‹ L'homme à bonnes fortunesChapitre 60 sur 61 · SCENE IX · texte numérisé non relu

SCENE IX

LUCINDE, LEONOR, CIDALISE, ARAMINTE, MARTON, ERASTE, PASQUIN, MONCADE, lUÎ IHOllchoir SUr

les yeux.

LUCINDE

Qu'on se retire, [à Moncade) Voicy une de ces aventures qui ressemblent assez à celles des romans. Je croy. Monsieur, que vous ne trouverez point mauvaises les précautions que j'ay prises : vostre réputation, assez mal establie à l'esgard des dames, n'a pu me permettre de vous voir autrement ; et d'ailleurs, la nature, qui m'a peut-estre assez mal partagée, m'engageoit à connoistre Testât de vostre cœur, avant que de me descouvrir. Quelques soins qu'on aist bien vouleu se donner pour me persuader que j'estois belle, que j'avois de l'esprit,

je me suis tous)ours rendeu justice, et le n'ay jamais trouvé en moy tout ce qu'il faut pour faire une infidèle. Quand ma vanité mesme m'auroit flattée au point de me le faire croire, la bonté de mon cœur m'eust destournée de l'entreprendre. Mes plaisirs ne s'augmentent point par le chagrin des autres : je cherche un bonheur plus tranquille. Un perfide ne cesse point de Testre, et vous tombez avec luy tost ou tard dans des malheurs que je ne veux point esprouver. Parlez-moy donc sincèrement, si vous pouvez; estes-vous libre?

MONCADE

Vous jugerez, Madame, si je suis sincère, par l'aveu que vous allez entendre. Je n'ay point le cœur libre. Madame. Je ne veux pas vous tromper : j'aime, et depuis long-tems. "Vous voyez, du moins, que mon procédé dément la réputation qu'on me donne.

ERASTE, bas.

Il la reconnoist.

LEONOR, bas.

Taisez-vous.

LL'CINDE.

Vous aimez, Moncade, et depuis long-tems, dites-vous ?

MONCADE

Oiiy, j'aime, Madame, et d'un amour qui ne finira qu'avec ma vie.

LUCINDE

Mais, cet amour si tendre n'est-il point offensé par la démarche que vous faites? Baron. 12

1^8 l'homme

MONCADE

J'aurois peine à vous dire ce qui m'a fait venir icy.

LUCINDE

En vérité, je ne sçaurois m'empescher de vous louer. Si je ne puis gagner vostre cœur, j'av le plaisir, du moins, de voir qu'il n'est point tel qu'on me l'avoit dépeint. Mais. Moncade, pour prix de ma tendresse, obtiendray-je une grâce de vous ?

MONCADE

Il n'est rien que je ne fasse. Madame, de tout ce qui pourra ne point blesser ma passion. ERASTE. bas.

Il la reconnoist. vous dis-je.

cîD ALISE, bas.

Hé ! taisez-vous.

LUCINDE

Je ne veux point de vous une cliose bien extraordinaire. Je ne cherche pas mesme à vous voir indiscret. Mais, Moncade, si je devine vostre maistresse, je veux que vous me l'avouiez. Est-ce Araminte?

MONCADE

Ah! Madame, de qui me parlez-vous?

LUCINDE

Qui vous fait récrier si fort? N'a-t-elle pas du mérite ?

MONCADE

Ah ! Madame, n'entrons point dans le détail d'Araminte; nous y trouverions si peu de

naturel et tant de choses empruntées... De grâce. Madame, n'en parlons point davantage; il y a des gens dont on ne doit jamais rien dire.

ARAMINTE, baS.

Je n'y puis pas tenir !

ciDALisE. bas.

Attendez jusqu'au bout.

LUCINDE

Il court dans le monde que vous aimez Cidalise.

MONCADE

C'est une folle.

CIDALISE. bas.

J'en suis quitte à bon marché.

Oh ! je l'ay deviné, c'est Leonor, qui demeure chez Lucinde.

MONCADE

Ah! Madame, la connoissez-vous? Défiezvous-en: c'est le plus meschant esprit...

LUCINDE

Nommez-la donc vous-mesme.

MONCADE

Ah ! Madame, si vous la connoissiez comme moy, vous me pardonneriez aisément mon insensibilité.

LUCINDE

A-t-elle de l'esprit ?

MONCADE

Oûy, Madame, elle en a. mais non pas de ces esprits qui s'en font trop accroire. Il semble

i8o l'homme

que le sien ne luy serve que pour en descouvrir aux autres.

LUCINDE

Voilà un fort joly caractère ! Elle est belle, sans doubte ?

MONCADE

Ah ! ne m'engagez point à faire son portrait. Je pourrois pourtant le faire sans vous offenser; et, ne vous ayant peut-estre jamais veuë, je puis vous dire que je la trouve la plus adorable femme du monde.

Elle doit estre contente de le paroistre à vos yeux.

MONCADE

Ne dissimulons point davantage, Madame, et permettez-moy de joiiir de la veuë de la seule personne pour qui je veux vivre.

;// veut oster le mouchoir.)

LUCINDE

Arrestez !

MONCADE

Hé ! Madame, à quoy bon tous ces retardemens? Je vous connois, je sçay qui vous estes.

LUCINDE

Attendez, à qui croyez-vous parler ?

MONCADE

A vous-mesme, Madame.

LUCINDE

Je ne suis point Lucinde.

A BONNES FORTUNES. l8l

MONCADE

Aussy, n'est-ce point elle à qui j'adresse mes vœux ; et, s'il faut vous le dire, le seul espoir que ce pourroit estre Julie m'a fait venir icy. Si ce n'est point elle à qui je parle, je m'en retourne sans vous voir.

LUCINDE

Vous n'aimez point Lucinde?

MONCADE

Non, Madame, et je ne l'ay jamais aimée.

LUCINDE

Tu ne l'as jamais aimée, perfide? Tu me l'oses dire à moy-mesme? Hé pourquoy donc me trompois-tu?

(Elle luy arrache le mouchoir. On rapproche les flambeaux.;

PASQUIN

Cela n'est point plaisant sans coups de baston. Cela estoit plus plaisant à mov.

ARAMINTE

Adieu, Monsieur de Moncade: je vous remercie des bons sentimens que vous avez pour moy.

LEONOR

Pour moy. je suis contente.

CIDALISE

Adieu, Moncade.

MARTON

Adieu, Monsieur Pasquin.

LUCINDE

Eraste, voulez- vous recevoir ma main !

l82 L HOMME A BONNES FORTUNES.

ERASTE

Si je le veux !

LUCINDE

Je vous la donne ! à Moncade) Adieu, perfide, ne me vois jamais !

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