L'histoire romaine racontee aux enfants
Lorsqu’en 1829 nous publiâmes les premiers volumes de noire Cours d' Histoire racontée aux Enfants nous étions loin, sans doute, d’espérer l’accueil favorable que le public a bien voulu nous accorder; mais cet essai d’un genre tout à fait nouveau en France nous paraissait déjà une question d’avenir pour l’enseignement élémentaire de l’histoire.
Substituer des récits exacts et complets à d’insipides nomenclatures de dates et de noms propres, auxquels de jeunes enfants ne peuvent attacher d’intérêt sans la connaissance préalable des faits ; remplacer, par une exposition simple et claire du drame de l’iiistoire, les abrégés, les précis, les résumés, derrière lesquels la routine était retranchée depuis tant d’années ; déclarer une guerre rationnelle aux méthodes d’enseignement historique uniquement fondées sur le travail de la
mémoire ; mettre l’histoire à la portée des enfants, pour leur en faire goûter le charme, en leur parlant le langage simple qui leur convient, tel est le but vers lequel nous n’avons cessé de marcher avec confiance, secondé par la tendance générale des bons esprits vers un meilleur système d’éducation classique.
Les enfants de huit h douze ans, quoi qu’on ait pu dire, ont aussi une logique propre à leur âge, logique naïve et peu compliquée à la vérité , mais parfaitement susceptible de discernement.
Pourquoi donc n’avait-on pas , avant nous, cherché à tirer parti de cette heureuse faculté de l’enfance d’être mobile et impressionnable, et de garder fidèlement l’empreinte des idées qu’on sait lui inculquer? Pourquoi n’avait-on pas tenté d’apprendre aux enfants à établir des points de rapprochement et de comparaison entre les événements qui semblent amenés par les mêmes causes, ou destinés à produire les mêmes effets ?
L’Histoire Ancienne, par exemple, est pleine de faits presque semblables:
déterminés . par des causes analog'ues, de grands États se forment ou s’écroulent, selon que les ressorts de la \1e sociale des nations s’y trouvent tendus ou relâchés : aux empires d’Assyrie succède celui des Perses; à celui-ci, la puissance d’Alexandre; à cette dernière, la domination romaine; et l’empire romain lui-même, comme un nouvel exemple de ces vicissitudes de grandeur et de décadence, s’élève par la tempérance, le patriotisme , la simplicité, le désintéressement des héros de la république, et périt par l’immoralité, l’avarice, le luxe immodéré, les turpitudes de tout genre qui souillent les cinq premiers siècles de l’ère vulgaire.
L’histoire, considérée sous ce point de vue moral et élevé, et développée à de jeunes esprits par une méthode sagement graduée, doit infailliblement les amener à résumer d’eux-mêmes les faits qui leur sont présentés, et faire
progresser à la fois leur inslrucUon et leur intelligence. Pensera-t-on maintenant que l’on eût pu arriver à ce résultat important, au moyen des abrégés par demandes et réponses, où, pour terminer dignement le récit de la vie et des exploits d’un prince français, le maître devait poser gravement cette question plus que naïve: Que filAl ensuite ? à quoi l’élève docile était tenu de répondre: Il mourut^ et il fut enterré à Saint-Denis»
Le style de cette nouvelle édition de l’Histoire Romaine a subi plusieurs changements importants , par lesquels nous nous sommes eflorcé de faire disparaître quelques locutions puériles qui nous avaient été signalées dans les éditions précédentes; puisse ce récent témoignage de notre respect pour une critique bienveillante, nous concilier entièrement le suffrage des parents et des maîtres à qui nous devons déjà tant de reconnaissance.
LA FONDATION DE RO^. y
Depuis l’an 793 jusqu’à l’an 752 avant J.-C.
Il y avait autrefois, mes petits amis, un roi qui était le père de deux fils, dont l’un se nommait NuMiTon et V autre Ainuiius.
Ce roi, étant près de mourir, donna a Numitor son royaume pour le gouverner après lui, et à Amulius tous ses trésors, qui consistaient en une grande quantité d’or e d’argent.
Mais Amulius, qui était méchant, devint jaloux de son frère; et au lieu d’employer honnêtement les richesses qu’il possédait, il s’en servit pour corrompre les serviteurs de Numitor, et fit enfermer ce pauvre prince dans une prison, afin de régner à sa place; il n’osa pas pourtant le faire mourir, quoique ce ne fût certainement pas Penvie qui lui en manquât.
La ville où demeurait Amulius se nommait Aide ; elle était située dans le Latiuh, province
d’iTAiiE, Vun des plus beaux pays de l’Europe , et à peu de distance de la mer Méditerranée.
