‹ L'histoire par le théâtre, 1789-1851Chapitre 9 sur 23 · SALUT · texte numérisé non relu

SALUT

C'était M. d*Avaray, maître de lu garde-robe de Mon-

1S2 L*m8T0IRB PAR LE THÉÂTRE.

sieur« qui, avec aulant d'adresse que de dévouement, avait préparé, dirigé, mené à bien la difficile et périlleuse entreprise. Si Ton a reproché quelquefois à Louis XVIU une certaine nuance d'égoïsn^e, ce ne fut pas» du moins, à l'égard du duc d'Avaray. Un passage vraiment intéressant de sa narration, c'est celui où il peint ses angoisses quand il s'aperçut que M. d*Avaray, dont la santé était délicate, était pris d'un crachement de sang. Ce fidèle serviteur, que Louis XVIU n'appelait pas autrement que mon ami, n'eut pas la joie de le voir sur le trône. Il mourut en 1811, à l'âge de cinquantedeux ans, dans l'île de Madère, où les médecins l'avaient envoyé. Louis XVIU composa pour sa tombe une épitaphe latine, où il rappelle tous les droits du duc d'Avaray à son affection, et revenu en France, il y lit rapporter sa dépouille exilée. C'est donc seulement à la mémoire de H. d'Avaray qu'était adressée la dédi* cace du Voyage à Bruxelles,

Ce tut sous le nom et avec le passe-port de voyageurs anglais que Louis XVIU et le duc d'Avaray accomplirent le trajet critique. Uauguste narrateur parait assez satisfait de la manière dont il joua et haragouina son rôle britannique, dans les divers incidents qu'il retrace. On sera peut-être bien aise de trouver à la fin de ce volume quelques pages de Topuscule royal. Quoiqu'il soit écrit, du reste, en très-bon français, il s'y était glissé (page 17) une faute de syntaxe assez forte : « Indépendamment de ce que je suis un peu trop lourd pour monter ou descendre facilement de cabriolet. »

La grammaire, qui sait régenter jusqu'aux rois, Si les fàit, la main haute, obéir à ses lois,

LA HËSTAUHÂTION. 123

revendiqua ses droits par rorgaiie de certains critiques de ropposition^ bien aises de prendre en faute le royal écrivaiu sur un terrain où il devenait leur justiciable.

Louis XVIII avait souvent plus d'esprit que ceux qui rentouraient. Un jour, dans une de ses prorrn nades, il traversait la ville de Saint-Denis, Au milieu des cris de ; Vive le Rail poussés sur le passage de la voiture royale, un individu qui tenait un morceau de charcuterie, s*avisa de crier : Vive le cochon! Gel o|i|)osant mal appris fut iminédialement arrêté, sans que le roi se fût aperçu de l'incident. Mais le iendemam, il en fut informé par le ministre de la justice , qui lui dit que l'auteur du cri irrévérencieux allait être traduit devant les tribunaux. Louis XVIII fut loin d'approuver cet acte de zèle plus empressé que judicieux. « Gomment, monsieur! s'écria-(-il, vous n'avez pas àTinstant même destitué un magistrat assez stupide pour supposer et donner à penser qu*un cri de : Vm k cocfton / proféré sur mon passage, pouvait s'adresser à moi 1 »

Ceci rappelle une autre circonstance où ce prince prit eu meilleure part une naïveté dont l'intention était également excellente, si la forme n'était pas très-spiri* luelle. Aux premiers temps de son retour, il parcourut tour à tour les différentes localités de la banlieue de Paris. L'honneur de posséder quelques moments Tauguste visiteur était fort envié, notamment par les fonctionnaires municipaux, heureux de revêtir leur écharpe et de déployer leur éloquence dans une si belle occasion. Le maire d'un joli village des environs de Montmorency regrettait vivement de n'avoir pas encore vu sa commune partager cet honneur. Il crut en trouver la cause dans la position peu commode de Tendroit,

OÙ Ton n'arrivait que par une montée difficile pour les

voilures. Ce bon maire prit le pani d<; s'adresser directement au roi pour réclamer en faveur des tidèles sujets qui soupiraient après son heureuse présence, et voici le texte authentique de sa missive :

« Sire,

•I Nous savons que Votre Majesté procure souvent aux populations qui avoisinent la capitale le bonheur de la voir. Notre commune est tout au plus à quatre lieues de Paris, et cependant, nous n'avons pas encore

pu contempler les traits chéris du meilleur des rois. On a peut-être dit à Votre Majesté qu'il est difficile d'arriver chez nous. On vous trompe» Sire : les ânes montent avec la plus grande facilité. D'après cela, nous espérons vous voir bientôt, et, dans cette attente, j'ai rhonneur d'être, etc. >

En lisant cette belle épître, Louis XVill se mil à rire aux éclats ; il voulut voir le digne maire, donner satisfaction aux vœux de la commune, et il trouva le moyen de monter en effet là où ks ânes montaient.

La leçon donnée par Louis XVllI à un magistrat trop zélé, pour le cri incongru de Saint-Denis, aurait pu souvent tomber sur la censure dramatique, habile à découvrir des assimilations dont le pouvoir régnant avait lieu d'être peu flatté. Prenez un homme d'esprit : faites-lui endosser les fonctions de censeur, et, préoccupé par la crainte étroite de laisser passer un mot à double entente, une idée suspecte, cet homme d'esprit deviendra... quelque chose de tout opposé, dans l'exercice de ses attributions. J'ai cité à cet égard, sous l'Empire, quelques exemples notables. La censure de

la Restauration n'échappa pas à cette loi générale. Si, an total, elle fut moins rigoureuse que celle du gou-

▼ernemenl précédent, si elle laissa passer des idées frappées, sous rfimpire, de la prohibition la plus sévère, elle avait aussi des scrupules étranges. Elle arrêta deux tragédies sur Charles YI, la Démence de Charles VI de Lemercier, et le Charles VI de Laville de Mirmont, sans doute par respect pour la royauté, afin qu*on ne vit pas sur la scène un roi frappé de folie, comméîsl^èÉ^flpuverains n'étaient pas assujettis à toutes les infirmitét j|e l'espèce humaine, ou comme si quelqu'un ^(Hii^all^ies^ eu croire exempts. De ces deux pièces, & seconde seulement finit par obtenu* son laisser-passer, mais bien tard, quelques mois avant la mort de Talma, qui eut à peine le temps de se montrer dans cette dernièr(|- et admirable création de son talent. ^

Au point de vue de la religion, la censure avait aussi de singuliers raffinements, ou, si Ton aime mieux, de plaisantes naïvetés. Telle fut la proscription de la salade de barbe de eapudn^ dans un vaudeville. Le censeur écrivit gravement : Choisir une autre salade. On pourrait croire que c'est là une invention facétieuse ; mais le fait est très-authentique ; j'en ai eu la confirmation de la bouche de Goupart, qui était alors chef du bureau des théâtres.

L'historien Lacretelle, Lemontey, Royou, d'Avrigny (l'auteur de la Jeamie d'Arc jouée au Théâtre-Français), Laya, Ghazet, Quatremère de Quincy, furent chargés, sous la Restauration, de l'emploi de censeurs dramatiques. Deuxd'entre eux, Lacretelle et Lemontey, avaient été également censeurs sous l'Empire, avec Desfau-

186 L'mSTOIRB PAR LE THÉÂTRB.

cherets et Ësménard. Ce n'étaient pas là d'obscurs subalternes; mais les fonctions réagissaient sur les hommes qui en étaient investis, quels que fussent leurs ménagements et leurs procédés pour les gens de lettres leurs confrères.

Malgré l'esprit tolérant du ministère Richelieu, un vaudeville joué à la Gaîlé, quelques mois avant la Famille Giinet, avait été Toccasion d'une interdiction assez curieuse. L'Enfara du Béginmt était une petite pièce dont les auteurs, Brazier et Dubois, tous deux fbrt éloigiics d'être emieuiis du gouvernement, n'avaient pas la moindre intention hostile ; en travaillant dans le goût du public, ils faisaient tout simplement leur métier de vaudevillistes. Après quarante--cinq représentations applaudies, et sans aucun trouble ni scandale, voilà que défense arrive de jouer la pièce davantage. Prt^cisément ce jour-là, le duc d'Orléans, dès lors attentif à se populariser, devait venir la voir avec sa famille. Par égard pour le prince, l'autorité consentit à ce que l Enfant du Régiment fût encore joué cette fois, niais ce fut la dernière. Ce qui avait pu causer cette défense tardive, c'était une gravure qui venait de paraître, et qui représentait la principale scène, TEnfant du Régimentsuries genoux d'un vieux sapeur. La figure offrait une ressemblance visible avec celle du roi de Rome, dans le portrait peint par Isabey, et la police s'en était émue. La gravure fut saisie et le vaudeville fut interdit.

Ce fut là un fait particulier, car les sujets qui rappe<> laient les armées et les exploits de I*Empire avaient partout libre cours; et cette mine était largement exploitée.

La lithographie, nouvellement importée d'Allema«

LA RESTAURATION. 187

gne, se popularisait elle-inême en popularisant tous ces faits d'histoire militaire. Mais les boutiques d'estampes n'étaient pas les seules dont la devanture étalât anx regards un musée guerrier. Plus d'une industrie appliquait à son usage la mode belliqueuse, en variant la matière et l'emploi. C'est ce que nous dira un couplet dont le timbre (on appelle ainsi le titre, les premiers mots qui servent à désigner un air) est un des plus connus dans le répertoire musical du vaudeville. Il appartient à une pièce de MH. Armand Dartoîs et

Gabriel, les Bolivars el les Morillos, jouée en 1819 aux Variétés. Bolivar, le célèbre chef insurgé dans l'Amérique du Sud, et le général espagnol Morillo» son adversaire, servaient de parrains à deux nouvelles formes de chapeaux, et la pièce des Variétés était une galerie de caricatures en action sur les modes du jour:

Vive la lithographie !

C'est une rage partout.

Grands, petits, laide, jolie, Le crayon retrace tout :

Les boulevards tout du long A présent sont un salon Où, sans même avoir posé, Chacun se trouve exposé.

On tapisse les murailles De soldats et de hauts faits; On ne voit que des batailles Depuis qu'on a fait la paix.

Sur les assiettes, les plats, On dessine des combats ; Jusftu'au fond des compotiers On va placer des guerriers.

Sur nos indiennes nouTcUes On Yoit prendre des remparts,

Et sur les fichus des belles On voit charger des hussards.

Les paravents, ies écrans Sont ornés de combattants ; Mille canons en travail Font feu sur un éventail.

Là, des villes assiégées Sur les foulards les plus beaux, Ou des batailles rangées Sur des shalls de mérinos* Nos mouchoirs de poche aussi Ont leurs combats, Dieu merci I Grâce à cette nouveauté, Une sensible beauté Peut, quand la douleur l'attaque, Essuyer ses yeux très-bien Avec le bras d'un Cosaque Ou la jambe d'un Priiâsien.

Parmi beaucoup d'autres livres consacrés à la période guerrière de 179â à 1815, 2es Victoires ei Connûtes

faisaient alfluer les souscriptciu s ; la librairie Panekouke réalisait de larges bénéfices sur cette volumiueuse compilation, faite avec des bulletins et des rapports extraits du Moniteur, sans beaucoup de contrôle ni de frais de style. Le Cirque-Olympique joua la Mort de Klébevy le Siège de Saragosse^ le Vétéran^ qui attirèrent la foule. Seulement, on supprimait dans ces pièces toute cocarde et tout drapeau. Les insignes tricolores n'avaient pas permission de paraître, ce que Ton comprend) en se plaçant au point de vue de la situation. D'un autre côté, la cocarde blanche aurait constitué une absurdité trop flagrante, et toute pareille à celle que Ton avait vue aux Variétés en 1815, quelques jours après la rentrée de Napoléon. On y jouait eHabit

Ul RBSTAURATlOiN. 129

de Catmat^ et les trois couleurs remplacèrent la cocarde

blaDche sur le chapeau du vainqueur de la Marsaille. C*est un devoir d' ajouter que l'autorité n'avait pas or-» donné cette niaiserie, et qu'elle fut le bit des seuls direc* teurs. Sous le gouvernement de 1830, l'étendard blanc ne fut pas permis aux compagnons du Béarnais dans une autre pièce, au Cirque, sur Henri lY : ils durent arborer des drapeaux et des bannières de fantaisie. Cependant, Ivry n'apparaissait que dans le lointain de l'histoire , et Tinsigne de la vieilie monarchie ne pouvait y présenter un sujet d'alarme pour le pouvoir existant, comme la cocarde tricolore pour le gouverneinent de la branche aînée des Bourbons.

