‹ L'histoire romaine à RomeChapitre 15 sur 90 · CLIMAT PRIMITIF DE ROME ET DE LA CAMPAGNE ROMAINE · texte numérisé non relu

CLIMAT PRIMITIF DE ROME ET DE LA CAMPAGNE ROMAINE

Changement du climat de Rome, ]>lus rigoureux à l’origine. — La malaria existait dans l'antiquité. — La cause de ce fléau est inconnue. — Il est combattu par l’habitation et la culture. — La malaria antérieure à Rome.

Quel fut à cette époque antique le climat de la contrée où devait être Rome?

Ce climat était certainement alors plus rude.

Ce ciel sous lequel on vient respirer un air doux et salutaire aux poitrines affaiblies était un ciel inclément ; ces hivers liédes aujourd'hui étaient des hivers rigoureux. En général il en va ainsi : la température devient moins froide par l'effet de la culture et de la civilisation; la disparition des forêts, ces réservoirs d’une humidité qui se vaporise aux dépens du calorique humain, amène un adoucissement de la tempe-

rature qu’on a remarqué partout; la nature semble

s’amollir, échauffée par l'haleine de l'homme.

liome, au temps de la république, vit des hivers comme elle n’en voit plus. Denys d'IIalicarnasse 1 parle d'une année, qu’il cite, il est vrai, comme extraordinaire, où il tomba sept pieds de neige, et où le froid fit mourir les hommes et les troupeaux. Tile l.ive nous montre les routes obstruées et la navigation du Tibre interrompue \

Une autre année, la neige tint quarante jours * ; les arbres périrent, les animaux mouraient de faim, les loups parcouraient la ville et traînèrent un cadavre jusque dans le Forum où la neige s’élevait à une hauteur effrayante. Horace peint encore les fleuves couverts de glace et les arbres chargés de neige, il voit la neige sur le mont Soracle ', où il est très-rare de l’apercevoir. Au temps de Martial 5, un enfant ful-tué par un morceau de glace tombé du portique d’Agrippa. Ces froids extraordinaires devaient, d’après ce que j’ai dit de l’influence des forêts sur le climat, être plus fréquents à l’époque primitive qu’au quatrième et au cinquième siècle de la république, au temps d’Horace ou de Martial; maintenant on ne voit rien de semblable.

1 Den. tl’llal., in, 8. Tit. Liv., V, nv, intolcrandam biemem.

* TU. Liv., v, 13.

* Augusl ..deCiti. D., iii, 17.

4 llor., Canii., 1, 9, 1-4.

* Hart , t’p., ir, 18.

Quoi qu’on en dise, il neige à Rome presque tous les hivers, mais un ou deux jours seulement, et en général très- peu. Ce qui le prouve, c’est que, lorsqu’il neige, les écoles sont fermées et les écoliers ont vacance.

Au temps de Cicéron, dans un cas pareil, bien qu'il dût se reproduire plus souvent, le sénat levait la séance

Il est reconnu que la chaleur nuit à l'énergie des peuples; on abuse de ce fait véritable en lui attribuant l'affaiblissement moral des Romains, qui lient à d'autres causes ; car leur climat n’a pas sensiblement changé depuis le moyen âge, et au moyen âge la vigueur ne leur manquait point.

Il n’en est pas moins à remarquer que le peuple romain a commencé à vivre sous un climat plus âpre et a respiré en naissant une atmosphère plus fortifiante. Le berceau de Romulus a llotlé sur le Tibre à une époque où le Tibre gelait.

Un trait du climat romain, que le temps n’a malheureusement pas effacé, c’est la malaria c’est cette influence funeste qui, pendant quelques mois de l'année, plane sur la ville cl principalement sur la campagne romaine ; c’est celte fièvre de Rome, que l’on peut éviter avec des précautions, mais à laquelle la moindre imprudence vous expose à succomber ; qui

1 Cicero, ad Quint \ fr 11, 10.

* Oa ne peut écrire ce mot sans penser tout d abord au beau et * pathétique tableau de M. Hébert.

60 L’HISTOIRE ROHAIKE A ROME,

frappe les habitants, chasse les étrangers, fait de la plaine qui entoure Rome un désert et répand sur elle comme une poésie formidable.

Toutes les explications qu’on a données de ce phénomène me semblent inadmissibles.

On l'attribue en général aux marais; cela peut être vrai pour le littoral, mais la campagne qui entoure immédiatement Rome n’est point un pays marécageux; les endroits les plus secs, les plus aérés, sont souvent les plus malsains. Je citerai la villa Albani et le Monle- Mariu. On parle des marais Pontins; mais comment seraient comparativement sains Albano et Frascati, plus voisins de ces marais et placés sur le chemin des vents qui en apportent, dit-on, les miasmes? miasmes du reste que l’analyse chimique n’a jamais pu découvrir.

C’est du sol même de VAyro romano qu’émane la cause, quelle qu elle soit, du fléau; car, à une certaine hauteur, à plus de quinze cents pieds au-dessus de la mer, à Rocca ili papa par exemple, cette cause n’agit plus.

Pourquoi ce terrain produit-il des exhalaisons pestilentielles? On répond : Parce qu’il est volcanique. Comme si l’Auvergne et la région de l’Etna étaient des contrées pestilentielles.

C’est l’absence des arbres, a-t-on dit aussi, qui fait l’ insalubrité de la campagne romaine. Brocchi 1 nie

* U attribue, comme on l'a fait depuis, le développement de la

formellement que l’abondance des arbres soit une garantie de salubrité et le prouve par la présence de la malaria dans les parties de l'Agro romano où il y a encore des forêts.

11 y voit plutôt, au contraire, une cause d'insalubrité, et son opinion est conforme à celle des Romains modernes qui, en cela bien différents de leurs ancêtres, ont horreur des arbres.

On dit aussi : C'est l'humidité qui produit la fièvre à Home. Pas toujours, car les maisons de Ripella, qui ont le pied dans le Tibre, sont saines, et les maisons du Cœlius, du haut Esquilin, loin du Tibre, ne le sont point. Il est certain que l'agglomération des êtres vivants combat l'inlluence de la malaria; le Ghetto, où les juifs sont entassés dans des rues sales et étroites, est un dcsquarliersdcRomc sur lequel l'action du fléau est la moindre ; mais il ne s'ensuit pas que la dépopulation soit la seule cause de la malaria, elle en est bien plutôt l'effet; elle l’augmente, mais elle ne la crée point; il est des pays très-peu peuplés, comme l'intérieur du Mexique, où la malaria n'existe pas *.

lièvre romaine h des changements survenus dans la manière de se vêtir. Mais des changements pareils ont eu lieu dans d’autres pays où la fièvre ne s’est pas développée.

* Dans le Giomale Arcadico, xxxix, p. 17-53, le docteur Folclii a trèshien réfuté les différents systèmes qu’on a imaginés pour rendre raison de la malaria. 11 nie l'existence fantastique des miasmes; il dit avec raison que la fièvre se produit dans des contrées dont les terrains sont très-différents : les marais Pontins et la campagne de Rome. K ceux

L’HISTOIRE RO H Al HE A ROME.

Iiî

De plus, ou peul établir par les témoignages des anciens que l'air de Dôme et de la plaine qui avoisine Rome a toujours été mauvais, qu'il y a toujours eu là une cause encore ignorée, je crois, mais réelle, de maladie. Seulement celte cause a été combattue et affaiblie par le peuplement et par la culture ; quand le peuplement et la culture ont diminué, la cause inconnue de la malaria a agi plus énergiquement.

Sans doute plusieurs des contagions, des pestes, comme parlent les anciens, n’avaient rien à faire avec la fièvre de Rome; on peul l'affirmer de toutes celles qui attaquèrent les animaux sur lesquels la malaria, dont cette circonstance ne rend pas la nature plus facile à expliquer, n'a aucune prise; mais évidemment il non est pas de même des cas que je citerai tout à l’heure. Nibby 1 pense que l'air s'est amélioré sous les empereurs.

Il me coûte, je l'avoue, d'admettre que Rome ait dû quelque chose de bon a l'empire.

Cependant il est certain que, comme le veut Nibby,

qui voudraient expliquer la présence de la malaria seulement par les marécages, il cite (p. Ai) une partie du Portugal très-fièvreuse et très aride ; un village fort malade était ensablé. Venise, infectée l'été par scs lagunes, n'a point de fièvres. A la Guadeloupe, la Poinlei -Pitre, entourée de mare innés, n’en a point. Dans les environs de Rome, le docteur énumère des lieux très-secs où la fièvre règne, Castel dell'Osa (Collatie), l'isola Farnëse (Vîtes), les monts Parioli, etc.

1 Hibb., Dint. di R., I, xnvt.

la multiplication des villas a pu contribuer à assainir les environs de Rome; mais à Rome même on voit que sous Auguste l'air était encore très-mauvais. 11 était plus aisé d’étouffer la liberté mourante que de changer les conditions de l’atmosphère. La nature ne se laisse pas dompter si aisément que l’homme.

Au siècle d’Auguste la fièvre de l'été et du commencement de l’automne est clairement indiquée à Rome. Properce déplore les chaleurs qui ont rendu malade sa chère Cinthie *; il s'écrie ailleurs : « Redoute le cancer sinistre V »

Horace dit qu’au mois d'août la plus petite fatigue amène les fièvres et fait ouvrir les testaments1 * 3. Aussi pour éviter toute fatigue, les Romains, quand ils ont trente pas à faire au soleil, les font-ils avec une lenteur vraiment curieuse. C'est pendant ce mois que j'écris, et j'apprends que nos pauvres soldats, malgré tous les soins qu’on prend de leur santé, sont atteints en si grand nombre, que leur excellent médecin, le docteur Mayer, est obligé de demander pour eux un nouvel hôpital. A Rome, le mois de septembre passe encore aujourd'hui pour le mois le plus dangereux, et Horace

1 Properl., El., tll, xxiv, 3-4.

• Ibid., V, i, 150.

