‹ L'histoire romaine à RomeChapitre 1 sur 90 · MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS · texte numérisé non relu

MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS

1 BIS, FUR VIVIEXNE

Tous droits réferve*.

INTRODUCTION

On récrira toujours l’histoire; car l’idéal liislolorique, pas plus que l’idéal de l'art ou de la poésie, ne sera jamais complètement réalisé. Il semble qu'il ne devrait pas en être ainsi, il semble que les faits étant connus, on pourrait écrire, une fois pour toutes, une histoire définitive. Mais les faits ne sont pas l’histoire, ils n’en sont que l’enveloppe, comme le marbre, de la statue; de même que le sculpteur doit dégager la statue du marbre qui l'enveloppe, l'historien doit faire sortir des faits la forme et la vie.

Qui connaîtrait toutes les causes des événements.

ISTKODÜCTION.

qui pénétrerait dans le caractère des hommes ol dans l’esprit des temps, qui pourrait découvrir l’enchaînement de ces causes, ranimer les hommes, faire revivre les temps, celui-là serait en étal d'écrire une histoire définitive; mais celui-là ne serait pas un homme, car il aurait une clairvoyance et un pouvoir de résurrection sans limites, il serait dieu.

I,a clairvoyance des hommes est bornée et leur pouvoir de résurrection a des limites. Il en résulte que nul ne comprend un temps et ne le revivifie tout entier; chacun pénètre par un côté dans le passé; chacun apporte sa lumière dans cet abîme qui aura toujours ses ténèbres, et concourt à celte reconstruction des siècles que nul n’achèvera.

Je crois avoir aperi;u sous un jour nouveau l’histoire du peuple romain, en la contemplant du sein de Rome même. La Grèce est la patrie naturelle de la poésie, j’ai autrefois étudié la poésie grecque en Grèce; Rome est le pays de l’histoire, je suis venu écrire l’histoire de Rome, à Rome.

Sur ce sol mémorable où j'ai vécu, j’ai demandé une intelligence plus nette et plus vive de la vie du peuple romain à la topographie, aux monuments, au spectacle du présent lui-même, qui à Rome contient des débris et comme des ruines du passé.

i m nuuuoTio.N

La disposition et la physionomie des lieux ii'csi pas sans intérêt pour l'Iiisloire. Les événements observés sur place sont mieux déterminés et pluvivants. Leur souvenir’acquiert une précision n une réalité qui les rend présents et comme visibles ; * •si un récit lait dans ces conditions ne gagne pas lui-même en précision et en réalité, ce sera la faute «le l’historien.

Comme en visitant une contrée on arrive à un sentiment plus-intime et plus vrai, même des faits «pie les livres pourraient enseigner, ainsi on atteint mieux à un passé dont on louche les restes, et ce que j’appellerai la présence réelle aide à le recomposer.

Pour moi, j’avoue que je n’avais jamais eu une vue claire des scènes du Forum avant d’avoir déterminé exactement la disposition respective du Comitium, où se réunissaient les patriciens; du Forum proprement dit, réservé aux tribus plébéiennes; de la curie, lieu des assemblées du sénat, dominant le Comilium; de la tribune, placée entre le Comilium et le Forum. Cette disposition bien comprise, l’histoire de ces débats orageux des deux ordres qui lut toute l’histoire intérieure de Home au temps de sa liberté apparaît comme un drame animé dont pas un dé-

INTRODUCTION

tail n’échappe au spectateur, dont son àme partage toutes les agitations et suit toutes les vicissitudes.

Le jeu même des institutions politiques de lioine est mieux compris quand on sait où se tenaient les diverses assemblées : la distinction des comices par curies, par centuries, par tribus est mieux saisie par l’esprit, quand on va du Comilium au cbarnp de Mars et qu’on revient au Forum. Kl puis, la vivacité de l’impression, si elle est juste, ne fait-elle pas partie de sa vérité? Le but de l’histoire est de nous transporter au sein des faits qu’elle raconte; en les étudiant là où ils s’accomplirent, nous sommes plus complètement transportés au milieu d’eux. Ils prennent alors une évidence singulière; on voit ce qu’on lit. Est-ce donc la même chose de lire le récit de la mort de ServiusTullius.de la mort de Virginie, du dévouement des Fabius, ou de sedire: c’est ici que, suivant la tradition, Tullie fit passerson char sur le cadavre de sou père; c’est de ce côté du Forum, près des boutiques qui étaient là, que Virginius frappa sa fille; voilà lecliemin que prirent les Fabius pour aller à la porte Carmenlale. A qui pourrait-il être indTffércnl de reconnaître l’endroit par où les Gaulois furent au moment de