Le vieux sapeur de r Enfant du Régiment avait de tous côtés de nombreux frères d'armes* Vieux grenadiers, yieux hussards, vieux cuirassiers, vieux généraux» vieux colonels, vieux capitaines, vieux sergents, vieux caporaux, les braves de toute arme et de tout grade envahissaient les scènes secondaires, et s'y disputaient les bravos. Il y eut des acteurs en possession spéciale de ce genre de rôles, et qui, à force d'endosser l'uniforme, de caresser leur moustache grise, et de parler de leurs campagnes, auraient pu se persuader qu'Us avaient

battu aux î^yramides, à Wagram, et qu'ils avaient eu le nez gelé en Russie. Au Vaudeville, c'était Fontenay; aux Variétés, Lepeintre aîné. Les rimes de français et de succès, de gMre et de nictairef de guerriers et de lauriers^ amenées tant bien que mal, enlevaient les acclamations du parterre.

La lâcheté ne vaut pas la vaillaDce, Mille revers ne font pas un succès.

La France, amis, sera toujours la France, Et les Français seront toujours Français.

On prétend qu'un couplet qui se terminait par ce quatrain, obtint les honneurs du bis. Je ne me porte pas garant de la citation, non plus que de cette autre fin de couplet :

En TOUS voyant sons Phabit militaire, J'ai deviné que vous étiez soldat;

mais on en a vu applaudir qui étaient à j)eu près de la même force» dans Michel et Chrislim^ par exemple :

Un vieux soldat sait souffrir et se taire Sans murmurer.

Se taire sans murmurer est magnifique en son espèce.

Bu haut des eieuz, ta demeure dernière, Mon colonel, tu dois être content.

C'est encore Michel tl Christine qui nous fournit cet échantillon connu. Avec ces belles choses, la pièce a compté ses représentations au fiymnase par centaines, et il n*7 a pas de barraque thé&trale en France où elle n'ait pénétré. Peu le colonel de Mlchd et Christine est le frère jumeau de cet autre déiunl colonel dont il est question dans la Dame Blanche. « Il est mort..*, mort de la mort des braves. Et puisse-t-il prier là-haut pour qu'il m'en arrive autant î » J'aime beaucoup Tobser- Tation sensée qu'un acteur chargé du rôle de Dickson, se permettait ici d'ajouter à son rôle. « Oui, — » répliquait-il d'un ton moins liérolque ; « oui| mort de la

LA RESTAURATION

inorl des braves, mais enfin , il est mort. » Scribe ,

avec son liabileLé terre à terre, qui ne dédaignait [)as la vulgarité, quand elle était un élément de succès et de recettes. Scribe a exploité autant et plus que tout autre cette enluminure guerrière; il s*en est servi même jusqu'à satiété, jusqu'à être le traînard du genre.

Ce fut Gontier qui créa le soldat polonais de Michel $t Christine. Ce fut lui qui, plus tard, joua Bertrand dans le Mariage de Raison^ pièce qui jure avec son titre, car le prétendu mariage de raison, arrangé par Tégoïste sagesse du général, est plutôt un mœriage de dércÂsonf et il y a un juste milieu pour une jeune fille entre la condition d'être la maîtresse d'un élégant séducteur, et celle d'être la femme d'un invalide qui pourrait être son père. Selon toutes les apparences, elle et lui seront également malheureux, également victimes. Quant à moi, dans le répertoire de Scribe, je prétère, et de beaucoup, U Combat des Montagnes à cette pièce , aussi fausse qu'adroitement agencée. Oserai-je même Favouer tout bas? Scribe me paraît plus heureux dans le Combat des Monlagnes que dans son discours de réception académique, où, pour montrer que le thé&tre est souvent muet comme document contemporain, il constate que les œuvres de Molière n'offrent aucune trace de la révocation de Fédit de Nantes. Il aurait été di£iicîlc que Molière y lit allusion, vu, entre autres raisons, que la révocation eut lieu douze ans après sa mort*.

Avec les vieux braves dont il endossait si crânement

1* Voici le passage où se trouve cette incroyaJile iiutdvertance, Gommise en plein Institut : « La comMie de Molière nous, iaitruit-

Tallureetla physionomie, Gontier camulait, non moins

heureusement, les ai nuibies et fringants officiers qui trioiuphaient dans les salons et les boudoirs, et qui formaient une autre catégorie dans le répertoire des rôles milita'u'es. Assez habituellement, le charmant officier aux manières conquérantes, portait, en costume de ville, un pantalon d'uniforme avec un frac bourgeois. Le vieux général retiré du service avait d'ordinaire, pour accoiupagner sa longue redingote bleue, une culotte de. peau blanche et des bottes à récuyère, singulière espèce de pantoufles, pour être chez soi.

Le Soldat Laboureur^ joué aux Variétés le 1" septembre 1821, la môme année que Michel et Christine^ est le spécimen le plus caractéristique de ce genre de pièces, que l'Histoire ne doit pas dédaigner. Ce vaudeville, deBrazier, Dumersan et Francis, était la traduction scénîque d'une estampe extrêmement populaire. Le Soldat Laboureur figurait partout, depuis l'encadrement doré jusqu'à l'iiumble bordure en bois noir, depuis le salon libéral jusqu'à la mansarde; on l'accommodait de toutes les façons, même en devant de cheminée. Avant les Variétés, le Cirque avait eu déjà ua uiiuiûdrame sous ce titre. Dans le vaudeville, le

elle des grands événements du siècle de Louis XIV? Nous dit-elle un mot des enreurSi des faiblesses ou des fkutes du grand roi? Nous paile^t-elle de la révocatiùn de VédU de Nantes ? Non^ messieurs, pas plus que la comédie de Louis XV ne nous parle du partage de la Po* logne^ pas plus que la comédie de l'£mpire ne parle de la manie des conquêtes, » etc. — Rien n'est lu en séance publiqnc de l'Académie sans l'être d'abord ^^n séance particulière. On se demande si un pareil lapsus put échapper à tous les auditeurs, ou si ceux qui l'aperçurent jouèrent exprès à leur nouveau confrère le tour malin de n'en rien dire.

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principal personnage s'appelle du nom significatif de Francœur. Voici son costume, tel qu'il est indiqué à son entrée en scène : « U a un pantalon et des guêtres de toile grise, un bonnet de police, une veste d'uniforme avec la croix d'honneur : il tient une bêche sur son épaule. » Lepeinlre aîné, près de qui Arnal jouait un petit rôle d'amoureux villageois, s'incarna, pour ainsi dire, dans son r61e de Soldat Laboureur; il y obtenait un succès triûiiiphaL La libre patriotique y est touchée d'une façon qui devait réellement la remuer, dans la disposition des esprits >

Au beau pays qui m*a vu naître Utile jusqu'au dernier jour, Apprenez qoe Francœur veut être

Soldat, laboureur tour à tour.

Les champs qui nourrissenL ma mère, Je dois sàvoir, en bon Français, Les défendre pendant la guerre, Les labourer pendant la paix.

Quand la pièce fut jouée, les traces des malheurs de la guerre étaient déjà effacées, ainsi que celles, plus ré-

ceules, d'une cruelle disette :

Le bon pays que la France!

En dépit de nos rivaux, Deux ou trois ans d'abondance Ont réparé tous nos maux.

Et nos greniers et nos caves, Tout de richesse est comblé, Et les tendrons et les bra?es, Qa pottsse comme le blé.

Heureusement, pour moibiîOûuei ce blé nuun icier, les

134 l'histoire PAU LE THÉÂTRE.

bras vigoureux ne feront plus défaut. Gomme dit la mère Francœur :

Le temps n'est plus où fallait fortes sommes

Pour n'avoir souvent qu'un vaurien; Mais, grâce au ciel, on ménage les hommeSi Et les moissons vont bien.

Tandis que les moissonneurs mangent la soupe aux choux 9 Francœur raconte en couplets ses exploits, dignes des paladins. Les paysans Técoutent dans Tad*

iniration, et répèlont avec lui le refrain ^ruerrier. Au milieu du tableau rustique, survient un colonel (c'était Bosquier-Gayaudan) qui a aussi ses états de services à

redire :

Moi, j'avais dix-neuf ans à peine Lorsqu'on me fît sous-îieiitenant.

A trente ans j'étais capitaine, Je suis colonel maintenant.

Croyez-moi, la seule vaillance Des soldats fait des généraux, Et plus d'un maréchal de France Est parti le sac sur le dos.

Ce couplet était un de ceux qui excitaient des bravos

électriques. En regardant Francœur, le colonel sent s'éveiller en lui un vague souvenir :

Je reconnais ce militaire ; Je l'ai vu sur le champ d'honneur.

Un mouvement involontaire Près de lui fait battre mon cœur.

Il a été tiré d*afiaire dans une bataille par un soldat qui —vous voyez dld la suite — n'est autre que Francœur.

Reconnaissance^ émotion réciproque. — C'est luil —

LA RESTAURATION. 135

C'est moi ! C'est tous ! toutes les exclamations you*

lues en pareil cas, et ce cou[)lel du colonel sur Tétoile des braves, dont Francœur est décoré :

Ami, crois-moi, défendre sa patrie,

C'est bien servir et son prince et Phonneor.

Cette croix tendrement chérie

Doit toujours rester sur ton cœur.

C'est une juste récompense;

Car tout soldat qui, comme toi,

A versé son sang pour la f raucOi

A bien mérité de son roi, Oai, qui versa tout son sang pour la France

A bien mérité de son rot

Du reste, ce digue colonel sait nuancer le couplet guerrier d'un style qui sent son Àlmanach des Muses ou son

Almamch des Dames *

Grâce aux tributs que la terre nous donne, Jeunes amants, laboureurs et guerriers, Que pour jouir tour à tour on moissonne Le Mé, la rose et les lauriers>

Enfin, pour couronnement, arrive un couplet final auquel le public ne pouvait rester insensible, quand Lepeintre le faisait vibrer, sur Fair de la SerUineUe^ avec son geste le plus expressif et sa voix la plus émue :

Pour conqaérir et la gloire et la paix, Ayant bravé les dangers, les alannes, Ason retour, sans crainte et sans regrets, Le vieux soldai a déposé les armes.

Après de périlleux combats,

Cultivant sa terre chérie,

Le laboureur vous tend les bras,

Bien sûr qu'il ne trouvera pas

Des ennemis dans sa patrie.

Que l'on se reporte au temps , à Tesprit public, et Ton concevra Tiininense succès de cette piëce^ sur laquelle

je me suis un peu arrêté, parce que, dans son genre, c'est vraiment la pièce-type.

Je vais iiarler maintenant d'une pièce aussi inconnue que k Soldat Lahourewt fot célèbre, mais qui peut

passer pour une assez curieuse singularité.

Le 7 février 1824, le théâtre de la rue de Chartres fit paraître sur son affiche étonnée ce titre vraiment excentrique : Attila et le Troubadour, Oui, Attila, le roi des Huns; non pas un Attila grotesque, un AUiia de paiodie, mais Attila pris au sérieux comme dans la tragédie de Corneille, ou dans celle qu'Hippolyte Bis avait donnée naguère au second ThéàLre-Francais; Attila dans les plaines de la Champagne, à la veille de la fameuse l>ataille contre les Franks, les Wisigoths et les Romains. Le cadre d*un vaudeville en un acte ren* fermait ce terrible colosse, que Fonlcnay était chargé de représenter, — sans rire, s'il était possible. — Un troubadour au cinquième siècle, six à sept cents ans avant les premiers troubadours ou trouvères connus (et dans la Champagne, il y eut des trouvères, non des troubadours, ces derniers n'appartenant qu*au Midi), c'était également quelque chose d*assez peu attendu. Ce troubadour s'appelle Roger, nom d'une couleur aussi mérovingienne que tout le reste. Il ne porte pas une harpe, comme ses confrères en romance, mais une lyre, comme l'époux d'Eurydice, et il se distingue par un parfum Ifès-prououcc d'érudition classique et rhétoricienne :

Au sein de llonie, Riche de jeunes beautés,

lA RESTAURATION,

De parfums, de génie, De gloire et de voluptés, Sous les myrtes de Gnide, Aui colonnes d'Alcide, Parmi les dieux du Nil, vers les rois du Thabor, Sur les coussins de Tyr, chez les vierges da Nord, 0 lyre chérie !

Ma voix te parlait toujours Du ciel de la patrie, De mes premiers amours.

