HORTENSIA
Monsieur est un jeune négociant qui fera de très-bonnes affaires. D^abord, il est tràs-coimu ; on le rencontre partout, au café Anglais, au boulevard de (Hmd, à toutes les promenades. Il parle de musique à la Bourse, et de commerce à l'Opéra. C'est un de nos habitués. Du reste, ne manquant jamais une nouveauté : voilà pourquoi nous sommes venus vous voir*.
C'était là une critique d*un ridicule particulier, une
plaisanterie de bon aloi, qui n*altaquait nullement une profession en masse, el la scène fit rire sans qu'il en résultât d*abord aucune opposition. Pourtant, à mesure que cette scène fut connue dans les magasins de nouveautés, les esprits s'y échauflercnl, rindi^urnalion y fermenta et fit explosion comme un volcan. Les commifr-marchands jugèrent qu'ils étaient tous insultés, et ils crièrent vengeance. La guerre fut déclarée aux Variétés. Les inflammables commis-marchands jurèrent, à la manière des conjurés tragiques, d*empécher de jouer la pièce, dussent-ils démolir la salle et extermt* ner Brunet. be vacarme, qui avait commencé seule* ment à la treizième représentation, se renouvelait cba-
1. On appelait le boulevard des Italiens boulevard de Gandf le séjour de Louis XVIU & Gand, en 181 S, ayant mis le nom de cette ville à la mode.
LA RBSTAURATION
que soir : des groupes incandescents occupaient Ja contre-aUée du boulevard M ontmartrey et tenaient le théâtre assiégé. Outre la représentation du dedans, il y
avait celle du dehors. Tout ce bruit ne faisait, ( Oiiime de raison, qu'attirer davantage le public, et porter les recettes au maximum, en pleine canicule. Cependant, cette guerre grotesque prenait les proportions d'une véritable émeute quotidienne. Les gendarmes s'en mêlèrent, et tirent des arrestations.
Mais ce qui valut beaucoup mieux pour calmer les esprits, ce fut quelques scènes que les auteurs du Co/?ibatdes Montagnes improvisèrent en deux jours sous ce titre : le Café des Variétés. Tout le monde s*y mit avec une activité égale. En trois jours à peine, elles furent lues aux acteurs, apprises, répétées, et on les joua le 5 août, c'est-à-dire une dizaine de jours après que la guerre eût commencé. Dans le Café des VariétéSt les auteurs montraient fort spirituellement divers personnages qui s'indignaient, eux aussi, d'avoir été attaqués dans le Combat des Montagnes^ entre autres M. Gobin, un pareil d'Ësope, au moins par le dos, à qui le rôle du serrurier bossu semble une insulte pour lui et pour tous ses semblables. C'était Vernet qui avait joué le premier bossu; ce fut également lui qui joua le second, et malgré la parité du trait saUkmtf cet excellent comédien, si soigneux et si observateur dans ses créations, sut en faire deux physionomies différentes. Un de ces spectateurs ombrageux traçait, en matière de critique de mœurs, un code qui ressemble beaucoup à la liberté de la Ivresse définie par F^iaro :
Ne dites rien des procureurs, Et silence sur les notaires ;
iOk L'HISTOIRE PAR LE THÉÂTRE.
Craignez nos modernes docteurs, Respectez les apothicaires.
Ne parlez pas des grands seigneurs, Des journaux, des vers ni des belles; MaiSf du reste, peignez nos mœurs, Et surtout qu'elles soient fidèles.
De son côté, un garçon de café déclarait qu'il permettait de censurer toutes les professions, sauf une seule, qui, bien entendu, était la sienne. Bref, le plaidoyer était d'autant plus piquant que, tout en tendant la main aux adversaires qu'il s*agissait de désarmer, il ne laissait pas de leur décocher encore le couplet malin ;
Oui, croyez-moi, déposez sans regrets Ces fers bruyants, cet appareil de guerre, £t des amours, sous vos pas indiscrets, Keiïtayez plus la cohorte légère.
Si des beautés dont vous causez les pleurs,
Nulle à ros traits ne se dérobe,
Gontentez-vous, beureux vainqueurs.
De dôcbirer leurs tendres cœurs,
Et ne déchirez plus leur robe.
