I.H1ST01HS HUMAINE A HOME
Or les eaux du Tibre ne sont pas blanchâtres, mais jaunâtres. Sur ce point le témoignage de nos yeux est d'accord avec celui des poêles de l'empire: Horace', Virgile’, Ovide*, disent que le Tibre est jaune. Il n'en est pas de même pour le nom primitif du fleuve, Albula: une telle dénomination n'est pas d'accord axecceque nous voyons. On sait précisément ce que les anciens entendaient parce mot Albula ; ils s’en servent constamment pour désigner les eaux sulfureuses. Virgile a dit:
Sulfureâ Nar albus aquâ 4.
(Virg., Æn.. vii, 517.)
« l.e Nar dont l'eau sulfureuse est blanche »
Les eaux des petits lacs sulfureux près de Tivoli s’appelaient, comme les autres de même espèce, Albul.v.
On doit donc penser que le Tibre a changé de couleur depuis les temps primitifs, qu'il était blanchâtre quand il s’appelait Albula, et voir, dans ce nom qu'il a
1 Hor., Carm., i, 2, 13.
s Virg-, Æn., ni, 31.
s Ov.. Met., nv, 216. Os deux derniers portes, qui parlent du sable jaune que le Tibre entraîne, indiquent la cause de la couleur de ses eaux.
4 Nar était un mot sabin qui voulait dire soufre. Cette rivière s’ap- |>ollt’ la Ner3 ; ce nom ne vient pas de nno , noir, mais de nar. La Nera a pu être 1 lanchàlre, jamais noire. À cause de sa blancheur, plus grande par moment, on croyait qu elle avait roulé des flots de lait. (Tit. Liv., xxxiv, 45.)
porlè, comme un reflet de la teinte ancienne de ses eaux.
Comment rendre raison de ce changement?
Je pense que le Tibre fut dit d'abord blanchâtre (Albulal parce que lui et surtout l'Auio, qui se jette dans son sein, recevaient plus de sources sulfureuses que maintenant, car le nombre en devait être plus considérable à une époque moins éloignée de l’âge des volcans. Les anciens parlent des eaux sulfureuses de l'Auio' .
Il faut donc se figurer le Tibre roulant vers la mer des eaux blanchâtres : c'est tracer un premier trait de ce tableau de 1 étal primordial des lieux dont j'écris l'histoire.
A cela prés, le Tibre était tel que nous le voyons ; sa courbe suit encore le contour de l'espace où fut le Champ de Mars et où est la partie la plus habitée de la ville actuelle*.
Le Tibre était dés lors, comme il est aujourd'hui, rapide et tourbillonnant*; il ronge toujours ses bords, ce qui lui avait fait donner anciennement le nom de Dévorant*. Les livres des augures l'appelaient pour cette raison la Scie et, à cause de ses sinuosités, la Couieu-
1 Sulpliurris gelidus quà serpit Imiter undis. Sil. II. , Punie., in. 530. * Qucm Tiberis curvis in latus urget aquis.
(Ov., Fat!., ni, 520.)
s Den. d'Halic., ix, 68. Virg., Æn., vu, 31.
4 Rumon quasi ripas ruminans et exedens. Serv., vin, 63.
Tl IIIISTOIRE ROMAINE A ROME.
vre1. Du haut de ses berges escarpées et rainées sans cesse, pendent, comme aux lempsanliques, des broussailles et des arbustes. Le Tibre a toujours l’aspect d’un torrent qui sillonne un désert.
Les poêles l’ont flatté, il n’a jamais été « le Tibre azuré, fleuve entre tous agréable au ciel » de Virgile :
Cæruleus Thybris cœlo gratissimus amnis,
(Yirg., Æn., nn, 6t.)
car le ciel n’a jamais pu réfléchiravec complaisance son image dans les eaux troubles et salesdu fleuve limoneux.
Non, le caractère du Tibre est autre; son air n’est pas gracieux, mais sévère, et cet air convenait à sa destinée. Quelle sombre physionomie devait avoir le Tibre lorsqu’il se précipitait sous de vieilles forêts, à travers des solitudes ! Les forêts ont été abattues, mais les solitudes sont restées, ou plutôt elles sont revenues, et l’on a, de nos jours, le spectacle de ce qu êtait le Tibre avant Home, quand, sortant par la Porte du peuple, tournant à gauche et faisant quelques pas sur la rive, on regarde par-dessus les eaux muettes la campagne silencieuse.
Seulement le lit du Tibre était alors plus profond. Le lit de tous les fleuves, surtout de ceux qui charrient
1 Scrv., Æh., tiii, Ü5. Pour apprécier la justesse pittoresque de ce terme sacré, il suflll de jeter les joui sur un plan de Rome et des environs.
îï
beaucoup, s’exhausse avec le temps. On l'a constaté pour le Nil ; il en a été de même pour le Tibre. Suivant Pline, qui devait se connaître en navigation puisqu'il était amiral, le Tibre pouvait porter les grands vaisseaux de la Méditerranée l II. Sa profondeur devait être encore plus grande à l’époque où nulle voile ne se montrait entre ses rives désertes.
Le lit du Tibre était aussi plus large quand aucun travail d'art n'emprisonnait le fleuve indompté. l.e Tibre baignait le pied du Palatin ; il inondait l'emplacement futur de la rue Étrusque , où devait être un jour le quartier élégant et corrompu de Rome. On disait que le dieu Vertumne* avait détourné le cours du fleuve.
Le Tibre, en dépit de Vertumne, débordait fréquemment, et quelquefois, dans ses crues soudaines, retrouvait la largeur de son ancien lit. Horace nous montre le Tibre refoulé par un coup de libeccio (sudouest) de la rive droite1, et venant ébranler, renverser même, ce qui me semble une exagération du poète, le temple de Vcstaet la maison de Numa, à l'angle sep-
I PI., H ut. nal.t ni, 9, 1.
* Serv., Æn ., vin, 90.
* C’est, je crois, le vrai sens de
.... Retortis
Li lore etrusco violenter undis.
(Hor., Ch im., i, 4, 15.)
II ne s’agit pas de la mer d’Étmric, mais de la rive étrusque du Tibre, c’est-à-dire la rive droite, que St ace appelle la rive lydienne parce que les Étrusques venaient de Lydie. (Stat., Sytv., iv, i, 5.}
lenlrional du Palatin, non loin de l'endroit où s'élève l'église de Sainte-Marie. Libératrice.
Plus lard encore, le Tibre, dans une forte crue, atteignit, dit Tacite, des lieux élevés où l’on se croyait à l'abri des inondations1.
Un jour même, le Tibre était cnlré par une porte de la ville, la porte Flumentana* située au bord du fleuve, vers l’endroit où une rue moderne rappelle des inondations analogues par son nom presque semblable de Fiumora.