Vous avouerez qu'un membre de TAcadéraie des inscriptions et belles -lettres n'aurait pas lait un voyage plus littéraire que ce contemporain de Mérovée. Attila, qui vient de ravager de si vastes régions , en veut particulièretnent à un certain Retbeli comte de Champagne. Celui-ci prend le manteau du Iroubadour endormi , et s'écliappe sous ce déguisement. Au surplus , ce farouche Attila fait beaucoup plus de bruit que de mal. Roger l'apprivoise sans peine, en lui faisant connaître et apprécier les bienfaits de la civilisMlion « Ne crois pas qu'Attila soit un méchant homme» » dit le débonnaire fléau de Dieu. Pour preuve» et par considération pour la poésie et les arts, il lève son camp, il quitte le pays, il laisse les gens soigner en paix leurs vignes. Les Huns présents à Teatretien n'ont pas été plus rebelles que leur chef aux accents de TOrphée nouveau ^ car il ' est bien indiqué quils s'approchent pour les savourer. Afin d'éprayer un \niu la pièce, il y a un graciosOy un écuyer bouûbn, très-mécontent de ces diables de Huns qui viennent boire le vin de Champagne et lu-* tiner les jolies champenoises. Dans ses facéties, cet

écuyer grotesque n'est pas non plus dépourvu d'in*

slructiou littéraire :

Oui, Brennus était fou des oies Qu'au Capitole on nourrissait.

Pompée adorait les lamproies Que l'eau de Myeène engraissait.

Attila, bien moins sur sa bouche»

A son ûtible aussi; je soutiens Que près de la Somme il débouche Pour manger des pâtto d^Amiens.

Cet ÀUila vaudeviUisé rencontra un holà encore plus prononcé que celui de Corneille» et ne se montra pas

une seconde fois. Néamaoins, il jugea convenable' d'en appeler au lecteur. La pièce est imprimée. Ëile porte le seul nom de M. Benjamin (M. Benjamin Antier) ; mais un préambule explicatif dit que le sujet, dont rétrangeté avait paru un élément de succès, venait du baron de Bilderbeck, auteur-amateur qui collaborait alors à quelques pièces. D'après on bruit généralement accrédité, une autre main aurait eu part à celte singulière production, une main beaucoup plus notable, celle de Béranger. La pensée politique se laisse assez apercevoir, et l'invasion de la Champagne par les Huns est destinée manifestement à rappeler celle de 1814, de même que le patriotisme de 1824 parle par la voix du postiche troubadour. C'est sans doute à ce point de vue que la censure aurait, comme s'en plaint la préface, méchamment mutilé rouvrage. Il n'est pas probable que, dans son état primitif» il eût mieux réussi ; mais plusieurs couplets méritent d'être détachés de Tœuvre mal-

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LA RESTAURATION

heureuse avec laquelle ils soDt ensevelis; ceux-ci , par exemple :

Quand loin d'ici, de royaume en royaume, Désir de voir m'entraînait tour à tour, Sous des lambris j'ai regretté le chaume, Kt mon cœur vide aspirait au retour.

Plus d'uoe fois, fatigué de l'absence, Je m'écriais : t Retournons sur nos pas. »

Triste est pour moi Téclat de ropulence, Quand mes amis ne la partagent pas«

Dans vin^t banquets la liqueur étrangère Coula pour moi dans des vases de prix.

Mais combien plus mon amitié préfère • Un repas simple avec vons galment pris !

J'eus dans les cours des grands pour auditoire» £t leur suffrage eat ponr moi peu d'appas ; D'un gai refrain que m'importait la gloire?

Mes bons amis ne le répétaient pas.

L'histoire ou la légende de Paris sauvé par la vierge de Naaterre est aussi retracée avec un certain coloris poétique :

Jusqu'à ce jour la bergère naïve, Assise à l'ombre auprès de son troupeau, Suivant de l'œil la Seine fugitive.

Chantait un hymne ou tournait son fuseau.

Pour la cité sans pain et sans défense, Elle ramasse au milieu des hasards.

Sur vingt bateaux, do fer et rabondance Qu'elle ramène au milieu des remparts, Et si de Huns, d'Hérules, de Gépides, Un monde encore assiège nos vallons, Du roi des Francs les cohortes rapides Ont rendes-vous aux {daines de Ghàlons.

Là, M6rov6e a conça Pespérance, En triomphant, de consaerer nos droits; Là, Mérovée a promis à la France D'ensevelir les projets de leurs rois* Quand je Tai ira, sa blonde che?elare En longs anneaux eonvrait son front royal, f Francs, disait-ii, apprêtez votre armure; « Bardes, chantez l'hymne national, i Dans Pharamond le destiQ de la France, Le sceptre en main, monta sur le pavois.

Et, le druide en donne l'assurance, Il a fondé dix-huit siècles de rois.

Ce couplet adressé par le uoubiidour patriote aa benio Attila doit être également remarqué :

Honte au Français dont la muse profane

A l'étranger prodigue un vil encens :

Que sur son front sa couronne se fane,

Qu'il se consume en transports impuissants!

Quand le poète h sa lyre chérie

Demnnde un rhythme et des accords nouveaux,

C'est pour chanter de sa belle patrie

L'honneur sans tache et les preux sans rivaux*

Daos la même scène, le troubadour prophétise ainsi les grandeurs à venir de la bourgade gauloise renfermée dans une petite île de la Seine : .

Le ciel a fait, m'ont dit les sages, Les vertus pour tous les états, Les lumières pour tous les âges, Les beaux-arts pour tous les climats.

S'éteigne un peuple qu'on renomme, Un autre sort de ses débris :

Athènes reparut dans Rome, Rome renaîtra dans Paris.

Laissons de eu Lé toutes les anomalies, tous les ana-

LA AESTAUBATION.

chronismes de mœurs trop faciles à relever, et disons que ces citations sont d'un diapason au-dessus de i'or^ dinaire.

Après qu'Attila est parti de si bonne grâce pour respecter les destins promis à la Rome future, les personnages se mettent à chanter le vaudeville final ; car ils ne dérogent pas plus à cette loi que ceux de la Chaste Suzanne. Le mot qui revient en refrain, et qui amène l'indispensable trait, c'est celui (TOstrogoths, pris dans le sens injurieux que lui prête le langage familier. Dans la traditionnelle requête au public, les spectateurs sont priés de montrer, en applaudissant, qu'il n'y a pas d'Ostrogoths dans la salle, ce qui, vu le résultat contraire» fit un compliment peu flatteur pour eux. Voici un des couplets qui précèdent celui-là:

Presque aussi vieux que notre terra Dont il oeeupe les trois quarts.

Le peuple ostrogofii fait la guerre A tout peuple ami des beaux*arts.

Quand Tesprit humain en souffirance Dispute ou combat pour des mots, Quand le vent soufiQe à l'ignorance, C'est le règne des Ostrogoths.

Les lecteurs apprécieront si les spécimens que j'ai cités présentent assez de rapports avec la manière de Déranger pour rendre vraisemblable la copaternité qu*on lui attribua. Ici encore, j'ai consulté le catalogue de la bibliothèque de M. de Soleinne, rédigé par le bibliophile Jacob (M. Paul Lacroix): le nom de Bcranger y est positivement joint, pour AuUa et h Troubadaur, à ceux de MK. Antier et Bllderbeck. D'un antre côté, on doit dire que le collaborateur putatif a dénié

14S L*HISTOIRB PÂB UB THfiATRE.

la part que lui assigna le brait général. Enregistrons ce désaveu « pour valoir ce que de raison , » comme

on dit en style d'affaires ; mais si Bérang^er ne fut pour rien dans Attila, regrettons que les deux auteurs à qui en resterait là pleine propriété n'aient pas écrit ailleurs d'autres couplets de la même laeturc et du môme ton.

cHAPiTBj; m

Réouverture de l'Odéon comme second Thé&tre-Français. — Ses prineipaux acteurs. — Son public. — Le quartier des fieoles et les étudiants. — L'émeute au pays latin. — Première représentation des Vêpru Hciliennei, — loutt II au Théâtre-Français. — La tragédie libérale et la tragédie royaliste. — Casimir Delavigne et An-* celot. — Les troubles de juin 1820. — Mort et funérailles de l'étudiant Lallemand. — Naissance et baptême du duc de Bordeaux. — Pièces qui cél(^hrèrent cet événement. — La souscription de Chambord. — Mort de Napoléon. — Sylla et son auteur. — Les deux coteries académiques. — La société des Bonnes-Lettres. — Talma dans Sylla. — La perruque napoléonienne. — La sc^ne de l'abdication. — Le grand tragédien. — Un suprême effort d'artiste. — Les allusious tragique??. — Rëgulus. — Caiihage et l'Angleterre. » Les acteurs anglais et l'émeute antibritannique. — Martain* ▼ille à la Porte-Saint-Hartin. — Les immolations odébniennes. — * OretU. — VOrphelin de BHMém. Les cartes au chapeau. — La Mort de César, — Chérubin et la guerre d'Espagne. — Pièces de circonstance sur cette guerre. — Attitude de l'oppo'^ition. — La polémique d'épigrammes. — Les petits journaux. — le Miroir. — L'aîUision dans la presse. — L'expulsion de Manuel. — Paul et Virginie et M. de la Bourdonnaye. — Le verbe empoigner. — Le sergent Mercier. — Les Galeries de Bois du T'ai ai s- Royal. — Les libraires. — Ladvocat. — Les éditions de Voltaire. — Les bouleiUeslivres. — Mort de Louis XYIli.

L'Odéoo, relevé de son désastre de Tannée précédente* se rouTrit le 30 septembre 1819, sons le nom de second Tbé&tre^Français. Corneille » Racine, Voltaire,

144 L'HISTÛIRË PAR LE THÉATHË.

Molière, dont les noms décorent les rues voisines, reprenaient possession du temple élevé pour eux. Complètement assimilé, sous le rapport du répertoire^ au théaUc de la rue de Richelieu, TOdéon entrait en jouissance des pièces anciennes, et il n'était plus renfermé dans le seul domaine du comique. Les auteurs voyaient enfin accomplir leur vœu bien légitime. Due carrière nouvelle leur était ouverte, ainsi qu'aux acteurs. Joanny, surnommé le Talma de la province^ et qui avait eu plusieurs créations dans des œuvres jouées d'origine sur des scènes départementales, notamment à Rouen et à Bordeaux , Joanny tenait le premier emploi de la tragédie. Mlle Georges devait bientôt se joindre à lui dans cette noble arène. Sous la grande livrée» un jeune Frontin, arrivant de Rouen, Samson, mon** trait déjà un talent destiné par la suite à servir de modèle. Un autre jeune iiomme, moins avancé, n'en était encore qu'à chercher sa voie, car tout entâtant le terrain de la comédie, il endossait aussi de modestes rôles tragiques ; mais il avait devant lui, comme Samson, Tavenir d'un maître de l'art; c'était Provost, l'excellent Provost, le vétéran parfoit d'aujourd'hui. Le second Théâtre-Praaçdis aliait ainsi devenir la pépinière du premier.

C'était donc une grande solennité que cette inauguration. La jeunesse des Écoles y prenait une vive part,

car rOdéon était son théâtre attitré ; elle y apportait son enthousiasme, sa passion, ses bravos, ses colères. Les immenses démolitions, les percements de larges rues et de spacieux boulevards, ont complètement anéanti la vieille physionomie du pays latin; mais à l'époque dont je parle > — et même je Tai encore

LA RESTAURATION

trouvé tel quelques années plus tard, dans les der nicrs temps de la Restauration, — c'était toujours le même quartier que Gresset a décrit dans sa Chartreuse. Les hautes maisons écaillées, noircies par le temps, ruches il Li inclines qui serraient leurs ran^rs, avec les (étroites rues de La Harpe et Saint-Jacques pour voies principales; les libraires et les bouquinistes classiques, incrustés dans leurs boutiques séculaires comme Tescar^'ot dans sa coquille; les humbles restaurants, les modestes hôtels qui nourrissaient et logeaient toute cette population de futurs docteurs, d'avocats et de magistrats en herbe, et où plusil*un homme politique se préparait aussi pour les luîtes contemj)oraines; voilà ce que présentait alors ce quartier des écoles, maintenant effacé, confondu sous le commun niveau. Les étudiants, aujourd'hui dispersés même au delà des ponts, mais alors concentrés dans cette zone spéciale, formaient un corps compact et fortement uni, où circulait une séve ardente. Le uiot d'ordre y courait comme une traînée de poudre et il suftisait 'i*iine étincelle pour mettre le feu. Le Droit et la Médecine, associés par une intime alliance, ne manquaient jamais, en toute occasion, de se donner la main.

