales, de l'atmosphère ofi se trouvaient alors les esprits. On est étonné aujourd'hui de cette prodigalité exhubérante de tendresse royaliste à laquelle se livraient les auteurs; mais tel était le ton du moment, chf z l'opinion à laquelle ils s'adressaient. D'ailleurs, en dehors de leurs hypei boles dynastiques, ils l'aisaient souvent vibrer t e senlunent si fort dans tous les cœurs, le sentiment de la famille ; et dans Chacun son Tour cet irrésistible appel n'était pas oublié :
11$ sont déjà bien loin de nous.
Ces temps de troubles et de guerres.
Où l'on voyait tous les époux Redouter rinstant d*étre pères.
Mais depuis que d'une autre loi Nous sentons l'heureuse inflaenoe, Un sujef de plus pour le Roi Est un Ubureuz de plus en France.
« Nous conserverons notre enfant! » Chez un peuple
où les pères et les mères n'étaient pas des Spartiates, il y avait dans ce cri-là bien des royalistes.
Naturellement, ce fut une grande émulation, parmi les auteurs attitrés du drapeau blanc, pour célébrer, en juin 1816, le mariage du duc de Berry. Théaulon et Dartois ne manquèrent pas d*être en première ligne. Charles de France ou Amour et Gloire^ en deux actes, qu'ils donnèrent l'Opéra-Comique, laissait, pour cette fois, reposer Henri IV, et remontait jusqu'au treizième siècle. Ce (Charles de France est le fils de Philippe le Hardi, le petit-flls de saint Louis : Charles de Valois, qui fut le père de Philippe YI et le chef d'une nouvelle branche royale. Il attend dans un château quelconque, situé sur la Méditerranée , entre Toulon et Nice, la fiancée qui lui vient d'Italie : de là des scènes de chevalerie dans le goût du temps. Cette chevalerie dont le type est dans Jean de PariSy chantant la gloire et les dames, portant Tépée et la harpe qui « se croisent sur
son cœur, »florissait ^jlors dansles opéras etles romances. La toque ou le casque à grande plume recourbée, le col rabattu, la tunique à crevés, bordée de velours, l'écharpe à gros nœud, le maillot blanc, les bottes jaunes, étaient d'un grand usage dans ce galant répertoire. Le (^^^ume de clievalier {c'esi ainsi que s'appelait cet accoutrement) était même employé dans des pièces où il formait une mascarade encore plus ridicule. On n'habilla pds aulremeut une comédie jouée dans ce temps (l8l6)àrOdéon, le Chevalier deCanolie^ sujet qui appartient àla guerre delaFronde. Il en était de même au Théâtre-Français, \)0uv Ê douar deji Ecosse^ dont laction se passe en pleine époque de LouisXV et de Voltaire.
LA BBSTAURATION.
Au surplus, que le public d'aujoiirdliui ne se morjue pas de la tolérance excessive ou de Tignorance du public d'alors, qui acceptait sans mot dire ces traves* tissennents grotesques. Nous voyons maintenant encore un mardi gras tout semblable se perpétuer dans la Danie blanche , cette autre pièce écossaise : un officier anglais de la guerre de Sept ans vêtu comme le prince Ch;u'nicuU ou le prince Mirlillor dans les gravures des vieilles éditions des conles de léjîs, à côté de l'intendant et du juge, affublés d'une espèce de costume à la Louis XIII. Pour Georges Brown, Tuniforme rouge avec la poudre, et absence totale de mouslaclies ; [)uur Tintendant, le costume à la Jean-Jacques, habit et culotte de couleur foncée; pour le juge de paix« la robe et la grande perruque encore conservée par les magistrats anglais dans Texercice de leurs fonctions : Toilà ce que veut le plus simple bon sens. Tant que la Dame blanche continuera d*ètre défigurée par une absurde rouùne, tant que les pièces villageoises n'offriront que des paysaus et des paysannes de bal masqué, tant que les actrices voudront garder, dans des costumes de caractère» les exagérations des modes de ville, tant que Ton tolérera les moustaches et la barl)e là oii elles sont aussi déplacées que Tétait la poudre dans les sujets antiques» ou qu^elle le serait avec le paletot actuel, enfin tant que subsisteront toutes ces négligences d'autant plus choquantes que Ton sait fort bien habiller exactement les pièces» et faire de la couleur locale quand on le vent, il ne sera pas permis de railler le costume théâtral d'autrefois.
