‹ L'hiver mondainChapitre 6 sur 11 · FINAL · texte numérisé non relu

FINAL

Quand je t'aurai longtemps aimée, ô ma maîtresse, Quand j'aurai poursuivi mon œuvre et mon amour. Je verrai dans la mort s'évanouir un jour Mon double rêve ardent de çjloire et de tendresse.

Mais j'irai volontiers m'endormir à jamais,

Si c'est par un matin d'hiver, plein de mystère,

Où la neige nocturne aura couvert la terre

Pour encor m'entourer des blancheurs que j'aimais.

Comme un berceau, la fosse où l'on mettra ma bière Sera blanche, et les croix de bois, les croix de pierre Me tendront leurs deux bras de sivre — ressemblant

A des moines vêtus de frocs aux larges manches Qui dans le vent de neige autour des tombes blanches Psalmodieront le soir un Requiem en blanc !

l^^ -rti ■■■

Soir familial

A MA CHÈRE SCtEL'R MaRIE.

eiif^fl- i^s soirsd'hiver,lasœnrfailunpeuae musique Et l'on se ressouvient des adorables jours De l'enfance, où la chère avait des jupons courts ' Elle qui joue et chante un Lied mélancolique.

Le père écoute, un livre en main, dans un fauteuil : La mère, en entendant dehors tousser la bise, S'approche du foyer oir la braise agonise Et le chat les res^arde en ouvrant son s^rand œil.

r,2 L'HIVER MONDAIN

0 soir familial ! on songe avec reproche

Qu'on les aime trop peu, que quand ils seront morls

Les bons parents vieillis — on aura des remords.

On se dit que l'hiver de deuil peut-être est proche Oli, triste, on n'aura plus que sa sœur seulement Qui chantera toujours le même air allemand !

Strophes blondes

A Pau, Bourget.

MA très blonde, tes cheveux Sont si blonds que tu réalises La douceur, conforme à mes vœux, Qu'ont les madones des éfijlises.

Us sont d'un fin, d'un moelleux tel Qu'on croirait, quand on les desserre, Voir la chevelure au pastel D'un ancien portrait mis sous verre.

0 ma très blonde, je suis fou De ta blondeur insaisissable Où se détache un clair bijou Comme une ancre d'or sur du sable.

Elle a son histoire d'amour Ta riche toison merveilleuse, Mais il faudrait un troubadour Pour la chanter sous ta veilleuse.

Musicien aux doigts nerveux Pinçant, par caprice bizarre.

Le rêve blond de tes cheveux Comme des cordes de guitare !

0 ma très blonde, à dix-sept ans Captive d'un couvent morose Quand tes grands yeux inquiétants Etaient cernés par la chlorose,

Ta blondeur de miel éclairait Ta robe noire d'uniforme Où ta poitrine se cambrait Dans un commencement de forme.

Tu prenais gaîment tes ébats Sous les arbres des cours cloîtrées Où l'horloge, comme un compas, Ouvrait ses aiguilles dorées.

Dans le silence du dortoir Et des alcôves endormies Tu lisais lentement, le soir, Les billets doux de tes amies ;

De ces ardentes qui t'aimaient Avec de chauds baisers précoces Et qui déjà ne s'endormaient Qu'en songeant au jour de leurs noce;

Mais aucuns doigts n'avaient encor Aucuns doigts experts en caresses Dénoué tes longs cheveux d'or Et fait un voile de tes tresses.

Tu les partageais en bandeaux Avec l'exquise enjolivure De nattes longues sur le dos ; C'était la première coiffure,

Simple et chaste autour de ton fronl, Nimbant tes pâleurs lymphatiques.

Une coiffure comme en ont Les vierges des missels gothiques !...

Quand tu fréquentas les salons Les bals, les fêtes, les soirées Où les femmes ont des gants longs Et de longues traînes moirées,

Métamorphosée à l'instant Tu quittas, hardie et fêtée, La robe à corsage montant Pour la robe décolletée.

Et dans l'air du bal accablaiU Qu'une odeur de musc féminise, Tu passais comme un rêve blanc De\ant les places de Venise.