INTRODUCTION

surprendre le Capilole, de savoir où était le champ deCincinnalus, où tombèrent lesGracques, où César fut frappé? N'est-ce pas faire revivre pour soi ce^ événements célèbres, que de suivre le char de Tullie, les pas de Virginius, le chemin des Fabius, l’ascension nocturne des Gaulois, de visiter Cineinnatus dans son champ, d'accompagner Gracchus dans sa fuite, d’escorter César, allant de la Regia, sa demeure, tomber dans la curie de Pompée, peut-être au pied de cette statue qu’on peut voir encore.

Ce n’est pas tout. L'imagination, excitée par le spectacle des lieux, anime l'intelligence; ce que l'on voit aide à découvrir ce qu’on ne voit pas, et d’un sol longtemps contemplé avec l’émotion et la curiosité qu’il inspire, sortent des enseignements inattendus.

Ces enseignements peuvent être d’une nature très-positive : l’état des lieux, surtout leur état ancien, explique souvent les faits dont ils ont été le théâtre. Quand il est conforme aux traditions qui s'y rattachent, il établit sinon la vérité, l'antiquité de ces traditions, il prouve du moins qu’elles sont indigènes et n’ont pas été imaginées après coup.

Des résultats importants peuvent naître del’élude attentive des localités historiques; le rôle considé-

iNTRonmio.N

rable qu’ont joué les Sabins et le faible rôle qu’ont joué les Romains dans In formation de la société romaine m'ont été révélés d'abord par la petitesse du Palatin.

On peut, sur une carte, se former une idée trèsjuste de l’extension respective des collines de Rome; mais elle frappe tout autrement quand, durant des années, on a contemplé et parcouru ces collines; ce qui le prouve, c’est que jusqu'ici elle n’avait jamais frappé personne, et que des consépiences, pour moi évidentes, de ces données topographiques, n'en avaient pas été tirées.

Les monuments aussi, soit encore présents par K leurs ruines, soit dont l’emplacement seul est connu, offrent à l'histoire des éclaircissements que rien ne saurait remplacer; ils parlent aux veux ou à l’imagination, ils disent ce qui n’est aussi bien dit nulle part.

Un pan de mur à demi écroulé qui se tient par la force du ciment, un bout de voie rencontré, dans la campagne déserte, une ligne d’aqueduc qui la traverse à l’horizon, un tronçon de statue, un fragment de bas-relief où respirent la simplicité et la fermeté, en apprennent plus que bien des phrases sur la puissance et l’énergie du peuple romain.

im noutcriu.Y

Ces débris de conslrucl ions, ces tronçons deslalues reportent immédiatement la pensée vers le siècle dont elles expriment le génie particulier, et donnent une intuition rapide et sûre de ce génie!

L’architecture est, comme les inscriptions et les médailles, un témoin contemporain, qui dépose de ce qu'il n vu, et qui souvent donne un démenti >ans réplique aux conclusions présentées par les avocats de tel ou tel système, dans ce débat sur le pa^sé, toujours pendant au tribunal de la postérité. On peut nier l'existence de ltomulus dans une université d’Allemagne ; c’est plus diilicile quand on voit de ses yeux un mur qui n’a pu être que le mur de la petite Rome du Palatin. Ou peut contester de loin au peuple étrusque l’influence sur la civilisation romaine que les anciens lui attribuent ; mais on est ramené à les croire en voyant de ses yeux combien l’architecture étrusque ressemble à celle de l’époque des rois , en retrouvant dans celle-ci l’appareil des murs qu’on a observés à Fiésole ou à Vollerra, et dans l'indestructible voûte de l’égout de Tarquin, la voûte étrusque. On est plus frappé aussi de la proximité de celle civilisation antérieure, quand tous les jours, en passant le Tibre, on va dans l'antique Élruric. Comment douter de l’agrandissement de Rome sous les rois étrusques,

t III

INTRODUCTION

lorsqu'on mesure la différence de la bourgade de Romulus, bornéeau Palatin et de la ville desTarquins qui embrasse huit collines? Comment ne pas sentir fortement la différence de la république et de l’empire en comparant la simplicité, la sévérité îles petits temples de la première avec la splendeur des édifices gigantesques du second? Les matériaux même des constructions font apparaître soudain le caractère de l'âgequ'ilsindiquenl. Le rude Pépérin reporte à l'époque des rois et de la république; en présence des marbres de la Grèce, de l’Asie, de l’Afrique, on reconnaît un luxe cosmopolite comme la domination romaine qui embrasse alors ie monde.