Dans Charles de France^ le héros élait représenté par Haet , personnellement posé comme royaliste. Les
autres nMes étaient remplis {rdv Martin, Juliet, Lesage, Mlle Regnault» Mines Paul, Moreau, Desbrosses, et Mlle JLeclerc, actrice secondaire qui eat une aubaine bien susceptible d'exciter ^des jalousies dans les coulisses : quelques années après, le duc de la Ferlé , intendant des menus-plaisirs, en lit une duchesse, par légitime et valable mariage. A propos du duc de La Ferté , Louis XVIII rappelait , dit-on, ce vers de Gresset :
Les sots sont ici-bas pour nos menus plaisirs ;
citation du Mécliant qui était passablement méchante. Avec le Chant français^ dont les paroles étaient de M. de Bouiilé» la musique de Persuis :
Vive le roi ! vive la France 1 avec le Sermem français :
Jurons ï^être.à Louis fidèles, Jurons, juroii$ défendre ses droits I
avec les couplets du Roi et la Ligue :
Voilà pourquoi . . .
J^aime le roi, ■ ->■( ' ^
la romance des Chevaliers de la Fidélité, dans Charles de France^ fut un des airs les plus chantésÀ cette époque ;
Que le roi vive et la France prospère^' .. - ^, Sur ses autels que Dieu soit respecté, ^ Ce sont les vœux et l'unique prière ^ Des ChevaUers de la f idéUtô. ;^lf^''
L'air est digne de BoieldieUt & qui fut demandée la
LA RESTAURATION
musique de Charles de France, Mais le temps pressait : il dut s'associer un collaborateur. Hérold, alors âgé
de vingl-ciiRj ans, et grand prix de Rome, était revenu depuis peu d'Italie ; cependant, ni son titre de lauréat, ni un opéra italien qu'il avait fait représenter à Naples {la Gioventûd'Enricoquinto, d'après la Jeunesse (F Henri Y d'Alexandre Duval), ne réussissaient à lui ouvrir les portes du sanctuaire Feydeau. Ce fut ce jeune confrère que Boîeldieu choisit pour se l'adjoindre. Il n'eut pas k se repentir de sa confiiuice. De la sorte, Hérold eut accès à rOpéra-Gomique sous le manteau ijienveiUanl de son glorieux anden, qui ne craignait pas de voir un convive nouveau s'asseoir au banquet de l'art. L'année suivante (1817), Hérold donna deux ouvrages dont les poèmes étaient deTliécUilou : lesRosières^ puis la ClocIieUe^ qui renfermait Tair devenu populaire : Me voUà^ me voilày pour toi que faut-il faire ? et ainsi s'ouvrit cette carrière trop tut tinie, mais couronnée par deux chefsd'œuvre : Zampa et le Pré aux Clercs,
Avec Charles de France, parmi les pièces qui célébrèrent le mariage du neveu de Louis XVllI et Tarrivée de cette jeune princesse Caroline, réservée à des fortunes si diverses» il faut mentionner honorablement le Chemin de Fontainebleau ^ représenté à FOdéon. Les auteurs étaient Georges Diival ci Rochefort : A. de Bochefortf volontaire royal, ainsi est-il qualifié en tète de la pièce; et ceci n'est pas du tout un sujet de reproche» car de même que Théaulon, Dartois, Georges Duval et quelques autres, Rochefort traduisait des sentiments réelsJme opinion constante» et ce ne fut nullement la ÉÉÊf^k volontaires royaux» dans les Gent-Jours, s'ils ne payèrent pas de leur personne. Le Chemin de Fon^
L'mSTOmB PAR LE THÉÂTRE
tainebleau, dont la petite action se passait entre divers personnages qui se sont portés au-devant de la princesse attendue, offrait de la gaieté et d'agréables détails, et se terminait par un vaudeville final sur un air qu'avait mis en vogue ce refrain nouveau : Halte-là! halte-là! la garde royale est là. Chaque membre de la famille royale avait son couplet, à la fin duquel son portrait apparaissait dans le fond du théâtre-