Et les valses des violons Faisant leur musique câline.

Te berçaient dans leurs tourbillons Comme un berceau de mousseline !

Tandis qu'un vieux coureur de bal.

Un vieux donneur de sérénade.

Te parlait de son idéal Et de son pauvre cœur nomade,

T'ofifrant l'honimage instantané, Séduit par ta fauve crinière, D'un amour plus vite fané Que la fleur de sa boutonnière !

Alors te voyant chaque soir Avec des toilettes fleuries, Près des galants en habit noir, Il te vint des coquetteries ;

El tu coupas un beau matin.

Un matin triste de l'automne, Ta chevelure de satin, Tes bandeaux lisses de madone.

En peignoir, devant la psyché De la chambre où tu te pomponnes, Tu les coupas, le corps penché, En un las de mèches frii)onnes.

El ces frisures sur ton front Evoquaient les grâces jumelles De barbes d'épis tout en rond Avec les bleuets des prunelles

Puis tu m'aimas ! ce fui l'instant Du premier trouble triste et vague, Des doigts pressés en prétextant D'admirer un chaton de bague.

Alors je te fis un sonnet,

Toi, tu me fis des confidences,

Et chaque soir, sur ton carnet.

Tu m'inscrivais pour plusieurs danses.

L'été dernier, dans un grand parc, Devant le ciel couchant rougeâtre. Sous les bosquets courbés en arc Où s'aimaient des Amours de plâtre,

Tu m'as donné — j'en rêve encor Et je vois que toi, tu tressailles ! — Une boucle de cheveux d'or Comme un anneau de fiançailles.

0 ma très blonde, si tu veux Qu'ù tout jamais je t'appartienne, Il suffit d'un de les cheveux Pour nouer ma vie à la tienne.

Si tu veux, madrigalisons !

Pour fêter ta blondeur que j'aime Je n'ai pris des comparaisons Qu'aux choses blondes du ciel même

Quand je te vois en peignoir bleu Comme une miss, frêle et rosée, Tes mèches ressemblent un peu A de la lumière frisée.

Quand je les prends dès ton réveil J'ai cette croyance factice Que c'est un rayon de soleil Qu'au rouet de mes doigts je tisse.

0 ma très blonde, écoute encor Cette bizarre et tendre idée :

C'est qu'une étoile, cocon d'or, Pour ton chio;non s'est dévidée.

Puis il suftît que la toison Sur tes épaules, tu la mettes.

Pour m'évoquer à l'horizon Les rayons peignés des comètes.

LHIVER MONDAIN

Dans ton alcôve échevelons Tes cheveux d'or pâle et fluide, Car plus ils sont soyeux et longs Plus s'accroît mon amour morbide.

Et quand sur leur fond d'un blond roux Qui s'élargit en auréole Et s'enroule en brillants froufrous.

Sourit ta tête pâle et folle.

0 ma très blonde, alors je crois Par une nuit mélancolique Voir un halo dans les cieux froids Autour d'une Lune phthisique ! —

■^'^^^ëfe^'^

Après le bal

A Georges Khnopff

feuAxND je rentre tout seul, après les soirs mondains, Poursuivi du frisson des salins et des moires, Les astres — trous des yeux dans des cagoules noires M'évoquent un convoi de pénitents lointains.

La nuit se fait aussi dans mon cœur ; la lumière Des lanternes prolonge en moi le bal défunt, Et j'aspire en rêvant le posthume parfum Du gardénia blanc, mort à ma boutonnière.

61 LHIVER MONDAIN

Et tandis que le vent pleure aux angles des toits, Je revois des profils, pleins de grâce éphémère, En songeant que c'était comme une joie anière De n'avoir de leurs corps que le bout de leurs doigts.

3Ioi qui voulais verser, comme une eau pure et neuve.

Ma parole abondante au vase blanc d'un cœur.

Je sens s'aigrir en moi la divine liqueur

Et mon âme filtrer sans qu'aucun s'en émeuve.

Je souffre que jamais l'aveu que je rêvais N'ait volé d'une lèvre à la mienne, et qu'aucune N'ait surgi tout à coup comme un beau clair de lune Entre les arbres noirs de la route où je vais !