En mars 1815, les écoles avaient fourni un certain nombre de volontaires royaux, comme l'attestait un drapeau* donné par la duchesse d'Angoulême à ceux de récole de Droit, et qui resta placé, jusqu'en 1830, dans ramphilliéàtre des cours. Néanmoins, la mnjorité appartenait à l'opposition. Les idées de progrès et de liberté, qu'elles fussent traduites par la presse, par la tribune, par le théâtre, éveillaient chez cette jeunesse de chaleureuses sympathies, bien ou mal dirigées, ces

I4er l'histoire par le théâtre.

aspirations valaient toujours mieux que cette indiSë-

rence toute matérielle par où le sens intellectuel et moral s'amoindrit, et les génoralions s'abaissent. Mieux vaut se passionner pour une opinion, pour un sentiment, quel qu'il soit, que de s'éteindre dans la torpeur, ou de s'abrutir dans d'ignobles orgies. La vie, se traduisît-elle par des mouvements désordonnés, est toujours préférable k la mort* En ce temps, la jeunesse avait certainement les goûts de son âge, mais elle n'était pas grossière dans ses plaisirs; elle ne i ccherchait pas Tabjection du langage et des allures; elle ne s'absorbait pas à suivre fin Tair la fumée d'une pipe ou d'un cigare ; elle ne se plongeait pas dans une engourdissante v;ipeur dont souffre nécessairement la vivacité des perceptions morales. Si Ton objectait l'élan de la jeunesse d'Allemagne en 1813, et la pipe qui est sa compagne habituelle, je répondrais que le caractère allemand a son genre d'enthousiasme réfléchi, contemplatif, rêveur; que le caraclère français est différent, qu'il procède par spontanéité ; qu'il perdra ses facultés propres, sans gagner la profondeur allemande, sous rinfluence d'une hahitiide qui tend à l'amortir, à émousser sa pointe, et qui n'est pas en harmonie avec lui.

Mais en 1819, aucune cause physique ni morale n'affaiblissait, dans la jeunesse, la vivacité des émotions. Cette année vit même le pays latin dans un véritable état d*émeute, à propos de l'affaire de M. Bavoux, professeur suppléant de procédure rivile et criminelle. Dans sa leçon du 29 juin, en examinant les rapports du droit pénal avec le droit naturel et le droit poUtique, ce professeur avait paru aborder un terrain extra^ju-

LA RESTAURATION

dJciaîre, où ^accueillirent les ap()]aiidissements redoublés de la majorité libérale, écrasant quelques sifflets du parti opposé. Une rixe eut lieu dans la salle. Le doyen de la Faculté de Droit, M. Delvincourt, parut dans la chaire, et déclara le cours de M. Bavoux suspendu. Le leudennain, M. Delvincourt lui-même faisant le sien, des murmures Tinlerroropirent plusieurs fois. Le l*' juillet, le trouble prit un caractère plus grave. La coiu mission d'instruction publique ayant confirmé la décision du doyen, cet arrêté, placardé dans le quartier des écoles, fut arraché, mis en pièces. Des agents de police, des gendarmes en habit bourgeois furent signalés et maltraités. L'écharpe du commissaire de police ne tut pas respectée davantage. Les soldats d'un poste voisin intervinrent. Un étudiant fut saisi et emmené au corps de garde. Ses camarades en grand nunïi)re vonlnrent le délivrer; le posle entier sortit, l)arra la rue des Sept-^Yoies, près du Panthéon et de l'École de Droit, en croisant la baïonnette. Des pierres furent lancées; les soldats cliargèrent leurs armes. Une collision était imminente, quand un commissaire de police nommé Fresne, se jetant entre les jeunes gens et les soldats, empêcha reffusion du sang. Pondant ce temps, (l;iiis la cour de Técole, d'autres groupes non nioins animés se pressaient devant la porte du doyen pour réclamer la mise en liberté de rélève arrêté, ou écoutaient avec acclamations la lecture d'un projet dç pétition à la Chanibre, sûrs de trouver appui dans les députés libéraux. La gendarmerie à pied et à cheval pénétra dans la cour et la (it évacuer, en arrêtant quelques élèves. Le 2 et le S juillet, les rassemblements se renouvelèrent dans le jardin

du Luxembourg» sur le boulevard Mont-Parnasse, sur la place de l'Observatoire. Ce ne fut pas sans peine

qu'ils furent dispersés, et i agitalion de la rue conlinua dans les esprits.

Plein de cet énergique esprit de corps, le parterre de rOdéon était donc une puissance avec laquelle il fallait coiiipler. Celle puissance, elle ne fut pas oubliée à l'inauguration du second Théâtre-Français , d*où datent surtout , à ce théâtre les manifestations politiques.

Avant les deux pièces d'ouverture, qui étaient Vcnceslas et l'École des MariSy un discours en vers traça le nouveau programme du théâtre, et réclama les bonnes dispositions du public, notamment du public des écoles.

Soyez nos protecteurs, traitez-nous en voisins, Vous, disciples d'un dieu que plaisanta Molière, Et songez qu'Apollon d'Esculape est le père.

Vous aussi ^ de Thé mi s généreux nourrissons, Reposez-vous ici de ses doctes leçons.

L'auteur de ce prologue était un poète qui allait bientôt faire son début dramatique, et dont le jeune talent renfermait pour TOdéon de grandes espérances. Le 23 du même mois, son affiche convia la foule à la première représentation des Vipres sidlimnes.

Éconduite par les sociétaires de la rue de Richelieu (car la réception à correction était à peu près l'équivalent poli d'un refus) y la tragédie de Casimir Belavigne avait bien à propos rencontré l'ouverture prochaine du second Théâtre-Français, qui la reçut à bras ouverts. Joauny, la colonne tragique de la nouvelle troupe, eut dans Procida une création remarquable, et Mlle Gué-

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LA RESTAURATION

rin, dans AnitlieJultrès-honorHblemenl sa partenaire.

D'ailleurs, rinterprélaiiun eût-elle élé sup^'rieure sur le premier théâlre, peut-être les Vêpres siciliennes n'y auraient^elles pas jeté le même éclat; peut-être l'auteur trouva-t-il une sur a])(3ndanle compensation dans la séve de passion et d'enthousiasme que ie sujet de la pièce fit jaiUir chez la jeunesse des écoles, et qui se traduisit en un triomphe comme rarement on en a vu. Déjà les Messéniennesa\i\ieut taità Gnsimir Delavigne un nom populaire dans ropiniou libérale. Les Vêpres siciliennes justifièrent cette feveur anticipée par un degré de talent que Tauteur a surpassé depuis, mais qui suffisait pour un brillant début. Ce qui lui valut aulaiiL et plus encore, ce fut les idées de patriotisme et de liberté qui palpitaient dans la pièce, et dont Teifet fut électrique. Après le quatrième acte, qui se termine parles chaleureux adieux de Monttbrt et de Lorédan allant combailrc chacun pour sa -cause, les bravos et les acclamations continuèrent jusqu*à ce que les acteurs rentrassent en scène pour Facte suivant, le rideau n'ayant pas à se baisser.

Douze jours après, le 5 novembre 1819, le Théâtre- Français eut aussi sa tragl^die nouvelle, et le rappro*

clietiient est curieux en plus d'un point. Les deux auteurs en étaient l'un et l'autre à leurs premiers pas dramatiques ; ils étaient nés dans la même ville, au Havre; ils étaient du même âge, à peu de chose près, car Delavi^iic était né le 4 .avril 1793, et Ancelot le 9 janvier 1794; mais là s'arrêtent les rapports. En regard de la tragédie libérale de Casimir Delavigne, — un peuple se soulevant contre ses oppresseurs , — c'était une pièce toute monarchique et religieuse,

c'était la figure d*UQ roi que I*EgUse catholique vénère

comme un saint, et dont les Bourbons se glorifiaient d'être iils. Louis IX est une œuvre pure» élevée, égale pour le moins aux Vêpres sicUienneSf par le mérite contina du style; mais le genre admiratif n'est pas (^elui qui remue le plus; la perfection morale agit iQoios sur le spectateur que le combat des passions. Le caractère du saint roi, serein et calme comme la vertu, au milieu des épreuves de sa captivité, se prêle peu aux vives péripéties du drame. Ce fui à la fois deux succès qui différèrent par le genre, par la couleur, par le diapason, par Tatmosphère. La pièce du Théâtre Français avait pour elle la cour, les salons royalistes, sans préjudice du très-légitime suffrage des lettrés: c'était un noble succès littéraire et moral. Celle de TOdéon passionnait le monde libéral, et surtout les jeunes gens ; c'était un succès d'enthousiasme. On allait à Louis IX: on courait aux Vêpres siciliennes.

La fortune des deux jeunes poètes différa comme la couleur de leurs œuvres respectives. Casimir Delavigne, adopté dt'ià par ropposilion, fut de plus en plus son poète dramatique favori. Ancelot vit la dédicace de son ouvrage agréée par le roi, il reçut une pension, puis la croix de la Légion d'honneur, et enfin des lettres de noblesse, distinction dont il eut la sagesse de ne pas faire bruit, mais qui n'en fut pas moins contre lui un texte fécond d'épigramroes. Pour le succès d'un écrivain, mieux valaient cent fois les faveurs de l'opposition que celles du pouvoir. Il fallait que celles-ci lussent bien larges et constituassent une véritable fortune» pour compenser Timpopularité qu*elles amenaient avec elles.

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LA BJSSTAURATION.

Tandis que Casimir Delavigne était porté sur le pavois, Ancelot, malgré son talent fort distingué, fut en butté aux plaisanteries, aux traits mordants et injul ieux. Sa seconde tragédie, le Maire du Palais, où le mérite du style se soutient, mais dont l'effet théâtral fut négatif, ouvrit surtout la carrière à ce débordement d'attaques. Peu à peu, ce déchaînement diminua et finit par s'arrêter. La troisième pièce d'Ancelot,Fie5gne, irès-heureusement imitée de Schiller, et qui est peutêtre son meilleur ouvrage, obtint à TOdéon même d'équitables applaudissements; mais nous verrons, après hi révolution de Juillet, l'hostilité saisir l'occasion d'un brutal réveil, et Tinfluence des points de départ se iit sentir pour les deux compatriotes et rivaux, même après que les ardeurs des partis se furent tout à fait apaisées. La ville natale des deux [)ûôtes fut elle-mèinn une mère partiale dans ses affections. Il était permis de placer plus haut le talent de Casimir Delavigne; le Havre pouvait s'en glorifier davantage, mais il ne devait pas méconnaître celui d'Ancelot, comme il parut le faire trop longtemps, poignante amertume pour le cœur du poète* Ce fut seulement après sa mort que l'auteur de Fiesque et de Louis IX obtint plus de justice dans sa patrie, et, par une réparation tardive, le Havre eut sa rue Àmelot comme il avait déjà son quai Casimir

Un fait douloureux vint accroître dans les écoles Fardeur de l'esprit de corps et de Tesprit d'opposition.

Dans les premiers jours do mois de juin 1820, la Chambre des députés discutait une nouvelle loi d'élections, dont les esprits se préoccupaient avec la vivacité qui s'attachait à toutes les questions politiques. Les

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i5â L'mSÏOIRfi PAE LS THÉÂTRE.

députés de la gauche étaient salués à leur passage par des acclamations auxquelles répondirent des démonstrations contraires. Le cri de: Vive le roi ! \uiiSL\i contre celui de : Vive la Charte! qui séparait la constitution du souverain; et, à son tour, il avait bien un peu Tair de vouloir le souverain sans la constitution. Dans les rixes qui s'élevèrent, les cannes, comme à Germanicusy ne reslùrcnt pas toujours in;i('lives. Quelques députés libéraux se plaignirent anièr eaient d'avoir subi des insultes et des menaces de la part d'hommes qui paraissaient appartenir à la classe supérieure* Il paraît bien réel que des gardes du corps en liabits boni ^eois se mêlèrent à ces scènes, où ne faisaient pas non plus défaut les officiers à demi-solde, leurs adversaires habituels. A chaque séance, la discussion de la loi électorale était étouffée sous des incidents plus palpitants encore, qui continuaient Tagitation extérieure, sous les accusations et les apostrophes que se renvoyaient la gauche et la droite, au sujet des faits tumultueux de la place publique. Les troubles s'étendirent dans d'autres quartiers et durèrent plusieurs jours, sans que, néanmoins, la masse du peuple y prit part. C'étaient principalement des groupes de jeunes gens, parmi lesquels ceux des écoles ne deuieurèrent pas inactifs. Le samedi 3 juin, sur la place du Carrousel, une patrouille du b" régiment de la garde royale se vit enlever un individu qui venait d'être arrêté. Un soldat, renversé dans la lutte où le prisonnier lui avait été arraché des mains, lira, en se relevant, un coup de fusil. La balle atteignit un jeune homme de vingt*trois ans, nommé Lallemand, étudiant en droit, qui mourut quelques heures aj)rès. Ce triste événement ne manqua pas de retentir à la tribune.

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LA RESTÂURÂTiaN.