3 Opclta forensis

Adducit febres cl testament» résignai.

[Ep., i, 7, 8.)

parle des morts fréquentes en automne l; de là l’épithète terrible donnée par Juvénal 1 * 4 à cette saison : lethifer autumnus, l'automne qui apporte la mort !

Les jours où souffle le sirocco, vent de sud-est, sont les plus funestes. Horace signale comme ayant une influence désastreuse5 * 7 ce vent de plomb, expression qui désigne très-bien l'effet du sirocco, plumbeus auster *.

Plus tard, sous Néron, il mourut en un automne trente mille personnes 5.

A Rome, la fièvre a quelquefois changé de quartier; telle localité qui était saine dans 1 antiquité a cessé de l'être de nos jours.

Cicéron* déclare salubre le Palatin, qui aujourd'hui est à peu près inhabitable et presque entièrement inhabité.

Quand Tilc-Live fait dire à Camille que les collines de Rome sont très-saines \ il exagère et anticipe sur l’époque à laquelle il écrivait, époque où ces collines

1 Automnusque gravis, libitinæ questus acerbæ. Sa/., n, 6, 19.

* Juv., Sat., it, 50-7,

5 Carm.% n, 14, 5-0.

4 Hor., Sat.t il, 6, 19.

5 Suct., fier., 39.

8 Cic., de Hep., ii, C. Dans ce passage, Cicéron reconnaît que les environs du Palatin étaient pestilentiels. Il oppose la salubrité de la colline à l’insalubrité de la région marécageuse qui l’avoisinait.

7 Tit. Liv., v, 54.

étaient devenues -moins malsaines sans cesser de l'être tout à fait.

"■ L’Esquilin aussi est appelé salubre chez Horace, mais c’est par comparaison avec ce qu’il était avant que Mécène eut mis ses jardins à la place des charniers qui l’empestaient

La partie supérieure de l’Esquilin, qui aujourd’hui est malsaine, devait l'être dans l’antiquité, carsurcette colline prétendue salubre se trouvaient un des temples dédiés à la Fièvre, le temple de Méphitis près du lac ou marais qui devait ce nom à des exhalaisons dont l'effet ne pouvait être salutaire enfin le temple de Libilina dans lequel on enregistrait les décès, et la demeure des entrepreneurs des pompes funèbres J.

En général, la persistance au même lieu de la cause morbifique est remarquable, l/air du Vatican est si mauvais que les papes évitent d'y demeurer l’été; il avait déjà cette réputation au temps de Tacite. Une partie de l'armée, dit-il, s’étant dirigée ver3 les parties mal famées, mfamibus *, du Vatican, il en résulta

* J Sunc licet Exquilis habitare salubrikus...

(Horace, Sal., i, vin, 14.)

* &rt>a»ique exbalat opaca Mephilim,

dit d'exhalaisons analogues Virgile, qui sans doute pensait comme moi.

3 Den. d llal., it, t5

* Tac.. Ilitl , n, 93.

des morls nombreuses, et c'est à côté de Saint-Pierre que fut au moyen âge l'église dédiée à la madone des fièvres.

Voilà pour Rome; nous avons des témoignages pareils de l'insalubrité de la campagne. Dans les premiers siècles de la république, les soldats se plaignaient de combattre pendant l'été autour de Rome, sur un sol brûlant et pestilentiel1; il y avait comme aujourd'hui des étés plus fiévreux les uns que les autres. Tilc-I.ive parle d'une contagion pestilentielle, née des chaleurs excessives'. C'est donc bien de la fièvre de Rome pendant l'été qu'il s'agit. Tite-l.ive mentionne aussi une année où les maladies furent plus pernicieuses que longues s, c'est le caractère et jusqu'au nom de la lièvre pernicieuse de Rome. Ce fut pour l’éviter que les consuls, lorsque Marius menaçait Rome, prirent le parti de quitter les environs de la ville, et d’aller camper sur le mont Albain.

Pour la campagne romaine comme pour Rome, il y a des points où la condition hygiénique n'a paschangé. Antium, par exemple, était sain ‘, quoique le restede la côte ne le fût point; Porto d'Anzo, qui a succédé à Antium, l'est encore aujourd'hui. L’insalubrité d'Ardée

' Tit -Liv , tu, 38.

* Palilfnliamque iu agro roman * ex ticcilolc cahribusqve uiiniit ortam. Tit.-Liv-, *, 3t.

* Tlt. liv., ixfii, 23.

4 Caligula y naquit le 31 août.

était célèbre et près d Aidée est le Campo-Morto, lieu si dangereux qu'on ne pourrait trouver personne pour y cultiver la terre si l’on n’en avait fait un refuge où le chapitre de Saint-Pierre, qui en est possesseur, n'admet, m'assure-t-on, que sur preuve d’homicide dûment constaté.

Ailleurs il y a eu des déplacements' dans la malaria. L’air de Veies était sain * et a cessé de l’être. Chaque année le fléau gagne du terrain et envahit même Albano, et surtout Frascali, qui offraient contre lui do si charmants asiles. Sans être aussi commune qu’à Rome, la fièvre y est aujourd'hui moins rare que par le passé.

Le littoral a toujours été insalubre, et Strabon l'excepte de l'éloge qu’il fait delà salubrité du Latium5. Caton parle de lieux où l'on ne peut habiter l'été 1 * * 4 5 ; mais il faut reconnaitre que la fièvre ne régnait pas dans la campagne romaine comme elle y règne de nos jours, de manière à rendre cette campagne inhabitable, puisqu’elle était habitée. Aujourd'hui, les paysans qui restent l'été dans les fermes sont certains d'avoir la fièvre. Avec cette certitude, il n'y aurait eu nulle part des villas d’été *•

1 Strafo., t, 3, 5. Son., Ep , 105. Mart., Ep. , iv, (H).

* Denys d liai., xn, 19.

5 Slrab., v, 3, 5.

4 Cal., Derermt., 1, xiv, 5.

5 Toutes les villas tournées vers le nord étaient des villas d’été. Quel-

La conclusion de ce qui précède esl celle-ci : Quoique l'air de Home el des environs Ml moins malsain sous la république el sous l'empire qu'il ne l'est aujourd'hui, il était déjà malsain.

Je crois qu'il l'était dès les temps primitifs.

D'abord le culte de la Fièvre prouve l'antiquité de la fièvre à Rome; la Fièvre était une divinité redoutable qu’on implorait pour la désarmer. Cicéron, qui assure que le Palatin était salubre à l’époque de Romulus, nous apprend lui-mème que la Fièvre avait un temple et un autel antique sur le Palatin*, et Pline * en parle comme existant au temps où il vivait, ce qui montre que la fièvre n’avait pas cessé de régner à Rome sous l’empire.

La Fièvre avait deux autres sanctuaires, l'un sur l'Esquilin, dans les environs de Sainte-Marie-Majeure*, l'autre sur le Viminal, à l'extrémité de la nie Longue aujourd'hui la rue Saint-Vital, dans un lieu que je sais être fiévreux pour l avoir habité.

ques-uncs avaient un appartement au midi pour l'hiver et un autre au nord pour Télé; telle était celle de Pline le Jeune, près de Laurentum, agréable en hiver, dit-il, et en été plus agréable encore. On pouvait donc passer impunément près de haurentuin les mois chauds de Tannée; ce serait impossible aujourd’hui, aussi bien qu'à Alsium (Palo) où César, Pompée, Marc-Aurèle eurent «les villas et que Fronton appelait un lieu de délices. (Front., t, 179.)

1 Deteg., n, il; Déliât, deor., ni, 25.

* PI., Hitt. liât.; n, 7,5.

5 Yal. Max., u, 5. 6.

Or le culte de la Fièvre à Home date de très-loin ; l’autel qu elle avait sur le Palatin était, au dire de Cicéron, fort ancien; cet autel fort ancien delà Fièvre sur le Palatin, quia été le berceau de Home, ne donnet-il pas à penser que la fièvre fut déposée dans ce berceau?

Le nom delà fièvre était un mol antique et sacré, le nom môme de la douleur et de Pluton'. De ce nom provenait celui des purifications prescrites dans les livres des pontifes. Ces purifications avaient eu sans doute pour objet, dans l’origine, de combattre le mal endémique et que l'on croyait infernal. Februus ’ était un mot étrusque, et febru-arius (février) était le second mois de l’année, attribuée à Numa ; d'autre part, Frontin dit que la pesanteur de l’air de Rome l’avait déjà discréditée chez les anciens1 * 3 4. Tout cela nous reporte à une époque reculée et donne déjà à la malaria une assez respectable antiquité.

On peut remonter plus haut encore; une tradition voulait que les Aborigènes, précurseurs de Romulus sur le Palatin, l’eussent quitté à cause de l'incommodité des marais que le Tibre formait au pied de celte colline'. L'incommodité dont parle Solin, que pouvait-elle être.

1 Lydus. de wensibus (éd. Schow, p 61).

* Februum , purification (Yarr., De l. lai., vi, 15); februare. laite des purifications.

1 Aptui veleres tir bis in f amis aer fuit. Fr , de aqnxJ..*X

4 Solin, 1, 14.

l.'IIISTOIRE ROMAINE A ROME.

si ce n’est la fièvre que produisaient les marais?

Enfin, d'après une autre tradition qui passait pour antique, les Fièvres quartes étaient filles de Saturne1, et Lua, qui ressemble beaucoup à lues, maladie épidémique, était sa femme ou sa fille*. Or Saturne, comme nous le verrons, est la personnification de la civilisation primitive du Latium; les souvenirs de Saturne sont les plus anciens souvenirs que la tradition romaine ait conservés. Dire qu’il était le père de la fièvre de Rome, c'était affirmer que l'on croyait cette fièvre aussi ancienne que la première civilisation du Latium 5.

