TULLUS H0STIL1US
Aussi, dès ce moment, le roi sabin tourne au lucumon étrusque. Selon quelques récits, il aurait introduit, à la suite d’une guerre heureuse contre l’Étruric, les insignes de la royauté étrusque1.
C’est alors peut-être qu'il prit le nom de Tullus, qui appartient aux peuples sabelliques*, mais qui fut adopté par l'Étrurie 5.
Quoi qu'il en soit, dans son zèle de nouveau converti, et avec cette inquiétude d’un esprit battu par la superstition qui va d’un culte à l’autre, le roi abandonna plusieurs rites nationaux pour introduire des rites étrangers ‘.
Ils ne pouvaient être qu’étrusques. Du temps de Tacite, les prêtres ordonnaient encore certaines expiations, d'après la loi de Tullus llostilius, dans le temple de Diane, sur le mont Aventin5; car c’était l’Aventin qu’il semble avoir choisi pour ses religions
1 PI., Hist. nai., ix, 03. Mac robe ( Sat ., i, 0) attribue; avec plus de vraisemblance, cette innovation au premier Tarquin.
* Tullus Atlius, général des Volsques.
3 C’est le nom que prit Mastarnn quand il devint Servius Tullius ; sa fille s'appelait Tullia. Tulusou Tolus était un chef des Étrusques de Yolsinii, qu'Orioli rattache à l’histoire de la tête du Capitole (capul Auli ou Toli. [Annal, dell' but. arch., 1852, p. 54.) Cicéron se moquait de ceux qui voulaient le faire descendre des Tullii, rois étrusques Ce nom, d'origine ombrienne, fut tellement adopté par les Étrusques qu'ils le donnèrent à un héros, aïeul fabuleux de Tyrrhenos, le père de la nation tyrrhénienne. (Den. d’Hal., i, 27.)
4 Den. d’Hal., ni, 3.
* Ann,, in, 8.
18t> [. HISTOIRE ROMAINE A ROME,
empruntées. Nous y avons constaté la présence ancienne des Sabins, et cette prédilection du roi sabin pour la colline funeste dans la tradition romaine achève de le démontrer. Numa y avait érigé le temple de Jupiter Elicius, dans lequel se pratiquait l'art d’attirer la foudre. Cet art, que Numa avait reçu des Étrusques, savants dans la science fulgurale, dut attirer l'imagination agitée du roi sabin, enclin aux choses étrusques, et il s'y livra avec un emportement aveugle qui lui coûta la vie.
Cette science des Étrusques, au moyen de laquelle1 Numa, disait-on, avait évoqué Ficus et Faunus sur l'Aventin pour apprendre deux l’art fulgural; cette science attribuée à Porscna, et à l’aide de laquelle les Yolsiniens avaient foudroyé un monstre’; cette science mêlée de superstitions, et qui vivait encore au cinquième siècle de notre ère quand des prêtres offrirent aux Romains, en plein christianisme, de faire descendre le tonnerre sur Alaric5, tandis qu'il s'avançait contre Rome; celte science à laquelle se rattachait l’usage de consacrer un lieu que la foudre avait frappé, d'y cacher, d'y enterrer la foudre, reposait sur quelques notions physiques où la théorie n’entrait pour rien, mais auxquelles l’observation n'était sans doute point étrangère. Ainsi on avait
1 Ov , Fatt-, lu, 41 .
* l’Un., HUI. nal , n. 54
5 Zos., *. 41.
Tl! LLl' S HOSTILIGS. 187
remarqué que des flammes paraissaient à la pointe des lances, et on en lirait des oracles *.
Tout le monde sait que les pointes métalliques attirent l'électricité et qu elle peut y produire un jet de lumière.
On avait constaté l'existence des foudres descendantes et ascendantes, et les changements de couleur que la foudre peut produire.
Nu ma avait connu cet art de faire descendre à volonté la foudre; il avait, en cela seulement, précédé Franklin, et la chose est -si vraie, que le vois de Turgot sur Franklin,
Eripuit veto fulmon sreptrumque tvrannis Ravit la foudre au ciel, et le sceptre au tyrans,
est presque un vers de Manilius appliqué à Numa :
Eripuitque Jovi fulmen viresque tonandi’,
sauf la lin du vers, qui fait allusion à une gloire de Franklin plus grande que celle d’avoir maîtrisé la foudre, la gloire d'avoir délivré son pays.
Mais cet art était plein de périls : le physicien allemand, qui a été tué en voulant répéter les expériences de Franklin, Ta trop prouvé. Ovide en parle avec terreur. « Savoir par quel art ils font descendre Jupiter
* Cic., De Div-, il, S6.
* I, v, llM.
des régions supérieures, cela n'est pas permis à l'homme*. » 11 fallait du moins, pour le tenter, une conscience très-pure; il fallait surtout obéir docilement aux enseignements des prêtres.
L’orgueil de Tullus Ilostilius crut pouvoir se passer d'eux. Il se mit à feuilleter les livres de Numa, et y trouva quelques sacritices mystérieux prescrits pour le succès de l'opération. Il s'enferma seul dans le temple de Jupiter Elicius, d'autres disent dans sa maison, et voulut accomplir par lui-même ce que les livres enseignaient; mais il n'avait pas 1a science nécessaire : les dieux, mal invoqués par le roi qui les avait longtemps dédaignés, par le roi converti, mais toujours superbe, punirent sa témérité, et il fut frappé de la foudre qu’il voulait attirer.
La fin de Tullus Ilostilius résume d’une manière frappante ce double caractère que nous révèlent ses deux noms, dont l'un, Ilostilius, est sabin; dont l'autre, Tullus, est étrusque; ses deux demeures, l'une sur la Velia sabine, l'autre sur le Cælius étrusque.
11 y a en lui du Sabin et de TÉlrusque, ou plutôt c’est un Sabin qui a péri pour vouloir faire TElfusque.
On pourrait croire que cette fin tragique attribuée au roi sabin est une vengeance de la légende albaine et que la légende sabine voulut en renvoyer aux Latins l'injure; car, selon une tradition, un roi d'Albe, que quelques-uns appelaient Romulus, pour avoir
1 Ov., Fait., in, 323.
TULLUS UOSTILIUS.
voulu attirer le tonnerre, fut foudroyé et précipité dans le lac*.
Une autre version de la fin de Tullus Hostilius est moins extraordinaire et pourrait bien être plus historique : Ancus Marlius l’aurait tué pendant un sacrifice *. Ancus Martius est donné pour le petit-fils de Numa. Ce serait un pur Sabin qui aurait frappé ce Sabin dépravé par les superstitions étrangères, et qui pour elles abandonnait les rites nationaux. Ce meurtre de Tullus Hostilius eût été exécuté au milieu d’une tempête, qui aurait fait fuir ceux qui le gardaient. Ceci rappelle la mort de Romulus. Il n’y a rien de plus ordinaire dans la légende que ces redites. On la voit souvent répéter à propos d'un personnage ce qu’elle a déjà narré à propos d'un autre. Les peuples enfants sont comme les enfants : ils aiment qu'on leur raconte plusieurs fois la même histoire.
1 Nibby, DM., i, 68.
* Dcn. d Hat., ui, 35.