L'opposition y apporta une lettre écrite par le père du malheureux jeune homme, et d*après laquelle celui-ci

aurait été frappé lorsqu'il criait seulement : Vive la CJiane! Elle accusa de calomnie certains journaux, d'après lesquels Lallemand aurait tenté de désarmer le soldat qui le tua. Entre ces deux versions contradictoires, il est difficile de se prononcer ; mais en admettant de préférence celle du père, il est fort possible de supposer que le coup de fusil ne prit pas Lallemand pour point de mire, et que, au milieu des groupes, la balle rencontra la victime sans la chercher.

Quoi qu'il en soit, la mort de Lallemand fut un brandon de plus dans Tardent foyer. Les funérailles du défunt, dont la famille habitait Paris, attirèrent un graiid concours. De Tég^lise lioime-Nouvelle, où se fil la cérémonie religieuse, le cortège se dirigea vers le cimetière du Père Lachaise. Environ deux mille jeunes gens le composaient, étudiants pour la plupart. Cette foule put entrer sans obstacle dans le cimetière. Trois discours furent prononcés. Deux n'élaient que des tributs de regrets inoffensifs; mais le troisième abordait le terrain brûlant de la politique. Un élève en droit proposa une sousci ipliou pour élever un monument sur la tombe. A son tour, un étudiant en médecine prit la parole, pour adhérer à cette motion au nom de ses caniarades. Ainsi fut scellée dans l<i iuuèbre cérémonie cette alliance des deux écoles, qui ne se manifestait nulle part mieux qu'au parterre de TOdéon. 'Ces troubles de juin 1820 eurent lieu entre deux grands événements, dont l'un parut éteindre un flambeau que Tautre vint rallumer : la mort du duc de Berry, la naissance du duc de Bordeaux. De ces deux

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faits, le premier se lie étroitement à Thistoire théâtrale, et avec des détails bien frappants.

C'était en plein carnaval. Le jeudi-gras, 10 février 1820, les Variétés avaient joué leur amusante parade de VOwrs u le Pachas que les sifflets de ce premier jour n*ont pas empêchée de rester comme un type classi(|ue de spirituelle bouHoiinerie. Le dimanchegras, 13, rOpéra, le grave Opéra, se mettait à son tour en frais de bonne humeur. Il donnait h Carnaval de Venise, ballet dont le polichinelle Élie était le héros, avec ses prouesses de chorégraphie grotesque; — le petit opéra du Rossignol, et un second ballet comique, les Noces de Gamache.

La soirée s'était passée pour le mienx. Le duc et la duchesse de Berry assistaient à cette représentation, ainsi que le duc et la duchesse d'Orléans, qu'Us ailé* rent visiter dans leur loge pendant un entr*acte. Le public se plut à voir le duc de Berry carrosser les enfants et jouer avec le jeune duc de Chartres, âgé de dix ans, et il applaudit à ce tableau d'union de famille Un peu avant la fin du spectacle, vers onze heures, la duchesse de Berry, fatiguée, se retira. Son mari sortit pour raccompagner jusqu'à sa voiture, à la porte qui ouvrait sur la rue Rameau , comptant rentrer ensuite.

On allait finir le gai ballet emprunté à Don Quichotte. Le priiîce n'avait pas reparu; mais personne n'avait lieu de remarquer celle circonstance» et tous les yeux étaient attachés sur la scène..

La musique , à Tunisson des vives et folles danses» faisait pétiller ses plus gais accords. Ils arrivaient jusqu'à un salon dépendant de la loge du prince» mais assez isolé pour qu'on ne sût immédiatement pas ce

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lA RESTAURATION*

qu: s'y passait. Là, dans un lit que l'on avait dressé à la h&te^ gisait im tiomme atteint d'un coup mortel» au milieu de la stupeur, de la désolation des assistants

et du désespoir effrayant d une jeune femme éperdue.

C'était le duc de Berry» iiappé par le couteau dû liouyel.

Le dernier pas fut dansé, les dernières et joyeuses

notes jaillirent de l*orchestre. Le rideau fut baissé; le -public sortit, ne sachant rien encore. La rampe et le lustre furent éteints : ils ne devaient plus éclairer cette salle.

Cependant, tout, au théâtre était en émoi. La sinistre nouvelle que les spectateurs n'avaient pu connaître, volait de bouche en bouche parmi le personnel de rOpéra. Les médecins accouraient, tandis que danseurs et danseuses étaient précipitamment leurs costumes. Successivement, les membres de la famille royale accoururent aussi, et enfin arriva le roi, infirme, lent à se mouvoir, à se lever, et que Ton avait rassuré d'abord sur rélat de son infortuné neveu. Cette nuit-là, le souverain et tous les princes furent réunis à TOpéra, mais pour un spectacle d*agonie et de mort. Un prélat, Tévôque de Chartres, vint pour assistci le iiioribond, dans ce temple des plaisirs mondains et des jeux profanes. Le lendemain, un cortège de deuil en sortit, se dirigeant vers les Tuileries, et l'édifice marqué d'un si funeste sceau, demeura morue, bombrc^ et fertué, jusqu'au Jour prochain où la pioche le fit disparaître.

Comme je l'ai dit ailleurs, le théâtre Favart reçut l'Opéra par intérim, pendant les dix-huit mois qui s'écoulèrent jusqu^à l'achèvement et à l'ouverture de la nouvelle salie*

Les transports de joie des royalistes au 29 septem\)re furent en proporlioa de leur douleur au 13 février. ïn se reporlant au temps, à la situation, à l'état des esprits, à Tayenir entier de la dynastie, qui était en cause, on concevra J'ardeur de cette allégresse, on comprendr a que, chez les amis des Bourbons, les joies qui éclatèrent à cette naissance eurent un autre caractère que les réjouissances ordinaires autour des berceaux princiers. Le cîinon du 29 septembre eut son éclio le soir môme dans les Ibéâlres; mais ils s'en tinrent, pour le moment, à des couplets. Les pièces turent renvoyées aux fêtes du baplème, qui eurent lieu sept mois plus tard, le 1" mai 1821. La position n'éiait pas la môme que dix ans auparavant, pour Tenfant de l'Empire. Que Marie-Louise lût accouchée d'une fille, Tespoir de la race demeurait. Par conséquent, auteurs et théâtres avaient pu préparer des pièces à double liii, qui ne se iireul pas atlerKh e. Mais si la veuve du duc de Berry avait mis une lille au monde, Tavenir dynastique était perdu, et avec lui, le thème à réjouissances ^

1. A rOpéra eut lieu uue représentation à^Athalie y où jouèrent Talma et Mlle Duchesnois . et qui est relatée en ces tennes, dans les registres de la Comédie-Française, sous la date du vendredi 29 septembre : < On devait donner aujourd*liui VïrUrigue épùtolaire et le Médecin malgré lui. Dans la nuit dernière, Mme la duchesse de Berry étant accouchée d'un prince (le duc de Bordeaux), les semainiers, dans la matinée, reçurent rordre de donner sur le théâtre de l'Opéra, n Toccasion de cet heureux événement, Afhalie avec les cliœurs. Malgré hinn des diftii ultés. tontes les dispositions furent faites pour avoir te s[)(>ct;it;l*'. Il ne fut annoncé par de nouvelles afliches, a}ip!iquét>s sur relies (pu étaient déjà posées dans tout Paris» qu'à prés de cinq heures, el cependant il s'est trouvé qu'au lever du rideau, la salle était pleine. »

Les chœurs â^Athalie furent exécutés par tous les chanteurs de repéra, les premiers si^ets en téte.

lA RESTAURATION.

Ce délai de plusieurs mois laissa donc aux auteurs tout le temps de se mettre eo veine. Je crois inutile de Jonner le catalogue complet des pièces qui furent

jotiées, d'aulaiit que, depuis l'Empire, le nombre des i/iéàtres avait augmenté. A l'Opéra, salle Favart, ce fut Blanche de Provence au la Cour des Fées, en trois actes, paroles de Théaulon et de Rancé» musique de Berton, Boïeldieu, Gliérubini, Kreutzer et Paër. On y distingua surtout le suave et beau chœur linal de Ctiérubini :

Dors, cher enfant, tendre fleur d'espérance.

Au Tliéiltre-Français, ce kiiJeanne d'Alhret ou le DerceaUf en un acte et en vers, par Théaulon, Rochefort et Garmouchc. Henri d'Âlbret était joué par Baptiste atné, Jeanne d'Albret par Mlle Leverd, la nourrice du petit prince par iMuie Desmousse; lux, le père nourricier par Gartigny. Armand représentait un seigneur qui a offensé Jeanne et qui obtient son pardon sur le berceau du royal enfant. Le théâtre Feydeau donna le Panorama de PariSy ou Cest Fête yariout, de Théaulon et Dartois. G*élail un vaudeville en cinq tableaux» dans lequel se succédaient un hôtel garni plein de voyageut^s venus pour la fête; une caserne et ses réjouissances mililaires; l'inténeur même de l'Opéi a-Coniique à l'heure d'une répétition ; le marché des Innocents avec son monde si animé de forts et de dames de la Halle; enfin , une galerie des appartements du prince nouveauné, aux Tuileries. Le tableau d'intérieur théâtral, où plusieurs des acteurs et actrices jouaient sous leur propre nom, était original et piquant; le public d'alors n'était pas blasé sur ce genre d'effet, non plus que sur les rapides successions de tableaux^ et ceux-ci avaieut de

Tenlrain, de la gaieté. Toule la troupe y jouait, pu^que même deux petits rAles de marchandes de la HUie, Javotteet Manon, étaient remplis par Mme (ravauian et Mme IJ ouiangcr. Le Panorama de. Paris uut la pairie de la circonstaDce.

A rOdéon, il y eut FHâtd des Inmlidesoula Députationy par Dubois: au Vaudeville, le Baptême de Village^ par Gentil, Ledoux, Fiilgence et Raïuond; au Gymnase, ouvert depuis quelques mois, le Château deChambord^ par Ménissier et Martin; aux Variétés, le Garde^shasse de Chambord, parBrazier, Merle eiRougemont. La souscription pour acheter Chambord et en iaire présent au duc de Bordeaux, offrait un sujet qui ne pouvait manquer d*ëtre saisi. A part même l'adresse où allait cet homma^^e, cl au seul point de vue de Tart, il y eut à se féliciter de l'achat de Gliaaihord, car ce magnilique monument de la Renaissance était menacé de tomber sous le marteau de cette bande noire que Victor Hugo stigmatisait alors dans une de sus bclU s odes. La spécuiaUoa convoitait le féerique édiiice pour en vendre les immenses matériaux, et la souscription lui arracha cette proie opime. Il fallut que la haine politique fût portée bien loin chez le bilieux Paul-Louis Courrier, pour que cet érudit si épris de Tari grec se mit, dans son fameux pamphlet, du parti des dévastateurs et qu'il ne vtt qu'un terrain de plus à planter en pommes de terre, dans le sol occupi par la merveille du Primatice. Il reste encore en France bien des terrains incultes, sans en défricher à ce prix*là.

Ce qu'il y avait de mieux dans les pièces sur Chambord, c'était le spéculateur, le vandale par métier, qui avait jeté son dévolu sur i admirable monument pour

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le dépecer et pour le débiter ea détail, et qui, grâce à la souscription, en était pour ses frais de toîsage et de calculs. Ce personnage obligé s'appelait, au Gymnase, M. Desgouttières et était repiésenlé [lar Bernard Léon. Aux Variétés, Brunet prêtait sou talent comique à M. Dumoellon, qui célébrait ses exploits démolisseurs sur Tair de Vive la lithographie :

On me traite de manœuvre, Mais j'en ris, j'ai de l'aplomb, Et ne vois dans maint chef-d'œuvre Que pierre, que fer, que plomb.

Pour la gloire de leur art, On a beau citer Mansard, Perrault et Germain Pilon, Primatice ou Jnan Goujon, On a beau me chercher noise, Mes calculs sont consolants; Je n'achète qu'à la toise Tous les plus beaux monuments*

C'est moi qui fis démolbr Ce château qu'avec plaisir Autrefois le bon Sully

Mit en gage pour Henri* Sans UQ ancien militaire Qui l'entoura de son parc.

J'aurais fait jeter par terre La maison de Jeanne d'Arc.

Bien plus fort que les Anglais, Qui ne le purent jamais, J'ai démoli de ma main Le manoir de Du Guesclin.

Dans une môme semaine, J'ai démoli pour ma part Et le château de Turenne Et le château de Bayard.

Si Von m^eût donné le temps, J^aurais, grâces à mes plans,

Mis aussi ras que la main

Et Compiègno et Saint-Germain, Et pour les pierres de laillo, Moi qui s;iL5 trcs-bica compter, J'aurais démoli Vcrsaille, Si j 'avais pu l'acheter.