Pourquoi n'aurait-elle pas existé dès lors ? Les conditions du sol lui étaient bien plus favorables qu elles ne le furent depuis. J’emprunte à Brocchi, géologue habile et qui ne manquait pas d'imagination, la peinture qu’il fait de la campagne de Rome aux époques primitives, peinture tracée avec énergie et, je crois, avec vérité1. « Des marais nombreux et vastes, des

1 ( Jiarlatifis Saturni fi liait affirmai il antiquitax. Tliéod. Prise., cité par llanrib. < I . Is. ait. de Becker, iv, p. 23.

4 Varr.. De l. lat.. v u. 3G.

5 On pourrait penser que cette opinion sur l'origine de la fièvre est venue de la croyance aux mauvaises influences de la planète qui porte le nom de Saturne. (Macrob., Somn. Scip.. 1. 19.) Mais dans le passage cité il est question d’une croyance antique. Si elle l'était réellement, elle ne pourrait s’expliquer par les idées sur l’influence des planètes, idées peu anciennes et qui ne furent connues à ïlomc que lorsque l’astrologie des Cimldéens y fut apportée, ce qui n’eut lieu qu’assez

‘tard.

* Ilroccb.. Descri z., p. 217.

■0ieptigeé-by CttOgLe

Cl. IM AT PRIMITIF UK ROME.

bourbiers profonds encombraient ce sol inégal et bossueainsi conformé dès l'origine, et où les pluies, qui encore aujourd'hui tombent avec tant d abondance au printemps, s’amassaient dans les creux des terrains les plus bas et formaient de véritables lagunes. »

Tel était donc très-anciennement l'état de la campagne romaine. Plus inondée, elle devait être plus malsaine, alors que le fléau mystérieux de la malaria, encore sans victimes, attendait et guettait l’homme qui allait paraître pour le dévorer1.

L’homme viril et il résista.

La race qui prenait possession de ce sol empesté était une race forte, rustique; elle se couvrit de la laine de ses troupeaux comme font aujourd'hui les pâtres de la Campagner, elle alluma des feux dans scs forêts, où le bois ne lui manquait point ; elle s’établit sur les hauteurs d’où chaque jour elle descendait pour cultiver les endroits qu elle avait défrichés, ainsi que le pratiquent encore les habitants des petites villes de 1 État romain, qu’on voit tous les matins aller à plusieurs milles se

* Montaigne me fournil celte pittoresque épithète qui rend si bien r<is|iect vrai de la campagne romaine.

i Rom a vorax hominum...

Rom a ferax ftbrium...

Rome qui dévore les hommes...

Rome féconde en fièvres..,

disait Pierre Damien au moyen âge.

[Ep ad Sic. u.)

livrer aux travaux de la campagne et le soir remonter à la ville portant la serpe et le hoyau.

Avec le temps et par l'action de l'homme, le climat devint moins terrible, mais il demeura hostile et dangereux.

Ce fut là une première lutte dans laquelle s'aguerrirent et se fortifièrent les populations latines, une. première conquête des Romains. Nous verrons qu’à l’origine tout était contre eux. Une grande nation civilisée et guerrière, la nation étrusque menaçait de la rive opposée du Tibre leur petit établissement du Palatin, et des peuples belliqueux pouvaient fondre sur eux des montagnes qui formaient leur horizon. Ce fut l'épreuve et l’école de leur valeur.

Mais avant d'avoir à lutter contre ces redoutables voisins, ils eurent à combattre d'autres ennemis, le sol même qu’ils labouraient, l’air que respirait leur poitrine. Ils en triomphèrent comme ils devaient triompher de tout; le ciel leur avait fait une rude destinée: c’est pour cela qu'elle fut grande.

Si l’on cherche ailleurs l'influence qu'exerça sur celle destinée la situation ou furent placés scs commencements, on se trompera.

Cette situation, de toute manière, était mauvaise, mais l'obstacle fut l'aiguillon. Ainsi seulement on peut trouver une intention de la Providence dans le choix du lieu préparé pour être le berceau du peuple romain. Ce berceau fut dur et pauvre comme celui de ltomulus

et comme lui envahi par les eaux. C'est en ce sens qu'on peut dire avec Tile-Live : N un sine consilio ad incrementum urbis natum unicè locum : lieu formé providentiellement pour l'agrandissement de Rome*. ,

1 Tit.-Liv., v, Si.

PREMIERS OCCUPANTS DU SOL ROMAIN

Peuples primitifs du Latium. — Saturne, la ville latine de Saturnin, temple de Saturne. — Les Sicules, les Ligures, le Septimontium. — Détermination do l’étendue de la ville Sicule et Ligure antérieure à Rome.

Le prologue du grand drame de l'histoire de Rome est récité par des voix lointaines, dont la distance ne laisse arriver à notre oreille qu’un retentissement affaibli à travers les siècles.

Quelques mythes, quelques noms de race, quelques faits qui se sont transmis, on ne sait par quelle voie, composent un ensemble confus où il faut lâcher de démêler un peu de vérité. Mais il y a un grand attrait pour la science et pour l'imagination à deviner ce qui est caché, à retrouver au moins en partie ce 'qui semble anéanti. »

C'est le plaisir et la gloire des géologues qui, avec quelques débris , recomposent une création évanouie. L’histoire a aussi ses races perdues, son passé évanoui

PREMIERS OCCUPANTS l)U SOI. ROMAIN. 7§

dont il ne reste que quelques fragments et quelle peut tenter de recomposer.

L'histoire, avant d’arriver aux époques certaines, en rencontre d’autres plus anciennes et plus douteuses quelle ne doit pas négliger.

Si, pour écrire l'histoire de Rome, il fallait attendre l’âge de la pleine certitude, on devrait passer sous silence toute l'époque des rois; celle époque, dont il nous reste des monuments, et entre autres un monument admirable, la Cloacn Maximu. Je ne consentirai jamais, pour ma part, à ne rien dire d'un temps dont je vois et touche les œuvres. Je ne supprimerai donc pas la période légendaire, dans laquelle quelques faits véritables, bien qu’altérés, se mêlent à des données trop souvent inexactes, mais qui contiennent sous la forme d'un récit parfois imaginaire d'incontestables réalilés.

Avant cette histoire légendaire, qui commence avec Roinulus, il yen a une aulre où la réalité est encore plus difficile à découvrir, mais qui n'est pas pour cela dénuée de toute réalité. C’est ce qu'un homme qui avait un sentiment profond des temps primitifs, M. Rallanche, appelait si bien l’histoire crépusculaire; il a vouait ingénument que celte histoire seule l'intéressait. Je n’en dirai pas autant, mais elle m'intéresse aussi beaucoup. Plongeons donc nos regardscurieux dans ce crépuscule de l' histoire romaine, accoulumons-les à voir, à travers ces obscurités, non pas le détail des

L’H I STO I n E ROMAINE A ROSE.

faits, ce serait impossible, mais leurs masses et leurs grands contours se dessiner au sein d'une pâle lumière qui n’est pas encore le jour, et qui n’est déjà plus la nuit.

La comparaison de l'étal actuel des lieux et de leur état ancien pourra jeter quelques lueurs sur ces demi-lénèbres; elle donnera du moins à une recherche attachante et difficile de la précision et de la consistance; elle confirmera presque toujours et éclaircira souvent les renseignements peu nombreux que nous possédons sur les antécédents historiques de Rome, qui sont en général d'accord avec ses antécédents physiques; et je crois que celte introduction à l'histoire romaine aura gagné à être écrite, comme l'histoire romaine elle-même, à Rome.

Enfonçons-nous d'abord dans celte forêt que nous avons retrouvée, qui, commençant 5 la mer, couvrait la plaine et les montagnes. Elle nous apparaîtra habitée, comme les forêts vierges de l'Amérique, par une race à l'état sauvage; ce sont ces faunes, ces hommes des bois1, qu'on disait nés de l’écorce des chênes, parce qu’on ne leur savait pas d’aïeux*.

Quelque opinion que l’on embrasse louchant l'origine des sociétés, et je n’examinerai point ici ces opi-

1 Hæc nemora indigenæ fauni nymphæquc lenebanl.

(Yirg., Æn., vm, 314.)

Quippe aliter tune orbe novo cœloque reeenti Yivebant hommes, qui, ruplo robore nati

PREMIERS OCCUPAS S DU SOL ROMAIN. 77 nions, il est certain que chez les peuples de l'Italie et de la Grèce, on trouve établie la croyance à un état primitif, dans lequel les hommes sans lois, sans propriété, sans établissement fixe, errent dans les bois, et, ne sachant pas encore cultiver le blé , se nourrissent de glands.

A Home, la philosophie s'empara de celte croyance et la développa avec complaisance, comme devait le faire chez nous la philosophie du dix-huitième siècle. La poésie se complut aussi à ces peintures. L’une et l’autre s’appuyaient sur un fait traditionnel à la vérité duquel, en ce qui concerne le pays que nous étudions, rien n’empéche de croire.

Ainsi, sur ce sol où la civilisation devait parcourir toutes ses phases, il y aurait eu une époque antérieure à la civilisation elle-même, époque durant laquelle les populations les plus anciennes du Latium et delà Sabine auraient vécu sans lois régulières, sans demeures permanentes, tribus nomades de chasseurs et de sauvages*.

Composilive luto, nullos liabuere parenlet.

(Juv., Sat., ti, 11.)

On a confondu dans l’antiquité (Sali., Cal il., ti.) ces habitants primitifs des forêts avec les Aborigènes qui, comme nous le verrons, étaient ou au moins étaient devenus tout autre chose.

1 Quis neque mos neque cultus crat , nec jungere tauros Nec componerc opesnorant, aut parcerc parto;

Sed rami alquc asper victu aenalut alebat.

(Virg , Æn-, un, 316.)

Ils n’avaient point t de coutume fixe, ils ignoraient toute culture

Cette première époque antérieure a toute civilisation se rapporte aux temps qui précédèrent le défrichement dè la grande forêt. La chasse est pour un peuple sauvage le seul moyen d’exister, et la chasse a besoin de grandes forêts; on le voit bien en Amérique, où les tribus indigènes périssent quand les forêts sont abattues et disparaissent avec elles.