Ce manifeste pacifique, avec son bon sens assaisonné d'un grain de sel, ])iuduisil reffet désiré. Lescoiinnismarchands comprirent que Thonneur de leur profession n'était nullement mis en cause, que leur colère ne faisait que prêter à rire et que le mieux était de signer la paix. La guerre des calicots fut donc terminée; mais elle amusa tout Paris, et tapissa de caricatures plus ou moins drôles l'étalage de Martinet et ceux de ses conArères*.
1. La boatiiiue de Martinet, située dans l'ancienne rue du Coq, près du Louvre, était particulièrement en possession d'attirer les flâ*
LA RESTAURATION
Quand Scribe donna le Combat des Montagnes^ il n'en était encore qu'à ses premiers succès, quoiqu'il eût abordé le théâtre depuis plusieurs années. Mais cel auteur, destiné à une fortune dramatique si exceptionnelle, n'eut pas des débuts brillants, et môme il trouva d'abord le public bien plus souvent contraire que favorable. Quelques détails sur ce sujet ont ici leur place naturelle, et ne seront pas sans intérêt.
Gencialement, on cite la^ Dci'vis comme la première pièce de Scribe; mais il y en a une autre antérieure : c'est le PrétmdarU par Hctsard, ou l'Occasion fait le Larron^ vaudeville en un acte^ joué aux Variétés le 10 janvier 1810. Né le 24 décembre 1791, Scribe n'avait donc que dix-huit ans lorsque, tout en commençant ses études de droit, qu'il ne devait pas pousser bien loin, il put risquer cet humble essai au grand jour de la rampe. L'accueil ne fut pas brillaut, comme on en jugera par rarlicle dans lequel un journal, le Courrier de V Europe et des Spectacles, rendait compte des infortunes et mésaventures de cet avorton débile :
« La pièce est au-dessous de la critique pour la conception, le style et les couplets. Le rôle du vieux portier et celui de sa fille sont inutiles ; on pourrait les supprimer sans qu'il y parût; on |)onrrait supprimer celui du valet de JbUorvUle; on pourrait supprimer encore trois ou quatre scènes qui, au lieu de servir à Texposilion, la rendent longue et inintelligible. Les rôles des deux fripons sont ce qu'il y a de plus saillant ; mais ils se présentent avec des intentions si méprisables, les
neurs par ses caricatures du jour et ses gravures de costumes des pièces nouvelles.
moyens qu'ils se proposent d'employer sont tellement hors de toute vraisemblance, qu'ils ne sont plus pour
les spectateurs que de misérables aveuluriers, dont on attend l'expuision avec impatience.
« Quoique cette pièce ait été ballottée eptre les ap-* plaudissements et les sifflets, on n'en a pas moins voulu connaître l'auteur ; mais il paraît qu*il s'est méfié de l'existence d'un parti de l'opposition, et, afin de se concilier Findulgence de ses juges, il avait sans doute préparé un i)etit discours académique qu'un des acteurs (Potier) est venu analyser de la manière suivante : c Messieurs, la pièce que nous venons d'avoir « rhonneur de vous donner est d*un très-jeune llltéra- « leur. {Éclats de rire.) C'est son coup d'essai. Il reçoit « avec reconnaissance {sifflets assez violeras) les applau- « dissements que vous voulez bien lui donner comme « gage d'encouragement. (Rire universel.) Il vous prie « de vouloir i)ien lui permettre de garder Tanonyme. « (Rire inextinguible.) >
Certes, les sifïleurs ne soupçonnaient pas les destinées futures àutrès-jeune littérateur dont ils venaient de châtier l'imprudente audace ^
Il se passa plus d*un an avant que le pauvre commençant pût risquer une seconde tentative.!^ Dervis, arlequinade qu'il fit jouer au Vaudeville, le 2 septembre 1811, en société avec son camarade de classe M. Germain Delavigne, parurent encore un bien faible essai. Un troisième ouvrage, V Auberge ^ ou les Brigands
1. Le Prétendu par Hasard, dont l auteur se cacha sous le pseudonyme Antoine, a été imprimé. Il figure, avec le nom de Scril>e, dans le catalogue de bibfioUièqiie dramatique de Soleinne. — Voir auaai Ja Hevue et GaMeUedes Théâtre» (août 1S56).
