SEPTIEME ROI OE ROME
Depuis Tau 5^a jusfjii'à l'an 609 avant J.-C.
Le meurtre du roi Servius, comme vous pouvez croire, mes enfans, ne fit pas beaucoup d*amis à Tarquin dans Roiâe , où chacun trembla d'être gouverné par un roi et une reine chaînés d'un si épouvantable parricide.
En effet , le nouveau monarque était si dur et si cruel , qu^on l'appela Tarquin*- LE^SuPERBE, c'est-à-dire l'orgueilleux. Il ne chercha pourtant point à démentir le surnom quMl avait reçu; et, au lieu de âc faire aimer du peuple et du scnat pour
effacer, s'il était possible, le souvenir du crime qu'il avait commis, il persécuta sous les plus légers prétextes les plus honnêtes citoyens de Rome , et n'épargna pas surtout ceux qui étaient riches, afin de s'approprier leurs terres et leur argent.
A cette époque , • vivait à Rome un jeune homme appelé Màrctts Juifius , dont Tarquin avait fait mourir le père et le frère , et qu'il avait dépouillé de tous les biens de sa famille.
Ce Marcus Junius , ne sachant par quel moyen éviter le triste sort de ses parens , fit usage d*un singulier stratagème : il con^ trefit Tinsensé avec tant de ruse etd*adresse, que chacun crut que réellement il avait perdu la raison, et ou lui donna le surnom de Brutxjs , ce qui voulait dire, brute ou stupide. Tarquin croyant n*avoir rien à craindre de ce pauvre garçon qui faisait pitié à tout le monde, permit qu'on le gardât dans sa maison , où il faisait Tarausement des en fans et des esclaves; mais ""Utus, sous cette apparence misérable,
cachait une âme forte et courageuse , et il n'attendait pour se montrer tel qu'il était, qu'une occasion qui ne tarda pas à se présenter , comme nous le verrons tout à l'heure.
Cependant Tarquin-le-Saperbe , dans l'espoir de faire oublier aux Romains la tyrannie qu'il faisait peser sur eux, voulut exciter leur admiration en bâtissant un temple magnifique sur le mont Tarpéien. Tandis que l'on creusait les fondations de cet édifice , on trouva en remuant la terre une tête d'homme qui paraissait fraîche-* ment coupée et dont le sang , dit-on, était encore tout vermeil : quelques personnes prétendirent que c'était la tête d'un Ro* main nommé Tolus , mort depuis de longues années, qui avait reçu la sépulture dans cet endroit ^ à cause de cette cir* constance , le temple qui fut élevé sur ce lieu reçut le nom de Capitole, ce qui voulait dire : tête de Tolus.
Tarquin , frappé de ce prodige , conçut aussitôt l'idée d'envoyer ses deux fils , ac*
compagnes de Timbécile Brutus, consulter l'oracle de Delphes , dont parle THistoire grecque, sur ce qu^il devait penser de cette rencontre extraordinaire.
Cétait Tusage à cette époque , que l'on n'abordât jamais les prêtres des dieux sans leur offrir des prësens qui les rendissent favorables aux prières qu'on venait leur adresser. Les fils de Tarquin apportèrent donc avec eux de magnifiques présens, tandis que le rusé Brutus ne se chargea que d'un bâton grossier, mais qu'il avait eu soin de creuser et de remplir d'or , sans que personne s'en aperçut. Ce cadeau parut , plus agréable aux prêtres de Delphes que * tous ceux des fils du roi \ l'oracle demeura muet lorsque ceux-ci l'interrogèrent, et ce fut Brutus qui reçut la réponse qui devait être réportée à Tarquin.
L'oracle répondit que la ville ou cette tête humaine avait été trouvée , devien* drait un jour la capitale de l'Italie, et Tarquin accueillit avec joie cette merveilleuse •^l'omesse, qui se réalisa plus tard , et
•que les Romains répétaient avec orgueil.
Vous ferez bien , mes petits amis , de ne point oublier le nom du Capitole , que vous retrouverez souvent dans les histoires, et de vous souvenir que depuis ce moment le mont Tarpéien prit le nom de Gapito- LiH , qu'il a toujours conservé depuis»
Le Capitole était environné d'une baute muraille qui en faisait une forteresse inabordable de tous les côtés , à l'exception d'un seul, par lequel on arrivait au moyen d'un magnifique escalier.