Les annales de la Home ancienne, de la Home du moyen âge et de la Home des temps modernes conservent la dalede beaucoup dedébordemenlsconsidéra blés. On a marqué sur la façade de l'église de la Minerve les hauteurs auxquelles ont atteint plusieurs d'entre eux : il en est une qui indique une crue de trente-deux pieds.
Aujourd'hui encore, le Tibre déborde souvent; il n’est pas très-rare de voir des barques dans les rues de Rome et la place du Panthéon transformée en un petit lac au sein duquel se dresse, bizarre spectacle! le majestueux portique.
Imaginez ce que devaient être ces inondations et ces débordements quand rien d'humain ne leur faisait obstacle et quand des forêts, aujourd'hui détruites,
< Tac.. But-, i, 80.
1 Paul. Diac., 89. fetl., éd. Muller.
augmentaient, comme toujours, l'abondance des eaux.
Le long de la vallée du Tibre devaient se trouver des espèces de savanes1 ; aussi les prairies qui bordaient les deux côtés du fleuve, et dont l'une fut plus tard le Champ de Mars, étaient-elles des prairies marécageuses où croissaient des préslcs’. Des prairies et des marécages au pied de quelques collines couvertes d'arbres, voilà ce que Rome a remplacé.
Dans cet espace fréquemment submergé, s’étendait, entre la place Navone et Sant-Àndrea délia Valle , un enfoncement dont le nom de cette église garde le souvenir. La place a succédé à un cirque où avaient lieu des courses de char dans l'eau, imitées jusqu'à nos jours par les promenades en voitures du mois d'août autour de la place artificiellement inondée.
Au sein de l'enfoncement dont je viens de parler, quelques redressements de terrains formaient durant les inondations comme des ilôts ; entre cet enfoncement et le Capitole, la prairie reparaissait : c'est ce qu'on appela les prés Flaminiens.
Mais quittons la plaine pour les collines, et commençons par la rive droite du Tibre.
La chaîne de collines continues qui, à partir de
1 Tels étaient les bas-fonds du Terentum à l'extrémité du Champ de Mars, VadaTerenti, dit Ovide. Fait., i, 501. Ce mot, dans la langue Sabine, voulait dire mou, langeux.
* C’est la plante appelée vulgairement queue-de-cheval, d’oü la Codcla major et la Codeta minor.
Ponte Molle, longent cette rive et vont se rapprochant de son lit sinueux, laissent d'abord entre elles et lui un espace qui faisait partie du champ Vatican.
Là croissaient anciennement des chênes verts. Pline 1 parle d'une yeuse plus vieille que Rome même, et que de son temps on voyait encore au Vatican. Cet arbre ne devait pas avoir été dans cet endroit seul de son espèce. Plus tard on y planta des vignes qui produisaient un vin détestable; le vin du Vatican était leSuresne de l’ancienne Rome. « Rois le vin du Vatican, disait Martial, si lu aimes le vinaigre* : » et ailleurs : a Roire le vin du Vatican, c’est boire du poison5. » A nous ce nom de Vatican dit autre chose, ce vieux nom est celui de la basilique de Saint- Pierre et du palais des papes.
Vers la partie moyenne des collines qui longent la rive droifc du Tibre, les Romains établirent leur forteresse du Janicule ; mais auparavant il n’y avait de ce côté qu'un rideau de collines boisées et arrosées par des sources. Pour retrouver l'aspect primitif de Rome, il faut mettre partout des sources et des arbres; ces sources, aujourd'hui en grande partie perdues, permirent de placer une forteresse dans un lieu qui n’eût pas été tenable sans elles.
On a retrouvé quelques-unes des sources du Jani-
1 PI., Ilitt ,nat.. XVI, 87.
* Mart., Ep ., i, 45, 5.
5 Mart., Ep., ti, #2, 5.
cule, par exemple , au quatrième siècle de 1ère chrétienne, l’eau de Saint-Damase, qui donne son nom à la cour embellie par les Loges de Raphaël.
Tassant surla rive gauche du Tibre et nous avançant en sens inverse de son cours, nous rencontrons d'abord l’Avenlin.
L’Aventin, dont la forme est assez irrégulière, a deux cimes que sépare un ravin; l’une, la plus haute, est indiquée par l'église de Sainte-Sabine; l'autre, qu’on appelle le faux Aventin, par l’église de Sainte- Ralbine. Virgile, qui fait autorité en matière de tradition, parle de l'épaisse forêt de T Aventin, qui. au temps d'Evandre, descendait jusqu'au fleuve, et d’un bois sacré au pied de la colline*. Ovide* mentionne également la forêt de T Aventin. Celle colline était couverte de toutes sortes d'arbres. Denys d Halicarnasse cite en particulier les lauriers*; cet arbre prophétique croissait volontiers sur le sol romain. De là était venu à une partie de l’Aventin le nom de bois de Lauriers (Lauretum ou Lorelum) * ; c’est ainsi que deux rues modernes à Rome doivent le leur aux haies vives quelles ont remplacées*; il y avait sur l'Aventin le
1 Virg., Æn„ vm, 10V. 108, 216.
* Ov., Faut., i, 551.
1 Den. d'Ilal., ni, 43. ,
* Le nom de la ville de Laurenlum avait la même origine, il en est de même de Lorelo, Lorette.
* La rue delle Fratto et la rue Fratlina prés de laquelle est l’église de Sant Andrea delle Fratle.
Ï8 I.’IIIXTOIRE ROMAINE A ROME,
grand Lorelum cl le petit1. Un temple de Verlumne était dit in Loreto Majore, comme il existe de nos jours à Home une église de San Salvalor in Lauro.
Sur l'Aventin se trouvaient aussi de nombreuses sources *. Ce mont était remarquablement rocailleux. 11 est parlé souvent des rochers de l’Aventin.
Un rocher appelé le Kocher-Sacré dominait la moindre des deux cimes de la colline et formait, dit Ovide, une partie considérable de la montagne*. De ce sommet de l’Aventin, suivant la tradition, Hemus consulta les présages qui lui furent contraires. Mont néfaste, l'Aventin de Remus, voisin et rival du Palatin de Romulus, fut exclu par les patriciens de 1 enceinte sacrée de la cité, du Pomœrium romain où il n'entra que sous Claude, bien qu’il fût entouré d’un mur d’enceinle dès le temps des rois. La colline proscrite, et qui depuis Remus fut toujours la colline de l'opposition, servit, à plusieurs reprises, d'asile et de forteresse à la liberté plébéienne.
Aujourd lmi l'Aventin semble encore maudit et proscrit ; a peine si quelques moines l'habitent; ses églises éparses s'élèvent parmi des vignes solitaires et de grands espaces remplis de roseaux.
L'Aventin était séparé du Palatin par une vallée
' PI., Hitl. H al., it, 40, 5.
* Plut., Numa, 15.
Pars bona montis ca est (moles).
(Ov., Fait., t, 148).
