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L'homme aux cinq louis d'or

M. le curédu petit villagede Belle-Assise rentrait à son presbytère, vers le milieu de juillet 1756, après une messe fort dévotement quoique prestement dite, quand une brise qui passait sur la vallée vint doucement agiter les boucles de ses longs cheveux blancs.

A cette caresse, le vieillard sourit, et, redressant la tête, aspira de toute la force de ses narines, déjà dilatées par les pressentiments du déjeuner, Pair imprégné de parfums. Cet hommage implici-

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tement rendu au Créateur, il poussa du genou la petite porte à claire-voie qui enfermait devant les trois marches de la maison, conjointement avec une haie vive, un carré d'œillets et de giroflées symétriquement découpé par des bandes de buis; mais là, au lieu de se diriger vers l'intérieur, M- le curé, mis en humeur mélancolique par ces bouffées d'air tiède, se tint quelques instants immobile à contempler le ciel. Après plusieurs minutes d'aspirations champêtres , le vieillard, en qui les appétits purement animaux n'étaient pourtant pas éteints, se résolut à un accommodement qui pût satisfaire sa double tentation.

— Babet, s'écria-t-il, sors la table ! je veux déjeuner dehors, en plein air !

Et pendant que la ménagère se mettait en mesure de transporter la petite table ronde et proprette sur laquelle le couvert était mis, M. le curé faisait le tour du jardin et choisissait une place favorable à la double jouissance qu'il allait savourer.

C'était un petit coin, sous un cerisier, et dans l'angle de la haie. Le gazon y était frais et touffu ; mille insectes bourdonnaient dans les buissons, et par-dessus les épines de la clôture, taillées à hauteur d'appui, le regard pouvait courir librement et joyeusement dans les rues du village.

Belle-Assise, qui doit son nom peut-être à quelque souvenir de belle châtelaine dont ses ombrages ont abrité le repos, ou bien à sa ravissante situation dans la prairie, mirait alors avec coquetterie Paiguille de son clocher, sa petite église aux vitraux peints, ses toits de chaume et ses vergers dans la rivière qui coule à ses pieds. Ce village est placé, ou plutôt est assis, sur les derniers confins de la Champagne, et, par les jours d'hiver, les enfants s'amusent à regarder la fumée de leurs toits traverser la rivière et se perdre derrière les saules de la Bourgogne.

Maintenant, Belle-Assise a beaucoup changé.

L'église a perdu son clocher babillard ; les vieux vitraux sont défoncés ; les plaques des compagnies d'assurance, qui brillent au front des maisons, en ont fait tomber la coiffure de paille; et je crois même qu'on songe à poser derrière le presbytère des jalons pour un chemin de fer quelconque.

Mais, en 1786, Belle-Assise était dans tout son éclat. C'était une véritable décoration d'opéracomique, un de ces endroits rêvés pour une pastorale, où il semble que les bergères doivent se vêtir de satin, et les laitières traire les vaches dans du japon. Les grands marronniers de la place formaient la salle de danse classique ; l'église, nous l'avons dit, avait un de ces clo-

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chers bleus et pointus comme des éteignoirs de cierge; les maisons blanches riaient à travers les clôtures d'églantiers et de sureaux ; une colline, tapissée de vigne, fermait l'horizon d'un côté et venait, par une courbe gracieuse, glisser dans l'eau, en enserrant dans un creux de verdure et d'ombre ce délicieux vallon dont elle faisait un nid ; plus loin, à l'autre bord, les coteaux interrompus par la lame d'argent du fleuve se relevaient doucement et allaient, dans un lointain vaporeux, confondre les arêtes bleues de leur dos avec le lapis du ciel.

Sur cette vallée, ainsi coquettement arrangée, supposez un de ces sourires du soleil qui dérident jusqu'aux tombeaux, et vous comprendrez M. le curé de Belle-Assise hésitant à passer de l'humidité de l'église à la fraîcheur de la salie à manger, par une transition pleine de rayons et de parfums, et s'en tenant tout simplement à cette transition.

Une fois installé selon son rêve, sa serviette résolument passée. dans la première boutonnière de sa soutane, les pieds fouillant l'herbe humide, bien assis, bien servi, J)ien dispos, le vieillard se livra à toute la plénitude de 3a double gourmandise! grignotant avec fureur son déjeuner, et jetant sur la campagne des regards à la dévorer. 11 s'infiltrait la vie par tous les pores, et tendait

son verre au soleil pour y faire entrer des rayons qu'il avalait ensuite avec componction.