lA HESTAUaATIUN. 107
Mm le savoir^ donné aussi au Vaudeville, et avec
M. Germain Delavigne, le 19 mars 1812, fut plus heureux que ses deux airiés ; mais Scribe avait encore des pas à faire pour prendre rang , comme on va le voir par la liste des pièces qui suivirent : Ktndikanj ou les Tartares^ mélodracne en trois actes (à la Gaîté, 13 mai 1813) avecDupio. — Thibault^ conUede Champagne (au Vaudeville, 27 septembre 1813) , avec Germain Delavigne). — Thomas le chanceux^ ou les trois Bossus (au Vaudeville, 21 février 1814) avec Dupin, — Bartmiera^ ou la Nuit des Noces (au Vaudeville, 21 juin 1814) avec Dupin. — Le Bachelier de Salamanque (aux Variétés, 18 janvier 1815) avec Dupin et Gerniaiii Delavigne.— La Mort et le Buch^on (au Vaudeville, 20 mai 1815} avec Dupin. — Le Gascon^ ou la Pompe funèbre (au Vaur deville, 14 octobre 1815) avec Dupin, pièce reprise au Gymnase en 1829 sous le litre de : les Héritiers de M, de Crac. De toutes ces pièces, les deux dernii t es seulement réussirent , quoique sans sortir de la fouie. Celle qui les précède eut un demi-succès; Thibault, comte de Champagne eut un quart de succès, et les trois autres subirent un sort désastreux. Peu de personnes, certai* nement, connaissent même ces litres.
En 1813j Scribe duima sa pretiiiète pièce à i'Opéra- Gomique, la Chambre à coucher^ en un acte, nmsique deGuéuée, qui eut uo joli succès; mais eu 1815 et 1B16, sur ce même théâtre où il devait régner un jour, il essuya deux lourdes chutes , avec deux pièces en trois actes : la Perruque et la Redingote^ musique de Kreutzer et de Frédéric Kreubé, et la Comtesse de Trom^ musique de Guénée. Quant à ses vaudevilles, le premier qui fasse date est Une Nuit de la Garde nationale
(4 novembre 1815) en société avec Delestre-Poirsont le futur directeur du Gymnase. Ce vaudeville qui forme un jalon dans la carrière de Scribe, se rattache aussi à
Fhistoire du temps.
Mise à récart sous l'Empire, ia garde iialionaié avait repaiti dans ses derniers jours, quand il fallut recourir à toutes les resaources. Au 30 mars 1814, elle eut sa page consacrée par le tableau si populaire d'Horace Yernet : la Défense de la Barrière de Clichy^ Dans les deux occupations de Paris par les troupes étrangères^ circonstances exlrôinement difficiles , la garde nationale avait rendu, des services qui mettaient son uniforme en grand honneur « UneNuU de la Garde nationale fut donc une pièce d'à-propos, où Ton rencontre, en passant, le trait à- Tordre du jour, la santé du roi portée et acclamée dans le corps-de-garde. Si le petit prétexte d'inlrigue, une dame qui s'habille en garde na* tional pour venir épier et surprendre son mari, ne doit pas être examiné de près, ce tableau offre d'amusants détails d'observation. C'est là que se trouve le personnage de M. Pigeon, le bizet, coiffé d'un chapeau rond et barnacbé de la double buffleterie par-dessus la redingote bourgeoise. Comme ses camarades lui reprochent de ne pas encore s'être fait babiller , lui, un ri* che marchand : — N'importe, répond M. Pigeon,
On peut bien aimer son roi, Sans être en uniforme.
Malgré cette belle déclaration de principes, M. Pigeon était le comique de la pièce, au succès de laquelle il eut grande part* Le nom de Monsieur Pigeon eu ob-
LA RESTAURATION
tint une consucratioii grûtc^que. En 1830 , quand la garde nationale eut un nouveau regain de laveur, le Gjmnase reprit le vaudeville si fêté autrefois. Mais les soldals«citoyens de ce temps — et pourtant c'étaient en partie les mêmes — eurent l'esprit moins bien fait que les gardes nationaux de 1815. L'honnête bizet dut promptement battre en retraite» au cri de : // n'y a plits de Pigeons. Néanmoins, cette première ardeur passée, il y en eut encore, des PigeoriSy et de forts obstinés, puisqu'il tallut faire uneloi qui rendaitluniiorme obligatoire. C'est aussi dans Une NuU de la Garde noHO' nale que se trouve un couplet de facture resté dans la mémoire des vieux amateurs, et où sont racontées les pérégrinations nocturnes d'une patrouille à travers
les rues de Paris :
Je pars.
Déjà de toutes parts Ja nnit sur nos remparts
Verse une ombre
Plus sûinbre, etc.