étroite et profonde ' dont les pentes abruptes se couvraient de myrtes1 *. Le fond de celte vallée marécageuse et souvent inondée fut comblé quand on y construisit le grand cirque qui la remplissait tout entière.
En regard de la masse irrégulière et des anfractuosités de l’Avenlin, le Palatin s’élève très-nettement isolé; sa forme est régulière, c’est un carré long ou plutôt un trapèze dont les quatre côtés correspondent, à peu de chose près, aux quatre points cardinaux. A l’origine, le Palatin abondait en sources 3 que les constructions impériales ont fait disparaitre. Au pied du Palatin, vers le Forum, était le bassin de Juturne, où, après le combatdulac Régille, on crut voir Castor et Pollu.v, qui avaient secouru les Romains pendant l'action, faire boire leurs chevaux divins. Tout près de là est aujourd'hui un de ces grands abreuvoirs romains destinés aux troupeaux ; il est alimenté probablement pur un reste de la même source.
On voit déjà combien le sol de Rome était riche en sources naturelles.
Ce fut pour remplacer ces sources détruites que les Romains imaginèrent le moyen dispendieux et magnifique des aqueducs. A Rome, on trouve presque partout
1 Dcn. (l'Il al. , m, 45.
* Ces myrtes y firent élever un temple A Vénus qui s'appelait tantôt Murtca -(VaiT., de I. lat , t, 151), tantôt Murtia ou Murcia pour Murtia, comme Marcius pour Martius.
1 Encore au temps de Cicéron. Cic., de fiep , u. R.
l’eau à quelques pieds de profondeur. Au lieu de tâcher de tirer parti de celle eau si voisine du sol, les Romains ont préféré aller à de grandes distances chercher des ondes choisies , les amener sur des arcades majestueuses et les distribuer avec profusion dans la ville; c’est que ce peuple ne se contentait pas du nécessaire et à l’utile il voulait mêler le grand.
Les sources du Palatin y entretenaient des pâturages1, aussi ce mont fut d'abord un mont pastoral; la tradition y plaça l’Arcadien Évandre au milieu de ses troupeaux. Comme l’Aventin, le Palatin était trèsboisé *.
L’histoire du Palatin est l’histoire de Rome. Sur cette colline de peu d étendue où il avait été précédé par les Sicules et les Pèlasgcs, Romulusle pâtre, qu’on disait né du sang des dieux et desrois, fonda ou agrandit une bourgade qui fut le noyau de la cité romaine.
A la fin delà république l’ancienne bourgade était devenue la demeure des citoyens opulents; puis la colline fut graduellement envahie par les accroissements successifs de la demeure impériale. Le nom du mont Palatin était Palatium, comme CapUolium celui du mont Capitolin ; ce mot palatium devint le nom de la maison d’Auguste, plus tard de l'ensemble d édifices
• Peconsa palalia. (Prop., El., r, 9, 3.) — llerbosa palatia. (Tib., El., il. 5, «.)
* Constitil in aummo nemurosi colle palali. (Ov., Me! , ht, 4J8.)
Rcmorosi saga palali. (Ov., f aut . , iv, 815.)
qui composaient le palais et finirent par comrir la colline tout entière.
Ce nom, qui fut d'abord celui d’un lieu où quelques pâtres campèrent, est resté dans presque toutes les langues modernes pour désigner la demeure des rois et des princes : singulière fortune d'un mot !
Aujourd'hui l’intérieur du Palatin est tout pétri de ruines; il ne reste à sa surface que des débris immenses et confus, en partie noyés dans une végétation vigoureuse, qui a repris le dessus quand les édifices qui l'avaient chassée lui ont fait place à leur tour; des substructions gigantesques servent de magasins de foin, et sur l'emplacement du palais, d'où pâturages, forêts et fontaines ont disparu, sont des carrés de choux et d'artichauts.
Sous l'escarpement du Palatin vers l’ouest, était un antre appelé Lupercal, fameux par l'allaitement de Romulus et de Itemus.
Cet antre était dominé par de grands arbres, les eaux qui descendaient du Palatin y entretenaient une constante fraîcheur1.
Entre le Palatin et le Tibre, commençait, à partir du fleuve, le Vélabre, vaste marais, formé à son extrémité par les flaques d'eau stagnante que laissaient les débordements, alimenté par des sources noin-
« Don. u’H*l., i, 32.
GelidA ftub rupe l.upcrcal.
fVirg tiii,
brcuscs et par les eaux pluviales qui se précipitaient des collines. Ovide1 * * 4, comparant le passé au présent, dit:
« Là où des processions solennelles traversent le Vélabre pour- se rendre au cirque, il n’y avait que des saules, des roseaux et un marais qu’on ne pouvait affronter que pieds nus. »
Properce dit qu’on avait autrefois navigué dans ce quartier magnifique :
« Le naulonier faisait voile à travers les eaux dans la ville *. »
Spectacle pareil à celui que Itome donne encore aujoürd'hui quand le Tibre est débordé. Nous savons ce qu'on payait pour passer le Vélabre; c’était un quadrans, environ trois sous, trois fois plus cher que le prix actuel de la barque de Hipetla^.
Ce lieu s'appela toujours le Vélabre, quoiqu’il n’y eût plus de Vélabre, comme la Chaussée-d’Antin a gardé son nom, quoiqu’il n'y ait plus de chaussée.
Le souvenir du Vélabre subsiste dans la dénomination de Sainl-Georgc-en-Vélabrc, qui est celle d une église à peu près abandonnée.
Le Vélabre se continuait jusqu’au Forum *, dont scs
1 üv., Fait , vi, 407. Ovide parle aussi d’une léte où l*on marchait pieds nus en mémoire de l'ancien étal marécageux de ce quartier.
* Nauta | er urban as veliûcabat aquas. (Prop.t El., v, U, C.)
s Varr., de l. lut., v, 44.
4 Iloc. ubi mine fora surit, uds tenuerc puludes.
(Ov., Fëit., v», lOô.)
“DigiîizécTBy Goôglt
eaux marécageuses occupaient presque entièrement la place, l/épisode épique de la retraite de Mcttus Curlius, pendant le combat des Romains et des Sakins au temps de Romulus, montre qu'elles baignaient le pied du Capitole : le nom de Velia, donné à la colline qui barrait le Forum à son autre extrémité, nom qui veut dire marais, fait voir que le marais s’étendait jusqu’à cette colline ; car une élévation de terrain n'a pu recevoir une telle dénomination que si le marécage y touchait.
Tous ces témoignages sc rapportent évidemment à un état antérieur au grand système d'égouts créé par les Tarquins pour dessécher le Forum cl les lieux environnants. Après cet étonnant ouvrage, l'état primitif des lieux changea, mais il en resta très-longtemps le souvenir et quelques traces '.
Enfin le Vélabrc allait au nord jusque vers le pied du Quirinal. C'était ce qu'on appelait le petit Vélabrc*.