Pendant qu'on travaillait à la construction de ce temple , ce qui dura plusieurs années I une femme inconnue et étrangère vint proposer au roi de lui vendre moyennant une certaine somme neuf gros livres , que l'on nommait les livres sibylliks , c'est-à-dire, les livres des Sibylles, qui avaient été autrefois, assurait-on, des diseuses de bonne aventure très-connues en Italie. Le roi trouva qu'elle demandait trop d'argent de ses livres^ et la renvoya sans les lui acheter.
7 o TARQUIN-LE-SUPERBE.
Quelque temps après cette première apparition , cette même femme se présenta de nouveau devant Tarquin, et lui demanda la même somme d'argent pour six gros volumes qui lui restaient , annonçant qu^elle avait brûlé les trois autres; le roi dédaigna ces nouvelles propositions , et la renvoya avec mépris.
Cette femme, que personne ne connaissait à Rome , revint une troisième fois auprès du roi 9 et lui déclara qu'elle avait encore brûlé trois de ses gros livres , mais qu'elle exigeait encore la même somme pour les trois qui lui restaient; cette fois, elle s'exprima envers Tarquin d'un ton si menaçant et si terrible que ce prince n'osa point la refuser , et se décida enfin à lui donner le prix qu'elle en demandait. Aussitôt celte femme disparut, et jamais de-puis ce temps on n'en entendit parler.
Tarquin fit placer ces livres dans un coffre de pierre , que l'on déposa au Ca^ pitole , sous la garde de quinze personnages considérables ; et il fut défendu de les
ouvrir pour les consulter sans un ordre du roi et du sënat ; ce qui ne devait avoir lien que dans les temps de peste, de famine ou de caUmitës publiques.
La construction du Capitole ne fut pas le seul ouvrage considérable dont Rome fut dotée par Tarquin. Je dois vous parler aussi d'un vaste égout qu'il fit creuser sous la roche Tarpéicnne , poar Técoulement des eaux de cette grande ville.
Ce travail prodigieux , qui se compose de trois immenses voûtes de pierre contenues Tune dans l'autre , existe encore aujourd'hui dans toute sa solidité, quoiqu'il compte à présent plus de deux mille trois cents ans de durée.
Tarquin-le-Soperbe avait deux fils dont Tun se nommait Sbxtxjs, et l'autre Aruns; ils étaient tous deux presque aussi méchans que leur père , et peut-être encore plus violens que lui.
Sextus se fit connaître dès sa jeunesse par un trait que je veux vous raconter.
Tarquin était en guerre depuis long-
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temps avec les Gàbishs, peuple du Toisi-' nage de Rome , et il avait plusieurs fois assiégé leur ville, sans pouvoir s^en rendre maître. Sextus feignît d'étré exilé par son père , et se réfugia chez les Gabiens , qui raccoelllirent avec plaisir, parce qull leur promit de les aider à se défendre contre les Romains; mais c'était une perfidie de sa part , car dès qu'il eut obtenu la confiance de ce peuple crédule , il envoya secrètement un de ses domestiques demander à Tarquin ce qu'il fallait faire de cette ville^ que rimprudence de seshabttans venait de mettre entre ses mains.
Le roi se promenait dans un jardin , lorsque l'envoyé de Sextus lui fut présenté ; et au lieu de répondre à cet homme, qui le pressait de questions ^ Tarquin se mit à marcher précipitamment en silence , abattant avec une baguette qu'il tenait à la main les télés les plus élevées des pavots dont le parterre était rempli. Ce fut la seule réponse que l'envoyé de Sextus put reporter à son maître y mais celui-ci ayant
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appris, par le récit de son eoToyë , ce que son père ayak fait en sa présence , comprit qiid c'était les chefs des Gabiens qu^il devait faire périr; et en efifet , peu de jours après, leur ville tomba au pouvoir des Romains.
