TOME I
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Vous m'avez demandé mon nom, et je vous ai répondu Philippe d'Aubigné. C'était le nom de ma mère. Je n'ai jamais eu le droit de porter le nom de mon père. Ma naissance fut de celles que l'on çache comme une honte; et ma mère a traîné, depuis mon berceau jusqu'à la tombe, le fardeau de sa flétrissante maternité»
Mes premiers souvenirs, confus et troublés, me rappellent du bruit, de l'agitation, de grandes clartés ; il me semble que mon berceau était dans un coin obscur, que par intervalles une trouée se faisait dans le mur, et que j'entendais des chants, de la musique, des éclats de rire, des verres brisés; et que, quand la vision éblouissante s'éteignait, une voix sanglotante me parlait en me berçant.
Puis, un jour, ma mémoire sur ce point est précise, je m'éveillai tout ébloui par le ciel, que je voyais à travers les arbres. J'étais dans les bras de ma mère, et un homme noir lui parlait avec douceur. Nous étions dans le presbytère de Belle-Assise, et Simon Benoît disait: Dieu vous bénira, ma fille, et Philippe sera un honnête homme.
Dès ce moment, ma vie changea. Les alternatives de bruit et de calme cessèrent; et je grandis dans le silence, dans la paix, entre ces deux figures douces et tristes. J'étais un enfant maladif ; je semblais porter en moi un poison ; j'étais flétri avant de m'être épanoui. Languissant et pâle, je me traînais et ne pouvais marcher, courir, comme les autres enfants de mon âge.
Que de soins, que de tendresse enveloppaient ce triste fruit de l'amour dont ia vie était une honte et dont la mort pourtant eût été la mort de ma mère! L'intelligence seule en moi semblait se hâter et précéder les forces de la vie. Je puis dire cela sans orgueil, monsieur le curé ; je suis si loin de mon enfance et si mort pour moi-même, que je parle de moi comme mon ensevelisseur pourrait en parler.
A l'âge où d'autres bégayent, je commençais déjà à comprendre, et souvent, en me fermant les yeux avec sa main, ma mère me disait : « Ne regarde pas ainsi le ciel, Philippe! » On combattait par les tentations de la gourmandise et du jeu celte sorte d'appétit idéal qui faisait de moi un enfant surnaturel. On me refusait des livres, on m'empêchait d'apprendre; on s'efforçait de me retenir dans une existence purement végétative. Mais, en dépit de toutes ces précautions, j'étais un débile enfant, dans les veines
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duquel le sang coulait à peine, et qui n'avait de flamme et d'ardeur que dans les yeux.
Un jour J'avais treize ans alors, Simon Benoît, qui venait de recevoir une lettre à la suite de laquelle il s'était mis en prière, parla à ma mère d'un grand voyage qu'il l'engageait à entreprendre avec moi à Versailles. '
Il s'agissait de ma guérison , d'une intervention miraculeuse à laquelle, disait-il, Dieu n'avait jamais fait défaut.
Ma mère consentit. On m'appela pour m'annoncer le voyage, et, une heure après, le curé nous confiait à un voiturier qui, en retour des économies si péniblement amassées par le pasteur, s'engageait à nous conduire en cinq jours à Versailles.
Le voyage se fit heureusement, et le cinquième jour, vers le soir, la carriole nous déposait à la porte d'un vénérable ecclésiastique, ami, autrefois compagnon d'études de Simon Benoît, et alors vicaire à Versailles. Ma mère remit la lettre dont le curé de Belle-Assise l'avait chargée. Elle s'entretint quelques insfanls avec le prêtre, puis, m'appelant et m'attirant entre ses genoux, elle me dit :
— Philippe, nous allons prier Dieu de toutes les forces de notre âme. Tu es bien jeune, tu ne peux comprendre ni ce que je souffre, ni ce que
j'espère; mais tu veux vivre, n'est-ce pas, pour m'aimer?
— Oui, oui, m'écriai-je en fondant en larmes et en embrassant ma mère, je ne veux plus que tu pleures en me regardant.
L'oraison fut dite à voix haute par le prêtre qui m'entraîna ensuite vers le palais.
C'était une nuit d'été, orageuse et lourde; on était à la fin du mois d'août. La lune, enveloppée par les nuages, laissait de temps en temps tomber, comme une grandelarme sur un cercueil, un de ses rayons sur la ville enfouie dans les ombres.