* Quoique le lac Curlius fut desséché, su moins en grande parlie, dés le temps d’Auguste (Ov., Fait., vi, 405), ce nom de lac s’est perpétué pendant tout le moyen fige. I/église que celle de Sainte- Marie Libératrice a remplacée s'appelait Saint-Sylvestre in tacu. Les observations des géologues ont confirmé le témoignage des historiens et des poètes; on a trouvé près du Forum des coquilles appartenant aux espèces actuelles qui vivent dans les eaux dormantes.
* Le petit Vélabrc était de ce côté, car Varron le place près des eaux qui jaillirent dans le voisinage du temple de Janus, qu'on sait avoir existé à peu prés où est l’église de Sainte-Mari iiie. Varr., de /. lat., v, 156.
Le grand Vélabre séparait le Palatin d’une autre colline, située entre le Palatin et le Tibre. Cette colline, de toutes la moins considérable, devait avoir la destinée la plus grande, car elle devait être le Capitole.
Le Capitole, comme l'Aventin, a deux cimes, mais beaucoup plus rapprochées. Sur celle qui a conservé le nom de Roche Tarpéienne était la citadelle ; sur l'autre, le temple de Jupiter, qui a fait place à l'église d’Araceli.
Deux bois de chênes, dont on conserva religieusement les restes, descendaient de ces deux cimes, alors plus hautes et plus aiguës1 vers le fond, aujourd'hui comblé, de l'étroite vallée qui les divisait. Les flancs de cette colline sauvage étaient hérissés de broussailles *.
Des deux côtés d’une gorge par où devait passer un jour la voie triomphale, une forêt s’abaissait sur la pente méridionale du Capitole, l'es sources filtraient à travers la colline ét allaient tomber dans le Vélabre ; leur présence est attestée par des puits très-anciens qu'ou a retrouvés dans les souterrains du Capitole et par une de ces sources, que la piété des chrétiens a conservée, parce qu elle servit, dit-on, à saint Pierre pour baptiser ses geôliers dans la prison Mamertine.
Le Capitole était à pic du côté du Champ de Mars,
• Den. d’IIal., ni, G9.
* Virg., Æh , vm, 318
ÉTAT PRIMITIF DU SOL ROMAIN, là où on le gravit aujourd'hui par une pente doucement inclinée; du côté du Forum, il était presque aussi abrupt, et Ovide parle encore de la pente escarpée qui conduisait dans le Forum et la vallée1 * * 4. Je crois retrouver ce rude chemin dans une montée très-roide qui porte le nom de Salila ili Marforio.
L'aspect primordial du Capitole, tel que l’a évoqué l'imagination savante de Virgile’ et de Properce5, était formidable. Sur ce mont solitaire que visitait seulement la foudre, Jupiter était présent par son tonnerre avant de l'élre par son temple
Ces trois montagnes, je devrais dire ces trois collines, mais je parle comme l'orgueil romain*, l'Aventin, le Palatin et le Capitole, forment un groupe à part, dans le voisinage du Tibre. Plus loin, quatre autres monts s’avancent tous dans le môme sens comme se détachant de la plaine supérieure ; leur ensemble dessine un arc dont le Tibre serait la corde.
Le premier qu’on rencontre en suivant du sud au
1 Ardu us in valles et fora clivuserat. (Ov., Fait., i, 204.)
4 Yirg.. Æn , vm, 349.
1 Propert., El , v, 1,7.
Tarpeiusque pater nudâ de rupe tonabat.
Je crois qu’ici nuda ne veut pas dire dépouillée d’arbres, mais inba bitée, où il n'y a encore ni temple ni citadelle.
4 Les descendants des anciens Romains ont hérité do cet orgueil : ils
appellent encore le quartier qui se compose de l’Esquilin, du Viminal et d’une partie du Quirinal i monti , les monts.
nord ce demi cercle de hauteurs, est le Cœlius. Primitivement le Cœlius s'appelait le Mont des Chênes1; ce nom indique la nature delà végétation qui le couvrait. Les sources du Cœlius étaient nombreuses ; l'une d’elles porta le nom de source Argentine, une autre s'appelait source de Mercure. Celle-ci a été retrouvée de nos jours et reconnue à la bonté de son eau.
A l’angle occidental du Cœlius, une fontaine sortait d'une grotte et se répandait à travers les herbes. Ce fut plus tard la fontaine de la nymphe Egérie, qui coulait sous un bois sacré, celui des ('amènes; la fontaine et le bois sacré subsistaient encore au temps de Juvénal*.
Les chênes du Cœlius descendaient dans la vallée qui le sépare de lEsquilin et remontaient sur le flanc de cette dernière colline. Car précisément de ce côté se trouvait, sur l Esquilin, la chapelle consacrée aux nymphes des chênes; plus loin venait un lieu appelé Dois de Hêtres (fagulal). On suit, à la trace de ces dénominations locales, les vestiges des vieilles forêts de chênes et de hêtres qui couvraient l Esquilin.
A la base de cette colline, dans la région paludéenne, où nous venons de voir que le Vélabre s'étendait, lut anciennement le bois Argilctum, dont le nom demeura au quartier de Home par lequel il fut remplacé.
* Mons querquclulanus.
* Voy. cbap. an.
Tout près était la Subura, région que sa position dans lefondd’un entonnoir formé par les pentes convergentes de l’Ksquilin, du Viminal et du Quirinal devait rendre humide et fangeuse elle .confinait au petit Vélabre.
Aussi bien que le quartier étrusque situé à l’extrémité opposée du Vélabre, la Subura devint le repaire des dissolutions romaines, comme si, dans l’un et l'autre endroit, la fange eut amené la fange.
Ce nom d'un quartier de Home plus ancien, nous le verrons, que Rome elle-même a subsisté au moyen âge dans celui d’une église, Sainte-Agathe in Subura ; il est rappelé encore aujourd'hui par la place Subura.
En allant vers le nord, on franchit sans s'en apercevoir le dos étroit du Viminal, ainsi nommé des osiers (p imina) qui y croissaient; c'est aujourd'hui, des monts de Rome, le seul un peu difficile à retrouver. On a d’abord quelque peine .à le découvrir. Quand on vient de Sainte-Marie-Majeure, bâtie sur l'Esquilin, une faible montée vous amène sur le Viminal, qui ne parait point détaché de l’Esquilin et du Quirinal.
Mais, si l’on tourne à gauche pour suivre la rue que
* Je ne puis, comme on l'a fait, rapporter à la nature humide du terrain de la Subura ce que dit Martial des pierres toujours salies par des pas humides.
Et nunquam sicco sordida saxa gradu. Ep., v, 23, 6.
Je ne vois là qu’une indication de la bouc qui devait abonder dans un quartier populeux, lequel est encore, pour la môme raison, trèsboueux aujourd'hui.