Paysage de ville

A Emile Verhaerex

E soir, quand je m'en vais vers le faubourg voisin. Je longe un quai très vieux aux gothiques façades, Qui, par les jours d'automne embrumés et maussades, i^l'apparaît, pittoresque et noir comme un fusain.

Les maisons qui sont là sont toutes très anciennes Et même sembleraient closes depuis longtemps Si Ton n'y voyait pas défaillir par instants, La lueur d'une lampe à travers les persiennes.

Et dans le grand silence une rumeur de voix Monte : c'est au lointain un retour d'écolières, Et le long des pignons aux marches régulières, On monte au pays d'or des choses d'autrefois.

La pierre se contourne en des fioriture?

Où tout un ancien art défunt triomphe encor

El, comme pour un peu rajeunir ce décor.

S'unit l'herbe vivante aux bouquets des sculptures.

Aux murs vertdegrisés, cartouches, écussons Déjà presque efifacés, redeviennent ébauches ; Les satyres de pierre y cessent leurs débauches Et la pluie a rongé leurs rires polissons.

On croirait voir sur les balcons la broderie D'une mantille noire, et les toits sont couverts D'ardoises où la mousse allume des tons verts Et quelque girouette inconsolable y crie !

Au centre, un grand canal, et des bateaux au bord Les batehers, le soir, y rapiècent leurs voiles ; Et comme des poissons argentés, les étoiles Ont des frissons sur l'eau calme du petit port.

LHIVER MONDAIN 67

Le courant fait le bruit du salin que l'on froisse En venant se frotter aux arches du vieux pont. Et les cloches, dans l'ombre où nul ne leur répond, Ont tû leur chant d'airain aux clochers de paroisse.

Peu de passants et rien que la vague rumeur D'un chariot lointain, là-bas, dans une rue ; Rien qu'une triste plainte incessamment décrue Comme le souffle lent d'une ville qui meurt !

Lit de dentelle

' — ]f N lit c'est une barque à la proue embellie

''^ Par un tas d'ornements contournés et sculptés

p^ Où pendent des rideaux de dentelle écartés

\Yec de longs frissons de voiles qu'on déplie.

Et de même qu'après avoir défait l'anneau

De la chaîne qui tient la barque — elle dérive.

C'est la Réalité qui fuit comme une rive

Et l'on glisse au sommeil, tranquille comme une eau.

LHIVER MONDAIN

Bientôt le paysage autour de soi varie Et le Rêve apparaît comme une île fleurie Qu'un clair de lune semble encore enjoliver

Sommeil, mort passagère I Oh ! lorsque viendra l'heure

De mourir, ce sera si bon de dériver

Presque insensiblement — vers une île meilleure !

^<QJ'

Un peu de musique

A Ivan Gilkin

Du Chopix.

HÈRE, tu m'as joué l'autre soir du Chopin Et cela m'évcquait les senteurs émanées D'une chambre ancienne aux étoffes fanées Dont la poussière aurait noirci le plafond peint.

Une chambre oii jadis de royales phthisiques Ont vécu, s'accoudanl à de moelleux coussins Ou plaquant leur main pâle aux pâles clavecins Pour mourir en jouant de très tristes musiques,

Les Nocturnes en deuil me racontaient tout bas Que ces vierges ont fait leurs dernières sorties En avril, dans un châle épais, à petits pas.

Quand leur visage avait la blancheur des hosties Et quelquefois le thème initial, très doux, Revenait m'obséder comme un accès de toux 1

Valses au.emandes.

A ton balcon, le soir, les brises étouffées Propageant les échos d'un orchestre lointain Font froufrouter dans l'air les rythmes de satin D'une valse allemande arrivant par bouffées.

Valse de Strauss qui chante un languissant adieu D'amantes qu'on aurait anciennement chéries. Partant au clair de lune en des barques fleuries Avec des rames d'or sur le Danube bleu !

Valse de Strauss pareille à l'allée et venue

D'un lascif éventail sur une gorge nue

Dont le soutfle s'accorde avec ses battements.