Outre l’esprit général d’un temps qu’elle fait connaître, l'histoire des monuments se rattache souvent à un événement particulier ou à un ensemble d’événements dont elle dessine la physionomie et précise le sens. Les trois enceintes de Rome correspondent à trois moments de sa destinée : à son berceau, à sa première grandeur et à sa ruine. L’absence de murailles au temps où la domination de Rome, semble assurée est un signe de sa puissance et de sa sécurité. Celles qu’élève Aurélien annoncent que l’heure de la sécurité est passée et que Rome commence à se sentir menacée par les barbares.

INTRODUCTION. n

Un reste de l’égout de Ta rqu in subsiste pour attester la grandeur de son règne et les durs travaux imposés à la multitude qui amenèrent sa chute; pour marquer la fin de la tyrannie et le commencement de la liberté.

Sous la république, chaque temple rappelle une victoire à l'occasion de laquelle il a été voué et inauguré; la création ou la continuation des roules, qui parlent de Rome et vont de tous côtés, marquent la direction et le progrès de la conquête. L'histoire de la tribune est toute l’histoire de la liberté romaine; d’abord voisine du Comilium patricien vers lequel les orateurs, même en parlant au forum plébéien, se tournaient toujours jusqu'à Caïus Ciracchus, elle fut transportée dans le bas forum par César, qui voulait en toute chose séparer Rome de son passé, et réduire la démocratie à elle-même pour en avoir meilleur marché. César mourut, mais, avant de mourir, il avait tué la liberté; la tribune devait en suivre le sort, et comme elle expirer sur les marches du temple de César, symbole du despotisme divinisé.

Les lieux et les monuments peuvent donc raviver en nous le sentiment historique en l’éclairant; ils sont donc tout ensemble la poésie et le commentaire de l’histoire.

INTIiOltl l.l 10 V

Mais pour pouvoir en faire usage, il fallait les bien connaître et savoir où les trouver ; poursuivre d’un pas assuré l’histoire sur son terrain, il fallait que ce terrain fut solide; pour l’éclaircir par les monuments, il fallait que la place «le ces monuments fut fixée d’une manière certaine. Ici, avant d’arriver à mon sujet, j’ai rencontre sur ma route un travail préparatoire qui présentait de grandes difficultés; car les dénominations des monuments leur ont été données longtemps au hasard, et souvent contre le témoignage exprès des auteurs qui en parlent. Comme ils disent que le temple de Jupiter Tonnant était surle Capitole, on le plaçait au pied du Capitole; comme ils nous apprennent que le temple de Vesta était voisin de l’extrémité du Forum , on le reconnaissait dans un édifice très-éloigné du Forum, comme nous savons que l'on déterminait l’heure de midi en regardant le soleil «lu haut des marches de la Curie, on mettait la Curie an sud du Forum, de sorte qu’on eût tourné le dos au soleil pour le regarder. On voyait dans les trois colonnes d’un temple les restes de la Crecoslase, qui n'était point un temple, et le temple de la Paix dans les restes d’une basilique. On retrouvait le temple de Itomulus et de Itémus et le cirque de Flore, qui n’ont jamais existé. Il a fallu, avant d’éta-

i v i nnimcTio.N

l'Iir les rapports de l’histoire avec les monuments, commencer pur les mettre ou les remettre à leur place. Les opinions des antiquaires sur ces problèmes topographiques que je devais résoudre avant de pouvoir commencer sérieusement mon histoire, les opinions des antiquaires ne manquaient pas, car sur presque tous les points il y en avait plusieurs. II fallait choisir, il fallait se prononcer entre les savants italiens et les savants allemands. Celui-ci mettait le Forum dans un sens, celui-là dans un autre. Chacun, comme César, déplaçait la tribune à sa manière. Jecroyais mettre la main sur le Capitole, mais le Capitole m’échappait; son rocher immobile {immobile sttiuin) était lui-mème déplacé : le sol de mon histoire chancelait, se dérobait sous mes pieds; j’ai dù prononcer sur tous ces débats, juger consciencieusement tous ces procès dont les dossiers étaient énormes, adoptant tantôt les conclusions d'une des parties, tantôt celles de l’autre; quelquefois, bien que rarement, j’ai dû les rejeter toutes et adopter une conclusion nouvelle. Dans incs décisions, je me suis toujours appuyé sur le texte de la loi, c’est-àdire sur les passages des auteurs anciens qui ne permettaient aucun doute et sur la déposition des témoins, c’est-à-dire sur le témoignage des lieuv