Dans le paroxysme de sa plus grande béatitude, tandis qu'il souriaitaux mille petits anges bouffis qui commençaient à voltiger dans sa tête, le pasteur aperçut au-dessus de la haie une figure pâle et inconnue qui semblait l'observer depuis quelques instants. Cette vision dérangeait l'harmonie du tableau. Le vieillard crut lui donner le temps de fuir, en emplissant son verre, et en le vidant avec lenteur; mais au fond du verre, scrupuleuseraentvidé, l'image reparut. Pour le coup, M. le curé se dépita.

— Hé! là-bas! s'écria-t-il, l'homme! monsieur! qui êtes-vous?

En s'entendant interpeller, l'inconnu se contenta d'ôter son chapeau aux larges bords, et de faire au curé, de plus en plus surpris, un grand et respectueux salut.

Ce personnage, si brusquement introduit sur la scène, paraissait avoir cinquante ans environ. Il était grand, un peu voûté, 1 et fort misérablement vêtu. Mais un air de noblesse rejaillissait de son visage sur ses haillons et les réhabilitait. L'orgueil de la race se voyait au travers de ses guenilles, et on sentait aux plis nets et lumineux de son front, à la franchise de son œil, à la dignité de son geste, que cet homme, vêtu comme

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un mendiant, n'avait jamais mendié. L'humilité servile qu'imprime le besoin de l'aumône n'avait jamais touché à cet inconnu. Ses mrfins fines et blanches coupées de veines bleues étaient de celles qui donnent et non de celles qui reçoivent.

Ses cheveux, autrefois noués et poudrés, tombaient négligemment sur le cou, et encadraient sa tête pâle , sur laquelle des rides nombreuses attestaient, comme les cicatrices d'un combat, les ravages des foudroyantes passions. Son œil, d'un bleu limpide, se retirait pensif dans l'ombre de l'orbite, ses lèvres étaient minces et agitées par moments d'un tressaillement nerveux. (I y avait, dans cette physionomie orgueilleuse et flétrie, un stigmate étrange posé par l'ambition et par la volupté.

Le costume délabré de cet inconnu n'avait pas un caractère moins bizarre, un sens moins mystérieux que sa figure. 11 ramenait fréquemment sur ses yeux un grand chapeau de feutre rond ; autour de son cou, une cravate de fine mousseline brodée, déchirée et salie, s'enroulait comme une corde; un reste de jabot pendait sur un reste de gilet de satin; et un habit de velours marron, usé, froissé, décousu, hérissé de broderies en loques, laissait en toute liberté la chemise de batiste passer une langue sordide par les bail-

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lements du dos et des manches ; la culotte, sœur de l'habit, n'avait pas résisté si longtemps, et paraissait avoir été remplacée par un tégument de forme indescriptible; des bas de soie qu'on avait peine à reconnaître sous rénorme quantité de poussière blanche que le voyageur avait amassée le long de ses jambes allaient cacher leur honte dans de gros souliers, la seule pièce logique de l'accoutrement. Il portait sur la poitrine, en manière d'amulette, un petit sachet de cuir, soigneusement fermé et suspendu par une chaîne de cheveux qui, n'étant pas assez longue pour faire le tour de son cou, avait été augmentée d'un petit ruban noir.

Tel était, dans tous les détails de son costume et de sa figure, l'homme étrange dont la personnalité incongrue vint s'interposer entre M. le curé de Belle-Assise et les riants aspects de la campagne, déchirant par le milieu le rêve limpide comme le ciel, et vermeil comme le vin, dont le vieillard distillait pieusement et à son aise les innocentes délices.

Peu satisfait de la réponse muette de Tinconnu, le curé se leva de table, non sans un gros soupir, et sortit de la haie, les mains croisées derrière le dos, l'œil sévère, bien décidé à savoir à quoi s'en tenir sur le compte du mystérieux personnage. L'étranger, tiré de sa rêverie, salua

12 l'homme de nouveau et ne put s'empêcher de sourire, en remarquant que, dans la préoccupation de sa démarche, le vieillard avait oublié de retirer sa serviette, laquelle descendait comme un immense rabat sur la majestueuse ampleur de son ventre. Un peu honteux de cet oubli du décorum, dont il s'aperçut trop tard, le curé voulut se le faire pardonner par l'adoucissement de sa physionomie, et ce fut d'un ton bienveillant et poli qu'il s'informa du nom de l'inconnu et des motifs de son arrivée dans ce village.