Valse d'amour qui semble un lac oii se reflète

Le bercement rythmé d'un couple heureux d'amant?

Bercés au vent du soir sur une escarpolette !

Du Mozart.

Hier, dans ton peignoir de soie et de malines, Sur la terrasse en fleur du parc seigneurial 11 te vint ce charmant caprice vespéral D'agacer ma guitare avec tes mains câlines.

Les yeux vers le couchant, tu chantais au hasard Des vers presque oubliés, d'indistinctes paroles Où des papillons fous mouraient sur des corolles Et le rvthme était doux comme un air de Mozart !

Toul au loin, les corbeaux, en de longs vols funèbres, Sur leurs aîles semblaient apporter des ténèbres Mais un blanc clair de lune alanguissait le soir.

Tu laissas l'instrument, par un désir bizarre. Et tu m'improvisas très longtemps, dans le noir, En prenant les rayons de lune pour guitare !

«Rsjj^ysr^

féK

Les Traîneaux

ES traîneaux ! ils s'en vont le long des avenues

Où, sous un ciel mat et changeant, Les arbres dont la neige ourle les branches nue5 Semblent des chandeliers d'argent !

C'est le Longchamps d'hiver ! On se range à la file Le ciel devient un peu rosé ;

Et les traîneaux en foule arrivent de la ville Remplir le Bois poudrerizé.

Ils sont beaux les traîneaux tout reluisant de cuivre, Pareils aux châsses de couvent.

Avec leur luxe noir de peaux qui semblent vivre Et s'échevèlent dans le vent.

Les chevaux harnachés ont un plumet qui bouge ;

Ils sont superbes, les traîneaux !

On songe, en les voyant bariolés de rouge,

Aux poupes peintes des canots.

Leur fouet, tel qu'un éclair qui serait noir, zigzague Et dans le Bois se rassemblant.

Ils vont faire jaillir au fond du brouillard vague Des éclaboussures de blanc î

Le ciel prend des aspects de mer houleuse et grise ;

Des coins bleus y font des îlots, Et dans le grand silence où passe un chant de bise

On entend sonner les grelots.

Et leur vibration métallique cl dolente

Comme un cliquetis d'encensoir

Evoque un tintement de procession lente

Qui va s'éloignant dans le soir !...

Vers pour les Femmes

■m^S^ EMMES, il VOUS suffit d'un rien, d'un ciel d'automne ^^^ • Un peu pâle, un peu rose, à la fin d'un beau jour,

j^ Il vous sutfit d'un ciel vespéral qui moutonne,

Pour vous faire rêver d'idéal et d'amour

Femmes ! il vous suffit d'un rien, d'un ciel d'automne !

Sous le croissant courbé comme le bois d'un arc, Il vous suffit d'un bruit mourant d'orgues lointaines Qui vous vient dans le soir, comme du fond d'un parc Viendrait un chant sonore et mouillé de fontaines, Sous le croissant courbé comme le bois d'un arc.

Il VOUS saffit d'un rien à de certaines heures, D'un air de votre enfance apporté par le vent. Pour vous rendre soudain plus simples et meilleures Ainsi que vous l'étiez au sortir du couvent Il vous suffit d'un rien à de certaines heures.

Il suffit de reprendre un roman préféré, Où des bouts de ruban, dont la soie est déteinte, Marquent le beau passage où vous aviez pleuré, Lisant tard dans la nuit malgré l'heure qui tinte, Il suffît de reprendre un roman préféré.

Pour que votre âme s'ouvre et soit illuminée, 11 suffit d'un bouquet d'œillets ou de lilas Qui dans un vase meurt sur votre cheminée Et dont vous respirez l'arôme d'un air las Pour que votre âme s'ouvre et soit illuminée !

Oh ! les couleurs ! oh ! la musique ! oh ! les parfums I

Dans les âmes les plus tristes, les plus fermées,

Ressuscitent par eux les beaux rêves défunts

Et l'espoir glorieux d'aimer et d'être aimées !

Oh ! les couleurs ! oh î la musique ! oh ! les parfums !