Ce couplet est» dans son genre, un des mieux faits et des mieux frappés. Mais les auteurs voulurent pousser
trop loin l'exploitation d'un sujet avec lequel ils avaient été si heureux. Le 15 du mois suivant, ils donnèrent à la Porte-Saint-Martin Encore une Nuit de la Garde nationàle, ou le Poste de la Barrière, et, cette fois, ils tombèrent complètement. On ne réussit pas toujours à tirer d'un oiême.sac deux moutures.
Une autre pièce de Scribe et Poirson , One Visite à Bedlam, représentée pour la première fois !c 2 a avril ISiSy et dont le sujet est fort étranger , du reste, aux
uo
L'HISTOiUK PAii LE THÉÂTRE,
circonstances, offre, dans son vaudeville final , un couplet qui les rappelle. A ce moment, plusieurs départements-frontières étaient encore occupés par les troupes alliées, legs douloureux des événements des Gent-
Juuis. li esl à i^uoi IdiL allusion ce couplet :
Étrangers qifun sort jaloux Tieiit iûin di; votre retraite.
Bientôt en lia puissiez- vous (Ah ! mon cœur vous le souhaite I) Goûter le bonheur si doux De retrouver votre amie I Rentrez dans votre patrie, £t restez toujours che^ vous.
Ge vœu fut exaucé quelques mois après, et Scribe, cette fois en collaboration avec MM. Brazier et Dupin,
célébra la libôialioH du territoire national dans un àpropos joué aux Variétés le 7 novembre 1818, et intitulé VHôul des Quatr$ Nations. La scène est à Valenciennes, une des places oà les traités de 1815 avaient laissé une garnison étrangère. M. Lefranc, le maître de l'hôtel des Quatre Nations, a une fille qui aime un maréchal des logis françaiSi et qui n'aspire qu*à voir le régiment de son amant remplacer les soldats alliés. En vain elle est courtisée par les liôtes de son père, un négociant anglais, un baron allemand, un jeune courrier russe, chargés de représenter leurs nations respectives , les auteurs n*ayant pas voulu, sans doutCi mettre en scène des uniformes qui auraient produit un eilet pénible. Tout à coup, Ton entend Tair de Vive Henri /K, joué par une musique militaire , une musique française, celle-là. C'est bien le rcgimeiU de Sans- Uegret. Voici le waiéchal des logiô qui arrive, joyeu**
LA RESTAURATION
sèment accueilli et fêlé sur son passage, avec ses camarades :
J' m'aperçois qu'on n'est pas fâché De r'TOir ici notre uniforme*
Toutefois, la rencontre avec les locataires de Thôtel
n'a rien que d'amical. Dans le négociant Johnson, Sans- Regret reconnaU môme un ex-offjcier de Tarinée anglaise qui, blessé dans la guerre d'Ëspagne, rencontra en lui un généreux adversaire. On se donne des poignées de main, on trinque ensemble, on boit au bon voyage des étrangers qui vont retourner dans leur pays. Bref, on se sépare dans les meilleurs termes du monde :
S'Ds ne sont plus nos locataires, inespéré au moins qu'ils seront mes amis,
dit rhonnëte Lefranc qui, français avant tout, ne regrette pas l'argent que ses hôtes dépensaient chez lui. Ce qui vnut le niieux, c'est encore d*ôtre en famille.
Cette heureuse évacuation du territoire français fut bâtée par le noble et loyal duc de Richelieu, alors ministre des aflalics étrangères et président du conseil. Gouverneur d'Odessa pendant douze ans , et second créateur de cette ville qui gloriGe encore son nom, il avait déjà profité de son crédit auprès de l'empereur Alexandre, en 1815, pour combattre des colères qui ne voulaient rien moins que démembrer la France. Ce fiit également lui qui obtint que l'occupation fût abrégée. Quand il déposa le portefeuille, à la fin de cette année 1818, les Chambres lui votèrent une rente de cinquante mille francs. 11 voulait la refuser, ne pouvant, disait-il,
112 L'fllSTOlBE PAR LE THÉÂTRE.
se résoudre à voir ajouter à cause de lui quelque chote
au^ charges qui pesaient sur la nation. Obligé de céder par déférence pour le roi et les Chambres, il n'accepta ce don que pour le consacrer tout entier k la fondation d'un hospice dans la ville de Bordeaux. Le désintéressement, la simplicité de mœurs, les vertus de M. de Richelieu, qui n'avaieut pas besoiu de la ¥aine pompe des titres, forment un beau contraste avec la mémoire qu'à laissée le marcclial son aïeul, et Ton peut dire qu'il puriiia son nom.