Le langage que parlaient alors les habitants de celte contrée était la langue osque, d’où s’est formé, par la suite des temps, le latin, que quelques-uns d’entre vous ont peut-être déjà commencé a étudier.
Or, Numitor, ce malheureux roi d’Albe que son frère retenait en prison, avait un fils nommé Laüsus, et une fille appelée Riiéa Sylvia, qui étaient déjà grands tous les deux. Amulius , craignant que ces deux enfants ne réclamassent l’héritage de leur père ou sa liberté, fit tuer Lausus, un jour que ce jeune prince s’amusait à la chasse dans un bois écarté , et en môme temps il enferma Rhéa dans un temple où des jeunes filles étaient obligées d’entretenir un feu qui ne devait jamais s’éteindre.
Ces jeunes filles, que l’on nommait des Vestales , parce qu’elles étaient consacrées à la déesse Vesta, avaient une bien triste destinée, car si elles laissaient éteindre le feu sacré, elles étaient condamnées à être enterrées toutes vives. Les Vestales ne devaient pas être mariées avant d’avoir atteint l’âge de quarante ans.
Mais voilà que la princesse Rhéa, qui était encore bien loin de cet âge , fut enlevée par un homme puissant, dont on n’a jamais su le nom, mais qui se fit passer pour le dieu Mars, et comme on la ramenait dans ce temple qui lui servait de prison, elle mit au monde deux petits
garçons, dont l’un reçut le nom de Rémxis, et l’autre celui de Romulus.
Cependant Amulius ayant appris cet événement ne fut pas maître de sa colère , et ordonna à l’un de ses serviteurs , nommé Fau- STuius, de prendre ces deux pauvres enfants, et de les précipiter dans le Tibre, qui est la principale rivière de ce pays-là. Heureusement cet homme n’était pas aussi méchant que son maître ; il eut pitié de ces petites créatures, et se contenta de les déposer dans un bois , pour ne point avoir la douleur de les voir mourir sous ses yeux.
Mais comme il craignait qu’Amulius ne le punit de sa désobéissance , quoiqu’il eût fait une bonne action au beu d’une mauvaise que son maître lui avait commandée, il fit accroire a ce prince que les deux enfants avaient cessé de vivre ; et en effet, ils eussent bientôt péri faute de nourriture, si la Providence qui veille sur. les innocents, n’eùt pourvu à leur subsistance , en leur amenant une nourrice telle qu’on n’en vit jamais d’autre depuis ce temps-là.
Vous avez sans doute entendu raconter combien les loups sont féroces, et je dois même vous dire que dans certains pays, lorsq’il fait grand froid, ces animaux viennent par troupes et en poussant des hurlements eflroyables jusque dans le villages , pour dévorer les bêtes et même les hommes qu’ils peuvent surprendre. Eh bien ! on assure que ce f it une louve
qui avait perdu ses petits , que le bon Dieu envoya pour nourrir les enfants abandonnés.
Celte bête trouva dans les bois les petits orphelins ; au lieu de les dévorer, elle les porta dans sa tanière, les réchauffa en se couchant tout doucement sur eux , comme elle l’aurait fait à ses louveteaux, et les nourrit de son lait, qui les rendit bientôt forts et vigoureux.
Mais un jour des bergers étant à la poursuite d’un loup qui leur avait sans doute dévoré quelques moutons, découvrirent la caverne au fond de laquelle Rémus et Romulus étaient déposés. La louve s’enfuit précipitamment à l’approche des chasseurs, qui, tout surpris de trouver là deux petits garçons, les emportèrent dans leur cabane et en prirent le plus grand soin.
Rémus et Romulus grandirent donc au milieu des bergers, qu’ils aidaient à garder leurs troupeaux , et en quelques années ils devinrent des jeunes hommes fiers et robustes.
Cependant ces bergers, dont la vie était dure et misérable, ne pouvaient enseigner aux orphelins qu’ils avaient adoptés que leurs moeurs rudes et grossières ; et bientôt dans tout le pays, les deux frères furent connus pour des jeunes gens mutins et turbulents ; ils étaient sans cesse en querelle avec les pâtres des environs , et un jour ils se battirent avec tant d’acharnement contre leurs voisins , que les gardes d’ Amulius étant survenus pour rétablir .
le bon’ ordre, se saisirent de Rémus qu’ils conduisirent aussitôt devant ce prince, qui ne se doutait guère alors que ce jeune vaurien fût l'un de ses petits-neveux , qu’il croyait morts depuis longtemps.