Heureux qui peut alors passer sous leur fenêtre! Car dans cette langueur du soir attendrissant, Elles lui souriront, sans même le connaître. Comme au fiancé cher depuis longtemps absent... Heureux qui peut alors passer sous leur fenêtre !

,VV^ V^-T\-i^ \^l

tr-

Ballet

A Théodore de Banville.

UAND le rideau rouge se lève On est ravi par le décor :

»^ Sur la toile du fond s'enlève Un palais blanc sur un ciel d'or

Dans un parc fleuri, sous les branches Des palmiers aux vertes pâleurs, Emissent des cascades blanches Comme des cerisiers en fleurs.

82 LHIVER MONDAIN

El dans les lointains, des collines — Que le brouillard complice est prompt A juponner de mousselines — Semblent déjà danser en rond.

Soudain les frêles ballerines S'abattent dans un vol frileux Et, comme un cadre à leurs poitrines, S'échancrent les satins moelleux.

Elles ont d'étroits maillots roses Qui sont plus troublants que la chair : Et la pâleur de leurs chloroses Sous le maquillage a bon air.

L'œil est grandi, la bouche saigne, Et leurs cheveux blonds, noirs ou roux Bien qu'ils soient groupés par un peigne. Laissent des mèches dans leurs cous :

Ou bien noués en longues tresses Que terminent des nœuds pimpants Les enveloppent de caresses Comme de mobiles serpents.

Dans un rythme aux vives cadences Que soulignent les violons, Voici qu'ont commencé leurs danses Sur leurs souliers fins sans talons.

Elles s'agitent, triomphantes, Avec des souplesses d'oiseau; On voit sous les jupes bouffantes Sortir leurs jambes en fuseau.

Dans la hardiesse des cambrures Elles font, en se rengorgeant, Tout un cliquetis de parures, Toute une musique d'argent.

Se déhanchant à gauche, à droite Leur corsage décolleté Semble une cuupe irès étroite, Un vase artistement sculpté

Où la chair blanche qui ballotte A tous les mouvements du corps Est comme une eau pure qui flotte Et remplit la coupe ii pleins bords!

Parait la première danseuse Elle entame une mazurka, Et la musique paresseuse A des douceurs d'harmonica.

Elle obéit à la mesure En pliant ses jarrets nerveux, Et sous sa mignonne chaussure Tombe la fleur de ses cheveux.

Elle a des poses indolentes.

Puis elle danse à pas menus Arrondissant en courbes lentes Comme pour jongler, ses bras nu.-

Ranimant sa course assoupie Elle se cambre en pivotant, Puis tournant comme une toupie S'immobilise en un instant.

Alors sa jupe en tarlatane Figure un parasol ouvert Dont son svelte corps est la canne — Sous un feu de Bengale vert !

Le corps de ballet recommence Sa farandole aux souples nœuds; Les violons comme en démence Grattent des airs vertigineux.

La bande court, bondit ou rampe.

Sinueuse comme un sentier; Puis on lorgne devant la rampe Le corps de ballet tout entier.

Elles y font des pirouettes Tournant par ici, puis par là, Comme de fines girouettes Sur des toitures de villa.

Elles sont là toutes, groupées, Dansant et sautant avec art Et sur leurs faces de poupées La sueur emperle le fard.

Dans leur zigzaguement fantasque, Levant les bras, leurs doigts ont l'air De frapper des tambours de basque Qui sont invisibles dans l'air.

Leurs jupes blanches, roses, bleues Quand on les voit danser en rond Se relèvent comme les queues D'énormes paons sur un perron.

Soudain au centre de la scène Elles agencent leurs essaims Dans une apothéose obscène Où s'entrevoit le creux des seins.

Et les danseuses étalées Evoquent langoureusement Un massif de grands azalées Au clair de lune s'endormant !

Soir d'idéal

A LÉON Cladel

^S^lif H ! je voudrais pouvoir vivre comme les forts, ^^jJ? De la foi dans mon Art me faisant une armure, '^W^'^ Loin du monde, attendant que mon œuvre fût mûre, ^^^ Et lui soufflant mon âme en d'incessants efforts.