IMllUDliCTIÜ.X.

el de ce (jui reste des monuments. Je ne dir;ii pas au lecteur par quelles anxiétés d'esprit j’ai passé avant d’arriver aune certitude à peu près coin plète sur toutes les questions importantes. Il m’a fallu, pour cela, plusieurs années d’une étude consciencieuse faite sur les lieux, el d’une confrontation vingt fois répétée de tous les textes qui les concernent. On en verra le résultat dans les trois plans de Rome ancienne, à trois époques différentes, qui accompagnenlcet ouvrage'. Je ne devais pas entrer dans la discussion de ces questions topographiques, car ce livre suppose leur solution, mais n'est point destiné à la fournir. Je n’ai pu cependant me dispenser, sur tous les points controversés, de donner en note les principaux motifs de ma décision. Ceux qui auront le tort de me croire sur parole, pourront se dispenser de lire ces notes; je leur demanderai seulement de jeter de temps en temps un coup-d œil sur mes plans, el de se mettre une fois pour toutes dans la tète la forme et la relation réciproque des collines de Rome.

1 La forme des collines de Ruine est donnée très-exactement dan» res plan*, d’après l’excellente carte des environs de Rome, faite par 1rs officiers d’état-major français. Rome se trouve sur cette carte, mais dans de très-petites dimensions; M. Mojon, aide de camp du général de tîoyon, a bien voulu, par amitié pour moi, la ‘rarer sur une plus grande échelle.

INTRODUCTION

Je suis parvenu, grâce à ce travail, à m'orienter dans In Rome ancienne à peu près comme dans une ville où j’aurais vécu. J’y ai vécu, pour ainsi dire, m’y promenant sans cesse en esprit, tandis que je parcourais la Rome actuelle, qui disparaissait devant moi pour me laisser voir à chaque pas un temple, un portique, une basilique, un palais; suivant une rue antique souvent indiquée encore aujourd’hui par une rue moderne; rencontrant Cicéron dans le bico/o qui conduisait de la voie sacrée à la maison de Clodius, son voisin et son ennemi, ou Horace, à l’endroit où il futabordé parle làcheux, tandis qu’il musait parmi les boutiques de la voie sacrée, endroit que je saisà très-peu de chose près, et d'où je me suis diverti plus d’une fois à l’accompagner, poursuivi de son fléau , au-delà du Tibre et jusqu’aux jardins de César. Je connais la demeure et, si j’osais dire, l’adresse de la plupart des hommes célèbres de la République et de l’Empire, — sans parler de celle des rois, — l'adresse de Valcrius Publicola, de Manlius, de Scipion l’Africain, de Pompée, de Sylla4 de Lucullus, de Crassus. Je pourrais, sans trop demander mon chemin, aller chercher Ennius dans sa pauvre maison de l'Avcntin, où il vivait servi par une seule esclave; Térence, dans ses beaux jardins hors de la porte Ca-

I NTROUliCTIOV

KH

pêne; el, en revenant de chez Pline le jeune, établi en grand seigneur sur l’Esquilin, apercevoir le pauvre Martial gravissant la moulée boueuse de la bruyante Subura,ou bien l’aller trouver chez lui, sur le Quirinal dans la petite rue étroite où il habitait un troisième étage.

