‹ L'histoire romaine racontee aux enfants (volume 2)Chapitre 31 sur 39 · DIOCLÉTIEN À SALONE · texte numérisé non relu

DIOCLÉTIEN À SALONE

Depuis l’an 284 jusqu’à l’an 313 de l’ère clirétrenne.

Plus de Tingt-huit ans s’étaient écoulés depuis que la famille de Carus était éteinte, lorsqu’un voyageur passant auprès de Saloüe, petite ville des bords du golfe Adriatique, où Dioclétien avait pris naissance , eut la curiosité de visiter cet homme célèbre dans la retraite qu’il s’était bâtie depuis plusieurs années, pour achever ses jours dans sa patrie.

L’étranger fut d’abord frappé de la magnificence de ce palais, dont il existe encore aujourd’hui quelques restes remarquables; mais toute son attention se porta bientôt sur le maître de celte demeure, qu’il rencontra arrosant de ses mains quelques plantes de son jardin.

Quoique Dioclétien eût alors près de soixante-huit ans , son visage portait plutôt l’empreinte des fatigues de la ^erre que les traces de l’âge; son regard avait par moments quelque chose de lier, et l’on pouvait encore reconnaître dans son maintien l’habitude de commander aux hommes; néanmoins, la sérénité qui semblait répandue sur tous ses traits, enhardit l’étranger, après les politesses d’usage, à lui adresser quelques questions auxquelles il parut répondre avec une sorte de complai- ' sance»

« Vous êtes surpris sans doute, dit le vieillard à son hôte, de me voir aussi paisible dans une retraite où rien ne paraît me proléger contre les nombreux ennemis que je me suis faits; mais j’ai encore autour de moi le souvenir de ma grandeur passée , et cela suffit pour me faire respecter.

« On a dit que j’avais quitté Fempire malgré moi, comme si la mort seule n’avait pas été le terme de la puissance de Caligula, de Néron et de Commode; c’est que de tous ces redoutables empereurs, aucun n’eût osé, comme moi , se réfugier dans une condition privée , lorsque l’empire lui-même ne lui offrait plus de sûreté; il fallait être Sylla ou Dioclétien pour avoir celte audace.

• « J’étais né dans l’esclavage , et je n’en ai

jamais rougi ; une femme gauloise me prédit un jour que je deviendrais empereur, lorsque j’aurais tué le sanglier : vous savez comment sa prédiction s’est accomplie.

(( Tant d’autres, sortis d’aussi bas lieu que moi, avaient occupé le trône des Césars, que je ne fus point surpris d’y parvenir à mon tour.

« Cependant, à peine eus-je endossé la pourpre impériale que je la trouvai trop pesante pour un soldat, et je résolus de me donner un collègue qui m’aidût à la supporter ; mon choix s’arrêta sur un de mes compagnons d’armes appelé Maximien , que j’avais surnommé HebcüiE, à cause de sa valeurs souvent éprouvé

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sur les champs de bataille, et je le fis proclamer Auguste comme moi.

« Tous deux nous contînmes les Barbares :

pendant que je repoussais les Perses en Asie, Maximien défit les peuples de Germanie, qui avaient de nouveau ravagé les Gaules; la république eût été perdue sans ressource, si nos bras eussent été moins robustes.

(( Je dois vous dire pourtant que je n’ai jamais aimé la guerre ; quique élevé dans le§; camps , j’ai toujours aspiré au repos , que je n'ai rencontré que dans ma retraite.

« A cette époque , toutes les frontières de l’empire étaient violées à la fois par les Barbares ; j’aurais craint de confier le commandement des légions à de simples généraux, qui seraient bientôt devenus mes rivaux , comme cela s’était vu si souvent sous mes prédécesseurs : je préférai associer à l’empire Constance- Chlore et Galékivs, que je décorai du litre de Césars; Maximien et moi, avec celui d’ Augustes, nous conservâmes sur eux toute notre autorité.

« Ces deux hommes ne se ressemblaient guère : Constance-Chlore, neveu de Claude II, était d’une naissance illustre, et les vertus dont il était doué étaient relevées par un brillant courage; Galérius, au contraire, n’était que le fils d’un pâtre, et qu’un pâtre lui-méme ; il n’avait que des vices, mais sa valeur m’était connue. Je donnai ma fille Valérie pour épouse à ce-

dernier ; je ne prévoyais pas alors son ingratitude.

