LUCINDE, MARTON
MARTON
Il est vray que vous avez quelquefois des distractions...
LUCINDE
Marton?
Madame?
Est-il sort}^ Qui?
MARTON
LUCINDE
MARTON
LUCINDE
Est-il sorty, te dis-je?
Eraste?
LUCINDE
Non.
MARTON
Vostre laquais?
LUCIDDE.
Qui te parle de mon laquais? Moncade est-il sorty ?
MARTON
Je ne pense pas seulement qu'il soit esveillé. Depuis quelque tems, vous devenez si difficile à servir qu'il faudroit une plus grande pénétration et une plus grande patience que la
mienne, pour pouvoir vous entendre et pour pouvoir durer avec vous. Puis-je mais, moy, de vos distractions et de vos caprices? Et ne diroit-on pas que je suis cause que vous n'estes pas tousjours aimée?
LUCINDE
Marton !
M.\RTON.
Madame?
LUCINDE
Vous plairoit-il de vous taire?
Non, Madame. C'est bien ma faute, vrayment, si Moncade a passé deux jours sans vous voir? Que vous vous estes coëffée bien mal à propos de ce petit vilain-là!
LUCINDE
Marton !
MARTON
Madame ?
LUCINDE
Encore une fois, vous plairoit-il de vous taire ?
MARTON
Non, Madame; vous m'avez prise pour parler, et je parle, et je parleray.
LUCINDE
Hé-bien, Marton, je vous défends de vous taire : je ne sçay plus que ce moyen-là pour vous empescher de parler.
MARTON
Vous sçavez bien que le médecin me dit
62 l'homme
hier devant vous que j'avois une réplétion de paroles si excessive que si je n'y donnois ordre... Voyez-vous, Madame, le silence m'est mortel.
Ah ! parlez. Marton.
MARTON
Ah... je me sens desja soulagée... Dites-moy un peu, Madame... dans le tems que vous me rompiez tant la teste, à force de m'exagérer que le plus heureux estât que puisse souhaiter une femme est celuy d'estre veuve et que pour rien au monde vous ne vous remarieriez, qui seroit venu vous proposer pour marv... ou pour amant, — aussy bien, en ce tems-cy, n'y fait-on guères de différence, — un homme tousjours inquiet, tousjours bizarre, tousjours content de luy, jamais content des autres , amoureux aujourd'huy . demain perfide , qu'eussiez-vous dit?
LUCINDE
On m'auroit vivement offensée.
MARTON
Ah! pour offensée, non î Si cela estoit, vous sentiriez l'outrage que vous vous faites, et la honte que vous recevez...
LLXINDE.
Moy?
MARTON
Vous, Madame. N'aimez-vous pas Moncade? C'est son portrait que je viens de faire.
LUCINDE
Comme vous le peignez, Marton!
Comme il est, Madame, et comme il devroit vous paroistre. Tant qu'il n'a eu dessein que de vous plaire et d'estre aimé de vous, le plus joly homme du monde estoit Moncade; mais dès qu'il a veu que vous le vouliez tousjours fidèle et tousjours amoureux, a-t-il seulement pu se résoudre à conserver les moindres esgards pour vous? Que n'avez-vous pas fait pour luy ? Songez enfin. Madame, que vous vous devez quelque chose à vous-mesme. Vous me pardonnerez bien la liberté que je vais prendre : que voulez-vous qu'on pense d'un jeune homme aimable, sans bien, logé chez vous sous le nom devostre parent, et qui n'a jamais esté en estât de faire de despense que depuis que vous l'aimez ? Je veux que le dessein de l'espouserpuissejustifiervostre conduite; mais, en attendant, vous laissez penser, vous laissez dire, et insensiblement, vous vous faites une réputation qui ne vous fait pas grand honneur. Je croy, j'en jurerois mesme, que vostre passion n'est point allée au-delà des regards et de la parole; mais, Madame, est-on obligé de croire ce que Marton croit de vous? Le monde, qui n'est pas bon, mène souvent la passion des autres plus loin qu elle n'est allée. Pensez à vostre gloire et à vostre repos. Mais, Madame, où allez- vous?
64 l'homme
LUCINDE
Je ne sçay. Moncade seroit-il esveillé ? Mais non; vas-y toy-mesme. Examine ses actions, ses discours, et m'en rapporte jusques aux moindres paroles.
MARTON
Ce sont des soins bien inutiles; j'auray tousjours mal entendeu, si je ne le peins constant, amoureux et lidèle.