Depuis 1815, une nouvelle armée avait été organisée, et ce fut elle qui eut la joie d'accomplir cette reprise de possession de nos places de la frontière, célébrée par le thé&tre. Dans les pièces dont Taction se rapporterait aux premières années de la Restauration, l'on peut avoir à mettre en scène des costumes militaires : en vue de ce cas, il ne sera pas indifférent de rappeler quel lut alors Tuniforme spécial et caractéristique.
De 1815 à 18S0 (on en revint, depuis la fin de cette année, aux régiments et à l'habit bleu), l'infanterie fut formée en légions, dont chacune portait le nom du département où elle avait reçu son organisation première. Elle avait Tbabit blanc, le pantalon juste en drap
blanc, avec la guêtre noire montant jusqu'au jarret. La coupe de l'habit et la forme du shako reproduisaient le modèle des derniers temps de TEmpire. Les compagnies d'élite portaient seules Tépaulette ; les autres — ce qui exista jusqu'au gouvernement actuel — avaient une simple patte boutoanaut siur la bufûeterie. Chaque série de huit à dix légions avait sa couleur distinctive, bleu de roi, bleu céleste, vert, cramoisi, rose foncé, aurore, etc., pour les revers, ou le collet, ou les pare-
LA RESTAURATION
ments. Je n'ai pas k examiner cet uniforme an point
de vue de radministi ation iniliUihe; mais il était d'un e£ret agréable, et il dirait^ d'un corps à un autre» nne variété, un sujet de comparaison où le regard se plaisait. Avec le privilège de Tépaulette, les compagnies d'élite avaient aussi celui de la moustache, qm\ même sous rSmpire , n'était pas usitée dans toute Tarmée. Les tableaux de cette époque nous montrent Napoléon entouré de maréchaux et de généraux très-correctement rasés, comme il Tétait lui-même. Murât , avec pon accoutrement de parade et de fantaisie, était une exception. Sous la Restauration, la moustache n'était pas portée non plus par les gardes du corps, bien que ce tût corps d'élite par excellence ^
. t III
" Tandis que se négociait riieuicuse délivrance du territoire national, une pièce faite dans le sens le plus louable de concorde et de rapprochement, était en possession de la faveur publique. C'était la Famille GKneU
Dans les sujets du si&ele dernier, un officier, quel quMl soit, avec des moustaches, blesse autant la vérité que la blesserait, dans un siget d'aujourd'hui, un officier poudré. Pour les simples soldats, Ul moustache n'appaifenait qu'à la cavalerie et aux gardes-françair ses et suisses, comme accompagnement du bonnet d'ourson. Encore, elle était fort menue, et ressemblait à deux petites virgules horizontales. Je possède un volume de VÉtat militaire de France (tin du règne de Louis XV), qui contient la description la plus détaillée de tous les uniiormes du temps. Je le communiquerais volontiers aux afiministrations théâtrales soigneuses de l'exactitude du costume, encore si souveul négligée. ^.
L'auteur, Merville, né à Pontoise, en 1783, mort en 1853, et doDt le nom de famille était Camus (il prit celui de sa mère en se mettant au théâtre), a^it joué la comédie, comme ses contemporains Picard et Alexandre Duval. Il fut d*abord acteur dans les départements ; puis à Gasseli dans la troupe qu'y avait appelée Jérôme-Napoléon, roi de Westphalie ; et il y resfa jusqu'à la chute de cette pi ( c aire royauté. Venu alors à rOdéon, il ne tarda pas à quitter la scène. Il s'était déjà essayé comme auteur en province et à Casse! , et il avait donné d'autres ouvrages à Paris ; mais un seul, les Deux Anglais , comédie en trois actes et en prose (1817) avait obtenu un succès marquant. La FamiUô Glinetf en cinq actes et en vers, fut jouée pour la première fois le 18 juillet 1818, sur le théâtre Favart, où s'était réfugiée la troupe de l'Odéon depuis son récent malheur. Le 20 mars de cette année , dU-*neuf ans presque jour pour jour après le premier incendie, arnvc dans la nuit du 18 au 19 mars 1799, la belle salle du faubourg Saint-Germain avait été de nouveau dévorée par les flammes. Le foyer public et le péristyle étaient seuls restés avec les murs. Le théâtre Favart^ que les sociétaires de Feydeau avaient pris à bail, mais qu'ils n'occupaient pas» servit d'asile aux incendiés pendant les travaux de reconstruction.