L'étranger hésitait à répondre. Un nuage passa sur ses yeux; puis, surmontant cette impression pénible, il dit d'une voix un peu troublée :

— Je suis un exilé qui reviens au pays après une bien longue absence, un enfant prodigue que personne n'attend plus ici.

— Mon presbytère, dit le vieux prêtre avec une dignité patriarcale, est la maison paternelle des enfants de ce village. Entrez, mon fils, nous tuerons le veau gras.

— Merci, monsieur, dit l'inconnu avec une tristesse résignée, mais mon retour n'est pas de ceux dont on se réjouit; je ne rapporte pas de repentir et je ne viens pas chercher de pardon.

— Hélas! répliqua le curé, la parabole n'avait pas prévu que l'enfant prodigue résistât aux avances de son père!

— L'enfanldela parabole n'avait pas cinquante ans ; et, à mon âge, on ne recommence plus sa vie.

— Non, interrompit le prêtre avec la chaleureuse onction du confesseur, on ne recommence pas sa vie, mais on la fait absoudre.

— Ceux que j'ai offensés font depuis longtemps verdir l'herbe du cimetière; irai-je demander l'absolution à leurs tombeaux?

— Monsieur, l'église est h côté dh cimetière; les tombes ont un écho derrière l'autel; et Dieu entend tout ce qu'on dit aux morts.

— Dieu ! répéta l'homme avec un étrange sourire.

— Impie t murmura le curé avec une indignation caressante.

L'étranger resta muet. Une légère contraction des lèvres indiqua seule le passage d'une réponse amère qu'il dédaignait d'émettre. Mais M. le curé de Belle-Assise, qui venait de reconnaître, avec le llair ardent d'un limier apostolique, une pauvre brebis malade et égarée, ne lâcha pas prise et résolut de ramener au bercail cette déplorable fraction du troupeau que le hasard lui faisait rencontrer.

— Quoi! reprit-il en saisissant le bras de l'étranger, sericz-vous à ce point exilé dans le monde, que vous n'espériez plus rien de la patrie céleste?

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— Espérer! dit l inconnu, qui sembla se décider à répondre, par compassion pour la sympathie du curé, espérer ! c'est rêver, et la saison des rêves est passée pour moi-

— Monsieur, s'écria le prêtre, il y a trente ans que je suis dans ce village. Les âmes dans lesquelles j'ai pu semer un peu de bonne semence étaient simples et grossières; par conséquent, je m'entends peu à manier des cœurs que le monde a façonnés comme le vôtre; cependant je veux vous guérir. Je ne sais pas comment; mais, Dieu aidant, si vous y consentez, je vous guérirai.

L'inconnu allait répondre; le curé reprit :

— Ne remuez pas la tête; ne dites pas qu'il est trop tard, ne me refusez pas. Dès ce moment, vous êtes mon hôte, vous m'appartenez. Ne craignez rien de mes sermons. Depuis longtemps, mes paroissiens m'ont laissé perdre l'habitude de prêcher. Reposez-vous ici. J'ai reconnu à vos yeux qui regardaient mon toit, que vous avez conservé un peu d'amour pour mon village et pour mes lucarnes : c'est bon signe. Tout le feu n'est pas éteint dans une maison, quand du dehors on voit encore passer des lueurs sur les vitres. Vos yeux valent mieux que vous; ils vous ont trahi.

— Il est vrai, répondit l'étranger, que quand je vous ai vu dans ce petit jardin, près de cette

maison qui a sanctifié mon enfance, j'ai eu comme une vision du passé.

— Ma brusque demande a dû effaroucher ce souvenir, n'est-ce pas? dit le vieillard.

— Vous m'avez rappelé fort à propos que le fils adoptif de votre prédécesseur, Simon Benoît, a près de cinquante ans, et que le vagabond n'a plus rien à faire des affections de l'enfant. Le cadavre qui est en moi essayait de se soulever, vous l'avez replacé dans son sépulcre; je vous remercie.

