SCÈNE II
LEONOR, MARTON
LEONOR
Mais, Marton, plus je songe à ce que vient de me dire mon frère,, et moins j'y trouve d'apparence.
MARTON
Je n'y comprens rien, non plus que vous. Moncade estoit.fort gay, lorsqu'il est sorty: Lucinde n'estoit point triste. Il y a du malentende u en tout cecy, ou Moncade aura jolie quelque tour de son mestier.
LEONOR
Qu'aura-t-il pu luy dire contre une preuve si forte ?
MARTON
Par ma foy, je n'en sçay rien. Que vous dirois-je? Il ouvre de grands yeux, il soupire, il menace, il pleure, il se jette à genoux, se promène à grands pas, casse une chaise, deschire une manchette, s'arrache des cheveux, ronge ses ongles, et. à la fin, il a raison !
Voilà de belles manières de se justifier!
MARTON
Mais, par ma foy, Madame, n'estoit que je luy ay desja veu jouer mille fois le mesme rôle, je ne sçaurois qu'en dire. Il m'a fait pleurer, mov. dans les commencemens 1 mais, à présent, je suis aguerrie. Mais vous. Madame, qui parlez . si vous avez tant d'envie de servir vostre frère, qui le peut mieux que vous ? Car enfin, je ne suis pas aveugle : je m'aperçois, depuis assez long-tems . que Moncade vous lorgne; et, parce que je voyois que vous respondiez assez bien à toutes ses minauderies, je croyois que vous ne rganqueriez pas de vous prévaloir de sa passion pour détromper Lucinde.
LEONOR
Vous avez de bons yeux, Marton ! Hé bien, puisque vous l'avez descouvert, je veux bien vous en faire la confidence : c'est à quoy je songe tous les jours. Mais c'estoit le dernier
remède dont je voulois me servir, parce que je le trouvois le plus honteux.
MARTON
Allez. Madame, rien n'est honteux pour punir un scélérat.
LEONOR
Mais, j'ay peur qu'il ne se défie de moy.
MARTON
Bon! luy? il se détieroit de vous, si vous luy disiez que vous le haïssez. Il est si préveneu de son mérite, qu'il croit qu'on est forcé de l'aimer dès qu'on le voit. J'entens quelqu'un ; c'est peut-estre luy. Il donnera dans tous les panneaux que vous lui tendrez.
LEONOR
Il est plus fin que tu ne crois.
MARTON
S'il ne faisoit point de sottises, il nauroit pas besoin de finesses : c'est à vous de l'embourber si bien que rien ne soit assez fort pour le dégager.
LEONOR
Laisse-moy faire.