Dans ma chambre, le bruit de la verdure morte Par la fenêtre ouverte arriverait vers moi, Si doux qu'il semblerait pour mon cœur en émoi Le froufrou d'une robe au seuil noir de ma porte.

90 L'HlNiiK MtuNDAIN

Car maintenant je songe, après les maux soufferts : Le meilleur c'est encor de trouver un beau vers Comme un diamant noir dans les flancs de son âme.

Je me dis que l'Orgueil console de la femme Ce pendant que ma lampe, en ce calme profond, A formé comme un grand clair de lune au plafond !

Les Jardins publics

^jjhmÂ

i:s jardins publics sont tristes, l'hiver; Au ras des iDassins le vent met des moires , Et sur le gazon qui reste un peu vert Les parcs dégarnis font des taches noires.

Les arbres perdus dans l'air brouillardeux Semblent se dissoudre en vagues fumées ; II a fui le temps où vont deux à deux Les pâles amants et leurs bien-aimées.

92 LHIVEU MONDAIN

Il a fui le temps î Le feuillage mort Semble encor revivre au long des allées Comme pour courir dans le vent du Nord Chercher tout au loin les fleurs en allées.

Des gaines de paille enveloppent d'or

Les Amours, les Sphinx, les Vénus, les Faunes

On dirait au fond du parc où tout dort

Des tombeaux couverts d'immortelles jaunes.

Parfois le dimanche, au soleil tombant, Une femme en deuil, après les compiles, S'y promène un peu, s'assied sur un banc Afin d'alançfuir ses mélancolies.

Au bout des jardins s'élance un jet d'eau Parmi les brouillards, parmi les bruines. Comme une colonne à blanc chapiteau Seul fragment debout d'un temple en ruines l

Idylle de Sopha

A Max Waller

à^^É.1^ y a bal ce soir, et d'un geste élégant

Elle arrondit son bras pour boulonner son gant Et s'apprête à partir, d'un air las et morose. Pourtant elle est charmante avec sa robe rose ! ^,„^ Mais c'est en vain qu'elle a brillé dans les salons

% ' Et rouvert comme une aîle au chant des violons l"' Son espoir douloureux d'aimer et d'être aimée.

Hélas ! jusqu'à présent pas un ne l'a nommée Avec le tremblement des aveux dans la voix. Où donc s'en sont allés ses rêves d'autrefois Quand sa jeunesse était comme un port plein de voiles î

94 LHIVEK MONDAIN

Il fait morne; le ciel d'hiver est sans étoiles;

Le fiacre dans la boue avance lourdement

Et chaque réverbère allume par moment

Sur les carreaux levés un feu de clarté crue ;

Tandis qu'elle compare à ce noir de la rue

La morne obscurité de son cœur où ne luit

Qu'un caprice de temps en temps — comme la nuit

Ces tristes becs de gaz piquent seuls les ténèbres

Tels que des fleurs de feu dans des crêpes funèbres !

Et tout en s'en allant, elle songe en son coin : Le jour du premier bal. comme il est déjà loin ! Elle avait une robe en tarlatane blanche, Et dans ses fins cheveux ondulés une branche De lilas blancs venus de Nice, et se troublait Devant l'armoire à glace où sa blancheur tremblait De le voir les bras nus et les épaules nues.

0 les premiers émois ! les pudeurs ingénues, Les baisers au départ à ses plus jeunes sœurs, La crainte que l'on a de manquer de danseurs Ou de faire un faux pas en marchant sur sa traîne 1 Et lorsque tout à coup la valse vous entraîne.

L'HIVER MONDAI X 95-

Quand, plus alanguissant qu'un souffle de l'été, Son beau rythme à travers les salons a chanté, Vous berce et vous énerve aux frissons de la danse. Quelle joie à sentir dans la molle cadence Comme un roulis mondain sur un flot musical !

Alors elle marquait sur son carnet de bal Les noms de ses danseurs pour chaque soir de fête, Mais aujourd'hui tout est fini, l'ombre s'est faite. Et son printemps ressemble à ces vergers fleuris Qu'en leurs gloires d'avril la gelée a surpris !