Aucun édifice religieux dont aient pu subsister les ruines on même la mémoire ne remonte à cet âge primordial des populations latines, car ce n’est pas encore l ige des temples, ce n'est pas celui d’un culte régulier. Le fétichisme est la religion des peuples sauvages, les tribus américaines invoquaient comme des êtres surnaturels l’ours et le serpent; de même les habitants de la vieille forêt latine éprouvèrent un respect superstitieux pour le pic-vert, cet oiseau solitaire qui habite le plus épais des bois, d'où, invisible, il fait entendre les coups répétés dont son bec frappe les arbres, bruit mystérieux et qui put sembler divin.

Aussi ces hommes primitifs firent-ils naître de Picus Faunus, père de leur race, et crurent-ils que le pic-vert rendait des oracles, comme Faunus lui-même.

L’idée de divination est une des premières idées rc-

ils ne «avaient pas labourer ni recueillir les biens de la terre. (Je prends Opts dans son sons primitif, les dons de la déesse Ops) Étrangers à l’épargne, les rameaux des arbres et la chasse leur fournissaient de grossiers aliments. »

PREMIERS OCCUPANTS DU SOL ROMAIN 79 ligieuses que conçoivent les sociétés imparfaites; j’attribue donc à cet âge antique les oracles de Faunus placés près des sources sulfureuses que leurs vertus salutaires firent envisager comme sacrées, c’est ainsi qu'une eau minérale, aux portes de Rome, est appelée de nos jours l'eau sainte, acquasanta.

L’oracle de Faunus, que dans YÉnéide va consulter le roi Latinus, était près d’une eau blanchie par le soufre et qu’on a cru à tort être la solfatare de Tivoli.

Un autre oracle de Faunus est indiqué sur l’Aventin1, où l’histoire de Cacus vomissant des flammes prouve que certains phénomènes volcaniques ont continué à se produire après l’àge des volcans. Les eaux sulfureuses ont la même origine et, plus près de cette origine, étaient plus abondantes que de nos jours. Tout, dans ces superstitions primitives, nous ramène donc à dçs temps où la période volcanique moins éloignée se manifestait encore par des effets qui devaient agir vivement sur l'imagination des hommes; aussi ces oracles avaient-ils un caractère sombre, infernal. Quand le roi Latinus va consulter l’oracle de Faunus qui se manifestait dans le Sommeil, il dort sur des peaux de brebis noires. Les brebis noires étaient l'offrande consacrée aux dieux souterrains et infernaux. Ennius, parlant des vers antiques que chantaient les Faunes et les devins, dit :

1 Ov., Fan., ni, 291. Voy. Plut., Huma, 15.

Fouiii Vainque canebant.

Quand je lis ces deux derniers mots, votes canebant, mon oreille m'avertit que là est l'origine du mot Vaticanus, Vatican et jesuis porté à placer en ce lieu avant les Étrusques, qui plus lard l’habitèrent, un oracle de Faunus, c'est-à-dire de l'époque de Faunus, de l'époque où vivaient les Faunes, les hommes de la forêt, les premiers habitants du pays.

Puis on aperçoit un progrès social. Ces peuples chasseurs deviennent agricoles. Ces hommes brutaux, qui pour se nourrir ramassaient le gland des chênes, cultivent la terre et en recueillent les produits ; l'avènement de ce nouvel état social est désigné dans la tradition par l'arrivée et par le règne de Saturne.

Saturne est un dieu paisible; son règne est l'âge d'or, qui, pour la tradition et pour la philosophie romaines, n'était pas le commencement de l'humanité, mais son premier progrès. Saturne est un dieu agricole, dont le nom veut dire le semeur’; il est l’inventeur de l'art de greffer et de toutes les méthodes d'agriculture5; sa femme est Üps la richesse, parce que la richesse vient d'abord de la terre cultivée. Si Saturne s'appelle Stercu-

1 C’est ce que confirme la mention d'tui dieu Yaticnmis qui inspirait des Vaticonia (prophéties). (Gell., JV. ait-, i*i, 17.)

, * A satu, Macr., Sat., i, 7. On écrivait aussi Sxlurnut.

5 Yarr., De l.lat., v, 61.

PREMIERS OCCUPANTS DU SOL ROMAIN

tius ou Slerculus, c'est qu'il a fait connaître l’emploi du fumier1. Ce nom, qui a semblé ridicule aux auteurs cbréliens des premiers siècles et dont ils ont fait une raillerie contre le paganisme*, était un nom justement sacré, car il glorifiait sous une forme grossière la culture du sol, qui est le premier pas des sociétés vers la civilisation5.

La faux de Saturne, dont on a fait la faux du temps dans l’âge des allégories abstraites, quand on a voulu voir-dans le plus ancien dieu du Latium une personnification du temps, la taux de Saturne n était dans l'origine qu’un instrument rustique. Elle représentait l'introduction de l’art d’émonder la vigne*, de faucher l’herbe5 et de moissonner le blé*.

* llacr., Sot., 1. 7. PL, Uni. uat-, x?it, (i, I. Pline attribue l’introduction de l'art de fumer les terres à Faunus, pelit-fils de Saturne.

* Prudent., Perisleph., num. Il, Ii9.

1 La même tradition, sous une autre forme, attribuait l'art de fumer les champs à Pitbuumus, lils de Saturne. Piiumnus, frère de Pitbumnus, avait enseigné à piler le grain, procédé plus ancien que l’usage de la meule. Serv., Æu-, ix, 4.

4 Quem (Janum) cum docuisset Salurnus usum vinearum et falcis. . . (Serv.,Æn., tiii, 319.)

* Da falcem. . . .

Jurabis noslrà gramina secta inanu.

(Propert., El., v, 2, 25.)

C’est Yerluir.nc qui parle; dieu agricole, il pouvait avoir aussi une leux.

0 La faux a précédé la faucille.

Falcem insigne messis.

(llacr., Sut-, i, 7. )

82 L’IUSTOIRE ROMAINE A ROME.

Les verlus de famille naissent avec la vie stable de l'agriculteur remplaçant la vie nomade du chasseur; aussi l'âge de Saturne était l’âge de la chasteté conjugale , et Juvénal a dit, non sans ironie satirique: « Je crois que la pudicité a habité la terre... sous le règne de Saturne '. » Comme il aurait dit quand Berlhc filait.

Le règne de Saturne est donc le symbole de la vie agricole remplaçant lu vie sauvage ’.

Comme c’est un âge de paix, c’est un âge d égalité; là où il n'y avait pas de guerre, il ne pouvait y avoir d'esclaves \ C’est donc le règne de l égalité, qu’on faisait peut-être sagement de placer dans l’âge d’or.

Aussi les saturnales seront une fête commémorative de celte égalité primitive; les esejaves seront libres pendant trois jours et mémo servis par leurs maîtres ; les saturnales seront un temps d’allégresse, car elles rappelleront un état d'idéale félicité. Pendant ces fêles destinées à célébrer le souvenir d’une société paisible et innocente, on ne pourra déclarer la guerre à personne4, les tribunaux s’abstiendront de juger, car sous l’empire de Saturne il n’y avait pas de lois, on ne

* Credo pudiciliam Saturno rege moratam In terris.

(Jnv. . Sat., vi, I.

* satnnius vilæ melioi'ia auctor. Ain I. 7.32.

3 Quorum rex Salurnus tant* juslitiæ fuisse tradilur ut aequo scivueL sub iilo quisquam neque quicquam roi privatæ habueril.

(Justin., xuu, I ,

4 Macr , Sa/., i, 16.

PREMIERS OCCUPANTS DU SOL ROMAIN. 83 connaissait pas la contrainte, la différence du mien et du tien n'existait pas.

En effet, le règne de Saturne, c’est déjà l'agriculture, ce n'est pas encore la propriété.

Alors nul ne possédait rien en propre , et il n’était pas permis de marquer la limite de son champ, les maisons n’avaient point de portes, tout était commun à tous1.

C’est l'âge de ce communisme naïf par lequel les sociétés naissantes peuvent commencer, mais vers lequel ce serait une démence et une honte aux sociétés avancées de vouloir rétrograder, car elles lui échappent en se perfectionnant. La société latine aura fait un pas de plus vers la civilisation cl un pas considérable, le jour où chacun marquera avec soin la limite de son champ, le jour où le gardien du droit de propriété, le dieu Terme, viendra s'installer au Capitole, d'où il ne se laissera pas déplacer, même par Jupiter.

Le froment ne parait point avoir été cultivé pur les premiers agriculteurs du Latium ; ils cultivaient surtout le far (l’épeaulre); c'est pourquoi cette sorte de grain figurait dans la cérémonie du mariage romaine!

Suc .'ignare ([uidein nul partir! limite campuin

Las eral. in medium qnsurebant... (Virg., Georg., i, 126 j

Non domus ulla Tores habuit, non lixus in agris Qui regeret eertis linibus arva lapis.

(Tib., El-, i, 3, 43.)

donnait son nom au rite le plus solennel par lequel on le célébrait, la confarreutio , vraisemblablement parce que le mariage était considéré comme ayant été introduit pendant le règne de Saturne et l'organisation de là famille comme ayant commencé avec l'agriculture.

Je m’arrête avec un certain charme à cet âge d'une paix idéale dont les sociétés en travail placent volontiers l’illusion près de leur berceau. Mais les sociétés ne commencent point par la paix. Cependant rien n'est entièrement faux dans les traditions antiques ; celleci, d'ailleurs, en cela très-vraisemblable, nous a montré la vie sauvage du chasseur avant la vie tranquille du cultivateur, cl l’on peut admettre qu'il y a quelque vérité dans ce souvenir d’une existence douce sur une terre fertile, où le miel ne coulait point du tronc des chênes, où les fruits ne naissaient pus d eux-mêmes, mais où des tribus errantes devenues agricoles, oubliées dans ce coin alors ignoré du monde, ont pu jouir d'une félicite obscure à laquelle devaient succéder tant d’agitation et tant de gloire, tant de grandeur et tant de misère.