La Famille Glinet , ou les Premiers Temps de la Ligue^ transportait le spectateur, comme le second titre l'indique, au milieu des partis d'un autre temps ; mais ces partis reflétaient et représentaient d'une manière fort transpaienle ceux qui divisaient la France nouvelle. La famille des Glinet se compose de trois frères, chargés de personnifier les diverses opinions politiques*
LA RESTAURATION
L'un, OEgidius, échevin de Melun, est pour le parti ligueur , auquel cette ville appartient dans ce moment ; mais c*est un assez bon homme qui, selon les événements, crierait aussi bien : Vive fe Roi que : Vive la Ligue, Un autre des frères, cultivateur, et qui s'appelle Arthur ^ nom bien moderne pour l'époque» ne connaît que son Béarnais. Le troisième, le médecin Charles Glinet, voit ])iea aussi dans le roi la fin des divisions et des malheurs de la France, mais son esprit est tolérant, n'a rien d'exclusif et d'amer, et tient la porte largement ouverte à tous ceux qui voudront sincèrement le bien public. Au contraire, sa chère moitié, la dame Berthe, est ligueuse jusqu'au fanatisme le pins violent. Depuis plusieurs années, un procès divise Charles Glinet et son frère le cultivateur. Un mariage projeté dans des temps meilleurs, entre Henri, fils du premier, et Suzanne, fille du second, arrangerait les choses. Arthur Glinet vient à Melun pour cette affaire. Hais un Espagnol, nommé Paghéra , seci'ct agent de rMiili|)pe II, s'est introduit dans la maison , et soufiie le i^u de la discorde. D'a-^ bord, ce seront autant de Français de plus qui s'entrehaïront ; puis, il a une fille dont il voudrait se défaire en faveur de Henri, et il travaille de tout son pouvoir à éloigner le jeune homme de Fautre union. Mais Suzanne est venue avec son père, et, en revoyant sa cousine, Henri sent son amour se rallumer*
Malheureusement, une discussion politique s'engage entre Arthur Glinet et dame Berlhe. Celle-ci lui rompt formellement en visière et déclare qull n'y aura jamais d'nlliance avec les amis de Henri de Navarre. On se bat aux environs de Melun. Dans son désespoir amoureux,
Henri Glinet prend les armes, et court se ranger sous
le drapeau qui est celui du père de Suzanne. Le conib it arrive jusqu*aux portes de Melun. On a relevé des blessés, on les amène dans la ville. L'échevine, dans son exaltation ligueuse, déclare que, si ce sont des soldcUs de Mayenne, ils seront reçus à bras ouverts; mais que, pour des défenseurs du Navarrais, sa porte est fermée, qu'elle ne leur donnerait pas même un verre d'eau. « Eh I bien, repoussez donc votre fils, » dit-on à cette tigresse politique. Là-dessus, coup de thé&tre; la mère se retrouve à la vue de son (ils blessé: heureusement il n'y a rien de grave. On annonce que les royalistes sont victorieux. La chance touriiant, réchevin tourne avec elle, et reconnaîtra cet affreux Navarrais avec un vrai plaisir* La perfide mission de l'Espagnol est révélée par ses instructions secrètes, qu'il a perdues eu fuyant, et dans lesquelles la bourgeoisie de Melun est traitée en termes peu flatteurs. L'indignation que dame Berthe en éprouve, achève sa conversion ; le mariage aura lieu, et la famille sera finie comme il faut espérer que toute la nation le sera bientôt.
La leçon donnée au fanatisme ligueur de la dame
Berthe allait aussi bien à radresse du fanalisuie royaliste, et c'était pour Tun comme pour Fautre que le médecin Glinet, le personnage sensé, l'Ariste et le Gléante de la comédie, s'exprimait ainsi :
La patrie! Ah î tenez, mon cher CEgidius,
Je ne l'aime pas moins, si vous en parlez plus.
Mon cœur assurément est digne de l'entendre,
Et mon sang toujours prêt, pour elle, à se répandre.