Ce Sextus, qui venait de commettre une si noire trahison , ayant on jour aperçu i la campagne une dame appelée LccakoB , qui était femme de Tài^tjiii-Collativ 9 Vttn de ses cousins , eut la grossièreté de loi faire une cruelle injure : mais Lucrèce était aussi vertueuse que belle , et prenant le ciel à tiémoin qu'un pareil affiront ne demeurerait pas impuni , elle fit savoir à son mari qu'elle avait un secret importent à lui communiquer, et le supplia de ne pas perdre un instant pour se rendre auprès d'dle, accompagné de son père Lucre* mis^ l'un des personnages les plus distin* gttéa deBimie*;^'
Ces deux. Sommes étonnés d'un pareil message se hâtèrent de se mettre en route, et Collatin , inquiet du mystère que Lu-
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crèce se proposait de leur dévoiler , se fit accompagner de Junius Brutus , son amî , dont il savait bien que l'apparente stupidité n'était qu'un stratagème pour échapper aux persécutions de Tarquin*
Aux premiers mots que leur dit Lucrèce de rinjure que Sextus avait osé lui faire , ces trob hommes entrèrent en fureur , et voulaient courir se venger ; mais quelle ne fut pas leur douleur lorsque cette dameinfortunée ayant ajouté, en pleurant, qu'une pareille insulte lui rendait désormais la vie insupportable , se perça le cœur à l'instant même en leur présence,* avec un poignard qu'elle tenait caché sous sa robe. CoUatin et Lucrétius demeurèrent frappés de douleur à ce triste spectacle , mais Brutus saisissant aussitôt ce poignard ensanglanté appela autour de lui tous les Romains qui pouvaient l'entendre, et leur fit jurer de venger le meurtre de cette femme infortunée , en exterminant Tarquin et toute sa famille, et ne souffrant pas que jamais personne à Rome portât le titre de roi.
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L*ëtonnement des Romains fut grand lorsquUls apprirent en même temps que Lucrèce s'était donné la mort et que Brutus avait recouvré la raison. A la vue du corps de cette dame, que ce dernier avait fait porter sur la place publique* le peuple entier courut aux armes, et s'écria comme lui qu'il fallait chasser Tarquin^ auteur de tant de maux, et ses fils, qui ne valaient pas mieux que iuL
Au premier bruit de ces événem^ns, Tarquin, qui se trouvait alors à la campagne , revint aussitôt sur ses pas , espérant encore faire rentrer les mutins dans le devoir; mais lorsqu'il se présenta aux portes de Rome ^ il les trouva fermées , et se vit contraint de prendre la fuite , pour ne pas être tué par le peuple soulevé.
Voilà une histoire, mes enfans , qui doit vous apprendre que les méchans sont toujours punis du mal qu'ils font, même lorsqa^ib sont riches et puissans. ^^^^--
Depuis Tan &09 jusqu'à Tan S07 «Tant J.-C.
Vous ayez vu tout à Fheure , mes petits amis, comment Tarquin-le-Superbe fut chassé de Rome avec toute sa famille ^ je Tais à présent vous raconter ce qui arriva après son départ, dont presque tout le monde se réjouit.
Comme il n'y avait plus de roi , et que le peuple, excité par Brutus, avait déclaré que désormais personne ne porterait plus ce titre dans Rome , on établit à la place du monarque deux magistrats, que Ton appela des consuls , d'un mot latin qui signifie veiller, p^ce que leur emjfdoi était de veiller au salut de la répubuque , ce 7Vii veut dire la chose publique, ou la chose
de toas : c'était le peuple assemblé en 00*^ xnices qui nommait lui-même ses consuls, pourvu toutefois qu'il les choisit parmi les patriciens. Pour la première fois , ce fut Brutus qui, se montrant alors tel qu'il était, parut digne d'occuper cette charge éminente , avec CoUatin , le mari de l'infortunée Lucrèce.
De grands honneurs étaient accordés aux consuls : ib portaient, comme les rois, une robe de pourpre dans les cérémonies publiques , et ne marchaient jamais sans être précédés de douze licteurs , armés de leurs faisceaux : lorsqu'ils rendaient la justice au peuple, ou présidaient les comices , ils prenaient place sur une chaise d'iyoire, que l'on nommait le siège eu* aui<e; leur dignité, appelée consulat, ne di£Gérait donc guère de la royauté , mais ils ne pouvaient la conserver que pendant un an, et après ce temps ils rentraient dans la classe des simples citoyens ; il ne leur restait plus alors d'une si haute puissance que le titre de personnages consu-
kires , qui , tout honorable quMl était , ne leur donnait plus aucune autorité.
Lorsque je vous ai dit tout à rheure, mes enfans, que presque tout le inondé à Rome s'était réjoui de l'expulsion des Tarquins , c'est que je ne comptais pas parmi un si grand peuple quelques jeunes gens paresseux et lâches qui étaient charmés que Tarquin, pour amollir les Romains, eut fermé le Champs de Mars , où tous savez que, sous les premiers rois, la jeunesse de Rome s'exerçait à toutes sortes de jeux de force et d'adresse : mais on eut bientôt arraché les moissons que ce "^ince avait fait semer dans le Champ de Mars ^ on les jeta dans le Tibre , et l!on fit reprendre aux jeunes Romains leurs exercices accoa* tumés.