Les Latins, ce sont les habitants de l'antique forêt civilisés par Saturne, et c'est ce que veut dire Latinus, fils de Faunus1.

L inlluence de celte première civilisation, dont l'arrivée de Saturne tigurc l’avénemcnt, ne fut pas bornée à la plaine du Latium, elle parait s'être étendue à une

' Virg., Æn., vu, 47,

PREMIERS OCCUPANTS 1)1 SOI. ROMAIN. tr, grande partie de l’Italie. L’Italie tout entière a porté le nom de Saturne, Saturnin tellns; elle n’était pas cependant destinée à être une terre de paix. Les sommets des montagnes y furent consacrés à ce dieu. Un sommet du mont Lucrctile dans la Sabine s’appelle encore aujourd’hui, dit-on, la colline de Saturne.

Ceci nous amène à lîomc, où peut être on jugera que je tarde trop d'arriver; mais, avant d’y trouver Saturne donnant au Capitole son premier nom et recevant le plus ancien hommage qu'-ait reçu à Rome aucune divinité, sur un autel dont la place est encore marquée par les colonnes du temple qui l’a remplacé, il fallait bien savoir ce qu’était Saturne et ce que signifiait dans l'histoire le règne mythologique de ce dieu.

Le nom que porte le Capitole est, en comparaison de son nom antique, d’une époque bien récente; il ne date que des Tarquins. Jusque-là le Capitole s’appelait mont (le Saturne': Saturne devait être chassé par Jupiter du Capitole comme il l’avait été du ciel.

On disait que sur ce mont1 et au pied de ce mont* avait jadis existé une ville nommée Saturnin; une porte de cette ville s’appelait porta Pandana l, parce qu’elle était toujours ouverte. Dans l’âge de Saturne, les portes ne se fermaient point.

* Varr.. De I. tnt., r, 42.

* Ibid.

3 Fest., p. 322, écl. Müllor.

* Vnrr., De I. loi. v, 42.

HO

On se figurait celle ville de Saturnia comme bien antique, car, dans Virgile, Évandreen montre à Enéc les ruines.

Saturng était le grand dieu latin-, la ville de Salurnia fut donc un premier établissement latin sur le Capitole, une première ltoine latine, quand ces noms Capitole et Ttomc n'existaient pas encore. Chose étrange 1 en remontant jusqu’à l'Age mythologique, la plus vieille tradition que l’on rencontre à Home, dans cette Horiie qui s’est tant agitée elle-même et a tant tourmenté le monde, dans celte Home qui a grandi, vécu, régné, péri par la guerre, c’est la tradition d'un âge de paix représenté par le règne paisible de Saturne; avant qu'il y cul une Roma, ville delà force, il y eut une Saturnin, ville de la paix.

Aujourd’hui le Capitole ne s'appelle plus le mont de Saturne ; l’ancienne ville de Saturnia et la porte Pandana 1 n’ont laissé aucun vestige ; mais le lieu où s’élevait dans la plus haute antiquité l'autel de Saturne est indiqué à cette heure par ce qui reste d’un temple refait et réparé bien des fois.

Les huit colonnes aujourd'hui debout entre le Forum elle Capitole, et qui ont été remaniées à une époque de décadence, sont pour ainsi dire la dernière édition, non pas corrigée, mais trôs-altérée du sanctuaire de Saturne. Là. fui primitivement l'autel du dieu à l'en-

* Elle s'appela aussi Saturnia. (Var.. Del. lai., v. 42.)

PREM IE II S OCCUPANTS OU SOI. ROMAIN Si trée d'une gorge1 qui conduisait sur le Capitole. Celle gorge sauvage devait devenir la voie triomphale que nous voyons encore.

Là, — précisément au lieu où ces huit colonnes d’une architecture barbare et d’un art corrompu s'élèvent mutilées et raccommodées grossièrement, entre les ruines du Forum et ce qui reste du Tabularium romain flanqué de tours du moyen âge, qui fut au quinzième siècle transformé en lin magasin de sel, et que surmontent les bureaux de la municipalité romaine, — s’éleva jadis, au milieu des arbres, entre un marais et un rocher, l'autel de Saturne, dieu du Latium primitif. Tout, à Home et en Italie, est plus moderne que ce souvenir-là *.

1 Saturai famim in faucilms. (Var., De I. lot., v, 42. Trtupfom Salurni quoi! est ante clivuni Ca pitolini. Sorv., Æ. a . , u, 1 16.) Sub clive. Capitoline, nlii mine ejus irdos videtur. (Soi*., /En., vhi, 319).

* Pour pouvoir l'évoquer on conscience, il faut être certain qui ce temple est bien le temple île Saturne; or c’est ce dont il est. ce me semble, impossible de douter. Cette ruine a ports! longtemps le nom de Temple de la Fortune. Celte dénomination est inadmissible Elle reposait sur une erreur. On croyait que le temple de la Fortune était pré» de celui de Jupiter tonnant, d'après ec vers d’une inscription trouvée à Paleslriuc ;

Tu quai Tarpeio coloris vicina tonanti,

et l'on avait cru reconnaître les restes du temple de Jupiter tonnant dans les trois colonnes voisines de la ruine qui nous occupe; maicelui-ci n’était pns au pied du Capitole, il était sur le Capitole prié du grand temple de Jupiter, dont Auguste disait modestement que le Jupiter tonnant, auquel lui-même avait élevé un temple, serait le

X8 l.'ll IST01RE ROMAINE A ROME.

Probablement la citadelle était sur le mont Saturnien. La ville, si l’on en croit Festus était au pied, là précisément où s'élevait l’autel de Saturne : Festus appelle celte ville Caslrum; ce ne pouvait guère, en effet, être autre chose qu’un camp fortifié. Rome, même à l'époque où l’on plaçait le règne de la paix, a commencé par être un camp.

On plaça dans le temple consacré à Saturne le

portier. Or on no mol pas son portier au pied do la colline au sommet de laquelle on habite. Le prétendu temple de Jupiter tonnant est le temple de Vespasien. Le temple de Saturne et celui de Vespasien étaient certainement voisins, et ce dernier, voisin du temple de la Concorde dont l'emplacement n’est pas douteux. Stace l’atteste très-clairement, quand, s’adressant à la statue équestre de Domilien érigée dans le Forum, il lui dit : t Derrière toi sont ton père et la Concorde. » (Sylv., i, 1, 31.) La seule incertitude possible serait entre le temple aux huit colonnes et le temple aux trois colonnes, que quelques-uns pensent être celui de Saturne ; car la proximité des deux édifices fait quê divers passages des auteurs anciens s’appliquent également bien à l’un et à l’autre; mais il est plusieurs do ces passages qui ne peuvent convenir qu’aux huit colonnes; il est dit du temple de Saturne qu’il touchait au Forum {In fbro , Tit-Liv., tu, 21; ad forum, Macr., Sal., t, 8), qu’il était devant le Clivus Capitolinus (Serv., Æn., u, 110), qu’il était en dessous de ce Clivus (Serv., Æn., vin, 319), que la basilique Julia se trouvait entre le temple de Castor et le temple de Saturne (Afon. A ncyr. , col. îv, 1. 12 3). Aucune de ces désignations ne convient aux trois co- I on nés; toutes au contraire s’appliquent très-bien aux huit colonnes. De plus, on affichait sur le mur postérieur du temple de Saturne, ce qui n’eût pu se faire commodément si ce temple eut été adossé au Capitole.

1 Saturnii quoqtie dicebantur qui caslrum in imo Clivo Capitolino incolebnnt ubi ara dicata ci deo... [Fest., 522'.

PREMIERS OCCUPANTS DE SOL ROMAIN. 80 trésor (xrarium), parce que Saturne, auquel on rattachait toute idée de civilisation dans le Latium, passait pour avoir introduit l'usage de la monnaie, cl aussi en mémoircdc l'âged'or, cet âge de communisme innocent, dans lequel le larcin était inconnu un tel souvenir était un anachronisme et ne fut pas une protection, comme le prouva Césarcn volant le trésor. Au moyen âge, le temple de Saturne, que le I'ogge vit encore à peu près intact au quinzième siècle, s'appelait la Monnaie*.

11 existe donc à Rome un monument qui, par son origine, remonte à l'époque reculée où la tradition plaçait l’âge d’or.

A la mythologie va succéder l’histoire, et devant l’histoire l'âge d'or va disparaître. Nous allons voir pas ser sur le sol romain divers peuples sous les noms de Siculcs, Ligures, Aborigènes, l’élasges, se chassant les uns les autres d’une terre qui n'était pas faite pour eux et que de plus grandes destinées attendaient.

Aux Siculcs , qu'on regardait comme les premiers occupants du sol romain5, on attribuait la fondation de plusieurs villes voisines, parmi lesquelles

* Macr., Sal.t i, 8.

* I,a Cecha pour Zecca ; une dglisc du voisinage s'appelait San Salt'ator in xrario. Caninn, Hom. ont.. 277-8.

’* Drn. d'Ilal., t, 0.

Automne, aux portes de Rome, cl qui fui sa première conquête; Tibur, aujourd'hui Tivoli, la ville des ras* râtelles.

Nulle trace u’exisle d’uu monument qui puisse avec certitude être attribué aux Siculcs1; leur monument, c’est leur nom qu'on a cru retrouver sur quelques points de l'Italie centrale* et qui encore aujourd’hui est le nom de la Sicile.

Chassés du centre de l'Italie, les Sicules se dirigèrent vers l'Ilalie méridionale. C’est ce que signifie l'histoire de Sikelos fuyant de Rome et reru par le roi Morgès*.

Puis, les Sicules passèrent le détroit et s’établirent dans une grande île, qui, après avoir été en tout ou en partie phénicienne, grecque, carthaginoise, byzantine, arabe, normande, s’appelle encore, du nom de ces antiques Sicules, la Sicile.