Je conviens que ses droits sont plus forts que les miens,
Qu'avant que d être à nous, nos enfants sont les siens,
LÀ RESTAURATION
Et s'il fermait l'oreille à cette voix suprême, Je voudrais pour mon 61s y répondre moi-même. Mais que demande-t-elle ? et que m'annoncez-vous? Contre quels ennemis faat-il porter nos coups? J'entends ses cris, sans doute, et je vois ses alarmes; Mais, pour y mettre fin, où diriger nos armes ? Contre qm des combats poorsaiwe les snccès?
Dans quel sang nous baigner? Dans celui des Flrançais. Malbenreux! Ah I saches, sachez que la patrie D6sa?oue et maudit cette fùreur impie ; Qtt^en Tos afl^eux débats, c'est vons qui l'offenses, Yons qoi trompes ses Toniz, et qui la trahisses.
On ne m'a jamais vu, plein d'un zèle sordide,
En ces grands intérêts, prendre le mien pour guide,
Ni me plaire aux revers qui frappent mon pays, P;ir l'espoir d'une part dans ses tristes débris. Un parti, cependant, m'attache et m'intéresse, Où je trouve équiié, raison, je le confesse : Dans le fond de mon cœur j'en hâte le succès, Mais sans en partager les torts ni les excès. Et comme de Perreur j'y cours môme la chance, Pour les erreurs d'autrui je m'arme d'indulgence.
Enfin, le conciliant docleur exprimait en ces termes la conclusion et la moralité de l'ouTrage :
De ces dissensions le terme est près, peut-être. Par trop d'acharnement ceux qui s'y font connaître, Pour prix de leurs fureurs ne recueilleront rien Que le juste mépris de tous les gens de bien.
Tâchons d'aimer la France au moins un peu pour elle; Et si quelqu'un de nous se fourvoie en son zèle, Cet enfant égaré, ne l'oublions jamais, Pour être dans Terreur, n'en est pas moins Français.
C'étaient bien là les principes qu'il était désirable de YOir prévaloir» et ils rencontrèrent la sympathie la plus
vive. L'ouvrage fut acclamé, l'auteur appelé en personae« Sans doute ces idées conciliantes ne pouvaient rien sur les opinions extrêmes. Les ennemis des Bourbons ne furent pas amenés au sacrifice de lear liaine aveugle : les blancs exaltés, amis non moins dangereux que des ennemis, ne cessèrent pas de repousser toute transaction, de voir dans iaCharte une concession révolutionnaire, et d'être plus royalistes que le roi, comme il y avaitdes dévols quipersislaientà désavouer le Concordat, et voulaient être plus catholiques que le pape. Mais les hommes réunis ont toujours des bravos pour les bons sentiments, et ceux-ci convenaient à tous les geus sages, à tous ceux qui voulaient la paix, ne fut-ce que pour le bien des affaires. Au milieu de Tété, la Fcmille Glinet attira raffluence. Les personnages sont bien dessinés; les idées sont heureusement drduites et développées par Faction. Le mérite de Tœuvre fit la moitié de ce grand succès» et Tà-propos des circonstances fit le reste.
Cesidéesconcordaientbienavec celles de LouisXVIIl. Âu milieu du choc des passions^ il s'attachait à garder une sorte de pondération que certains appelaient un jeu de bascule. Il ii'élail point, sans doute, la dupe des hommes de la gauche qui tâchaient de se faire une arme de guerre avec la Charte, quand ils la vantaient et la célébraient, quand ils la publiaient imprimée sur des tabatières ou des foulards, et qui avaient la main dans des conspirations contre le roi qui l'avait donnée; mais comme Pavait montré l'ordonnance du ô septembre, Louis XYIII n'était pas disposé non plus à céder aux exigences des forcenés de royalisme. Il entendait maintenir ia constitution, malgré les louanges
LA RESTAURATION
suspectes des premiers^ et malgré les attaques violentes
des seconds. Il déclarait la violette amnistiée, dût-il redoubler la colère de ces fanatiques de monarchie, dont l'exaltation convenait peu à son tempérament. Lu FamiUe Glimt se trouva tout à fait dans ses vues ; il récompensa l'auteur par une pension de douze cents francs; mais on voulut le faire passer comme élant intéressé à cette pièce d'une manière encore plus intime et toute personiiulle ; en un mol, comine y ayant apporté sa collaboration, au moins par l'idée et le plan, pe bruit, fort répandu dans le temps, n'était qu'une supposition gratuite* On ne voit guère quelles accoin* tances Merville, naguère comédien, houjine de lettres laborieux, beaucoup plus qu'homme du monde, aurait pu avoir avec la cour* J'ai recueilli, d'ailleurs, des renseignements propres à éclairer la question, et ils sont formellement négatifs. Ce qu'il y a de vrai, c'est que, les censeurs ayant fait diUiculié de donner leur iAsa^ en raison du caractère de l'ouvrage, Lf)uis XVni servit de juge en appel ; qu'il eut le manuscrit entre les mains, et qu'il y fit des annotations ou des marques au crayon. Ce fut assez, quand la pièce revint du cabinet royal avec l'approbation suprême, pour donner n iissance au bruit qui courut, et qui, en piquant la curiosité, ne fut pas sans aider au succès et à la recette.
