LEONOR, MONCADE
MONCADE
Je ne sçay ce que je dois faire. Madame ?
LEONOR
Il faudroit lire dans votre pensée pour vous donner conseil.
A BONNES FORTUNES. Il3
MONCADE
Dois-je rester. Madame, et m'exposer au plus grand péril que jaye coureu de ma vie ?
LEONOR
Cette énigme est assez difficile à desvelopper: mais, je ne voy point quel péril vous courez à demeurer icy.
Ah! Madame, que mes yeux m'ont mal servy! Que mes soupirs se sont mal expliquez ! Quoy ! toutes mes actions n'ont pu se faire entendre ?
LEONOR
Je n'ay remarqué en vous que ce que vous prodiguez aisément à tout le monde.
MONCADE
Ah! Madame, si je n'ay conservé que des airs honnestes pour les autres, bien différens toutesfois de ceux que j'ay pour vous, vous devez m'en tenir compte : je ne l'ay fait que pour mieux cacher mon amour.
LEONOR
Ah ! Moncade , songez- vous bien à ce que vous me dites?
MONCADE
Oiiy, Madame, j'y ay songé. Je sçay tout ce que je hazarde : je sçay que je perds Lucinde pour jamais, si vous abusez du sincère aveu que je vous fais ; mais je sçay que je ne pouvois plus vivre, et vous cacher ma tendresse. Baron. 8
114 L H O M xM E
LEONOR
Je vous voy de trop près pour croire vos discours sincères.
Hé! que vous disent-ils, Madame, qui ne VOUS doibve asseurer de la plus forte passion qu'on aist jamais sentye?
LEONOR
Ne jurez-vous pas tous les jours à Lucinde la mesme chose ?
MONCADE
Jugez, par ces reproches continuels, de l'amour que je sens pour elle.
LEONOR
Mais, vous la trompez donc?
MONCADE
Hé! Madame, ne sçavez-vous pas vousmesme comment la chose s'est faite ? Ne vous a-t-on point dit que mon oncle m'ordonna de m'attacher à elle, et que les grands biens dont elle est pourveuë luy firent entrer ce dessein dans la teste? Je n'avois pour lors aucun engagement : je consentis à tout ce qu'on voulut. Mais je vous vis. Madame; et l'intérest de mon amour me feroit, sans balancer, négliger une fortune bien plus considérable.
LEONOR
Ah ! Moncade, je ne sçay si tout ce que vous me dites est vray; mais je sens bien que je le voudrois du moins.
MONCADE
Ah! Madame, souffrez, je vous prie, que je
A BONNKS lOUTUNES. 113
me jette à vos genoux et que je vous conjure, au nom de la tendresse la plus vive, d'une passion qui ne finira jamais, de me mettre à l'espreuve la plus forte que vous puissiez imaginer? Voulez-vous les lettres de Lucinde? je vous les abandonne. Voulez-vous que je ne la voye jamais? j'y consens. Voulez-vous qu'à vos yeux je brise son portrait? je le feray. Il n'est rien que je ne vous sacrifie ; commandez.
LEONOR
Je voudrois ne vous avoir jamais parlé.
MONCADE
Que ne vous ay-je offert mes premiers vœux ! Je serois encore fidèle.
LEONOR
Mais. Moncade, que me demandez-vous?
MONCADE
Que vous m'aimiez, que vous le pensiez et que vous le disiez sans cesse.
LEONOR
Vous me trahirez.
MONCADE
Non, Madame, jamais.
LEONOR
Me le signerez-vous ?
MONCADE
De mon sang, s'il le faut.
Vous n'aimez point Lucinde ? Vous vivrez esternellement pour moy ? Vous me le promettez, et votre main est preste, dites-vous, à m'en signer l'aveu ?
I i6 l'homme
MONCADE
A l'instant mesme; commandez.
LEONOR
N'oubliez donc rien. Moncade, de tout ce qui peut me coniirmer vos sermens.
MONCADE
Je vais vous le porter. Madame, pourvu qu'à vostre tour vous me donniez des marques d'une tendresse véritable.
LEONOR
Vous serez content.
MONCADE
C'est assez.
LEONOR
Je vous attens.