Pourtant elle est exquise en allant dans le monde : Son teint paraît fardé d'aurore ; elle est si blonde Que ses cheveux ont l'air d'une ruche au soleil. Et c'est pour tous, au bal, un charme sans pareil — Que double le plaisir raffiné du flirtage — D'affriander leurs yeux par le décolletage De sa robe qui semble une corbeille, offrant Ses beaux seins recouverts d'un tulle transparent Comme des fruits nouveaux dans du papier de soie !

Et partout on l'invite, on la fête, on la choie ! Mais pas im seul ne songe à l'épouser, pas un, Et sans cueillir la fleur, on se borne au parfum ; Car puisqu'elle est sans dot aucun n'a la pensée De lui çflisser au doicît l'anneau de fiancée !

Ainsi d'un elzévir qui va de main en main

Et dont la reliure est toute en parchemin,

Avec de délicats fleurons, des culs de lampe ;

Chacun lit un passage ou regarde une estampe

Admirant le format et le texte d'amour,

Mais personne, en ayant ce cher livre à son tour,

Xe songe à l'acquérir comme un rare exemplaire !

Pourtant vous qui menez, quand la journée est claire, Au Bois vos coupés bieus et vos chevaux pur-sang. Vous que tourmente encor un Idéal absent. Vous seriez bien heureux de la prendre pour femme, Car c'est d'un pareil corps et c'est d'une telle âme Qu'il convient de tirer les âmes de vos fils. Et vous en seriez fiers quand sa pâleur de lis S'effilant sur la rouge obscurité des loges Au théâtre, soudain une rumeur d'éloges Traversant la musique adviendrait jusqu'à vous Comme un frisson de flots très dolent et très doux Monterait de la mer vers un beau clair de lune !

Elle est triste ce soir ; la danse l'importune.

Elle s'en va s'asseoir dans un petit salon

Avec son cavalier tout jeune, pâle et blond.

On entend, comme au loin, le tumulte des danses

Et c'est vraiment propice aux tendres confidences

Tous ces boudoirs mignons pomponnés avec art.

Ils sont seuls maintenant ; ils causent, à l'écart ;

Et sur un guéridon meurent des tas de roses,

El les lampes, rêvant sous leurs abat-jour roses.

Semblent fermer leur œil de feu pour ne pas voir.

La cheminée a des splendeurs de reposoir

Avec les bibelots dorés dont elle est pleine,

Et le tapis, piqué de rouges fleurs de laine,

Est tiède et doux aux pieds conime une herbe d'été.

Le jeune homme est très pâle ; il a tant souhaité Qu'un tel moment d'amour vînt enflammer sa vie ; Car depuis très longtemps il l'aime, il l'a suivie, Et rien qu'à respirer l'odeur de ses cheveux 11 entend à présent tout un essaim d'aveux Bourdonner dans son cœur comme dans une ruche. La causeuse leur fait un cadre de peluche Et tandis qu'il lui parle, en ce royal décor, Elle, dans le miroir, le voit plus pâle encor !

11 est jeune, encor presque un enfant ; c'est folie

Bien qu elle ait de l'esprit et qu'elle soit jolie.

De croire qu'il pourra l'épouser, qu'il ira

Dans des sentiers plus verts qu'un jardin d'opéra

Lui chuchotant l'amour quand le soleil se couche.

C'est folie ! et pourtant son pur amour la touche :

Elle écoute ; il lui parle avec tant de douceur ;

Il l'aime, elle est pour lui comme une grande sœur ;

Si mollement vers eux arrive la musique.

Et pour exaspérer leur extase physique

Si machinalement leurs doigts se sont heurtés

Sur l'éventail aux plis de satin tuyautés

Où des bergers Walteau sont conseilleurs d'étreintes

Avec l'exemple exquis de leurs caresses peintes.

Si troublants sont les bruits, les parfums, les couleurs.

Les rayons balayés par les jupes à fleurs

Qu'en plein bal, s'arrachant à sa tristesse ancienne.

Elle laisse appuyer sa bouche sur la sienne

Et tandis qu'il Tembrasse, en ce royal décor.

Elle, dans le miroir, le voit plus pâle encor !