Parmi tant d'hommages dont les théâtres retentirent,

que de promesses d'avenir faites à l'héritier des Bourbons et déjà faites à rhérilier impérial 1 Que de couplets où les variantes furent bien légères et où ia France -et VEspéranee rimèrent ensemble pour le duc de Bor* dcaux, coiiime elles avaient rimé, sous les mômes plumes, pour le roi de Home! Malgré toutes ces hypothèques prises sur Tavenir^ les flots furent aussi changeants pour Fun que pour Tautre.

Et cependant je sais à Vienne,

dit l'enfant du vingt mars à Tenrant du vingt-neuf septembre, par la voix de Béranger, en rappelant « les

« vers, les chansons, les poèmes, » qui avaient [ait un concert si enthousiaste autour de son berceau. Dans la suite, le petil-tiis de Charles X put répéter ce refrain au petit-fils de Louis-Philippe, qui devait, à son tour, en éprouver la moralité.

Quelles que soient les ressemblances, on observe, néanmoins, une certaine diftérence de physionomie, entre les pièces qui saluèrent Thérilier de TEmpire et celles qui fêtèrent l'héritier de la Reslauralion, comme entre celles qui avaient célébré le mariage de iNapoléon et celles qui célébrèrent le mariage du duc de Berry. Les deux solennités bourboniennes donnèrent lieu à

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LA RESTAURATION

bien des banalités; toutefois, elles inspirèrent aussi des

produclions où le sentiment vrai se fait distinguer des expansions à froid, de l'enthousiasme et deXainour de commande. Puis, dans les pièces nées depuis 1814, parmi beaucoup d'exagérations dont on peut sourire, on ne rencontre pas au moins ces termes de servilité qui courbent rhumanité sous un homme, et qui vont jusqu'à donner k cet homme le ciel pour tributaire. Les nouvelles mœurs politiques ne se prêtaient pas à cette sorte d'excès, et ce lut autant de gagné.

Dans le même moment où resplendissaient les fêtes

et retentissaient les chants joyeux qui saluaient le rejeton des Bourbons, le potentat que la France avait adoré sous les lambris des Tuileries, achevait de mourir par delà les mers, dans sa captivité lointaine. Mais il laissait derrière lui une idée, ht'M'ilière plus vivace que cetils dont le berceau avait aussi reçu tant d'hommages pompeux, tant de brillants augures : il laissait ce culte populaire entretenu, couvé, échauffé par tant d'auxiliaires réfléchis ou irrélléchis, prévoyants ou imprévoyants.

L'apothéose mortuaire avait commencé depuis quelques mois, quand l'image qui se dressait plus frappante encore par la solitude et l'éloigneuient d'un rocher perdu dans les mers, fut évoquée en plein théâtre, sous les traits d*un frrand acteur. Sylla fut représenté pour la première fois le 27 décembre 1821.

La vie de Fauteur de Sylla offre dans ses commencements toute la matière d*un roman, et des mieux inridcniéa. Il était tils d'un commerçant et naquit en 1769, selon la biographie dont il fut collaborateur et que la plupart des autres ont copiée ; en 1764, suivant une version qui paraît plus vraisemblable. Homme du monde, homme à bonnes fortunes, Jouy était-il bien aise de se rajeunir? La chose ne serait pas impossible. Le nom d'Etienne, qui était le sien, lui parut appa« remmcnt trop vulgaire pour un nom de famille. Plus dédaigneux que ne le fut l'auteur des DeiLX Gendres^ il fit d'Ëtienne un simple nom de baptême» et prit celui du bourg de Jouy (Seine-et-Oise), son lieu natol. Il fut donc M. de Jouy, puis M. Jouy, puis de nouveau M. de Jouy, puis encore M. Jouy, selon les circonstances. Si Ton acceptait la date de 1769 pour celle de sa naissance, il n'aurait eu que treize an» en 1782, quand un grand soigneur, voulant se débarrasser do sa rivaliié amoureuse, le itit attacher au gouverneur de la Guyane française, qui se rendait dans cette lointaine résidence. Ce ser;ii( une prtîCociLc galante qui damerait le pion à Chérubin, ileveuu presque aussitôt, après avoir été blessé dans un combat avec un corsaire, Jouy entra ensuite au service, et alla rejoindre son régiment dans rinde. Là, il eut de nouvelles eL nombreuses aventures qui tiennent du roman. Il faillit, par exemple, être égorgé par les fanatiques Indous, en voulant sauver une suUie près de périr sur le bûcher sacré. Mettant le drame en action, il réalisait iuiiicicr Irançais de la Verne du Malabar.

De retour en France à Fépoque de la Révolution, le jeune et hardi militaire prit du service dans la pre-

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LA RESTAURATION

mière campagne, fut aide de camp du général O'Moran à l'armée du Nord, et ga^na sur la brèche les épaulettes d'adjudant général. Ayant refusé de porter un toast à Marat, il fut accusé de trahison et condamné à mort par le tribunal révolulioniiaire (heureusement il était contumace). Il vit passer près de Tégiise Saint- Roch, son générai et son ancien maître de pension à Versatiles, le conventionnel Corsas, traînés à Técliafaud dans la fatale charrette où sa propre [)lace était marquée. Jetant parvenu à gagner la Suisse, il alla, dénué de ressources, frapper à la porte du collège de Reiclienau. Dans un des professeurs, il retrouva l'ex-duc de Chartres, avec lequel il avait servi à Tarmée du Nord, el qui était proscrit comme lui. Le 9 thermidor lui permit de rentrer en France. Au 2 prairial, il contribua fort utilement, avec un bataillon de jeunes gens qu'il avait formé, à repousser le parti terroriste. Lors du 13 vendémiaire, ii fut nommé commandant de place à Lille ; mais une nouvelle accusation le fit arrêter : celle de liaison politique avec lord Malmesbury dont il avait épousf'^ la nièce, et de connivence avec le ministère anglais. Tissot, son condisciple, plaida sa cause et le tira d'affaire.

En 1797, Jouy, dont les services étaient altcstéB par plusieurs blessures, déposa Tépée. Il fut attaché, comme ctief de division, lors de la création des préfectures, à celle de la Dyle. Le préfet son patron, M. de Pontécou- 1 int, ayant été nommé sénateur, il n'alla pas plus loin dans cette carrière, et embrassa celle des lettres. Ses premiers essais forent des vaudevilles où il avait pour collaborateur habituel son ancien camarade et compa* gnon d'aventures dausHiide, Longchamps, l'auteur

de Ma Tante Aurore* L'opéra de la Vestale^ qui fut dési* gné pour le prit du genre au concours décennal, el celui de Fernand Cortez, auquel Esménard ne fut pas étranger, précédèrent sa tragédie de Tippoo-Saëb qui fut jouée en 1813, et que lui avaient inspirée les souvenirs de son séjour diins Flnde. Auteur de vaudevilles, d'opéras, d'opéras-comiques, de comédies» de tragédies, Jouy écrivait eu même temps dans la Gazette de France les articles de mœurs qu'il réunit sous le titre de VEriiiite de la Chaussée dWntin et auxquels il est avéré que Merle fournit un contingent. Le temps a bien décoloré ces esquisses dont la vogue fut très-grande, et qui firent décerner à Jouy le titre un peu excessif à*Addison français. D'nutres Ermites dans lesquels il voulut contuiuer sa veine, n'eurent pas un sort aussi brillant, et V Ermite en Prownce^ où il visita toute la France sans quitter Paris et sans contrôler avec assez de soin les matériaux et les notes dont il s'aidait, lui attira plus d'une réclamation et plus d'une plaisanterie. Dans ses pérégrinations sédentaires, il arrivait à notre voyageur de prendre le Pirée pour un nom d'honiuie, ou quelque chose d'approchant.

U Ermite de la Ciiaussée d'Antinj qui n'avait pas été chiche de louanges pour Napoléon, ne le fut pas non plus pour Louis XVIU, dont Jouy célébra le retour avec eflusion. La manière dont il traite l'empereur déchu et célèbre le roi restauré, forme un contraste piquant, non-seulement avec ce qu'il avait écrit précédemment, niais avec ce qu'il écrivit phis tard, ([uand il fut un des coryphées de l'opposition si étrangement panachée de libéralisme et de bonapartisme. Lisez le chapitre de FErmUe^ en date du 9 avril 1814, sur la Prise de Paris :

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LA RESTAURATION

« C'est à rhistoire qu'il appartient de rechercher les crimes, de publier les fautes qui ont atnené un si grand

Jésaslre ; de dérouler, pour rinstruclion des peuples et des siècles, le tableau révoltant de la tyrannie qui a pesé douze ans sur la France, et dont les excès déplorables étaient peut-être néeessaires à l'accomplisseraenl des seuls vœux que pussent former les cœurs irraiment français : le rétablissement du trône des lis« la restauration de la famille de Henri IV, et la garantie solennelle de voir à Tombre des lois refleurir laliberté publique. »

Mais ce n*est pas seulement pour les Bourbons que le futur écrivain de la Minerve est prodigue de louanges : il en a aussi, et lai>»:enient, pour les somciaïus alliés, et il se monte en leur honneur j)resque au diapason de la fameuse représentation de l'Opéra :

« Il était aisé de prévoir que la France, poussée hors de toutes limites, débordée comme un torrent sur FEurope entière^ épuisée par d'innombrables sacritices, écrasée par ses conquêtes, dégoûtée de la guerre, et même de la i^loire; il était aisé, dis-je, de prévoir que la France était niciiuccc d'une grande catastrophe.

c li'Surope s*est liguée contre Toppression ; les armées coalisées sont venues conquérir une paix si vainement et si longtemps invoquée : la sainteté de leur cause a doublé leur nombre et justitié leur succès s quinze mois ont suffi pour ramener nos légions des bords de la Moskova aux rives de la Seine.

« Après une défense de douze heures contre des forces décuples; lorsque tout paraissait perdu, fors

L'HISTOÏKË PAK LË THÉÂTRE.

l*honneur, pendant qu'on placardait encore sur les murs une proclamatiou dans laquelle un roi qui venait de fuir disait : Je reste cmo vous; lorsqu'il ne restait plus à franchir qu'une frêle barrière, objet de dérision pour les Parisiens eux-mêmes, on a vu (chose incroyable) ramée victorieuse des puissances aillées s'arrêter comme par enchantement aux portes de cette capitale de J;i France, terme de tant de vœux, de fatigues et de travaux; on a vu des monarques, animés du ressentiment de tant d'outrages» s'interdire l'entrée de Paris^ que leur livrait la victoire, et signer, avec un général français, une c.i[)lLulation, monumenl de magnanimité dont l'histoire n'offre aucun modèle.

< Cette nuit du 30 mars, qui dut être pour Paris une nuit de ravage et de destruction, a vu flnir quinze ans de servitude; elle a préparé dans la capitale des arts Talliance des grandes puissances de rËurope^etia restauration du trône antique et sacré de nos rois légi<times : révolution prodigieuse, que le génie le plus entreprenant n'imaginait plus que dans ses rêves, et qui fut exécutée au moment où l'on put l'entrevoir.

« La France, le 30 mars, gémissait sous le joug de Bwmapairte; le 31, elle était libre et appelait LouisXVIII.

« Dès la pointe du jour, les ])Oulevards, que devait suivre l'armée des alliés entrant à Paris, élaient, en quelque sorte, inondés des flots d'une population im-* mense : les fenêtres de toutes les maisons étaient encombrées de speciateurs. Quelques patrouilles de la garde nationale suftisaient pour maintenir Tordre parmi cette multitude de citoyens animés du même esprit et pleins des mêmes sentiments.

« Je ne le cache pas, cet appareil nouveau, ces lé«

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LA RESTAURATION

gions accourues des bords du Volga, de la Sprée et du Danube, cette pompe étrangère de la victoire, affligèrent mon cœur; mes yeux se remplirent de larmes; mais Famour de la patrie et de Thumanité remportèrent bientôt sur le sentiment de l'orgueil national, et je contemplai avec admiration le spectacle inconnu jusqu'ici d'un monarque étranger reçu comme un bienfaiteur dans la capitale d'un État conquis et délivré par ses armes, recueillant avec la plus touchante modestie les hommages dont on l'environne, et répondant aux acclamations d'un peuple ivre de reconnaissance, par la délivrance de deux cent mille prisonniers français que le sort de la guerre a &it tomber entre ses mains. ^

Si l'on cherche la Prise de Paris dans les œuvres complètes de Fauteur, publiées de 1823 à lB2ô, on sera loin d'y retrouver dans son intégrité le texte primitif. Ce chapitre-là est considérablement modifié et diminué. Les passades les plus accentués ont disparu, notamment presque tout l'alinéa linal, celui qui termine ces citations. Il est arrangé de cette manière, c Je ne le cache pas, cet appareil nouveau, ces légions accourues des bords du Yolga, de la Sprée et du Danube, cette pompe étrangère de la victoire ont aliligé profondément mon cœur; depuis un mois, ma santé s'aifaiblit, je crains que le coup fatal ne soit porté. »

Ainsi, d'après cette curieuse variante, l'admiration éprouvée par rKrmite de 1814 à Taspect de l'empereur de Russie entrant dans Paris, se change en un coup fatal porté à FErmite de l'édition revue et amendée. Dans l'ancienne version, ce bon Eruiite, la première impression passée, se livre à un enthousiasme sans

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mélange; dans la seconde, il se dispose à mourir de douleur. Malgré ces tnodilications et ces retranchements. Fauteur de Sylla^ craignant l'effet de la dissonance, a jup^é nécessaire de joindre cette note aux passages conservés : a Ceux qui pourraient être étonnés que l'Ermite s'exprimât avec tant de modération sur ce terrible événement de la prise de Paris, doivent se rappeler que la gloire de Terupereur n'avait Jamais balancé à ses yeux la perte de la liberté. »

Cet accommodement explicatif ne paraîtra peut-être pas suffisant à tout le monde.