— Qui sait ! répliqua le curé de Belle-Assise, je suis le ministre d'un Dieu qui ressuscitait les morts !

— Il y a dix-sept cents ans qu'on ne fait plus de miracles, monsieur l'abbé, prenez-y garde t

Le curé, que les refus constants de l'étranger piquaient au jeu, résolut de changer de tactique.

— Parbteuî s'écria-t-il tout à coup, j'ai bien envie d'appeler à mon aide un grand docteur dont la métaphysique vous trouvera peut-être plus accessible. Babel, mets un couvert, monsieur déjeune avec moi.

— Pardon, dit l'étranger, mais...

— Eh bien! quoi? fit brusquement l'abbé, prétendrez-vous aussi que les souvenirs du passé sufflsentà votre estomac? Assez de sermon

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pour aujourd'hui. Mettons un signet dans le livre, à la page où le Christ nourrit ceux qu'il vient d'évangéliser. Goûtez de l'éloquence de Babet, et nous verrons si l'épice de ses arguments ne vaut pas mes raisons.

L'inconnu voulut résister; le curé ajouta avec plus de fermeté et d'un front plus sérieux :

— Prenez garde, monsieur; vous avez déjà découragé le prêtre, ne mécontentez pas l'homme. Ce que je vous offre, c'est l'hospitalité du compatriote, de l'ami. Vous serez libre demain malin de poursuivre votre route; mais, aujourd'hui, je vous prie de vouloir bien donner à ma maison la préférence sur le cabaret du village. Je ne tenterai plus rien contre votre endurcissement; je n'en a eux qu'à votre appétit. Encore une fois, ce n'est pas une conversion que je vous propose, c'est un déjeuner.

— J'accepte, dit l'inconnu.

Il se disposa à suivre le pasteur dans le petit jardin; au moment où ils entraient, le curé lui dit de l'air le plus indifférent qu'il put trouver :

— Ah çà! mon hôte, de quel nom dois-je vous appeler?

— Je me nomme Philippe d'Aubigné.

— Si votre famille est de ee village, elle doit être éteinte depuis longtemps. Cependant, j'ai vu ce nom quelque part.

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— Dans le cimetière, peut-être, monsieur le curé.

— Attendez ! Oui, c'est cela, dans le cimetière, une tombe toute simple, avec un nom et ces deux mots au-dessous: Salve Regina!

— C'est la tombe de ma mère.

On s'installa sous le cerisier; mais tandis qu'il feignait de regarder opiniâtrément son assiette, M. le curé dressait dans sa têle le plan de la campagne qu'il allait commencer.

L'étranger, qui paraissait n'avoir accepté l'invitation du curé de Belle-Assise, que pour ne point opposer de refus constants à une si paternelle insistance, trempait seulement à de longs intervalles ses lèvres dans son verre, et remuait machinalement son pain, mais sans le rompre.

Comme le cerisier sous lequel ils étaient assis lui touchait presque le front de ses dernières branches, il leva la main, détacha deux cerises accouplées, les regarda en souriant et les mit sous sa dent comme une hostie. Le curé, qui le guettait, profita de cet incident.

— Ah ! ah 1 dit-il avec une sensualité d'enfant, elles sont bonnes, mes cerises ! il y a longtemps que vous ne les avez goûtées 1

— Je n'ai pas cessé, depuis trente ans, d'en sentir la fraîcheur sur mes lèvres.

— Eh bien ! faites provision de souvenirs pour

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trente ans encore, dit levieux prêtre en secouant la branche et en faisant pleuvoir des fruits. . L'étranger ne répondit pas, le curé revint à la charge.

— Savez-vous que quand vous êtes parti, cet arbre sous lequel nous sommes aisément à l'abri, ne devait pas être bien grand !

— Je crois bien, fit le voyageur, c'est moi qui l'ai planté !

— Vous ne vous doutiez guère, en le plantant, qu'un jour vous reviendriez, lassé, vous reposer à son ombre?

— C'est vrai, je ne pensais pas me lasser jamais. Ce qui m'étonne surtout, c'est que mon arbre ait grandi. Voilà la première fois que je ne suis pas trahi par mon œuvre.

— C'est que la nature est notre meilleure amie.

— Oh! non, monsieur Pabbé, c'est tout simplement que le terrain est bon !

