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L'hiver mondain

Le Réalisme n'a pas Tunique mission de décrire ce qui est bas, ce qui est répugnant; il est venu au monde aussi, lui, pour définir dans de l'écriture artiste ce qui est joli, ce qui est élevé, ce qui est bon, et encore pour donner les aspects, et les profils des êtres raffinés et des choses riches.

De Concourt.

Mièvreries

A Jan Yan Beers.

^^ ES grandes Muses abolies Si j'avais suivi leur conseil M'auraient fait chanter le soleil, Guérisseur des mélancolies.

Biais ma dolente muse, à moi, Elle est mignonne, elle est pluhisique ; Elle fait un peu de musique En se mourant d'un long émoi.

Elle esl sentimentale et mièvre, Son charme est artificiel; Si ses yeux sont d'un bleu de ciel Elle met du rouse à sa lèvre.

Sa chanson n'est qu'un cri d'oiseau Poudrerizée, elle est fluette ; Et c'est comme une statuette Qu'a taillée un faible ciseau.

Sans cris virils, sans élans mâles, Elle joue à son clavecin.

Puis s'accoude sur un coussin Au fond du boudoir aux ors pâles.

Et rêve au milieu du velours.

Dédaignant les bruits de la rue Dans la pénombre encore accrue Par des rideaux épais et lourds.

N'importe ! je t'ai préférée Toi si pâle — comme un blanc clair De lune — ayant un si bel air Dans ta toilette de soirée.

Toi qui toujours revendiquas D'une voix lente et maladive, Pour un peu de gloire tardive Le suffrage des délicats.

Dans ton boudoir orné de Sèvres, Sur des coussins brodés et mous, Je veux languir à tes genoux Muse pâle des choses mièvres,

Faisant de nos amours défunts,

De nos rêves de toutes sortes

Des vers — comme avec les fleurs mortes

On distille d'exquis parfums.

Ainsi renaît l'âme des plantes Et nous nous survivrons aussi, Abondamment compensés si L'une de nos strophes dolentes

Embaume toute une âme, un soir, Malgré la mort, malgré l'absence, Comme il suffit d'un peu d'essence Pour imprégner lout un boudoir!

Sincérité

A Catuli.e Mendès

Ê-. AI voulu laire mes douleurs ; J'ai voulu cacher ma tristesse Et mon ennui profond. Elail-ce La peine de montrer mes pleurs.

Sur toutes mes rancœurs anciennei^ Sur les oublis et les dédains.

J'ai descendu mes goûts mondains Comme on abaisse des persiennes.

Afin qu'aucun regard moqueur Ne pût me voir et me poursuivre Et savoir que des fleurs de givre Pleurent aux vitres de mon cœur !

^y—i-^^^hmm

En Soirée

A Jean Aicard.

LAND les plus mondains des poêles Pour charmer leurs goûts délicats ^ Vont marivauder dans les fêtes //liV'^ Au rvlhme lent des mazurkas,

Sous les plafonds tendus de soies Ou peints d'Amours à la Walteau, Pleurent en eux de tristes joies Comme en un parc pleure un jet d'eau.

Pour compléter d'anciennes strophes Ils vont s'inspirer aux trumeaux Ou choisir parmi les étoffes Des rimes d'or aux sons jumeaux.

Cela les rend mélancoliques Et ni le luxe des salons.

Ni les danses, ni les musiques Qu'alanguissent les violons.

Ni les fins pastels, ni les toiles, Ni les lustres enjoliveurs Comme une couronne d'étoiles Que doublent les miroirs rêveurs,

Ni les robes où se devinent

Des corps de neige aux seins fleuris,

Ni les sourires que raffinent

Le fard et la poudre de riz.

Rien n'y fait! nul charme n'opère; Ils restent fiers et sérieux, Et chacun d'entre eux s'exaspère A subir son mal glorieux.

L'HIVEll MONDAIN

Eî leur âme en proie aux névroses Associe à leur sort celui Des bouquets dédaignés de roses Afifonisant d'un Ions; ennui,

Qui, sous la flamme des bougies, Dans leurs vases ont k souffrir Les amoureuses nostalgies D'un sein de femme, où refleurir î

Eux de même, adossés aux portes, Ont l'espoir d'un amour nouveau Pour dorer leurs jeunesses mortes, Clair de lune sur un caveau !