M. Charles Didier, dans sa Rome souterraine, a si bien nommée la rue champêtre de Saint-Vital, on aperçoit un escarpement peu différent sans doute de ce qu'il était quand le Viminal ne portait que des saules; du reste, les abords de celte colline ont été anciennement champêtres, car sous le Viminal fut un sanctuaire consacré au dieu des bois, Sylvain
Les saules du Viminal rappellent ceux dont on a trouvé près de là, sur le Pincio, les débris fossiles et rattachent ainsi aux âges géologiques lçs âges anciens de l'histoire ; les saules, dans plus d’un endroit de la campagne romaine, par exemple au Ponte-Nomentano, penchent encore leur chevelure élégante sur les eaux comme le faisaient jadis ceux du Viminal, car les eaux qu'aiment les saules ne manquaient pas plus à cette colline qu'aux autres collines de Rome-
Puis vient un mont plus visible et plus célèbre, le Quiriual; avec les trois derniers de ceux que j’ai énumérés avant lui, savoir : le Cœlius, l'Esquilin et le Viminal, le mont Quirinal forme un quatrième prolongement de la campagne romaine; ce sont quatre promontoires qui s’allongent vers le Tibre et comme quatre doigts d'une main dont la plaine élevée de laquelle ils se détachent serait la paume immense. Cette main a saisi le monde.
Jusqu’à Trajan, le Quirinal tenait au Capitole par une colline intermédiaire que cet empereur a suppri-
* Canina, liama arnica, 205.
mée pour établir son Forum, et dont la colonne Trajane, qui a cent pieds romains, indique, l'inscription qu elle porte en fait foi, la plus grande hauteur.
Four nous représenter la configuration primitive du sol de Rome, il faut donc rétablir cette langue de terre qui unissait le Quirinal au Capitole, le Capitole formant alors l'extrémité d'une presqu’ile, landis qu’il est comme une ile depuis Trajan.
Pour l’intelligence de plusieurs faits de l’histoire romaine, nous, devrons tenir compte de cette colline aujourd’hui disparue.
Nous avons peu de renseignements sur l'antique végétation du Quirinal. La maison de Pomponius Atticus, située sur le Quirinal, était remarquable par ce que Cicéron appelle une forêt, sylva. Et rien n’cmpêehc de reconnaître dans le parc de l’opulent Romain un reste de la forêt primitive. Ainsi j’ai vu aux États-Unis, prés de la \illc de Chicago, dans un jardin, des arbres qui avaient fait partie de la forêt vierge avant le défrichement.
Mais Chicago, bien que renfermant quarante mille âmes, ne comptait alors que quinze années d’existence , et au temps de Cicéron Rome était âgée de sept siècles ; il est vrai qu'on était plus conservateur à Rome qu'aux États-Unis, et en particulier pour les arbres; cependant on ne peut rien affirmer touchant l’antiquité de la forêt d'Alticus sur le Quirinal.
Il n’y a pas de raison de supposer que dans une
région parloul boisée, sur sept collines, une seulement ail été nue. D'ailleurs on trouve quelques indices de la végétation primitive du Quirinal : il est question dans Ovide d’un bois sacré sur la colline deQuirinus1.
Or les bois sacrés étaient souvent un débris soigneusement conservé des forêts antiques pour lesquelles on avait un superstitieux respect et que le souvenir des vieilles divinités du pays consacrait, car les bois avaient été les premiers temples1. Aussi trouve- t on les bois sacrés de Itome debout à l’époque des légionnaires, c’est-à-dire au quatrième siècle de notre ère.
C’est que les Romains, encore plus que les Anglais, avaient le respect des vieux arbres. Pour eux, ce respect était un culte; il fallait un sacrifice pour expier la cbulcd’un arbre, même d’un arbre tombé de vétusté : abattre un arbre dans un bois sacré était un crime5. Les bois sacrés peuvent donc servir comme autant de jalons pour retrouver la forêt primitive.
Or partout sont indiqués dans Rome des bois sacrés au delà du Tibre, le bois de Satriana*, le bois de Furina, qui vit la mort de Tibérius Gracchus; sur le Capitole, le bois de F Asile; sur la pente septentrionale du Palatin, le bois de Veslajsur le Cœlius, le bois des Ca-
1 Or , .»/<•/., xi», 452-5.
5 l’I , lliil. nal., in, 2, I.
5 Marini, Frai. Anal-, p. 2.
* Lucus sacer dcæ Sa’rians. Sur un autel trouvé dans le Borgo. Grüter, Inscr., p. iiinx, 5.
mènes et les deux bois sacrés entre lesquels s’élevait la maison de l'empereur Tétricu* sur l’Esquilin, le bois de Mépliitis et le bois de Junon-Lucine; au pied de l'Esquilin, l’Argilctum et le bois deStrenia; sur le Quirinal, le bois de Quirinus. bore même qu’il n'est pas fait mention expresse d'un bois sacré, on peut en supposer l’existence partout où il y avait soit un temple, soit môme une chapelle.
Outre les bois sacrés, des groupes d'arbres ou des arbres isolés, qui provenaient sans doute de la forôt primitive, achevaient d’en déterminer la physionomie et le caractère; ainsi le cornouiller ne devait pas ùlre rare, car on le trouve mentionné par la légende ou par l'bisloire en plusieurs lieux *.
Aux grands arbres se mêlait une végétation d’arbustes, parmi lesquels1 * 3 4 5 le myrte, dont l'abondance contribua peut-être à rattacher l'origine de Home à Vénus; çà et là, un olivier, un figuier, un cyprès, un lotos’, épargnés parce qu’ils se.rapporlaient à quelques vieux souvenirs, attestaient la présence de ces arbres, à
1 Trebellius Poil., Tri yi nia tyr., de Tetr.jun.
* Un bois de cornouillers [corneta) croissait sur la Telia, là où fui depuis le lomple de Vénus de Rome (Varr., De l. lat., V, i5‘2). On disait que la pique de Romulus. lancée par lui de l'AvcuLin sur le Palatin, y avait jeté des racines et était devenue un arbre de cette espèce.
3 Fuit myrtus ubi nunc Ronia est. (PI., //«/. nal.t xt, 36, 1-2.)
4 Lotos in Vulcanali æquæva urbi intelligitur. (PL, Ilist.nat xn,
une époque ancienne, sur le sol romain. Un palmier qui naissait spontanément donnait à cette végétation primitive l’air à demi oriental que les huit ou dix palmiers de Rome 1 donnent à la végétation romaine d’aujourd'hui.
Un palmier naquit dans le temple de Jupiter au Capitole, pendant la guerre contre Pcrsée; un autre poussa entre les pierres de la maison d’Auguste, sur le Palatin, où les deux palmiers du couvent de Saint- Bonaventurc font un si bel effet.