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Chapeau rose

1^ Il ! le joli chapeau tout rose — de bergère, ,J} Guirlandf de printemps nouant votre chignon ! V^ C'est un chapeau Watteau pittoresque et mignon Comme on en voit parfois aux Sèvres d'étaçjcre.

Avec ses bords très grands que la mode, exagère Il aurait fait fureur jadis à Trianon, Quoique simple, sans fleurs, sans ornements, sinon Quelques nœuds de satin sur la paille légère.

100 L'HIVER IMONDAIN

Et quand tombent sur lui mes yeux extasiés,

Je songe qu'au milieu de l'été les rosiers

Cessent d'être charmants quand on cueille leurs roses

Tandis que vous, rosier d'amour, vous, vous restez Aussi jolie, aussi fraiehe, quand vous ôtez Ce chapeau pavoisé d'un tas de rubans roses!

Souliers mordorés

ADORE vos souliers, vos petits souliers bas Que n'a jamais tachés le contact de la boue ; Selon la mode, ils sont pointus comme une proue De barque, et de talons ils n'en ont presque pas.

On voit sur ces souliers, à chacun de vos pas, Frémir, comme une fleur, le ruban qui les noue ; Et quand dans vos jupons le vent s'engouffre et joue. On peut même savoir la couleur de vos bas.

Vos souliers mordorés, ils sont d'une souplesse

De gants, moulant vos pieds et chatoyant sans cesse

Comme un cou de pigeon aux moires de cai-min.

Et si doux est le bruit craquant de vos semelles Qu elles semblent, battant et faisant leur chemin, Le dialogue d'or de deux rimes jumelles !...

-^•'-Sl'&"^

!r^iO'^

Paire de gants

^ ous portez des gants longs, très longs, à dix boutons,

^^ Jaunes, couleur de lune, et gris, couleur de houle,

^4\ Que vous gardez, malgré les modes de la foule,

i^<^ De la même longueur et dans les mêmes tons.

On voit saillir ainsi vos bagues à chatons ; Et le long de vos bras que la peau des gants moule Un tas de bracelets et de serpents s'enroule Comme des bouts de vers autour des mirlitons.

C'est que vous en aviez de tels, lorsqu'en soirée Pour la première fois je vous ai rencontrée; Et ceux que vous portiez alors — dès le matin

Vous les avez cachés dans un coffret d'ébène

Comme on met deux jumeaux qui n'ont vécu qu'à peine

Dans un petit cercueil d'ouate et de satin !

fi— s-

Transposition

E papillon inconsistant Saupoudré d'or et d'étincelles Qu'on croit voir fondre à chaque instant N'est que le rùve de deux ailes.

L'amour qui sait subtiliser

Les plus chastes, les plus farouches,

Dans l'enivrement du baiser

N'est que le rêve de deux bouches !

Les rendez-vous

A Octave Maus.

EFFET DE KEIGE.

r^n^ût

SL E jour du premier rendez-vous 11 tombait la première neige :

Comme le sable d'un manège Tourbillonnaient les flocons fous.

Où j'avais promis de me rendre Celait un calme et grand jardin Un jardin public très lointain Où nul ne viendrait nous surprendre.

\m L'HIVER MONDAIN

Le froid nie piquait à la peau, Mais j'étais là bien avant l'heure, Et je songeais qu'en sa demeure Elle allait mettre son chapeau.

La neige de l'hiver précoce

Sur les chemins noirs blanchissait.

Et le parc désert paraissait

En blanc — comme pour une noce.

Le ciel avait des airs souJBfrants ; Mais sous les maigres branches d'arbre Souriaient des bustes de marbre Comme un cortège de parents.

Sur les fijazons, les feuilles mortes Semblaient des gants blancs oubliés ; Mais guettant le bruit de ses pieds Je ne regardais que les portes.

Et gai, malgré le vent frileux,

Je me disais, dans l'avenue,

Que je mettrais dès sa venue

Ma main dans son manchon moelleux,

Et sur les blancheurs nuptiales Du parc neigeux où je rôdais, Du bout de mon pied, je brodais Ses deux chères initiales !...

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