SCÈNE VIII
LUCINDE, LEONOR, CID ALISE, ARAMINTE, MARTON, ERASTE, PASQUIN déguisé.
PASQUIN
Gare le pot au noir.
MARTON, à part.
Le beau début !
LUCINDE, bas.
Le traistre !
PASQUIN
Hé bien, mon Ange, me voilà.
MARTON
Réservez de pareilles douceurs quand vous me connoistrez mieux. Escoûtez, auparavant que de me respondre. les choses que j'ay à vous dire.
La peste ! vous me prendriez pour un grand sot ! Je vous veux faire voir si je mérite le choix que vostre cœur a fait ; car. je croy que vous ne m'envoyez pas chercher pour me dire que vous me haïssez.
MARTON
Vous ne scaurez pas aussy mes véritables sentimens. si vous n"esclaircissez par ordre le double où je suis.
PASQUIN
Allons, mon petit Cœur, ma Reyne, ne nous amusons point à la faribole. Regardez ces airs penchez, cette taille. Quand nous nous connoistrons un peu mieux, je vous feray des mines.
LucixDE. bas.
Ce n'est point là Moncade !
AR,-\.MiNTE, bas.
Non. asseurément.
PASQUIN
Qui est-ce qui dit là que je ne suis pas Moncade ? Vous en avez menty.
LEONOR, bas.
Mon frère, ce n'est pas luy.
ERASTE, bas.
Je ne sçay qu'en dire.
ciDALisE, bas.
Ce n'est pas luy.
MARTON . bas.
Madame, c'est Pasquin.
Comment donc. Pasquin ! Qu'est-ce donc que cecy, ma petite amye?
MARTON, bas.
C'est luy, Madame.
ERASTE, bas.
Un baston?
PASQUIN
Comment donc un baston ? Madame, je vous déshonorera}' !
ERASTE
Viste.
(Il le frappe.)
PASQUIN
Les voyes de fait? Encore? Au meurtre ! On m'assomme !
ERASTE
Comment ! coquin, tu te joûois de nous ?
LUCINDE
Hé bien, n'avois-je pas raison? Allez, Eraste; désabusez-vous : Moncade m'aime; et, pour se mieux mocquer de nous, il a feint de donner dans le piège. Qu'en dites-vous, Mesdames?
Je dis qu'il n'est pas estonnant qu'il en aist évité un seul en sa vie.
LUCINDE. à Cidalise.
Et vous. Madame ?
CIDALISE
Qu'il a pu se repentir...
LEONOR
Pour moy. je ne dis rien.
MARTON
Et moy, je diray tousjours que c'est un fourbe.
ERASTE
Il y a quelque chose à tout cecy que je ne comprens pas; mais, j'en seray esclaircy. Parleras-tu ?
PASQUIN
ERASTE
PASQUIN
ERASTE
Monsieur !...
Allons viste.
Monsieur !...
Je te tuëray.
Espargnez un homme à bonnes fortunes !
ERASTE
Allons, tout-à-l'heure, avoue. Que veut dire cecy?
PASQUIN
Monsieur, puisque vous le voulez...
ERASTE
Hé bien ?
PASQUIN
La curiosité d'aller en bonne fortune et la facilité que j'ay trouvée en celle-cy m'a fait entreprendre ce que vous voyez.
ERASTE
Ah, coquin ! Et comment as-tu fait?
PASQUIN
J'ay dit à mon maistre de ne se trouver au rendez-vous qu'à dix heures, et je m'y suis rendeu à neuf, à sa place.
A BONNES FORTUNES. lyS
ERASrE.
Il n'y a rien de gasté encore : il n'est que dix heures au plus. Ergaste ! (Ergaste paroist.) Retournez au Palais : vous avez pris l'un pour l'autre. Vous trouverez Moncade : amenez-le, comme vous avez fait celuy-cy.
ERGASTE
Si je le trouve, je seray icy dans un moment. (Il sort. On rapproche les flambeaux.)
ERASTE
Madame. Moncade ne sera pas si fidèle que vous vous l'imaginez.
LUCINDE
Pasquin, crois-tu qu'il vienne?
PASQUIN
Moy. Madame? Je n'en sçay rien. Mais si, de ma vie. je vais en bonne fortune...
MARTON
Elles ne réussissent pas tousjours. au moins.
PASQUIN
L'expérience ne m'en laisse pas doubter un moment. xMais. au moins, que je connoisse le frappeur qui me frappoit si distinctement; si c'est une frappeuse, elle est diablement forte.
MARTON
C'estoit moy. Je t'en devois , il y a bien long-tems.
PASQUIN
Je vous remercie de vos faveurs.
ARAMINTE
Si Moncade doit venir, nous ne serons pas long-tems à le sçavoir : le Palais n'est pas loin d'icy.
CTD ALISE.
Je serois bien faschée de ne voir point la fin de cette aventure, puisque je Tay préférée à une partie qui n'estoit pas trop désagréable.
LUCINDE
Marton. voyez là-bas si personne ne vient.
Marîon sort.;
PASQUIN
J'iray le faire haster, si vous voulez, Madame.
ERASTE
Madame, qu"il ne sorte point, s'il vous plaist.
LUCINDE
Quelqu'un vient-il enlin?
PASQUIN
Je voy bien qu'il ne viendra que trop tost.
MARTON, rentrant.
Madame, nostre homme vient de m'envoyer dire qu'il seroit icy dans un moment. Il luy fait prendre plusieurs destours, afin qu'il ne puisse rien juger sur la mesure du chemin.
Elle sort.,
LUCINDE
Allons, voilà qui est fait : me voilà guérye absolument, et je ne pense pas l'avoir conneu de ma vie.
A BONNES FORTUNES. lyS
cm ALISE.
Puisque vous voulez un aveu de moy, sçachez que j'ay bien plus de résolution que vous et que je l'ay oublié avec autant de facilité que j'en avois eu à l'aimer.
ARAMINTE
Pour moy, je n'ay pas eu l'âme si forte,
ciDALisE, à Leonor.
Mais vous, Madame, il vous aimoit.
LEONOR
Comme les autres.
PASQuiN, à Leonor.
Je vous asseure que vous estes la seule femme au monde dont je ne luy ay point ouy dire de mal.
LUCINDE
Et de moy, Pasquin ?
PASQUIN
Oh ! pour vous, il vous aime. Madame.
LUCINDE
On n'en peut pas doubter après cecy. Je m'en vais lui parler moy-mesme. Je n'auray pas de peine à changer le ton de ma voix.
ERASTE
Madame...
Laissez-moy faire, je vous prie; je veux luy parler. Mesdames, mettez-vous sur ces sièges. Eraste, retirez-vous aussy.
ERASTE
Recommandez à Pasquin de se taire.
176 l'homme
PASQUIN
Je ne veux plus dire qu'un mot. Traite-t-on tous les gens à bonnes fortunes comme je l'ay esté?
LUCINDE
Il n'est rien que ne méritast un traistre, un perfide, comme ton maistre !
PASQUIN
J'auray donc ma revanche.
MARTON, rentrant.
Madame, le voi^y.
(On esloigne encore les flambeaux.)