« Ainsi l’empire eut quatre maîtres à la fois, mais ce n’était pas trop encore pour soutenir un édifice qui s’écroulait de toutes parts. Nous partageâmes le monde entre nous, et nous retardâmes ainsi la chute de ce colosse, que d’autres verront s’accomplir.

«Je sais que l’on a trouvé mon gouvernement dur et tyrannique ; j’avais besoin d’une main de fer pour remédier à des maux sans cesse renaissants ; je détruisis les tyrans qui opprimaient les provinces; quelquefois il fallut répandre le sang par torrents, mais l’empire fut sauvé.

« En même temps je diminuai le nombre des soldats du Prétoire, dont j’abolis le nom en les divisant en deux corps qui reçurent celui de Joviens et dfllerculiem ; j’affaiblis ainsi celte milice turbulente qui avait tant fait et tant défait d’empereurs; maintenant il sera facile à ceux qui viendront après moi de détruire entièrement celte troupe redoutable.

« Au lieu de rechercher à reculer nos frontières, comme Trajan avait eu firaprudence de le faire, j’abandonnai volontairement de vastes contrées, que sept journées de marche au delà du Nil séparaient du reste de l’empire.

« Personne ne me sut gré de celte modération, que l’on taxa de faiblesse, mais en même temps je défendais nos provinces, en construi-

sant des châteaux contre les Barbares, sur le Rhin, sur le Danube et sur l'Euphrate.

« Maintenant que Constantin, fils de Constance-Chlore, protège, dit-on, le christianisme, on reprochera sans doute amèrement à, ma mémoire d’avoir persécuté les chrétiens, réfugiés dans les catacombes de Rome, ces vastes souterrains (Toh la ville éternelle est sortie. Quoique leur religion eût pénétré jusque dans ma famille, je l’avais toujours regardée comme celle des ennemis secrets de l’empire, parce. qu’elle a pris naissance au temps de ses malheurs, et j’appesantis sur eux toute ma rigueur.

« Depuis que la foule se portail dans les temples secrets des chrétiens, ceux de nos dieux, si splendides, si magnifiques, étaient totalement déserts, et nos désastres allaient croissant de jour en jour. Rome n’était point chrétienne, lorsqu’elle donnait des lois à Tunivers , et je résolus d'anéantir une croyance qui menaçait de changer la face du globe.

« Galérius, que j'aimais, me représenta les chrétiens comme plus à craindre pour nous que les Barbares; il me répétait souvent que sa mère, vieille femme des montagnes de Thrace, lui avait dit que jamais ces gens-là n’acceptaient le repas que l'on offre aux voyageurs. Moi-même je remarquai qu’ils abhorraient nos sacrifices, et que les entrailles de nos victimes demeuraient muettes en leur présence.

« J’envoyai consulter sur ce prodige le plus

fameux de nos oracles; il me répondit qu’il ne pourrait s’expliquer tant que des justes seraient sur la terre, et il ajouta que ces justes étaient les chrétiens.

« J’hésitais pourtant encore à les perdre, mais Galérius me supplia de les abandonner aux bourreaux; je lui permis de détruire le temple de Nicomédie, où ces hommes s’assemblaient, et qu’ils nommaient leur église; enfin je publiai, contre eux un édit de persécution.

« J’ordonnai qu’on brûlât leurs livres sacrés, qu’on renversât leurs autels, qu’on les réduisit à la condition d’esclaves, et que ceux qui se réuniraient secrètement pour exercer ce cul le proscrit , fussent mis à mort. Dès le premier jour un de ces audacieux déchira publiquement l’édit que je venais de faire afficher; il fut appliqué à la tourture, qu’il subit avec un courage sans exemple: j’avoue que l’inébranlable fermeté de cet homme produisit sur mon esprit une profonde impression de terreur et do pitié ; je fus au moment de croire qu’il avait péri pour la vérité.