Le sol de Rome n’a pas seulement changé d’aspect, il a changé de forme. D'abord il est des collines qui n ont pas toujours existé : le Montc-Cilorio, composé de ruines; le .Monle-Giordano, qui date du moyen âge; le singulier Monte-Testaccio, formé tout entier de vases brisés et qui ne remonte pas jusqu’aux premiers siècles de notre ère. Pour retrouver l'état primitif des collines anciennes, il faut faire abstraction des ruines entassées sur leurs sommets; l’exhaussement du sol, une des choses qui à Rome étonne le plus les étrangers, ne s’observe pas seulement dans les lieux bas, où il s’explique par l’accumulation des terres que diverses causes ont pu y faire descendre ; on le remarque sur le sommet isolé du Palatin ; en quelques endroits le sol
1 Madame de Staël, qui dit dans Corinne ;« le palmier dont Rome se vante..., » ne les avait pas comptés. Madame de Staël a souvent admirablement pensé sur Rome, mais ne l'a pas assez regardée.
ÉTAT PRIMITIF DU SOL ROMAIN. il
antique ne parait que si l’on creuse à une profondeur de 40 pieds.
Déjà les anciens avaient été frappés de cet amoncellement et avaient cherché à l'expliquer par les incendies *.
Quelquefois deux hauteurs séparées dans l’origine ont été artificiellement réunies*; quelquefois aussi les pentes sont devenues plus escarpées par suite d’un éboulement de rochers : c’est ce qui est arrivé pour la roche Tarpéienne au sixième siècle de Home5 et au seizième de l’ère chrétienne. Ces cas sont rares ; ce qui a eu lieu beaucoup plus souvent , c’est que les sommets ont été aplanis ou effacés et même que certaines hauteurs ont disparu, comme le Gcrmale, mentionné avec la Velia, qui existait encore au temps de Cicéron ‘et duquel il ne reste rien; tandis que la Velia, dont l’arc de Titus marque le sommet, par l’entassement qui s’est fait autour d'elle s’est seulement beaucoup abaissée. La roche Lupercale a disparu. On n'aperçoit plus le grand rocher qui s'élevait sur la moindre des deux cimes de l’Aventin. Le Palatin, qui a fourni aux jardins Farnèse une véritable plate-forme, avaitun sommet dominant sur lequel on bâtit très-ancienne-
1 Front., de Aquscd., 18.
* Locum qui vocatur Cœliolus cwn Cœlio nunc conjunctum. (Varr., de /. lot., ▼, -46.)
5 Tit. Liv., x \xt, 21.
4 La maison de Miton était sur le Gcrrnale. Cic., Ai Ait-, IV. m. o.
ment un temple de la Victoire 1 * * 4 ; il fallut aplanir les inégalités du Capitole pour y construire le temple de Jupiter1. D'autre part, l'ilc Tibérine, à laquelle une légende absurde donne pour origine les blés des Tarquins jetés dans le Tibre, est, nous le verrons, bien plus ancienne; elle était accompagnée de petites ilcs que le Tibre a dévorées".
Chacune des collines fut primitivement hérissée de mamelons, dont, pour la plupart , on ne saurait trouver aujourd'hui la trace.
IS’ous le savons par un précieux témoignage.
Varron, parlant des chapelles consacrées au culte antique des Argéens1, nous apprend que ces chapelles étaient au nombre de vingt-quatre ou vingt-sept, que chacune était placée sur un sommet, et il fait l'énumération de la plupart de ces sommets. C'étaient autant de pointes, de saillies, s’élevant çà et là sur les collines de Home.
Pour retrouver en esprit la configuration printitive du sol romain, l'on doit donc, replantant sur chacun des sept monts l’espèce de bois qui le couvrait, ici les chênes, là les hêtres, là les lauriers, y dresser aussi de nouveau et y tailler à pic une vingtaine, au moins,
1 Don. d’ilal., i, 32.
* Ib., ni, C9.
s Elles sont encore indiquées sur le plan de Rome de Nolli, au dixhuitième siècle.
4 Varr.. de /, lat y, 45 et suiv.
de petits sommets dont quelques-uns seulement subsistent et dont aucun n'est aussi marqué qu'il l'était à l'origine. Pour trouver quelque chose qui ressemble à cette physionomie primitive deliome, il faut aller chercher les monticules épars dans la campagne ; et encore ceux ci ont souvent perdu leurs saillies par suite de l'établissement à leur sommet d'une ville ou d'une villa.
Maintenant, si je ferme les yeux à ce qui m'entoure pour voir ce qui a été; si j’efface de mon esprit celle longue et mémorable histoire de Rome, je découvre une forêt, entrecoupée de clairières où sont des pâturages, et composée d'essences diverses; elle couvre quelques collines et domine une plaine verdoyante et marécageuse, envahie par le Tibre. Dans cette forêt, les loups ont leur repaire, les oiseaux de proie font leur nid; l'homme n’y a pas encore paru; là où sera Rome est une forêt vierge.
.... Incædua sylva virelai*.
A la place où doit s’élever un jour la ville des rois, des consuls, des empereurs et des papes, il n’y a que des bois, des prés et des marécages.
Jetons maintenant un coup d'œil sur l’état primitif de la campagne romaine.
La campagne romaine, aujourd’hui presque entièrement dépouillée d'arbres, présentait aussi l’aspect d’un
1 Ov., Fait., i, 243.
pays boisé. Iæ culte antique du dieu Faunus, des faunes et des sylvains, divinités indigènes du Latium, le prouve, ainsi que le réle mythologique du pic-vert et son nom picus donné ii un roi latin, car cet oiseau n’habite qu’au plus profond des bois ; de plus, l’histoire mentionne dans les environs de Rome plusieurs forêts qu'on y chercherait vainement aujourd'hui. A cette heure, il ne reste guère que la grande forêt qui s'étend d'Oslie vers les marais Pontins, et encore étaitelle plus étendue au temps de Pline le Jeune que de nos jours. Grégoire XIII en a abattu une partie.
Nous connaissons par les auteurs la forêt Nœvia formée de chênes verts : cette forêt, voisine de l’Avenlin, nuire par l’ombre des yeuses *.
Lucus Aventino proprior nig-r ilicis umbrâ.
Vers expressif qui rend bien l'effet de l'ombre ténébreuse que ces arbres répandent sur le sol, et dont on peut vérifier l’exactitude en se promenant sous les beaux chênes verts de la villa Borghèse.
Dans celte forêt, qui avait donné son nom à une porte de Rome, habitèrent plus tard des gens sans aveu, des bandits descendants des premiers sujets de Roinulus et ancêtres des brigands de nos jours*.
Ceux-ci, en général, n’excrccnl pas leur profession
* Ov., Fast., iii, 295.
* Caton, cité parFcsIus, p. 109. Ed. Muller.
aux porles de Rome, où parfois ils paraissent cependant ; leurs repaires ont reculé de quelques lieues avec les forêts. Les brigands de l'antiquité devaient habiter également les environs du bois consacré à Laverna, patronne des voleurs, que la madone, honteuse dérision de ce que la religion a de plus pur, a parfois remplacée.