Puis ils sentent, comme une pieuvre Buvant tout le spleen de leur cœur, Le tourment béni du Chef-d'œuvre Oii s'inscrirait leur nom vainqueur!..,

Ces rêves, leurs âmes fantasques En ont toujours l'éclair joyeux Comme dans le satin des masques Luisent toujours les trous des yeux.

Mais ils gardent leur pâleur triste, Cherchant tout au plus dans un hal Cette jouissance égoïste D'enrubanner leur Idéal.

Et même alors, dans les quadrilles, S'ils vont, délaissant les fumoirs.

Au groupe blanc des jeunes lilles Mêler un peu leurs habits noirs.

A voir parmi les robes claires Ces habits sombres s'accolant On songe aux lettres mortuaires Bordant de noir leur papier blanc.

En Sourdine .

A Sully Prudhomme.

B»ui saisira le charme triste Le charme subtil et dolent

;^ D'un vieux parfum d'ylang-ylang Dans un fin mouchoir de batiste.

Qui transcrira le bruit charmeur Des musiques atténuées S'évaporaut vers les nuées, Douces, dans un accord mineur.

20 LHIVEK MONDAIN

Oh ! combien les choses lointaines Troublent les sens extasiés !

Eloignons-nous des blancs rosiers Et du jet montant des fontaines.

Car leurs odeurs, car leurs bruits d'eau Auront ce charme, dans la brise, D'une confidence surprise Derrière les plis d'un rideau.

Oh! combien les teintes pâlies, Les mauves, les bleus et les blond:; Font palpiter dans les salons D'amoureuses mélancolies.

C'est bien la grâce du pastel Ce rêve du tableau, poussière Où quelque mondaine princière Sourit d'un sourire immortel.

Les nuances molles, éteintes Ont l'exquisité des pâleurs; C'est la sourdine des couleurs Et la perspective der> teintes.

L'HlVhR MONDAIN

On aime l'effacement doux Des mâts, sur la mer, et des voiles, Et si l'on s'attache aux étoiles C'est qu'elles sont si loin de nous !

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Caprices mignards

A François Coppée.

pE n'aime pas les fleurs des champs, £ Les fleurs des champs, ces paysannes fi^^0j Qui promènent sur les penchants ''''" Des talus verts — leurs caravanes.

Les marguerites, on dirait Qu'elles ont des jaquettes blanches, Et le moindre insecte indiscret Les déshabille sous les branches.

LHIVER MONDAIN

Les bleuets sont en sarraux bleu'= Et dans le blé vibrant qui bouge Les grands coquelicots frileux Ont sur la tête un foulard rouge.

Le parfum, c'est l'esprit des fleurs, Mais les rustaudes n'en ont guères, Et malgré toutes leurs couleurs C'est un peuple de fleurs vulgaires.

Ce qui charme mes sens troublés, Ce sont les belles fleurs de serre ; Tels des papillons épingles Sous une vitrine de verre.

C'est la floraison au malin Dans les serres ensoleillées Des camélias en satin Et des tulipes maquillées.

C'est tout le groupe en falbalas Des jacinthes, ces vierges frêles^ Courbant leurs tailles d'un air las Avec d'exquis parfums sur elles.

Elles sont le monde élégant El les fleurs aristocratiques :

Ainsi dans un coupé fringant Des duchesses très lymphatiques

Qui sur des fonds de satin verls Avec des allures altières Ne sont visibles qu'à travers La glace fine des portières !

Je n'aime pas les chiens fougueux. Les athlétiques chiens de ferme.

Ce tas de manants et de gueux Nourris à peine, aboyant ferme.

Us sont sales, puants, crottés

Tous ces bohèmes des grand'routes.

Dont les museaux se sont frottés

A tous les seuils, cherchant des croûtes.

Ils n'ont ni fierié, ni repos.

Se résignant leur vie entière A faire avancer des troupeaux Ou des charrettes de laitière.

Mais ce que j'aime, c'est plutôt Les chiens de salon, les caniches, Les levrettes en paletot Ayant des canapés pour niches.

C'est le bichon aux poils trisés Qui sur les tapis se pavane, Qu'on peigne, en collant des baisers Sur sa robe couleur havEine.

Les petits chiens auxquels on met Des colliers d'or, des faveurs bleues En arrangeant comme un plumet La touffe de poils de leurs queues.