L'opéra de Pélagc, ou le Boi et la Faix, j e[)résenté à rAcadémie royale de musique, le 23 août 1814, fut une nouvelle manifestation du royalisme de Jouy (alors Jf. DE Jouy)y ainsi que les Lettres d'une Cousine à son Cou* sw, suite d'articles pul)Iiês, comme ceux de TErniite, dans la Gazette de Fi ance. Selon M. Ëmpis, successeur de Jouy à l'Académie Française, dans son discours de réception, Mme de Staël aurait introduit Técrivain de la Gazette aux Tuileries, et le roi n'aurait pas dédaigné de revoir successivement les Lettres d'um Cousine. Encore une de ces co-patemités anonymes attribuées à la plume du royal lettré.

Après le second retour des Bourbons, Jony fU un changement de front politique, motivé par les excès de la réaction, selon lui et ses amis; mais on a prétendu aussi que le mécontentement de n'avoir pas obtenu la croix de Saint-Louis, comme ancien militaire, y fut bien pour quelque chose. £n tout cas, sa nouvelle attitude forma un contraste un peu tranché avec sa pr ose et ses verh précédciils. Au surplus, mainte plume de l'opposition fut dans ic même ca^» : ou ne bc reprociiail

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LA RKSTAURATION.

pas, entre amis, ces petits antécédents. D'ailleurs, ce fut seulement après les Cent-Jours que le partage des opinions et des couleurs se fit définitivement dans la presse. Dès lors, Jouy fut, contre le gouvernement, un des plus actifs guen uyeurs. Sa fikoiidité polygraphique par laquelle il approcliait de Voltaire, son oracle et son dieu, prenait toutes les formes et tous les tons, passait du sérieux au plaisant, de la tragédie à répigramme.Il était à ia lois grave dans la Minerve et léger (ians le Miroir. Dans la première moitié de la Uesiauration, la presse quotidienne fut, par intervalles, assujettie à la censure; niais, en lui infligeant ces maladroites entraves, on ne Tempêchait pas de laisser en blanc la place des articles ou des passages supprimés. Or^ ces blancs en disaient plus qu'ils n'étaient gros : ils surexcitaient la curiosité, ils ouvraient carrière à Timaginatlon ; lis permettaient de tout supposer en fait de révélations, en fait de hardiesse, en fait d'éloquence ; ils produisaient plus d'effet que n'en auraient produit peut-être les lignes effacées : les blancs étaient quelquefois le plus beau de la rédaction. Puis, eu dehors de ces conditions, il restait les revues, telles que la Minerve^ les journaux littéraires, comme le Miroir y — littéraires par le dehors, mais pulUiques par le fond, — et là se réfugiait la liberté de la plume, qui trouvait bien moyen de se rattraper.

El quel piédestal qu'un procès et une condamnation de presse 1 De stigmate le ministère public était frappé 1 Pour l'écrivain condamné, quels applaudissements, quelle auréole I Ouei brevet d'honneur qu'un jugement 1 Quelle source de bénéfices, au moins pour les gros bonnets, pour ceux qui savaient la manière de

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s'en servir! Sainte- Pél.igie di^venail le leninle de la gloire. Les hourricîics de gibier, les vins des meilleurs crus y affluaient pour Béranger, qui avait à s'y défeudre du danger de l'indigestion. Jouy eut sa part de cet élément de popularité. L'article snr les frères Faucher, dans la Nouvelle Biographie des Contemporains^ lui valut trois mois d'emprisonnement. De là naquirent les Ermites en Prison (de moitié avec Jay), auxquels la politique procura uu regain des beaux jours du premier Ermite.

Entré à l'Institut en 1815» comme successeur de

Parny, Jouy possédait tous les avantages d'une belle et bonne position. L'Académie, comme la presse et la chambre, avait ses deux côtés, la droite et la gauche. Deux cénacles rivaux y luttaient d'influence, le cénacle de l'opposition et le cénacle mon;irchique et religieux. Les membres de ces deux colciies taisaient successivement la courte échelle à leurs amis pour les introduire dans le sanctuaire et grossir leurs rangs. Avec Jouy, siéij^èrent M. Yiennet , Jay, Tissol , Dupaty, outre iîiienne et Arnault, quand les portes leur lurent rouvertes» et Ândrieux/ leur devancier à tous, vétéran de l'ancienne Décade philosophique. La phalange catholique et loyaliste compta pour princifiaux clianijiKnis Roger , Gampenon, Augcr, Guiraud, Soumet, Brilaut, protégé des salons blasonnés, et qui n'invoqua pas comme supplément à ses titres pea nombreux, ses vers en Thomieur de l'Euipire.

Celle fraction de l'Académie eut sa succursale dans la société des Bonnes-Lettres, établie rue deGrammont» qui faisait des cours, des lectures publiques, et propobait des prix. Roger en était le grand meneur, la che-

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LA RKSTAUlUTlON.

ville ouvrière. Sous TEmpire, il avait élé secrétaire de Français (de Nantes), directeur général des Droits réunis, dont la mémoire est si justement chère aux gens de lettres, et qui rappelait « le boiteux le plusingamlxi des cciil trente départements.» A !'( xempled'un tel patron, Roger se inoulrait obligeant, serviable, et s'il sut bien laire son chemin, il n'usa pas de son crédit pour lui seul. Membre du Corps législatif en 1807, conseiller de rUniversité en 1809, il fut, sous la Restauration, secrétaire général des postes, et deux fois député. Son entrée à l'Académie Française lui valut cette aimable allusion de Louis XYIII à la comédie qui était le titre principal du nouvel élu : « Vous aviez, monsieur, un trop bon avocat pour ne pas gagner votre cause* » La société des fionnes*Lettres fut une carrière de plus où ractivité de Roger s'exerça. La presse opposante fit feu de toutes ses plaisanteries sur les boiishomnies de lettres f comme elle appela les membres de cette réunion. Du reste, on y entendit des hommes et des œuvres de mérite, car ce fut là que Victor Hugo fit a[)plaudir plusieurs de ses odes, plusieurs de ses Messéniennes royalistes. Quant au poète des Messéniennes libérales, il n'était pas en bonne odeur auprès de la droite acadé« mique, et il échoua dans ses deux premières candidatures. M. Frayssinous, évêque d'Hermopoiis, et M. de Quélen, archevêque de Paris, lui furent successivement préférés, ce qui lui fit répondre à un ami qui l'engageait à se présenter de nouveau : « Ce serait inutile, car sans doute on m'opposerait le pape. » U ne fut élu qu'après avoir comme forcé la porte par le succès de rÈcole des Vieillards. La docte enceinte réunissait une singulière diversité d'éléments, quand deux princes de

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l'Église étaient les chers confrères du bataillon voltairien où Jouy portait les grosses épaulettes.

Le grand succès de Sylla vint grader encore plus haut ce Voltaire second, litre qu'il n'était pas éloigné de se décerner lui-même. Dans le préambule historique placé en tête de sa tragédie, Jouy affirme qu'en la composant, il n'avait pas eu l'intention d'établir entre le dictateur romain et le César moderne, un rapprochement qui serait, dit-il, injurieux pour Napoléon. Sur un seul point, il accorde l'avantage à Sylla, c'est qu'il déposa le pouvoir» au lieu que Napoléon le perdit. Que Jou; n'ait pas voulu établir de similitude entre le vainqueur d'Austerlilz et le Sylla vrai, le Sylla de l'histoire, tout dégoûtant de sang et de crimes, à la bonne heure; mais pour son Sylla flatté, purifié, réhabilité» Tintention du rapprochement n*est pas équivoque. Les proscriptions du cruel dictateur, la partie odieuse de sa domination, ne sont qu'un souvenir voilé par le lointain et la demi-teinte. Le sujet est une conspiration dont le principal acteur, Claudius, se voit découvert, et ne peut s'atlendre qu'à périr, comme Cinna dans la tragédie de Corneille ; mais Sylla se montre aussi clément qu'Auguste, et devant le peuple assemblé, il abdique la sou* veraine puissance afin de vivre en paix. Le fameux tragédien Roscius figure dans la pièce, et la faveur dont il jouit près de Sylla est destinée évidemment à rappeler celte dont jouissait le Roscius français auprès de l'Empereur. C'était Damas qui représentait Roscius. Faustus, fils de Sylla et ami de Claudius, était joué par Firmin, Claudius par Michelot, Gatilina par Ligier et Valérie par Mlle Duchesnois.

Considéré dans son mérite propre, Sylla n'est pas

LA iiESTAUUATlÛxN

une œuvre sans valeur. Surtout, c*est un cadre fortha-

hilemeiit disposé pour la figure qui le reiriplit |)resque entièrement, pour le grand acteur sur lequel en était pris le dessin, et qui se chargea d'y mettre le relief, la couleur, la vie. Sylla, c'était Talma, et Talma, ce fut Napoléon, Napoléon sous la \o^e romaine. L illustre acteur avait assez approché TÊnipereur pour avoir pu l'étudier d'une manière intime, et la reproduction fut étonnante. Talma, comme Napoléon, avait d'ailleurs une vraie tête à médaille, et le rapport des deux physionomies venait de lui-même. La fameuse perruque napoléonnienne n'était qu'un accessoire de cette ressemblance où Von sentait partout le goût exquis du grand artiste. Il n'aurait pas été prendre le détail vulgaire, le geste et le ton prosaïquement copiés : c'était le modèle choisi, poétisé, sculptural, c'était l'alliance du réel et de l'idéal merveilleusement unis et mêlés ensemble.

J'ai l'avantage de pouvoir ici parler d'après moimême. Je n'ai vu Talma que trois fois : dans Auguste de Cinna, dans Sylla, dans Néron de Britannicus, et c'est assez pour que l'impression m'en soit restée vivante. J'avais quatorze ans et demi : ce fut le mardi 4 septembre 1822, pendant un voyage d'écolier en vacances, que j'assistai à cette représentation do Sylla, ]q me rappelle toujours Tentrée de Talma au premier acte, les sénateurs, les clients, les ambassadeurs, les rois attendant le lever du dictateur, et celui-ci, avant d'ouvrir la bouche, promenant son regard piolond «autour de lui, sur toute cette assemblée respectueuse et craintive. Ce regard de Talma exerçait vraiment sur les spectateurs le même empire que celui qui était in-

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174 L'HISTOIBë par LE THÉÂTRE.

diqué par la conlenance des personnages. Gomme effets capitaux , il y avait aussi une scène de sommeil où

Sylla s'agite et s'éveille en sursaut, poursuivi par l'image de ses vicUines» el dans laquelle Taima était admirable; enfin» au dernier acte, la grande scène de rabdication, le discours solennel qui se termine par le vers :

J*ai gouverné sans peur^ et j'abdique sans cfaînte.

La censure en avait retranché, dans ce discours^ plu*

sieurs autres où l'allusion n'avait pas besoin d'mleliigeaces bien subtiles :

Je voulais une gloire et plus rare et [jIus chère.

Ri me eu proie aux fureurs des partis ( riomphaats, .

Mouraute sous les coups de ses propres enfants,

Invoquait à la fois mou bras et mon génie j

Je me fis dictateur : je sauvai la patrie.

Qu ou nomme violence ou môme cruauté

Ce que j'ai fait pour Rome et pour la liberté,

Un reproche pareil ne saurait me confondre :

Du saag que j'ai versé je suis prêt à répondre.

J ai gouverné le monde à mes ordres soumis,

Et j'impose silence à tous mes ennemis;

Leur haine ne saurait atteindre ma mémoire :

J'ai mis entre eux et moi Tablme de ma gloire.

Mais sur vos souvenirs je garde ma puissance, Et cette dictature à Tautre survivra.