Parmi les pièces que Merville a données depuis, je
rappellerai les Quatre Ages, en cinq actes et en vers, au Théâtre-Français; la Première À/faire^ à TOdéon, en trois actes et èn prose ; le drame de Sophie ou le Maupais Ménage f à l'Ambigu. Il a publié un roman, les Deux ApprentiSf auquel l'Académie française a décerné un
prix Montyon. Les ouvrages de Merville portent un caractère général d observation et de moralité que Ton aime à louer ; mais la bonne fortune de sa carrière théâtrale a été surtout la FamïUe Glimt. Reprise à FAmbigu deux ou trois ans après la révolution de Juillet, avec quelques changenieniSy elle a également réussi sur ce nouveau terrain, comme un appel sympathique à la conciliation et à la paix.
Cette comédie n'est pas la seule œuvre dianiatique où l'on ait attribué une part à Louis XVIIL Le même bruit avait été accrédité jadis pour l'opéra de Pamrge dans Vile des Lanternes y joué en 1785, et dont la paternité légale appartient à Morel de Ghédeville, ainsi que pour le Mariage secret^ comédie de Desfaucherets, représentée en 1786. Le Mariage secret est une jolie pièce, longtemps restée au répertoire, et dans laquelle une part quelconque ferait iionneur au prince, s'il était vrai qu'il y eût travaillé. Quant à Fanurge^ ce n'est qu'un canevas assez bien arrangé pour le musicien, et que Grélry a couvert d'une agréable broderie. Gel agencement scénique était l'affaire de Tbomme du métier. Le reste ne serait pas pour le prince un titre moins léger que les petits vers qu'il a jetés dans les recueils du temps, sous le pseudonyme de marquis de Fulvy, parmi lesquels on a souvent cité le madrigal qui aurait été écrit, dit-on, sur l'éventail de Biarie-Antoi-
nelte :
Au milieu des chaleurs extrêmes, Heureux d'amuser vos loisirs, Je saurai près de vous amener les Zéphirs :
Les Amours y viendront d'eux-mêmes.
Toutefois, une autre piiternité revendique ce qua-
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train. Il se trouve, sauf une légère variante au premier vers (dans le temps, au lieu à*au milieu)^ tant dans les Poésies fïigiHves de Lemierre, imprimées en 1782, que dans ses œuvres complètes, publiées en 1810 par René Perrin. II est peu vraisemblable que Lemierre ait dérobé ces vers aux salons de Versailles. N*est-il pas plutôt supposable que le madrigal dont il s*agit courait
le moîide, que le comte de Provence l'aura saisi au passage sans se l'attribuer positivement, mais qu'il n'aura pas démenti ceux qui le mirent sur son compte ? Pour ma part, je ne me charge pas de résoudre le problème.
Kn dehors de ces bagatelles, on a de Louis XVIII, comme cssavre incontestable, la ROation iPun Voyage à Bruœelles et à Cobtentz (1791), publiée sous son régne, en 1823. G*est le récit du voyajsre qui le conduisit sans encombre hors du territoire français, tandis que Louis XVI et la reine étaient si malheureusement reconnus et arrêtés. Cet opuscule, imprimé par Taslu, rue de Yaugirard, 36, et édité'par la librairie Baudouin frèreSt même adresse, forme un mince in-octavo de 120 pages, à trés-grandes marges, et dont chacune contient 14 lignes seulement.
Uiu dédicace à M. d'Avaray est précédée de cet en-téte :
A ANXûm£-LOUIS-FAANÇOIâ D'aVARAY, Son libérateur,
LOUIS*STANISLAS-XATnSR DE FRANCE,
Plein de reconDaissance,