Dans celte migration du nord an sud, les Sicules s'arrêtèrent aux lieux lui devait être Rome; car il est dit

1 Un polit nombre de mots latins peuvent c'Irr considérés comme sicules, lepui, niimnmt, mutuutn. (Varr„ /te /. Int , t. 101, 1 75, 170.

* Il y avait « Tibur, qu'on disait avoir été fondé par les Sicules, un quartier appelé Sikclibn (Dca. dTI.il., i, 10); aujourd'hui, A quelque distance de Tivoli, une localité porte le nom de Siciliano (Nihby, /)/«fontl, m, 97); mais ce nom, se trouvant aussi écrit Ceciliano, je crois plus probable qu'il vient de Csccilimuim, ce qui indique une propriété des Ctecili, comme Fiano vient de Flaviannm, propriété des Flavii.

5 Deii. d'Hal., i, 73, d'après Antioclius de Syracuse. le roi Morgès est la personnification des Morgètcs, peuple de l'Ilalie méridionale, comme Sikelos est la personnification des Sicules,

premiers Occupants nr soi. romain. ut qu'ils furent, ainsi qu'un autre peuple auquel ils paraissent avoir été associés, les Ligures, chassés du Septiinonlium1. Ce nom de Septimontium mérite do .nous arrêter, car il désigne, je crois, je ne dirai pas la Rome, mais l'avant -Rome des Sicules et des Ligures.

Serait-il possible par hasard de se former aujourd hui une idée de ce qu 'était la ville siculo-ligure et de l'espace de terrain qu elle couvrait V

Cela est très-hardi sans doute, mais n’est pas, je crois, insensé, car le lieu d'où les Sicules furent chassés s'appelait 1 c Septimontium ; or nous savons ce qu'était le Septimontium. Ce mot, qu’on peut traduire par les sept monts , ne désigna jamais, dans l'usage, les sept collines de la rive gauche qu’enferma plus tard l’enceinte des rois; par le Septimontium, on entendait un autre ensemble de collines auquel se rapportait une fêle antique appelée elle-même Septimontium. Parmilos sept hauteurs sur lesquelles on offrait les sacrifices du Septimontium, ne figurent point plusieurs de celles dont se compose l'ensemble classique des sept collines de Rome, et figurent au contraire des sommets qui n’ont jamais fait partie de cet ensemble; c'est un groupe de collines, dont la division et l’extension diffèrent de la division et de l'extension qui furent plus tard celles de

4 Saernni nppollali sunt Reale orli qui ex Seplimontio Lipures Sieulo^qne exegenuil. (Fe$t.f 321. éd. Muller.)

Rome; le Septimonlium est topographiquement une nuire Rome que la Rome de l'histoire .

Les sept monts de celle-ci sont, comme chacun sait, le Palatin, l’Aventin, le Capitole, le Cœlius, le Quirinal, le Viminal et l’Lsquilin. Dans la fêle du Septimonlium, les sommets sur lesquels on sacrifiait étaient le Palatin, la Vclia, le Gcrmale, le Fagutal, l'Oppius et le Cispius, auxquels on joignait la Subura Nous ne trouvons dans celle énumération des hauteurs comprises dans le Scplimontium, ni l'Aventin, ni le Capitole, ni le Cœlius5, ni le Quirinal, ni le Viminal; par contre, on y trouve le Fagutal, l’Oppius et lcCispius, cimes secondaires de l'Esquilin, et deux collines attenant au Palatin, dont l’une, le Gcrmale, a

1 Vairon [De l. Iat.f v, il) dit que le Septimonlium se composait des collines qui ont formé depuis la ville de Rome ; c’est évidemment une confusion enlre ce qui avait été et ce qui était de son temps: la liste des sommets du véritable Septimonlium, telle que Festus nous Ta donnée d’après Antistius l.ubeo, en est la preuve. Cette liste est aussi une réfutation de l'opinion de Plutarque sur la fête du Srpti montium, qu’il suppose instituée en mémoire de l'addition d’un septième mont aux six autres collines de Rome. (Plut., Quse&i. rom., 00.)

* Fest., 340 et 348, éd. Müller.

3 Le Cœlius se trouve dans un des passages seulement de Festus. tpii se rapportent au Septimontium (p. 348); mais je pense que c’est une interpolation produite par la confusion que j’ai déjà remarquée chez Varron enlre le Septimonlium et les sept collines. D'ailleurs, dans ce passage mutilé de Festus, le Cœlius est nommé entre l’Oppius et le Cispius, cimes secondaires de l’Esquilin, ce qui n’est pas sa place naturelle; enfin, en réunissant les deux passages (p. 340 et 348). on aurait huit parties du Septimonlium an lieu de sept.

PREMIERS OCCUPANTS DU SOL ROMAIN. 93 entièrement disparu, et l'autre, la Velia, est à peine reconnaissable aujourd'hui.

Ceci nous reporte évidemment à une époque trèsreculée, à un temps où la Velia, le Germale, le Fagutal, le Cispius, l’Üppius, abaissés depuis, et confondus avec le Palatin et l'Esquilin dont ils faisaient partie, étaient encore assez abrupts pour s’en détacher et compter parmi les sept collines d’alors, qu'on appelait le Srptimontium.

Or, nous l’avons vu, c’est du Scptimonlium que les Sicules cl les Ligures ont été chassés ‘,1c Scptimontiuin était donc la ville des Sicules et des Ligures, bornée au Palatin et à l'Esquilin avec leurs dépendances.

S'il en est ainsi, on peut tracer aujourd’hui l'enceinte de la ville siculô - ligure : car la persistance d'un culte, né d'un état ancien et attaché, comme il arrive, aux localités où il avait pris naissance, nous a conservé la mémoire de celle ville antérieure aux Uomains, et nous permet, chose assez curieuse, d'en retrouver la place et d'en déterminer l'étendue.

Kestus, parmi les hauteurs dont se compose le Scptimonlium, nomme la Subura. Ceci semble indiquer que la tradition rapportait aussi la population

1 Selon une tradition conservée par Scrvius [Æn., xi, 31' , les Ligures auraient chassé les Sicules; les deux peuples n’en auraient pas moins habite le Septimontium, et il n'en serait pas moins permis d’y chercher les traces de leur séjour; seulement il eut été successif au lieu d’élre simultané. • *

primitive de la Subura aux Sicules ou à leurs allies les Ligures, qu'elle présente tous deux comme habitant le Septimontium.

Des quatre tribus urbaines de Scrvius Tullius, la tribu Subuni fut la première ; elle comprenait le mont Cœlius tout entier, par conséquent aussi tout l’espace intermédiaire

Comment la Subura, si elle était dans un enfoncement, pouvait-elle faire partie des sept monts de la ville des Sicules et des Ligures?

Le fond de la Subura confinait, il est vrai, au bois Argilelum et à l'extrémité des marécages qui dépendaient du Vélabre ; mais la Subura gravissait aussi les pentes des trois collines entre lesquelles elle se trouvait circonscrite ’, et elle était fortifiée du côlé de l’Esquilin \

1 Van*., bel. lut., v, io. Peut-être le mol il Cudius laisuil-il déjà pallie de l'antique Subura.

* C'est ce que prouve l'expression de Martial (£/>.. v, 10, 5) :

Allan) Iramitem Subura*,

Le chemin élevé de la Subura ;

cl ailleurs [Ep., v, 23, 5) :

Alla Suburani vincemla est scroila clnl,

Il faut gravir le ImuI sentier de la montée de la Suburd.

Celte moulée que suivait Martial pour se rendre chez Pline le Jeune, sur f Esquilin, est la nie de Santa-hueia in Selce; d’autre part, l'église Satit-Agata in Subura est sur une i>cnte du Quirinal et montre jusqu’où la Subura s’étendait de ce côté. La place qui s'appelle encore aujourd’hui piazza Suburra est dans le fond.

3 Le mur de terre des Cannes qui dominait la Subura faisait partir

PREMIERS OCCUPANTS DU SOI, ROMAIN. 01

Quand Servius enveloppa les sept collines et les populations d’origines diverses qui les habitaient dans une commune enceinte, la Subura y fut englobée comme le reste.Cenom devint plus tard celui d’un quartier bruyant et mal famé; mais un usage singulier me semble avoir perpétué le souvenir de l’origine particulière et de l’existence à part des habitants de l’ancienne Subura.

A Rome, tous les ans au mois d'octobre, on immolait un cheval à Mars, dans le champ consacré à ce dieu ; c’était une très-vieille et très-auguste solennité Le sacrifice accompli, il s’établissait une lutte acharnée, une sorte de combat entre les habitants de la Subura et les habitants du quartier de la voie Sacrée, qui se disputaient la tôle du cheval ; si c’étaient ceux de la voie Sacrée qui l’emportaient, ils allaient déposer leur singulier trophée à la Hcgia, au pied du Palatin ; si c’étaient les habitants de la Subura qui triomphaient, ils le clouaient ù une tour de leur bourgade appelée la tour Mamilia. L’origine de cette espèce de petite guerre annuelle était sans doute dans quelque inimitié locale des deux quartiers, tenant peut-être elle-même à une diversité et à une hostilité de races. Si les hommes de

•lu système de défense de celle-ci; ce devait être un rempart de terre, avec un fossé, ce qu'on appelait un agger, comme furent depuis le (ouc det Quiritet d’Ancus Martius cl l'agger de Servius' Tullius.

' Fest., p, 118, éd. Millier.

la Subura avaient été Sicules ou Ligures, et si les hommes de la voie Sacrée avaient été Pélasges, — ce qui se pourrait, car les Pélasges occupèrent le Palatin au pied duquel passait la voie Sacrée ; — cl si les Pélasges avaient chassé, comme nous serons conduits à l'admettre, les Sicules cl les Ligures, on conçoit que la haine entre les localités ail continué la haine entre les races. La même chose est arrivée ailleurs. A Pise, tous les ans, sur le pont de l’Arno, avait lieu une lutte quelquefois assez sérieuse ; à voir l'acharnement avec lequel on combattait des deux côtés, il semblait qu'il y - eut là aussi quelque ancienne haine nationale, la haine par exemple des Étrusques pour les Ligures qui leur disputèrent autrefois le territoire actuel de la Toscane.