Malgré ces suppressions, l'effet était prodigieux. Napoléon, fondu, en quelque sorte, dans Tal.ma, sortait

de sa tombe récente devant ce public où tant de personnes l'avaient vu. L'émolioa historique el l'admiration pour le sublime acteur se confondaient dans l'en*

LA RESTAURATION. 175

Ihousiasme qu'il excita. Ce fut an succès immense que quatre-vingts représentations épuisèrent à peine, et quoique le cercle du public se fût élargi depuis le siècle précédent , quatre-vingts représentations à l'époque «le Sylla étaient plus que cent aujourd'hui.

Un talent comme celui de Talma était autre chose que du talent : c'était du génie. L'art de l'acteur porté à ce point, voué à de telles applications, s'élevant jusqu'à une telle atmo^^phère, c'était vraiment un art sublime, qui se mettait de moitié dans les créations des grands maîtres, qui complétait ce qui n'était qu'indiqué, qui ressuscitait les figures de Thistoire; un art enfin qui consliiuait pour le spectateur la plus admirable élude dans le plus noble des plaisirs. Talina était un homme profondément instruit, chez qui la méditation secondait continuellement les dons les plus supérieurs de rintelligence et de la sensibilité, deux qualités qui ne vont pas toujours ensemble ; témoin Mlle Rachel, chez qui la première ne suppléait qu'impartaitement à l insuffisance de la seconde. En outre, le manque d'instruction sérieuse ne lui permettait pas ces évocations historiques, ces créalioas personnelles, la gloire de Talma. Dans Bnurniùm^ ce n'était pas seulement Racine qu'avait étudié le grand tragédien, C^était aussi Tacite. La tradition a conservé la mémoire de plusieurs de ces mots dont il tirait bien plus que fauteur tf avait cru y mettre, tels que le fameux Qu*en dis-tu? de Manlius. Dans la Clytemnestre de Soumet (cet exemple est moins connu) , U y avait aussi des mots bien simples d'où il faisait jaillir un admirable effet:

C*est Pylade, ma sœur,.

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dit Oreste en présentant son ami à filectre qu*il revoit

après la lon^me séparation où il a tant souffert. Dits par Talraa, ces seuls mots avaient une expression ineffable de reconnaissance, de tendresse; ils traduisaient tout, ils renfermaient tout : ^CeslPylade, c'est celai qui m'a soutenu, qui m'a consolé, c'est muii ami, c'est mon IVère, qui doit ôlre aussi le lien. »

Talma était âgé de soixante-trois ans, quand il créa son dernier rôle» Charles YI. Bien loin d'è(re affaibli, son talent, son génie trouva moyeu de s'y développer, d'y grandir encore. S'il s'était rétabli de la maladie qui l'enleva, cette maladie même aurait été mise à profit pour une création où il semblait avoir atteint cependant les dernières limites. Laissons l'auteur de Charles Fi, Laville de Mirmont, raconter ce détail sans doute unique d'étude théâtrale et de force de volonté :

« Pendant la maladie dont il est mort, il eut une fausse convalescence. Je revenais de voyage à cette époque, et j'allai aussitôt le voir. Ma visite lui causa quelque émotion. « Vous avez été longtemps absent, » me dit-il, en me tendant la main; « eh! bien, tant « mieux, car j'ai été bien malade, j'ai failli mourir, et « comme je crois que vous m'aimez un peu, ça vous c aurait fait de la peine de me voir en cet état. Mais, « grâce au ciel, le d iiiger est passé, me voilà en voie de « guérison, et bientôt, je l'espère, nous reprendrons € notre tragédie. » Je le félicitais sur raniélioration de sa santé, lorsque, m'înterrompant tout à coup : « A « propos , que je vous conte une chose bien singulière , « une bonne tortune qui m'est arrivée. Imaginez-vous « qu*un jour , au fort de ma maladie, je sentis ma téte < s'embarrasser, mes idées devenir confuses ; en même

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LA RESTAURATION

« temps mes forces m'abandonnèrent peu à peu» et tout c cela finit par un évanouissement. Le lendemain, à

a pareille heure, les mêmes symptômes se reprodui- « sirent, et le dénouement fut le même. Uuand je revins « à moi, je réfléchis à cette dégradation simultanée des « forces physiques et intellectuelles, et je compris € d'abord qu'il y avait là quelque cliose pour le théâtre; « aussi je me promis, si les mêmes accidents se renou-

< vêlaient, de me cramponner , en quelque sorte , à « cette situation, afin de bien graver dans mon souvenir « toutes les phases [)ar où j'aurais passé. En effet, le « troisième jour, les mômes signes m'avertirent queia m crise allait arriver; alors je recueillis toute ma puis- « sance pour ne rien perdre d'une pareille scène. Port « de ma volonté, j'assistai h toutes mes sensations, à

< toutes mes douleurs; je me regardai m* évanouir, et « je perdis connaissance en cherchant toujours à me « souvenir. J'ai réussi, mon ami ! Je me rappelle tout, « tout est là, dans ma mémoire, et quand je rejouerai c Charles YI^ on verra bien autre chose que ce qu'on a c vu jusqu'à ce jour. »

« Il ne devait plus le jouer, ce rôle de Charles YI : il ne devait plus remonter bur le théâtre : une rechute le ravit bientôt à ses admirateurs et à ses amis. »

Ainsi donc, il n'était pas jusqu'aux angoisses d'une maladie mortelle qui n'auraient loui lié pour Talma au profit de son artl On n'en demande pas tantàtous ceux qui suivent la carrière du théâtre ; mais avant de se parer du titre A^artiste^ prodigué si abusivement, beaucoup d'entre eux devraient prendre leur élai i)lus au sérieux qu'ils ne le font, pour que cet état soit vraiment un art et non pas un métier. Je veux parler de la pro-

l'essiou iiiéàti aie dans son application noble et élevée, la seule que l'on puisse avoir en vue quand on cite Talina.

Ce tul le 19 octobre 1826 que la scène française eut à pleurer sa plus grande gloire. La première représenta* tion de Charles VI avait été donnée le 1^ mars précédent, et la dernière, où Talma parut aussi pour la dernière fois, eut lieu le 3 juin. Charles VT n'eut que douze représentations en totalité au Tliéàtre-i^ rançais; mais dans Tintervalle, après la septième, Talma ûi un voyage où il le joua dans plusieurs villes, et partout avec un succès [)rodi^ieux. Quand il tomba nialnde , il éfait sur le point de créer Virginius dans la Virginie d'Alexandre (juiraud : c'est le dernier rôle qu'il ait répété. Un frère de Sylla, Bélisaire, avait aspiré à renouveler la fortune de sou heureux aîné ; mais Talma luimême fut impuissant à le faire vivre. Outre que ces veines-là ne se rencontrent pas deux fois de suite, le second de ces ouvra^^es, quiuU à la valeur respective, n'offrait pas les éléments du premier. Bélisaire datait de loin, s'il est vrai que cette pièce avait été arrêtée sous rËmpire comme rappelant le général Moreau. En ce cas, elle fut assaisonnée d'allusions frairlirs, témoin ce vers du récit final de la bataille, qui faisait intervenir la vieille garde et Gambronne dans un sujet du Bas-Empire :

Ils meurent, les Gaulois, ils ne se rendent pas.

Néanmoins, BéHsaire, fort prôné tant que la censure royale, à son tour, le tint sous Tembargo, tomba du

haut de ces écliasses complaisantes quand, imprimé d'abord, et joué par Talma sur le théâtre de Bruxelles»

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LA RESTAURATION

il parut enûn, le 28 juin 1825, sur la scène de la nie de

Richelieu. Malgré les bravos du premier lour, ses vers à fraais retentirent bientôt dans le vide. Plus courte encore fat l'existence de Julien dans Us Gaules^ autre pièce de Jouy, également retenue par la censure, également inifuiinée, et qui obliiU son l.iisser-passcr en 1827, Une comédie du même auteur, les ItUrigues de Cour, jouée en IdâS, eut pareille histoire et pareille des^ tinée* Il est vrai que l'impression préalable déflore beaucoup une œuvredran]ali(|ue, mais il est douteux que celles-ci, même ioédites, eussent produit un effet plus puissant. Les Intrigues de Cour furent le dernier signe de vie que Jouy donna au théâtre. En 1831 , il fut nommé bibliothécaire en chef du Louvre. Il s'est éleint en 1846, ayant conseiTé une grande force d^organisation, jusqu'au jour où il fut brisé par la perte de son petit-fils, Camille de Boudonville, jeune et brillant officier, qui mourut en Afrique. Peu de temps auparavant, favais encore vu dans le monde l'Ermite jadis tant fêté, survivant à Tépoque où il fut une des puissances de' la littérature et de la j)resse, mais laissant deviner, sous ses cheveux blancs, le beau cavalier d'autrefois.

Si Jouy avait beaucoup- demandé à l-allusion politique, Lucien Ârnault lui demanda encore davantage dans son Régulus, qui fut joué (iiicUiiies mois après SylUif le 5 juin 1822. Lucien Arnault arrivait patronné par sou père, par toute cette grande ligue de Topposition où Ton se soatenaît, où Ton s'épaulait si bien. Il eut pour son Bcfpilus , lui aussi, le puissant secours de Talma, et le succès fut brillant, s'il ne fut pas bien solide. Traité par Pradon , puis par Dorât , ce sujet u*offre pas de grandes ressources , parce

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qu'on sait trop d'avance que Régulas repartira pour Carlhage. Malgré tous les moyens que Pubiius et Attilie, les deux enfants du héros» mettent en œuvre pour le retenir, la nouvelle tragédie ne pouvait éviter ce défaut radical. Mais, comme Sylla, Régulus voulait dire Napoléon ; Carlhage signifiait TAngleten e. Régulus était captif à Garthage : Napoléon, quand la pièce fut composée, était captif à Sainle-Hélène ; il n'en fallait pas plus. Entre la bataille où liégulus tut vaincu et la journée décisive de Waterloo» entre Régulus» simple général que dix autres pouvaient remplacer, et remplacèrent etrcclivLiiieiU, et Napoléon^ qui était à lui seul tout l'Empire» et que personne ne remplaça» riiistoire ne voit pas une analogie très-frappante. Le rapprochement, pour être possible, hisse Régulus sur un piédestal factice, et le giaudit énormément aux dépens de la vérité. Quelques-uns des vers retranchés par la censure feront voir jusqu'à quel point l'auteur» dans ses sacrifices à Tallusion» avait porté Phy perbole :

Rends Tessor à notre aigle auprès de lui captive» Et rappelle aujourd'hui sur ce nom glorieux Le souvenir de Rome et la faveur des dieux.

Rome ose donc trahir et sa gloire et mon père! Cinq ans sont écoulés : sur la rive étrangère, Régulus, oublié du peuple et du sénat, Atteste à Puni vers la honte de TÉtat.

En vain dans son cachot la gloire rcnvironne : Vainqueur, on rui.tourait, captif, on rabandoniie! Ahl que ma voix du nioms s^élève vers les cieux î Le malheur d'un grand homme est une erreur des dieux.

Croyez-en les transports du peuple et des soldats : ^oiïQ père est absent, sa gloire ne Test pas.

LA RESTAURATION

Dans nos camps, dans nos mur$ remplis de sa mémoire, De 888 hauts faits passés tout eonserve i^histoire. Les mères en pleurant les content à leurs fîls.

La jeunesse, enflammée à ces nobles récits, Fait du nom du héros retentir nos murailles, EL son souvenir seul gagnerait des batailles.

Quand le héros finit, le denii-dieu commence. Ne perds pas un moment, fils du grand Régulus; Pour venger ses malheurs, imite ses vertus.

J'exciterai le peuple, encourage l'armée,

Et rendant un grand homme aux vœux de l'univers,

Que la guerre ou la paix fasse tomber ses fers.

Depuis que Régulus est esclave en Afrique,

Consul, de toutes parts je vois autour de nous

Des hommes et des dieux éclater le courroux.

La République marche à sa cbute prochaine*

Triomphante autrefois^ elle résiste à peine.

Garthage insulte en vain notre aigle épouvanté,

Et loin de nos remparts la gloire a déserté.

L'Africain furieux menace lllalie,

En vain pour quelque temps 8a marche est ralentie.

Nous ne combattons plus, mais avons^nous la paix? etc.

L*aigle romaine n'était pns captive avec RéguluS| car elle continuait de guider les légions^ et Rome n'avait pas cessé de combattre, puisque ce fut pour appuyer la négociation d'un tiaité de paix, que Cat tliage envoya le prisonnier avec son propre ambassadeur. Quels que fussent les services de Régulus, il n'avait pas emporté avec lui la fortune publique et n'était pas, certainement, traité de demi-diea. Intéresser Tumuer^ même à sa délivrance, c'était oublier par trop la réalité historique pour l'idée politique du moment. Il n'est pas jusqu'à Publius, le fils de Régulus, qui ne soit le pi ête-

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