Ces moissons ainsi précipitées dans le Tibre , s'arrêtèrent au milieu de ce fleuve, et avec le limon que les eaux y apportèrent , formèrent au bout de quelques années une ile considérable, que Ton nomma I'Ils Sacrée.
Cependant Tarquin ayant appris dans sa retraite que quelques* mauvais sujets regrettaient le temps où il les laissait croupir dans leur honteuse paresse, envoya des ambassadeurs à Rome , sous prétexte de réclamer des trésors qu'il y avait laissés ; •nse garda bien de les lui rendre, <ptrce qu'il est toujoursdangereux de donner aux méchans les moyens de nuire; mais on les distribua aux plus pauvres Romains pour les aider à nourrir leurs familles*
Pendant qu'ils sollicitaient pour cet objet les consuls et le sénat , ces ambassadeurs, d'après les ordres secrets qu'ils avaient reçus, séduisirent quelques-uns de ces mauvais gàrnemens qui trouvaient si pénible de retourner au Champ de Mars , et les engagèrent à faire tous leurs efforts pour ramener les Tarquins à Rome, Les deux fils de Brutus, qui ne méritaient pas d'avoir un tel père, eurent la faiblesse d'entrer dans ce complot criminel, et promirent, comme leurs compagnons, de faciliter le retour du méchant roi. Peut-.
8o BRUTUS ET SES FILS.
être même ce projet n'eut-il pes tardé à éclater, lorsqu'un esclave , en aiguisant des couteaux sur une pierre dans un endroit écarté , entendit plusieurs des conju* rés parler de leurs desseins , et alla tout raconter aux consols, qui ordonnèrent aussitôt aux licteurs de saisir les coupables et de les amener derant leur tribunal.
Je ne saurais tous dire quelle ftit la douleur de Brutus, lorsqu*il reconnut ses propres fils parmi les traîtres qu'il était obligé de punir , car il les aimait comme lin pire aime toujours ses enfans \ et aussi combien ces jeunes insensés furent honteux de paraître devant leur père comme de vib criminels.
Or , je ne dois pas tous laisser ignorer, mes bons amis, que chez les Romains les pères exerçaient sur leurs enfans une puissance absolue ; à quelque âge que ce fût , il leur était permis de les mettre en pri* son , de les faire battre de verges , de les charger de fers , de les condamner aux ^"^ rudes travaux de la campagne , de
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les vendre jusqu'à trois fois comme escla* Tes, et même de les faire mourir. Ainsi, lors même qu'il n'eût pas été consul, Brutas aurait eu le droit de punir ses fils coupables d'une manière terrible. .
Le peuple attendait donc avec anxiété le jugement que les consuls allaient prononcer, et chacun pensait qu'ils allaient renvoyer ces jeunes imprudent sans leur infliger aucun châtiment; mais on fut bien surpris lorsque Brutus , après avoir essuyé ses larmes , qui coulaient malgré lui , ordonna aux licteurs de mettre sur-le-champ ses fils à mort, ce qui fut exécuté à Finfltant même, et en sa présence. A. ce spectacle , chacun demeura frappé d'horreur , mais en même temps on admira le courage que le malheureux père venait de jDiontrer, en versant ainsi son propre sang pour le. salut de la république.
L'esclave qui avait dénoncé aux consuls la trahisonj des fils de Brulus et de leurs compagnons, fut affranchi par l'ordre du peuple romain ; et pour conserver le sou^
»a BRUTUS ET SES FILS.
Tenir de cet événement , on lui éleva une statue , où il était représenté accroupi , dans la position d'un homme qui , en re-.
passant des couteaux sur une pierre, parait écouter avec attention.
 quelque temps de là , Tarquin-le-Su* perLe, qui n'avait point encore renoncé à Fespoir de rentrer dans Rome et ne cessait de lui susciter des ennemis parmi les peuples voisins, s'avança, avec une armée, pour s'emparer de cette ville. Les deux consuls marchèrent à sa rencontre. à la tête de leurs soldats. Mais Brutus ayant distingué dans les rangs ennemis, Aruns^ le second des fils de Tarquin, se précipita sur lui avec tant de violence, que tous^ deux tombèrent morts en même temps des eoups qu'ils se portèrent.
Tous les Romains pleurèrent ce grand citoyen , qui avait sauvé deux fois sa patrie : on prononça publiquement son éloge,, honneur que l'on n'accordait qu'aux plus illustres personnages de l'État , et les da/*
- romaines portèrent son deuil pendant
douze mois , comme si elles avaient toutes perdu un père ] et il était en effet le père de la république , puisqu'il Payait préférée à ses propres enfans.
a4 SIÈGE DE ROME