Outre les lieux el les édilices publics ou privés dont la position est connue, on trouve à Home d’autres monuments qui nous rendent une autre portion de la vie antique : ce sont les statues qui remplissent les musées, les galeries, les villa-. Elles nous offrent tous les types des personnages divins, et nous pouvons, grâce à eux, replacer dans chaque temple l'image de la divinité a laquelle il était consacré. Là, nous rencontrons aussi l’élite de l i population romaine, 1rs personnages les plus illustres sont représentés par leurs statues ou leurs bustes; tous ccs portraits des hommes el des femmes célèbres de Home, en nous offrant la reproduction de leurs traits, nous donnent comme un équivalent de leurs personnes. Si nous avons besoin d’eux, ils viennent passer devant nous cl introduire sur la scène du drame les acteurs. Au bout d’un certain nombre de visites dans les collections, tousont devenus des connaissances; on s’accoutume à vivre familièrement au milieu d eux, et par la pen-

IMROIMI.TION. «

séo on les replace dans leur maison , comme les dieux dans leurs temples. A force de les voir et revoir, on se pénètre de leur caractère que leur physionomie révèle presque toujours cl que leur fréquentation habituelle fait connaître à l'historien presque aussi bien que celui de ses contemporains. A force de les regarder, on finit par lire leur âme dans leurs traits.

Les œuvres de la sculpture rassemblées à home en plus grand nombre que partout ailleurs, complètent encore autrement la notion de son histoire, dont l’histoire de l’art fait partie.

En effet, on retrouve à Home toutes les phases de l’art romain.

On peut le dire de l’architecture, puisqu’on y voit des monuments du temps des rois, du temps de la république et du temps de l’empire.

On peut le dire aussi de la sculpture. Toutes les époques de la sculpture romaine, qui fut d’abord étrusque, puis grecque, y sont représentées. On peut y suivre son origine, ses progrès, sa décadence, depuis la Louve de bronze jusqu’à la Vénus du Capitole, depuis la Vénus du Capitole jusqu'aux grossiers bas-reliefs, aux statues barbares de l’arc de Constantin, et dans celle série de portraits impériaux qui commence par l'admirable portrait du

Wl

INTRODUCTION

jeune Üclavcpour finir par la tèlc informe du tyran Magnence.

On peut aussi, sans sortir de Home, se faire une idée des principaux types de l'art grec et des plus célèbres ouvrages do Phidias, de Polyclèle, de Mvrun, de Praxitèle, de I.ysippe, dont on y rencontre des copies qui souvent sont elles-mêmes des chefs-d’œuvres. Cela est encore un retour vers la Home ancienne, dans laquelle la conquête avait rassemblés ces chefs-dœuvres. Leurs reproductions antiques décorent le Vatican, demeure des papes, comme ils décoraient le Palatin, demeure des empereurs, et l’on a une image, je crois, fort ressemblante de l'aspect qu’ils donnaient aux portiques, dans l’aspect que le goût de Winckelmann, homme accoutumé à la contemplation de la plus belle antiquité. a donné au portique élégant de la villa Albani.

Les villas modernes sont elles-mêmes une reproduction assez fidèle des villas de l'antiquité. Souvent elles sont situées au même endroit, comme à Home la villa des Medicis, qui a succédé aux jardins de Lucullus; la villa Massimi, aux jardins de Salluste, et la villaPamphili, à ceux dcGalba; comme à Frascali, les villas charmantes semées sur les pentes dcTusculum, ainsi qu’au temps de Cicéron. ,

INTHODUCTIOV

un

Depuis ce temps jusqu'à nos jours, les villas n’ont pas beaucoup changé. C’est le même mélange de statues, d’eaux et de verdure ; ce sont encore les arbres taillés en murailles vertes. Se promener dans une villa de Rome, c'est se promener dans l'antiquité.

Enfin, la portion vivante de Rome représente aussi à sa manière celle antiquité qu’on y trouve partout. Les temps et les gouvernements l’ont changée à bien des égards, mais le type physique est resté. Tout le monde a reconnu ici dans les rues le profil des consuls romains et des impératrices romaines. Dans les montagnes voisines, la ressemblance est plus frappante encore, et là surtout il s'y joint celle de telle ou telle partie du vêlement ou de la chaussure , de tel usage , de tel jeu , de telle dévotion même. Je n’ai jamais négligé d'indiquer ces piquantes analogies, qui sont des réminiscences. Je n’ai point voulu par là confondre le paganisme avec le christianisme, ni les rapprocher; mais montrer ce qui appartenait à mon sujet : l'antique paganisme romain vivant encore en partie dans la Rome moderne.

Armé de ce triple flambeau, guidé par l’étude des lieux, des monuments et des mœurs, je me suis enfoncé dans les ténèbres de l'antiquité ro-

«vin introduction.

inaine. J’ai même osé remonter au ilelà de Romulus, et tenté de faire l’histoire du sol romain avant Rome.