Ce nom de Liyures me rappelle que la tradition associait aux Sicules un autre peuple, les Ligures.

Les Ligures s’étaient établis comme les Sicules sur le Septimontium, car ils en furent chassés avec eux, ou les en chassèrent.

11 ne s'agit plus d'une race obscure dont on ne sait d’une manière certaine ni l’extraction ni la parenté. Les Ligures ont été une grande nation et appartiennent à une grande race.

Les Ligures n'ont pas, comme les Sicules, disparu de l’Italie devant les Pélasges; ils-y ont occupé un vaste pays depuis les contins de la France actuelle jusqu’à ceux de 1a Toscane, du Var à la Macra. Ils sc sont maintenus longtemps en possession de

PREMIERS OCCUPANTS DU SOL ROMAIN

ttl

la cête à laquelle ils ont laissé le nom de Ligurie et du pays montagneux qui l’avoisine; relranché dans celte üpre contrée, le peuple Ligure a tenu trèstard contre les Romains, et le dernier des peuples ilalioles a lutté pour son indépendance. Strabon remarque qu’il fallut quatre-vingts ans de guerre pour conquérir sur la côte un terrain qui n’avait que la largeur d'une demi-lieue1.

Les Ligures faisaient partie de la grande race ibérienne qui posséda jadis une portion considérable de l'Espagne et de la Gaule méridionale où elle a précédé la race celtique; refoulée au sein des Pyrénées, elle s'y est cantonnée dans quelques hautes vallées, les unes françaises, les autres espagnoles, où elle a maintenu avec une incroyable ténacité sa nationalité et sa langue, laquelle ne ressemble à aucune langue connue. Ce débris, qu’on dirait indestructible, desibères, ce sont les Basques.

Les Ibères d'Italie ou Ligures étaient donc les frères ainésdes Basques, ils parlaient un dialecte delà langue que ceux-ci parlent encore; différents noms de lieu dans la Ligurie ont une racine qui se retrouve dans le basque5, le nom même de la nation est basque5.

1 Sir., i», p. 203, édit. Casaub.

1 Albiuin ingaunuin (Albenga), Albium intimelium (Vintimiglia), Allia, mot basque. Humboldt, Prüfung dpr unlcrsucliungcn iiber die urbewoliner hispaniens, vcnnittelst der Vackischcn Sprochc, 36.

s lliger, lieu élevé dans un paya de montagnes. (Humboldt,

L HlSTOlHE HUMAINE A HOME.

OS

Certains traits caractéristiques des Ibères se ranar quent chez leurs descendants, surtout l'agilité. Celle des Basques est proverbiale, celle des montagnards de la Ligurie a frappé les voyageurs. « Celui qui traverse les montagnes de la Ligurie, dit Micalf, y voit le paysan, leste et agile, porter sur sa tète de très-pesants fardeaux pour un très-mince salaire. »

C'est bien là ce Ligure, ennemi léger à la couise, prompt, soudain, dont parle Tacite ', le Ligure endurci à la fatigue et aux privations, tel que le peint Virgile 2.

A ces qualités du Ligure, les Romains en ajoutaient une autre, celle de menteur et de rusé 5 ; je ne sais si on accuse les Génois de ce défaut ; en ce qui coucerne les Basques, l’accusation intentée à leurs frères les Ligures est repoussée par leur franchise et leur loyauté bien connues. Si l'on voulait trouver quelque fondement à cette fâcheuse renommée des Ligures, peut-être faudrait-il en chercher une continuation adoucie dans un défaut souvent reproché aux Gascons, chez

t>. Mj, nom qui convient parfaitement aux habitants de la montagneuse Ligurie.

1 Pcmix genus, Tac., Ilisl., u, 13. Peruix Ligus, Sil. liai., Punie., vin, 007. Slrab., ni, 3, 5, portrait des Lusitaniens qui étaient ibères.

* * Assuelumque malo Ligurem.

(Virg.. Gcorg., xi, 168.)

* Nigidius Figulus dit des Ligures qu’ils sont « fallaccs, insidiosi, mendaccs. » Selon Caton, ils oubliaient de dire la vérité, vera minus meminére. Serve, Virg., Æn„ xi, 715.

CREMIERS OCCUPANTS DU SOL ROMAIN. «9 lesquels on trouve dans le nom du pays qu’ils habitent i Fasconia), dans d'autres noms de lieu et dans beaucoup de noms propi es, des traces plus sérieuses et plus icelles de la présence des Ibères'.

Si les Ligures étaient des Ibères et si les Basques sont de race ibéricnnc, il en résulte qu’on a parlé basque bu à peu près, à Home. Le fait est vraiment curieux, mais Ilomc est la ville où l’on rencontre tout et où il ne faut s’étonner de rien.

Guillaume de Humboldl est arrivé à déterminer, à l’aide des noms de lieu retrouvés dans le basque, quelles furent les parties de l’Espagne occupées par les Ibères, et, grâce à ce procédé très-ingénieux, il a pu dresser pour ainsi dire une carte rétrospective de l'Ibéric espagnole; il a indiqué accessoirement ce qu’on pourrait faire pour déterminer aussi par les noms de lieu l’extension des Ibères en Italie.

Dès aujourd’hui, les Ligures peuvent être suivis dans presque toute l’Italie, au moyen des noms de lieu ù physionomie ibérienne.

D’après cela, il n'est pas trop surprenant qu’ils soient venus jusqu'à Rome.

Sans parler de la Ligurie à laquelle ils ont donné leur nom qu elle conserve encore , on peut les suivre

Humh., p. WS et suiv.

en Étrurie1, en Ombrie’, dans le Picentin', dans la Sabine1, en Sardaigne* et dans Elle d'Elbe', enfin dans l’Italie méridionale \

Le Septiinonlium se trouvait sur la route des Ligures qui, ainsi que leurs associés les Sicules, allaient du nord au sud ; il est donc naturel qu'ils s’y soient arrêtés et y aient formé avec eux cet établissement qui a précédé Home, à Rome.

Aussi, c’est dans le voisinage de cette ville et à Rome même qu'on trouve dans les noms de lieux les signes les plus frappants de la présence du peuple ligure.

Elle est manifeste dans le nom d’Astura, petite île à l’embouchure d’une rivière qui s’appelle aussi

1 Caere, les Cæretuni. les Cerrelaui en Espagne. Les Salpinalcs en Êlrurie, Salpcsa dans In Bélique. Cortona, une ville de Cortona en Espagne.

* Le Meta urus, le MelarusHeuve d'Espagne. Sarsina, ville d’Otiüirie, Sirs, fleuve de la Ttu ragonaisc. Tuder (Todi), une ville de Tude et un fleuve de Tudcrdans la larmgouaise.

5 Numana, en Espagne Nnmantin. Cluana, Cluentia dans la Tarragomise.

4 La ville de Cures, les Curenses, Lit! us Curensc dans la Bélique.

* Sénèque [Comolat. ad llelv., 7) nomme les Ligures parmi les peuples qui se sont établis en Sardaigne, et Pausanias les Ibères (x. 17, 5). Un y trouve les Ilienses, d Iiia en Basque, lieu, pays, ville; on ne manqua pas d’en faire des Iroyens wmis û'ilioti.

6 Ilvates est le nom d’un peuple ligure.

Murgantia, Murgis en Espagne. Les éléments ibériensde tous ces rapprochements sont puisés dans l’ou\rage de Humboldt.

, PREMIERS OCCUPANTS DU SOI. ROMAIN HH

Astura. Ce nom est ibérien et veut dire, en basque, le rocher du fleuve , ce qui convient à l'ilôt, ou le fictive du rocher, ce qui convient à la rivière.

Albe semble a\oir reçu son nom des. Ligures qui auraient été ses premiers habitants : car s’il y avait non loin de Home deux villes d'Albc1, il y avait aussi plusieurs villes du même nom ou d’un nom très-semblable chez les Ibériens de l'Espagne, de la Gaule et de la Ligurie *. On ne peut guère douter, d'après cela, que ce nom Alba ne soit un nom ligure et que les Ligures n'aient précédé les Latins dans l'ancienne métropole latine \

Mais c’est à Rome mèmeque cette attribution parle

* L une, Alba la longue, détruite par Tullus llostilius; l'autre, Alba Marsorum, près du lac Fucin.

4 II y avait deux Albium dans la Ligurie; dans la Gaule méridionale, Alba Helviorum (Viviers) et Alhiga (Alby); deux Alba en Espagne, l’une dans la Tarragonaisc et l’autre dans la Rétique.

5 Ces étymologies ibérien nés peuvent éclairer sur l'origine des villes.

Ainsi, la ville de Tribola dans la Sabine est mise par Dcnyg d’Halicar-

nassc au nombre de celles que fondèrent les Aborigènes dont je parlerai bientôt, mais une ville de Lusitanie, pays ibérien, portait le même nom. On peut donc attribuer la fondation de la Tribola Sabine aux Ibères, c'est-à-dire aux Ligures. J eu dirai autant de Norba ; comme ce nom aussi est purement ibérien, eu dépit des murs pélasgiques de Norba, je crois que Tes Ligures vont précédé les Pélasges. Il en est de même de Corbio près de Rome dont le nom est celui d’une ville des Suessates en Espagne. (Ilumb., 76). J’ai indiqué jadis dons mon ///<toire littéraire de la France avant le douzième siècle (i, 5) le port de Corhiio comme attestant en France l’extension des Ibères jusqu'aux bords de la Loire. Je les retrouve .aujourd’hui sur les bonis du Tibre.

basque, idiome ibéricn, de cerhiinsnoins de lieux aux Ibéricns Ligures, a surtout de l'importance; elle confirme ma conjecture sur le Scptimontium, dans lequel j’ai vu une Rome ou plutôt une au té-Rome, habitée par les Sicules et les Ligures.