Mais lorsque Romulus, dont le caractère était violent et emporté, fut informé que les gardes du roi avaient conduit son frère en prison, il entra dans une grande colère: et ce fut bien pis encore quand le vieux Fauslulus , ce domesliqpe d'Amulius qui avait autrefois abandonné dans les bois les deux enfants de Rhéa, ayant appris comment ils avaient été trouvés par des bergers, s’empressa de faire connaître au jeune homme sa naissance et celle de son frère, et en même temps l’ordre que son maître lui avait donné jadis de les faire périr tous les deux.
A cette nouvelle, Romulus outré de fureur, assembla les compagnons ordinaires de ses jeux et de ses querelles, et avant même qu’Amulius pût être prévenu de son dessein, il conduisit sa troupe contre la ville d’Albe, et tua ce monarque , qui méritait ce sort , puisqu’il avait été injuste et cruel envers tous ses parents.
Le premier soin de Romulus, après avoir délivré son frère, fut d’ouvrir à son ^and-père Numitor les portes de la prison où il était retenu depuis quarante-deux ans, et de lui rendre la couronne dont il avait été privé pendant si longtemps. Le bon vieillard faillit mourir de
joie de se voir enfin arraché à une si dure captivité, et il embrassa avec tendresse ses petits fils, avec lesquels il fit bientôt connaissance.
Ôr, nous savons déjà que Rémus et Romulus étaient tous deux d'un caractère querelleur et difiicile; et comme cela arrive souvent aux campagnards, ils s’ ennuyèrent bientôt d’ être retenus dans une ville, eux qui avaient l’habitude de courir les champs, de chasser les loups et les autres bêtes fauves, et de se livrer à toutes sortes de jeux bruyants et dangereux. Ils demandèrent donc à leur grand-père la permission d’ aller demeurer dans une campagne voisine, avec une troupe de jeunes garçons tout aussi turbulents qu’ils l'étaient eux-mêmes ce que le vieux roi leur accorda d’autant plus volontiers, qu’il n’avait pas été longtemps sans s’apercevoir que ses petits-fils étaient trop remuants pour ne pas, un jour ou l’autre troubler la paix qu’il désirait conserver dans son royaume.
Les deux frères partirent donc pour la campagne ; et comme ils ne savaient plus comment employer leur temps, ils choisirent un lieu propice sur les bords du Tibre , et entreprirent d’un commun accord d’y bâtir une ville, où ils pussent s’établir avec leurs compagnons à leur fantaisie.
âlais un jour que Romulus faissait creuser sous ses yeux le fossé qui devait marquer Tenccinle de la nouvelle ville, son frère survint, et une dispute s’éleva entre eux pour savoir
miqiicl des deux appartiendrait le droit de lui ,douner un nom : cependant ils finirent par s’accorder, et il fut convenu que celui des deux frères qui, de là à un moment, verrait le plus grand nombre de vautours (sorte d’oiseaux de proie très-communs en Italie), serait le maître d'appeler la ville projetée comme il lui plairait.
• Kémus déclara bientôt qu’ il avait aperçu dix vautours, et Romulus soutint qu’il n’en avait pas vu moins de douze même instant; cela donna lieu aune nouvelle querelle entre les deux frères, qui, au lieu de.se céder mutuellement, étaient au moment d’en venir aux mains. Mais llomulus, qui était le plus entêté et le plus violent, entre dans une telle fureur, en voyant son frère sauter par dérision le fossé qu’il venait de faire creuser, qu’ il lui jeta à la tête un instrument de fer dont il était armé, et tua Rémus sur le coup.
Cette histoire de Rémus et de Romulus, mes petits amis, est accompagné, n’est-il pas vrai, de circonstances si bizarres et si extraordinaires , qu’elle vous aura paru comme elle l’est en effet, trop peu waisemblable pour être digne de foi. Cependant j’ai dù vous la raconter avec détail , parce qu’elle repose sur des' traditions que les anciens Romains croyaient fort respectables , c’est-à-dire sur des récits qu’ils avaient reçus de leurs ancêtres, mais que l’on peut aussi expliquer d’une manière beaucoup plus satisfaisante. Ainsi, la prétendue louve
qui nourrit les deux enfants abandonnés par’ Faustulus fut sans doute Acca Laurestia, femme de ce berger qui lui confia le secret de leur naissance, et ne le leur apprit à eux-mêmes que lorsqu’ils furent en âge de venger leur aïeul Numitor, et de punir leur grand-oncle Amulius de son injustice.
C’est ainsi, mes enfants, que vous verrez quelquefois, dans des livres d’histoire, des récits sérieux et raisonnables obscurcis par des fables ridicules, qu’il est bon de s’accoutumer de bonne heure à distinguer de la vérité.