Un silence suivit cette première escarmouche. Mais le prêtre affriandé ne lâcha pas prise.

— Est-ce vous aussi qui avez planté ce jardin ? Philippe d'Aubigné promena son regard sur

les carrés d'oeillets, de giroflées, mais ne répondit pas. Décidément, le siège paraissait long et difficile: le curé, qui cherchait des intelligences dans la place, persista:

— Vous devez trouver ce presbytère dans l'état où vous l'avez quitté, seulement un peu vieilli, un peu lézardé. Je l'ai respecté, comme si j'avais pu vous attendre.

— C'est vrai, monsieur, rien n'est changé; le jardin a conservé les mêmes parfums, la maison les mêmes vertus.

— Eb bien ! entrons à la maison.

Le curé s'était levé ; mais la main froide et ferme de son hôte, en se posant sur la sienne, le fit se rasseoir.

— Monsieur le curé, dit l'étranger en souriant faiblement, depuis un quart d'heure vous me dressez de pieuses embûches. Je les ai devinées; mais, si je refuse vos consolations, je n'ai pas de raisons pour vous refuser mon histoire. Que ne me la demandiez-vous franchement?

Le vieillard rougit, et s'emparant de la main de Philippe :

— Ne m'accusez pas d'indiscrétion, s'écriat— il ; si je veux vous connaître mieux, c'est pour mieux vous aimer. N'ai-je pas ici la place de Simon Benoît?

— Me connaître t je ne me connais pas moimême. J'ai été tout à la fois l'Enigme, OEdipe et le Sphinx. Je suis parti de ce village avec une flamme dans le sein qui m'a consumé. Je n'ai

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plus que des cendres : vous voulez souffler dessus ; elles vous aveugleront.

— Je prévois, mon gentilhomme, dans vos aventures, bien des scandales ; qu'aucun scrupule ne vous arrête. Déchirez le voile jusqu'en bas. Mes yeux et mes oreilles n6 s'effarouchent jamais de ce qui n'atteint pas mon cœur. D'ailleurs, à mon âge, le chant des passions humaines n'est plus que la voix des oiseaux envolés, et la virginité des vieillards est, comme celle des Alpes, un sommet couvert de neige.

— Soit, vous saurez tout. Je vais me confesser à vous , parce que vous voulez bien être pour moi un homme et non plus un prêtre. Je n'aurais que faire de pénitence et d'absolution.

Philippe d'Àubigné était tombé dans une méditation profonde. A ses sourcils contractés, aux plis de son front, on pouvait voir qu'il entassait sa vie comme un bûcher : pour y monter, il avait ôté le petit sachet de cuir suspendu à son cou, elle pressait comme s'il eût voulu en faire jaillir des secrets. A mesure qu'il se rappelait, que son propre fantôme se dressait devant lui, il se renversait en arrière; puis enfin, après quelques minutes de cette évocation puissante, il toucha la main du curé de Belle-Assise et lui dit :

— Votre pitié caressante m'a fait faire ce que nul homme n'aurait pu exiger de moi. En retour

du paradis au bord duquel vous m'avez permis de m'asseoir, je vais vous ouvrir l'enfer de ma vie; et vous disiez vrai : le scandale y fait l'air empesté, et des tourbillons de feu viendront parfois nous barrer la route.

— Oh ! je ne crains pas de brûler, dit le vieux prêtre avec un rire sublime, en montrant sa soutane, cette robe est d'amiante.

— Écoutez-moi donc alors, et vous me direz si le cœur qui va saigner entre vos mains peut se cicatriser et revivre t

Au moment où le voyageur allait commencer son récit, un oiseau se mit à chanter dans les arbres; le soleil, un instant caché, reparut; une brise passa sur la vallée; la nature sembla redoubler d'éclat et de grâce. On eût dit qu'elle entr'ouvrait son sein pour y recevoir cet aigle brisé qui allait recommencer par le souvenir son vol et son tournoiement dans les airs.

Philippe hocha tristement la tête; mais le curé, lui montrant l'oiseau, les fleurs et le village, et mettant ainsi la nature de moitié dans son accueil, lui dit :

— Parlez, mon fils, nous vous écoutons.

D'Aubigné, plus pâle à mesure qu'il descendait

dans sa pensée, commença ainsi :

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