Je crois être parvenu non-seulement à retrouver les traces des établissements antérieurs à celui de Romulus, mais à reconnaître l'étendue, à déterminer la place, à faire pour ainsi dire la carte topographique de ccs établissements que fondèrent des Latins sur le Capitole, des Sicules sur le Palatin, des Ligures sur l’Esquilin, des Pélasges et des Sabins Aborigènes sur les huit collines qui devaient composer la Rome de l'bisloire.

Et, parmi les monuments dont il reste des ruines, j’en ai trouvé qui, par leur première origine, bien éloignée de leur construction dernière, se rapportent à ce passé anléromain.

Les huit colonnes du temple de Saturne marquent la place où s’éleva l’autel de Saturne à l’époque du règne de ce dieu, c’est-à-dire à l'époque où la vie sédentaire du cultivateur remplaça dans le Latium la vie errante du chasseur.

Les trois colonnes du temple de Castor et Pollux se dressent dans un lieu consacré très-anciennement par le culte des Dioscurcs. Ce culte, aussi bien que celui de Pan, auquel fut voué primitivement l’antre Lupercal, de Démélcr, de Vesta, de Vulcain,

I S TROD UCT10S

dont les sanctuaires furent remplacés depuis par les temples de Cérès et de Vesla, par l’autel du Vulcanal, ce culte faisait partie de la religion de ces mystérieux Pélasges qui apparaissent dans un âge antérieur à la civilisation hellénique en Grèce et en Asie, qui n’ont laissé en Italie qu’une grande mémoire, des murs gigantesques, et quelques noms de lieux-, entre autres celui de Itoma.

Les environs du Palatin, où ont été ces sanctuaires, formaient le centre religieux de la Home pélasgique, comme le Quirina! était le centre religieux de la Home des Sabins primitifs ou Aborigènes; les Pélasges et les Sabins primitifs eurent une forteresse sur le Palatin et une autre sur le Janieulc, comme la ville des Sicules et des Ligures avait occupé le Palaliu et l’Ivsquilin, qui formaient alors sept collines et s’appelaient le Septimonlium ; comme le mont de Saturne, qui porta depuis le nom de Capitole, avait été habité par des Latins, et le fut plus lard, aussi bien que le Cælius, par des Ktrusques.

Ainsi, à Rome, chaque colline a son histoire avant que l’histoire romaine ait commencé.

Celle résurrection de la Rome, ou plutôt des Homes primitives, rattachée à l’étude des localités

IMRODliCTIO.N

et à l’origine des monuments, donne aux souveniis de la ville éternelle un âge de plus1.

Je ne pouvais retrancher d'une histoire romaine à Home cette préface, dans laquelle la considération des lieux joue un si grand rôle. Peut-être Irouvera-l-on quelque attrait de découverte dans ces régions lointaines du passé sur lesquelles la tradition poétique a jeté son charme, et qui, par un usage, par un trait de mœurs qui subsistent, par une superstition encore vivante, viennent loucher au présent. Ceux qui, malgré mes efforts pour donner à un tel sujet l'intérêt de curiosité cl d’imagination qu’il avait pour moi, s'effrayeraient de l’aborder, peuvent sauter par-dessus ces curieuses origines de Rome et ne commencer qu'à Romulus.

L'histoire des rois est aussi une histoire toute locale. La formation même de la société romaine et l'organisation politique du peuple romain se rattachent aux destinées des diverses collines. Roinu-

1 Souvent, |HHir retrouver la trace des antiques populations, je nie suis servi de l’indication que me donnait de l’existence d’un vieux culte un temple dont la dédicace était plus nouvelle, parce que les auteurs offrent l.cnucoup d’exemples d édifices qu’on dit construit* quand ils ne sont que rebâlis , et qu’on dédie à une divinité à laquelle ils étaient antérieurement consacrés, ( clic remarque a été faite par Becker.

INTItO»! CTION.

in

lus, cl par conséquent les Romains, ne possèdent que le Palatin ; les Sabins régnent sur tout le reste. De là l'inégalité nécessaire et réelle, bien que méconnue, de la race, latine et de la race Sabine; de là trois rois sabins après Roniulus; de là la part beaucoup plus considérable qu'on ne l’a cru jusqu'ici des Sabins dans la religion, la constitution, la population môme de Rome.

A Rome, presque tous les grands cultes sont sabins; le patricial, impossible parmi les bandits du Palatin, est sabin ; la plupart des grandes familles sont sabines. Parmi tous les hommes célèbres de la république, un seul peut-être est d’extraction latine, César.