Les chiens gâtés faisant des bonds Pleins de gourmandise et de lucre Pour s'attabler dans les jupons Et manger des morceaux de sucre!,

Je n'aime guère le grenier De Béranger, et sa Lisette Gâtant son profil printanier Avec un bonnet de grisette.

Dans sa mansarde, sous les toits, C'était une ignorante fille Qui pour bijoux n'avait aux doigts Qu'un dé de cuivre et son aiguille.

Elle offrait simplement sa chair Comme une corbeille de roses ; Mais nous voulons, le cœur plus fier, D'autres amours pour nos névroses.

A des blasés voluptueux /

Venus dans le déclin des races, Il faut des boudoirs somptueux S'ouvrant sur des parcs à terrasses,

Comme ceux que le Titien Prolongeait devant les alcôves Où quelque amant musicien Déroulait de longs cheveux fauves

C'est ainsi qu'il nous faut, à nous.

Des amoureuses élégantes, Mais nous dérobons leurs genoux Sous des toilettes provoquantes.

Car nos yeux sont lassés de voir La chair désillusionnante, D'une pâleur de ciel du soir, D'une tristesse d'eau stagnante.

Qu'est-ce un beau torse que l'amour Sur un lit a couché sans voile?

C'est la lampe sans abat-jour; C'est le mât dégarni de voile.

Plus troublants sont les corps cachés Dans le mystère des étoffes ; Tels les rêves, mieux ébauchés Sous le déroulement des strophes.

Telle encor — caprice élégant — La main paraissant bien plus fine Quand elle est prise dans un gant Qui fait qu'à peine on la devine.

Aussi notre étrange idéal Pour ces amantes raffinées C'est qu'un soir, au sortir du bal, Dans des chambres capitonnées,

Elles s'abandonnent sur un Sopha de perse bigarrée Au milieu d'un vague parfum, — Avec leur robe de soirée !..

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Femme en Deuil

A Georges Eekhoud.

^i^pjf RÈs pâle, maladive et ses deux yeux creusés

elji Comme des trous de nuit où se meurt une étoile.

j^/. En grand deuil, et cachant sa langueur sous un voile. f(^S\ Elle allait dan? la neige avec des airs brisés.

Et la voyant passer je me disais : mon Ame

Est en grand deuil aussi dans le blanc de l'hiver,

Mais afin d'oublier tous deux le mal souffert

Il suffirait d'avoir l'amour de cette femme.

y-2 L'HIVER MONDAIN

Car rien qu'à nous presser les mains quelques moments Nous ferions une joie avec nos deux tourments ! Et tandis que je songe elle est loin disparue.

Dans le balancement mélancolique et las

De sa robe, on croirait, tout au bout de la rue,

Entendre agoniser sa marche comme un glas.

Les Fêtes Galantes

(xVIUe SIÈCLE)

A Albert Delpit.

|k'EST un coquet salon Louis-Quinze, aux panneaux Tendus de soie à fleurs ou d'unis satins roses, ^W^ Et des bandes d'Amours joufflus dans les trumeaux ^ic) l>ansent en se tenant par des chaînes de roses.

Un lustre de Bohême aux tulipes de feu Eclaire vaguement, comme avec mignardise, Les meubles chantournés de ce salon qu'un peu De poudre maréchale errante emparadise.

Sur les murs un exquis portrait de Fragonard, El, tout près d'un Watteau que le portrait regarde. Un pastel de Latour, ce dévot du même art Où règne le Joli — comme un roi qui se farde.

In tas de gens de cour passent dans ces salons Essayant de nouveaux gestes devant les glaces, En habits de velours, promenant leurs talons Rouges, sur le parquet enrichi de rosaces.

Ils tachent d'enjôler les Belles qui sont là

Aux noms doux, doux sonnants : Clorinde et Rosaline,

Tandis qu'un peu jalouse et folle, Viola

Agace leurs jabots de pâle mousseline.

On joue une ariette ancienne au clavecin Et toutes sont en cercle, acceptant les hommages — Leur éventail en main, les pieds sur un coussin Dans les paniers bouffants de leur robe à ramages !.

C'est l'heure du Petit Souper Sur les terrasses qu'on festonne ; Et tout là-bas, le ciel d'automne Dans le brouillai'd va se draper.

Petit souper plein d'élégances Où le sucre, aux gâteaux de prix, A mis de la poudre de riz, Et la confiture, des ganses.

Petit souper ennniellé !

Un luxe blanc d'argenteries Forme sur les nappes fleuries Comme un paysage gelé.