La forêt (1rs Malfaiteurs 1 a dû son nom aux hôtes qui la fréquentaient. Sur la rive droite du Tibre, à cinq milles de Rome, était la forêt Mœsia dont il reste à peine quelques vestiges *. Tite-Live parle d'un très-grand bois entre le Tibre et la voie Salaria, dans lequel se réfugia une partie de l'armée romaine après le désastre de l’Allia J. Lelacd'Albano était entouré d’une forêt. Ovide est sur ce point d’accord avec Tite-Live *, et la tradition qui donne à plusieurs rois fabuleux d’Albe le nom de Sylvius, homme des bois, semble confirmer par les témoignages les plus anciens la vérité de ce double témoignage.
Aujourd'hui, on ne trouve un bout de forêt que plus haut, en gravissant le mont Albain (Monte-Cavi), à l'endroit où, sous les grands chênes, apparaissent tout à coup, parmi les feuilles tombées, les dalles de la voie Triomphale.
1 C'est ainsi que Denys d'Haticarnassc (ni, 35) appelle la Sylva Haliliota de Tite-Live. (i, 30.)
* Til- Liv., i, 33. Niliby, Oinl., t, 411.
* P. Diac., I.ucaria, Kest., p. 119, Ed. Müllcr.
* TU. Liv., v, 15.
Ovide dit, en parlant du lac de Nemi : « Là est un lac ceint d’une épaisse forêt *. »
.... Sjlva præcinclus op.icà Est lactis.
11 y avait donc en cet endroit une forêt. Cette forêt était assez considérable pour faire donner au sanctuaire de la Diane d'Aricie le noin de ISemus. Ce bois n’ existe plus, mais il a laissé son nom au lac charmant et au village pittoresque de Nemi.
Le petit bois de Cære est décrit dans Virgile avec des expressions qui aujourd'hui seraient exagérées1.
« 11 y a dit-il, un grand bois près du fleuve aux froides eaux de Caere. Ce bois s'étend au loin, consacré par la religion des aïeux. De partout des collines creuses renferment3 et de noire sapins l’environnent. »
Les sapins n'y ont guère laissé d'autre souvenir de leur présence que le nom d'une hauteur qui s'appelle la Sapinière' (Abetone).
Les noms font partie de la physionomie des lieux ;
' Ov., Fatt., in, 203.
* Yirg., Æn., vin, 397.
* Est-ce une allusion aux lombes étrusques creust'es dans ces collines?
* Entre Caere et le Tilirc on chercherait en vain l’antique hois d'Ilalemus dont parle Ovide :
Adjacet antiqui Tiberlno lucus Baierai.
(Ov., E«/., vi, 105.)
ÉTAT PRIMITIF DI SOL ROMAIN, souvent ils la représentent après qu'elle a changé et la conservent, pour ainsi dire, après qu’elle a disparu.
Le nom antique d’Alsium (Palo) nous apprend qu’il y eut là autrefois un bois sacré (Alsos), et, si Préneste doit le sien, comme le veut Servius1, aux chênes verts (prinoi) qui y abondaient encore au temps où il écrivait, cette étymologie nous j’évèle un trait de l’aspect ancien du pays, que son aspect moderne ne nous présente plus, du moins au même degré.
La forêt du mont Algide, qui existait encore au moyen âge, n’existe plus*.
C'est une loi universelle que les bois, s’ils ne sont entretenus avec soin, vont toujours occupant un moindre espace. Chaque jour en Italie, on voit ceux de l'Apennin achever de périr ; les forêts de la campagne romaine, que la culture croissante et des guerres continuelles pendant les quatre premiers siècles de Home ont concouru à faire disparaître, ont dû avoir plus tôt le même sort. On peut donc, d'après la nature et les noms des lieux, affirmer de la campagne de Rome ce que de nombreux témoignages nous ont conduit
1 Serv., Æn., tu, 078. Ces deux mots grecs priuos cl alsos ne pourraient guère être l'origine des noms donnés â Alsium et A Préneste si ces deux villes n’avaient une origine pélasgique; ce qui, du reste, est vraisemblable pour d'autres raisons, voy. chap. v, les PMasges.
* Sylva Algidiensis, Nibby, Dint-, ni, 293. Il y avait une station romaine nommée Roboraria (la Chesnaye) â la Volara, en avant de l’A'gide, dans un lieu où l’on ne voit point de chênes aujourd’hui.
à établir pour la ville elle-même. Elle lut dans l'origine une vaste forêt.
Les bouquets d’arbres suspendus sur les hauteurs dont est semée la campagne romaine, comme le petit bois voisin de ce qu'on appelle à tort la Grotte de la nymphe Égérie, ou cachés dans les vallons qui s’ouvrent tout à coup devant les promeneurs errants, comme le bois plus considérable qu'on rencontre prés de Torre San Giovanni ; ces bouquets d'arbres, ces bois disséminés dans la campagne romaine, laquelle n'est pas aussi complètement nue qu'on le suppose avant de l'avoir parcouriic, sont des débris et comme des témoins de la forêt primitive.
Dans la campagne, de même qu'à Rome, le sol était originairement hérissé de broussailles ; ces broussailles que Virgile replaçait avec raison sur le Capitole contemporain d'Evundrc, on les retrouve sur les tertres, d’où elles n'ont pas disparu, comme sur le Capitole, devant les temples aux toits dorés ; nous les trouvons par exemple sur la colline de Fidène, où elles étaient avant que personne fût là pour les voir. Ici, 1 ancien aspect s’est conservé; ailleurs, il a reparu. Quand Cicéron disait d'Aslura : lieu aijréable', il montrait ce lieu tel que la civilisation cll'élégance romaine l’avaient fait. Aujourd’hui, en présence de la tour solitaire d'Astura, si notre regard se promène sur celte plage triste, inlia-
* Cic., Ad AU., ni, 19.
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bitée, funeste ù Auguste, ù Tibère, à Conradin1, nous n'apercevons que la forêt, les sables et la mer. De nos jours cet endroit sinistre ressemble , mieux qu'au temps de Cicéron, à ce qu'il était avant la naissance du premier Romain.
Les eaux, plus mobiles que le sol, ont parfois changé comme lui d’aspect. Les cascades de Tivoli, après avoir été bouleversées dans l'antiquité *, viennent de l’être sous nos yeux; une nouvelle chute a été créée. Les anciennes cascades elles-mêmes n'étaient pas antiques. La plus grande avait reçu de la main des hommes une partie de son caractère. Ce que l'on appelle la Grotte de Neptune et la Grotte des Sirènes fut en partie l'œuvre de Sixte-Quint et en partie l’œuvre du lîcrnin.
Au cinquième siècle de la république, Curius Dcntatus, après avoir vaincu les Sabins, voulut vaincre aussi la nature ; il fit écouler les eaux du Velino dans la Nera ; ainsi fut formée l’admirable cascade de Terni, cette merveille de la nature qui est un produit de l arf.