« Une légion tout entière était composée de chrétiens; nous l’appellions la Tiiébaine, mais les ennemis de l’empire l’avaient surnommée la Victonense; ISlkVRKE , leur chef, avait çent fois combattu sous mes yeux avec la plus brillante valeur. Galérius leur ordonna de renier leur foi, pour sacrifier à nos dieux; ils déposèrent leurs armes, et demandèrent le mariyrc

on les égorgea tous jusqu’au dernier; leurs cantiques sacrés'ne cessèrent que lorsque les bourreaux eurent élouffé la dernière voix: c’étaient les plus intrépides soldats de nos armées.

« Vingt années s’étaient écoulées depuis que je gouvernais le monde ; j’avais vaincu avec Maximien tous les ennemis du nom romain, nous résolûmes tous deux de recevoir le triomphe que nous avions mérité par tant de travaux. Des familles de rois captifs marchèrent devant notre char; je voulus en même temps et pour la première fois , me montrer à la populace de Rome et lui donner des jeux publics, dont elle était privée depuis plusieurs années.

(( Les Romains nous accueillirent avec froideur; ils reprochaient à Maximien d’avoir préféré le séjour de Milan à celui de leur capitale, et à moi-môme de m’èlre fixé à Nicomé- * die. Le peuple parut mécontent de voir mon front ceint d’un diadème, c’est-à-dire d’un large bandeau blanc orné de perles , qu’il regarda comme un signe odieux de l’ancienne royauté proscrite avec les Tarquins : la magnificence des robes d’or et de soie que j’avais apportées d’Orient, celle de mes chaussures, couvertes des pierreries excita ses murmures, tandis que d'un autre côté , il m’accusait d’avarice dans les spectacles que j’avais ordonnés; et je fus l’objet de mille railleries amères.

« J’eus la faiblesse de n’élre point insensible à ces injures ; n’avais-je donc pacifié le

monde que pour servir de jouet à quelques insolents portefaix?....

« Depuis ce moment le pouvoir me devint à charge; une maladie longue et cruelle acheva de m’en dégoûter , et lorsque Galérius nous proposa, à Maximien et à moi, de déposer l’empire, j’y consentis avec joie: le jour où pour la dernière fois je montai sur mon tribunal, pour annoncer ma résolution au peuple de Nicomédie, j’étais, dit on, si pâle et si exténué, que ceux mêmes qui m’avaient approché le plus souvent, eurent peine à me reconnaître. Je jetai avec joie la pourpre impériale sur les épaules de Maximin-Daza , neveu de Galérius, que celui-ci m’avait désigné pour César, et me dérobant aussitôt aux regards de la multitude étonnèe, je montai sur un charriot couvert, qui me transporta promptement à Salone, ma patrie, où j’avais résolu de finir mes jours.

« Le même jour , à la même heure , Maximien-Hercule, à Milan, remit l’empire à Sévère, l’im des plus braves officiers de son armée, qui prit le litre de César. Mais Maximien n’a point , comme moi , persisté dans cette sage détermination: trois fois il a essayé de ressaisir le pouvoir , et il a péri enfin victime de son ambition.

(( La puissance impériale resta telle que je l’avais faite, c'est-à-dire divisée entre deux Augustes et deux Césars : les hommes seuls furent changés; Coslancc-Chlorc et Galérius, de-

venus Augusles, ont régné avec gloire , mais ce dernier s’est montré le plus ingrat des hommes , en reléguant dans un désert de Syrie, Valérie, ma fille, que je lui avais donnée pour épouse: c’est la seule peine véritable qui soit venue troubler ma retraite.

« Peu de temps avant sa mort, Maximicn , toujours tourmenté de la fièvre de régner, m’écrivit pour m’engager à reprendre avec lui l’empire: — Si vous pouviez voir, lui répondis-je, les belles laitues que je cultive moi-môme dans mon potager, vous ne me parleriez jamais de remonter sur le trône. »

En achevant ces paroles, l’illustre vieillard continua à arroser les plantes qui étaient devant lui, et le voyageur remarqua que , pendant ce long récit, la sérénité de son visage n’avait pas été troublée un seul instant.

Quelques mois plus lard, le bruit se répandit que Dioclétien avait cessé de vivre ; les uns rapportaient qu’il avait succombé à une maladie de langueur dont il était atteint depuis longtemps ; d’autres assuraient qu’il s’était laissé mourir de faim.

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