Le Palatin, la seule colline originairement romaine de Rome et une des plus petites, est flanqué de deux collines beaucoup plus étendues, le Cælius et l'Aventin.

Ces ileux collines ne lardent pas à devenir latines comme lui, après queTullus Hostilius a transporté sur le Cælius les Albains, parmi lesquels sont les Jules, et qu’Ancus Marlius a établi sur l’Aventin les populations de plusieurs villes du Latium.

Ces populations vaincues, et pour celte raison ne jouissant pas de l’égalité polilieue, sont les plé-

IXJI

IMHOblCTION

béiens primitifs, comme l’a vu Niebulir : le Ca*lius et l’Avcntin sont leur berceau.

Les Romains, qui ont etc refoulés sur le Palatin, mais qui n'ont pas été vaincus; les Romains, jusque-là dépendants des Sabins, s'appuient désormais sur des populations latines comme eux et auxquelles ils donnent leur nom. Le Palatin s’appuie sur ses deux voisins, le Cælius et l’Avenlin.

En regard des cinq collines sabincs : le Quirinal et le Capitole, unis alors par une langue de terre qui n’a disparu qu’au temps de Trajan, le Viminal, qui est peu de chose, l’Esqnilin et le Janicule, sont trois collines latines : le Palatin, le Cad i us et i'Aventin, ces deux dernières, l’Aventin surtout, fort considérables.

Ces trois collines sont plébéiennes, puisqu’elles sont latines. Le Palatin, pour la raison que je viens de dire, bien que la plus petite, est la principale des trois.

Mais voilà qu’aux rois sabins succèdent des rois étrusques. Le nouveau Capitole étrusque détrône le vieux Capitole sabin du Quirinal.

Que feront les rois étrusques? Ils feront ce qu’ont fait les anciens rois de France quand ils émancipaient les communes pour résister aux seigneurs, ce qu’ont fait les barons d’Angleterre

IMnODt'CTIO.V.

quand ils se mirent à la tôle des communes pour lutter contre les rois.

Us chercheront, contre ce qui est fort et qu'ils craignent, un appui dans ce qui est faible et qu'ils ne craignent point.

Ils chercheront un appui dans la plebs latine contre l’aristocratie Sabine. Le Capitole étrusque fraternisera avec le Palatin romain, la royauté étrusque avec les plébéiens de l’Aventin et du Cælius.

Sous le premier Tarquin, les tentatives de fusion entre les deux races échoueront en partie eontre les résistances sabincs.

Mais le second roi étrusque, Maslarna, ce condottiere qui a porté le nom de Servius Tullius, accomplira cette fusion par la substitution .des tribus locales aux tribus nationales, par sa constitution à la grecque, fondée sur le principe du cens, dans laquelle les distinctions de race et de naissance sont effacées, et l’unique mesure des droits politiques est la propriété.

Chose bien remarquable, le même roi qui fonde l’unité politique de Home crée son unité matérielle en renfermant les huit collines dans une seule enceinte.

Tarquin le Superbe voudra détruire l’œuvre de Servius, et il périra.

INTRODUCTION

Te! esl le rôle politique de la royauté étrusque.

C’est aussi un rôle civilisateur. Les Etrusques étaient beaucoup plus rivilisés que les Sabins et les Latins.

On le voit par les grands monuments qu’ils élevèrent : le temple de Jupiter et le cirque. Ils entourent le Forum de portiques, construisent ce vaste système d’égouts dont il subsiste un si imposant débris, l’extrémité de la Clanca Maxima.

Tarquin le Superbe décime l'aristocratie sabinc et écrase les plébéiens latins de travaux intolérables. Patriciens et plébéiens, Sabins cl Latins, s’unissent contre lui. Sa chute, opérée en commun, scelle l’union cl consomme la fusion des deux races.

Tels sont, brièvement indiqués, les résultats auxquels m’a conduit l’élude des faits, contrôlée par l’observation des lieux.

Je dois dire que ce contrôle a été favorable à la vérité de l’histoire primitive de Rome. Pour moi, celte histoire, qu’aujourd’hui quelques-uns rejettent absolument, bien que remplie d’inexactitudes et de lacunes, est vraie dans son ensemble.

Il n’a pas fallu un grand effort d’esprit pour s’apercevoir que beaucoup de choses dans cette

Page 1