Ce changement artificiel de l’état des eaux ne fut pas accompli sans provoquer une querelle entre les autorités municipales de Rieli et celles de Terni5; il en a été de môme au moyen âge et à la fin du dernier siècle.
* Auguste et Tibère y conlractèrent la maladie dont ils moururent. Conradin y fut arrêté et livré.
* Plin., Ep., viu, 17.
* Cic., Ad AU., iv, 15.
On risque à imposer des perturbations violentes a la nature aussi bien qu’à la société.
Primitivement l'Anio, comme le Tibre, était plus profond, et cela en vertu de la cause générale que j’ai signalée : l’exhaussement constant du lit des fleuves. Pline1 dit qu'il a été navigable, et tous les efforts des modernes pour le rendre tel ont échoué.
11 était plus large ; on le voit, au pont Salaro, trop grand pour le lit actuel du fleuve.
Par contre, d'autres petits fleuves se sont amoindris ; le Numicius (Rio Torto) s’est en partie perdu au sein des marais, et, dans le mince et peu profond cours d’eau qui en reste, Enéc, avec la meilleure volonté du monde, ne pourrait se noyer aujourd'hui *.
Le Tibre aussi a changé au-dessus et au-dessous de Rome. Nous lisons dans Tite-Livc5 qu’il a été plus étroit devant Fidène, et l’on sait que des deux bras qu’il forme vers son embouchure, le bras occidental, le seul dont on se sert aujourd'hui, est un canal artificiel. L'ile Sacrée, près d’Oslie, est un produit du Tibre; avant les temps historiques, à l'embouchure, unique alors, du Tibre il n’y avait pas d'ile*.
La côte du Latium tout entière a la même origine ;
* PI., Ilist. nat-, III, tt, 2.
* Scrv., Æn., vit. 15'). Numicius ingens anlo fluvius fuit.
> Tit. Liv., IV, 31.
4 I’enUand, Ceol. ofttome, p. 0.
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à l'extrémité de la vallée du Tibre, elle s'accroît de douzepieds au moins par an. Prise dans son ensemble, elle avance plus lentement, mais elle avance toujours, et, quand la belle carte de M. Rosa, ce découvreur de la campagne romaine, sera publiée, on y verra, plus nettement qu'on n’a pu le faire jusqu'ici, ces empiétements du sol sur la mer à partir des collines qui formaient autrefois le rivage de celte mer.
Les marais Pontins ont dû mériter mieux qu’aujourd'hui ce nom de marais, que leur état présent ne justifie pas complètement, car une partie de la région que l'on désigne ainsi se compose de pâturages marécageux, où des hommes à cheval, enfoncés jusqu'à la ceinture dans les grandes herbes, poussent de leur lance des bœufs à demi sauvages.
Sans doute, au temps de la civilisation romaine, lorsqu'il y avait trente-trois villes dans les marais Pontins1, qu’on y recueillait du blé en abondance’, que les années romaines y campaient5, que les tribuns, pour gagner la faveur des plébéiens, demandaient que ce territoire fût parlagéentre eux1, les eaux marécageuses devaient occuper moins d'espace ; mais, dans l’origine, avant qu elles fussent refoulées par l’habitation et la culture, elles devaient être beaucoup plus envahis-
' PI., Ilisl. nat., III, ix, 6.
« Til. Lit., IV, Î5.
1 Tit. Liv., VI, 6.
* Ibid.
santés qu'elles ne l'ont été depuis, et môme ne le sont redevenues de nos jours; comme les marais de la vallée de l'Arno étaient beaucoup plus considérables qu'ils ne le sont à présent lorsque Annibal eut tant de peine à les franchir cl perdit un œil en les traversant
Le resserrement ou la disparition des marais et des lacs est un fait général dans la campagne romaine. Le lac de Lariccia, le lac ltégillc, n'existent plus depuis l'antiquité. Le lac Juturne a été desséché par Paul V. J'ai encore vu le lac de Gabies; il a été desséché de mon temps par le prince Borghèse, petit-neveu de Paul V, et à celte heure on travaille à diminuer le lac Fucin.
On voit donc que la campagne romaine, elle aussi, a changé d'aspect. En contemplant le tableau que nous a vons devant les yeux, et dont nos yeux ne se lassent pas d’admirer la grandeur, nous pouvons en évoquer un autre assez différent : une campagne couverte d’arb res, où il y a plus de lacs, traversée pardes cours d’eau plus profonds et plus larges, s’arrêtant là où commencent les allusions qui l’ont augmentée du côté de la mer, et, à son extrémité, les marais Pontins, étendant des nappes d'eau immenses.
Si la campagne romaine a changé plusieurs fois d'aspect depuis les temps antiques jusqu’à nos jours,
1 Tu. Liv., XXII, 2.
il y a (les choses qui n'ont point changé : c'est l'éclat de la lumière, la beauté cl la sérénité du ciel*. Les admirables montagnes qui encadrent le paysage romain offrent à peu près le spectacle qu'elles présentaient, il y a trente siècles; elles sont moins boisées, sans doute, surtout celles de la Sabine, qui appartiennent à la chaîne calcaire de l'Apennin, presque partout dépouillée de sa végétation primitive; mais, du reste, elles sont ce qu'elles furent et seront toujours, merveilleuses de lignes, de masses, de couleurs, formant au nord et à l’est un immense théâtre dont les vastes gradins sont des sommets étagés les uns derrière les autres, au pied desquels s’étend l'arène, aujourd'hui silencieuse et morne, qui a retenti du bruit de tant de combats, tandis que Rome, encore à sa place, figure la scène où a été représenté le plus grand drame de l'humanité.
Les spectateurs manquèrent aux premiers actes de ce drame qui se jouait obscurément loin du monde grec, dans un coin reculé du Latium, entre les montagnes et la mer.
Mais le jour arriva où ce coin du monde en devint le centre, où le drame, en se continuant, commanda l'attention universelle et força tous les peuples à le regarder et à y prendre part.
L’histoire et la poésie se sont chargées d’en célébrer les acteurs; les intelligences et les imaginations
1 Ctrluin liquidé sereniim, comme dit Aulu -Celle.
cultivées de tous les siècles et de tous les pays ont assisté de loin à cet étonnant spectacle dont j’ai voulu donner à mon tour un compte rendu.
Pour cela je suis venu m'asseoir, quand la pièce était finie, sur un de ces gradins abandonnés ; j'ai évoqué les grands morts dont la poussière était sous mes pieds, et pour moi la pièce a recommencé. Tandis quelle se jouait de nouveau en ma présence, il m'a semblé que je n’étais plus seul, que je voyais autour de moi d'innombrables générations venir occuper les places vides, dans ce théâtre magnifique qui semble avoir été fait à dessein pour la plus grande représentation historique donnée par la Providence au parterre humain.