Si les Ligures ont occupé une portion du Septimontium, on doit retrouver dans quelques parties du Scptimontium des noms ibériens, vestiges persévérants de l'occupation Ligure; c’est ce qui a lieu en effet pour la Subura et pour l'Esquilin.

En Espagne, parmi les noms de souche ihérienne, je remarque celui d’un lieu appelé Subur'. Le nom de la Subura remonte donc aux Ligures. Quand Martial traversait, pour aller chez Pline le Jeune, l'emplacement de cette antique bourgade, devenu un quartier de Rome sale et bruyant, il ne soupçonnait pas d’où venait le nom de ce quartier.

Ni lui, ni aucun Romain ne se serait douté non plus de ce que la philologie nous révèle, savoir que le mot Esquiliæ (l’Esquilin) voulait dire demeure des Ligures. Dans la langue basque, ilia a le sens de ville ; esk est, selon M. de Humboldl*, le nom national des Ibères de

' llnmboldt, p. 55. Subur, chez les Talelani, prés d’un fleuve; U Subura était près d’un marais qui sc reliait au Tibre. On trouve aussi en Espagne une Sabora (on écrivait parfois Sabura pour Subura). Sa, dans les monts Ibères, indique l'idée d’un lieu bas : la Subura était située en partie dans uu enfoncement, de là peut-être la forme Sabura,

* llnmboldt. p. 25,

PREMIERS OCCUPANTS DU SOI. ROMAIN. 103 nos jours, .des Basques. Sans doute, ce nom était déjà celui des Ibères d’alors, des Ligures.

Au bas de l’Esquilin et aux confins de la Subura, s'élevait le bois nommé Argiletum. Ce bois parait avoir, comme l’Esquilin et la Subura, reçu son nom des Ligures *; le quartier des Câl ines (Carinæ), dépendant de la Subura, pouvait lui même avoir un nom ligure’.

Ceci non seulement confirme la tradition, mais encore la complète, et nous permet d aller au-delà de ce qu elle nous apprend : elle nous apprend seulement que les Sicules et les Ligures habitèrent le Septimontium; elle ne nous ditpasqucllepartiedu Seplimontium chacun des deux peuples habitait; mais ce que la tradition ne nous dit pas, nous pourrons le découvrir; oui, nous pourrons, je crois, aller jusque là dans

1 Une ville d’Espagne s'appelait Argilla (liumboldt, p. 04) . Le nom propre espagnol Argueles et le nom de la charmante vallée d’Argelès dans les Pyrénées ont très-probablement la même origine.

* Car, dit liumboldt. est une syllabe qui se rencontre fréquemment nu commencement des noms de lieu ibères et se lie à l’idée de hauteur (p. 68). Larramendi voit dans le basque Cerra l'origine de l'espagnol Cerro, colline (Hiimb.. p. 52). LesCarincs, comme la Subura, étaient en partie dans un fond, en partie sur une hauteur; l’Agger, appelé le mur de terre des Carines, n’aurait pas eu de sens s’il n’eût été, comme l’aggcr de Servius Tullius, sur la crête de l’Esquilin; un pareil moyen de défense ne peut être placé au bas d’une colline qui le rendrait inutile. La même racine car ou cer se trouve dans le nom du teroliensis qui touchait aux Carines, c’est aujourd'hui la Via de I Coloue fl. Varr., Del lut.. *, 17).

cette reconstruction de la topographie historique de

home avant Rome.

La ville siculo-ligure du Septimontium se composait, comme nous l'avons vu, du Palatin, de l’Esquilin avec leurs sommets secondaires, et de la Sutura.

L’Esquilin, la Subura, qui y touchait, le bois Argiletum, qui confinait a l'un et à l’autre, probablement les Carines, qui tenaient à la Subura, portaient des noms ibères. C'était donc la partie du Septimontium habitée par la portion ibérienne de la population: c'était le quartier des Ligures ; les Sicules devaient demeurer sur l'autre partie du Septimontium, sur le Palatin, où en effet, jusque sous l'empire, était un lieu appelé Sicilia'.

Outre les noms de lieu, le seul vestige que les Ligures aient pu laisser à Rome après eux, il faudrait le chercher dans la langue que l'on parle en cet endroit où ils sont venus. Il doit rester dans l'italien des mots dérivés du latin et que le latin avait reçus des Ligures ; car un peuple ne passe jamais par un pays sans déposer quelques mots dans la langue de ce pays, comme un voyageur laisse, en partant, un souvenir à ceux qui l’ont reçu. Y a-t-il des mots latins d’origine ligure, c’est-à-dire ibérienne, et dont par conséquent on puisse trouver les analogues dans le basque? Guil-

1 Jul. Capitol., vio de l'ortinav . Hi*t au g. Script.. Ed. Saint., p. 58

P DENIERS OCCUPANTS IlU SOI. ROMAIN

launie de Ilumholdt en cite plusieurs et il sérail possible qu’il y en eût davantage. Certains noms propres latins me paraissent indiquer une origine ibérienne, c’est-à-dire ligure. Le plus remarquable, à cet égard, est le nom de Virgile ’.

J'ai rassemblé et tâché de coordonner tout ce qu'on

1 Je citerai d'après lui : Murusàc Murua, amas, monceau (llumboldt, p. i9, ; cependant l’ancienne forme de Murus , Mœrux , qui s’est conservée dans Pomœrium [Pott murum), rend pour moi celte provenance bien douteuse; 6'vrvus de gur, celle-ci me semble plus vraisemblable); mon, terminaison ibérienne des noms de montagnes ( Hurùboldt, p. 49), d’où nions, montagne. Il est à remarquer que c’est précisément ce mot mont qui ligure dans le nom de la ville siculo-ligure le Septi-won/mm. LesSabins se servaient du mot col lit. vraiscmbablement emprunté à leur langue, d'où il aura passé dans le latin, pour désigner le Quirinal qu’ils habitaient ;d’où Porta Collina, la porte du Quirinal, Salii Colliiii, les Salions du Quirinal. Le nom de Monti o st resté au quartier de Rome qui est situé principalement sur le mont Ligure. l’Esquilin.

* Vergilius, Vergilia, ville d’Espagne (llumboldt, p. 07); Andes, nom de la patrie de Virgile, peut être ligure (Andia. llumboldt, p. 58), s’il n’est gaulois (Andes, les Andecavl; dans ce dernier cas nous aurions le droit de réclamer le grand poète pour notre compatriote, Virgile serait de sang angevin. Les Gaulois ont occupé le pays de Virgile et les Ligures ont pù s’étendre jusque-là. — Le prénom de Tilmlle, Albitis, ne semble pas venir d ' A/but, mais avoir la mémo racine que le nom de lieu ibère Albium. Le nom des Yettii, famille romaine, rappelle les Veltones, peuple de Lusitanie; celui des Vibbii et le prénom Vibulanns, qui appartenait à une des plus anciennes branches de la gens Fobia elle-méine très-antique, fait songer aux Vibelli, peuple Ligure; le grand nom plébéien des Decius aux Dec in tes. nation ligure. Le nom de famille Helvius, le surnom Helva, ont aussi une irssemblance frappante avec Uva, nom ligure de l’Ile d’Elbe. L’empereur Helvius Pertinax était né ff Alba Pompein, en Ligurie.

loti

peut entrevoir de l’établissement des populations anciennes sur le sol qui devait s'appeler le sol romain, et, malgré l'insuffisance des matériaux, nous avons pu apporter quelque précision même topographique dans l’histoire de ces établissements; nous avons pu rattacher un monument qui subsiste encore à l'époque la plus antique de la tradition latine, à l'époque personnifiée dans le dieu Saturne, et dessiner assez nettement le contour de la ville anté-romaine des Sicules et des Ligures.

La curiosité, qui s’attache surtout à ce que l'homme ne peut qu imparfaitement découvrir, se prend avec passion aux plus faibles lueurs qui traversent la nuit des temps primitifs. Sous toutes les couches de souvenirs qu'ont ici lentement déposées, et superposées les siècles, les entassant l'une sur l'autre, comme les débris graduellement amoncelés sur le sol de Rome; sous tontes ces couches de souvenirs, on trouve, en les fouillant, quelques débris de vérité, quelques parcelles d'histoire, quelques empreintes à demi effacées des peuples disparus, pareilles à celles que nous révèlent les êtres anté-diluviens. Penché sur le puits sombre que l’érudition a percé à travers les couches historiques, j’enfonce mon regard avide dans leurs obscures profondeurs; plaçant mon oreille à l'étroite ouverture de ce puits dont je n’aperçois pas le fond, j’écoute de loin l’écho presque insaisissable du bruit que firent autrefois là-bas des peuples muets depuis tant de siècles.

PREMIERS OCCUPANTS DU SOI, ROMAIN. 107 J’aime, vers le soir, à écouler ce bruit, là où il a autrefois retenti , à travers les rumeurs modernes qui le remplacent, à travers les chants de la procession qui passe, et le roulement des voitures qui viennent du Corso ; j'aime à me représenter ici ces peuples dont on ne connait guère (pie les noms, passant sans le savoir ou s'arrêtant au hasard sur ces collines devenues depuis si célèbres, comme si c'était un sol indifférent, comme si cette colline couverte de chênes et de broussailles, sur laquelle ils construisaient leurs cabanes de laboureurs, ne devait pas être un jour le Capitole, comme si cette vallée marécageuse, où paissaient leurs troupeaux, ne devait pas être un jour le Forum romain. Puis je remonte subitement par la pensée d'eux à moi, et sans quitter celle place, où la destinée m'a amené comme eux pour y passer à mon tour, je contemple, du sein d'un présent triste, ces temps si loin encore d'un avenir qui lui-même est aujourd'hui si loin dans le passé.

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