On échange du bout des lèvres Des bouts d'aveux, et les amants 3Iadrigalisent leurs serments Avec un tas de façons mièvres.

Bouclier, pour être bien en cour Et plaire aux convives illustres, Peint un éventail sous les lustres Pour la marquise Pompadour.

11 fait des angelots si roses Et d'un coloris si vermeil Qu'ils semblent vêtus de soleil Et qu'ils semblent nourris de rose;

Gentil-Bernard, d'un air rêveur, Dorât fade comme Clilandre Disent chacun un sonnet tendre Rythmé d'un geste enjoliveur.

Et les marquises peu sévères Agacent d'un sourire ceux Qui regardent les vins mousseux Mettre de la dentelle aux verres.

Tandis qu'en ce joli festin La gaité blanche des guipures A mis comme des mousses pures Sur les corsaires de satin.

LHIVER MONDAIN :H7

Les soubrettes font la navette Fraîches dans leurs jupons collanls Et cachent des billets galants Sous leur tablier à bavette.

Dans les glaces aux cadres d'or La table tout en fleur se mire Comme les flancs peints d'un navire Mirés au fil d'une eau qui dort.

C'est l'heure où l'allée et venue Paresseuse des éventails Laisse admirer dans ses détails Plus d'un coin blanc de gorge nue.

Les cœurs de femmes sont grisés, Et voici que déjà leurs mouches Montrent la roule, au coin des bouches Que doivent prendre les baisers.

28 l'Hivi:r mondain

Et là-bas des bosquets et des amphithéâtres Enguirlandés de fleurs, pavoises de rubans, Où des noces, le soir, dans les vapeurs bleuâtres, Au bruit des violons, dansent autour des bancs.

Berceaux embuissonnés de roses et de ronces D'où s'élève à toute heure un amoureux conseil ; Grands escaliers plongeant par delà les quinconces Et qui semblent mener là-bas, dans le soleil !

Jardins corrects où l'herbe en fleur paraît coiffée, Où sous le baldaquin du ciel, sur un rideau D'arbres mondains, parmi la Nature attiiîée. I.es fontaines des parcs ont des panaches d'eau !

Et là-bas les étangs et les bassins placides Où des cygnes de neige endorment leur fierté, Ce pendant qu'à travers les branches translucides Il pleut sur les chemins des gouttes de clarté.

L'HIVER MONDAIX

Voici que la nuit lombe et les voix s'étanl tues On peut voir très longtemps, blanche dans ce décor, La troupe des Amours de plâtre et des statues Jouer sa pantomime aux sons lointains d'un cor !

Alerte! les basses, les tîûtes Les tambourins, les violons ! Et la danse dans les salons Enroule au hasard ses volutes.

Chaque couple, d'un air joli, Suivant les lois de la gavotte S'incline, s'élance ou pivotte Sur la musique de LuUi.

Le vent des traînes élargies Et le vent des éventails font Danser aussi sur le plafond La flamme errante des bousjies.

Puis c'est un solennel menuet de Rameau, Un menuet à deux reprises : et les danses Mettent dans chaque coin comme un vivant trumeau Dont les miroirs profonds redisent les cadences.

Les rythmes sont très doux, très graves et très lents Et les petits abbés, durant la danse entière, Petits abbés poudrés, petits, abbés galants. Tapotent de leurs doigts leur riche tabatière.

Et tandis qu'elles vont dans leur robe à paniers Dansant et saluant, les duchesses de France, On peut voir leurs deux pieds mignons et printanien Dépasser de leur jupe à chaque révérence.

On s'imagine alors voir des cloches, tintant Des baptêmes de cœur et des messes de joie. Avec le va-et-vient des mules pour battant, Dans le vide embaumé de ces cloches de soie !

Jardin d'Hiver

A Emile Van Arenbehgu

E soir, lorsque la lune épand ses frissons bleus Et que des peaux de tigre et des tapis moelleux Assourdissent les pas dans la chambre de verre. Un grand jet d'eau sanglotte au milieu de la serre, Comme s'il se plaignait élégiaquement De retomber toujours dans le bassin dormant Et de ne pas pouvoir, pour calmer sa rancune, Porter son baiser froid aux lèvres de la Lune !

Symphonie en blanc

A Armand Silvestre.

Car je ne puis trouver parmi ( en paies roses Lne fleur qui ressemble à mon rouge idéal. Baudelaire.

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