Nous arrivâmes dansunegrande salle carrée ; le prêtre qui m'accompagnait me remit à un homme habillé de velours et d'or, que je pris pour quelque grand personnage, mais que j'ai compris depuis n'être qu'un laquais. Cet homme me saisit par la main et m'introduisit dans une autre pièce, ou je trouvai un assez grand nombre d'enfants de mon âge. Tous avaient l'air étonné et malade comme moi ; je ne les avais jamais rencontrés, et pourtant ils me semblaient des frères, tant je sentais qu'il y avait une analogie frappante entre nous; ils paraissaient attendre, en se permettant à peine de chuchoter.
La chambre dans laquelle nous étions, vaste et haute, était pleine de peintures. De grands
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portraits nous entouraient, nous regardaient. Ces visages de guerriers et de rois, de leur œil fier et hardi, semblaient compter ce troupeau d'enfants voués à la mort. Je levai les yeux ; je distinguai aux quatre angles de la salle, dans les corniches, des anges dorés qui volaient en soulevant une draperie.
Où étions-nous? Que nous voulait-on? Pourquoi tous ces frères qui attendaient comme moi? Qui donc allait venir? Ma fiévreuse imagination bondissait dans cette salle, interrogeant les murs, les hommes et les anges immobiles, dont les yeux d'or lançaient des étincelles, et pendant ce vol désordonné de mon esprit, ma main crispait le velours du siège sur lequel j'étais assis, et je sentais une sueur glaciale m'iuonder le front.
Ne croyez pas, monsieur le curé, que ceci soit puéril. Cette nuit a décidé de ma destinée entière. Maintenant, que je suis vieux et flétri, que rien ne remue en moi , si ce n'est l'espoir de la mort, je ne puis me rappeler sans émotion cette soirée solennelle, dont tous les incidents brûlent plutôt qu'ils n'illuminent ma mémoire.
Nous attendions depuis une heure, quand une porte s'ouvrit à deux battants, et quand une dame Agée, vêtue de noir, s'avança vers nous. Elle était pâle et triste, mais d'une pâleur qui semblait
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habituelle , et d'une tristesse qui inspirait plus de respect que de pitié. Elle nous compta, nous dit de la suivre, et nous introduisit dans la chambre dont elle avait ouvert la porte à deux battants.
Au milieu de cette pièce, un autel avait été dressé. Deux prêtres en prière étaient agenouillés devant l'hostie qui apparaissait au milieu d'un ostensoir éblouissant. Ce fut le premier objet qui me frappa. J'étais un enfant pieux et m'éveillant dans la foi. Simon Benoît avait épanoui mon intelligence sous les rosées recueillies dans les jardins du ciel. Commençant à assister M. le curé dans la célébration de la messe, j'avais contracté pour tous les objets du culte une vénération filiale. Je n'aurais pas osé regarder avec fixité le Saint-Sacrement ; il m'eût semblé qu'un rayon se fût détaché et m'eût atteint mortellement au cœur. Je courbai donc la tête, je joignis les mains et je m avançai, comme je le faisais les jours de grande fête dans l'église.
On nous fil passer devant l'autel, et, tout étonné de ne point m'y arrêter , j'osai regarder devant moi. Un lit à larges rideaux brochés d'or, dont je comparais inlérieurement l'étoffe aux chapes de Simon Benoît , s'élevait en face du reposer; une barrière dorée, qui était ouverte en ce moment, isolait d'ordinaire le lit. 11 était
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posé sur des marches. Au chevet se tenait ud personnage en grand costume d'évêque; au pied, debout, immobile, soulevant le rideau, était la femme sévère et pâle qui nous avait introduits; et dans ce lit si beau, au milieu des dentelles et des couvertures desalinje distinguai une longue, maigre et vieille figure, aussi blanche que l'oreiller sur lequel " elle reposait. Je compris que l'homme couché là allait mourir, et je me demandai si on nous avait fait venir, nous autres, pauvres souffreteux , pour assister à cette agonie. j
Mais, depuis quelques instants, je sentais en moi comme des sources de vie qui s'épanchaient dans chacune de mes artères. Transporté du fond du presbytère au milieu du palais de Versailles ; amené pour une œuvre inconnue, à celle heure de nuit, dans la demeure du roi, cherchant d'après les paroles et les prières de ma mère à pressentir ce qui allait arriver, entrevoyant quelque chose d'inouï, je sentais monter de mon cœur à ma gorge des jpasmes qui m'étouffaient.
Il paraît que, dans mon ardeur inquiète, je passai devant les autres enfants, car je me trouvai le premier près de la balustrade dorée qui nous séparait du lit.
Le moribond fil un signe; l'évèquequi était à
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son chevet me prit par la main, et, me faisant agenouiller, m'approcha du lit tellement que je sentis passer sur mon front le souille lent et paisible du vieillard. Alors.,, oh ! je me demande encore comment je ne devins pas fou... j'entendis le prélat qui disait à demi-voix : « Enfant, le roi te touche, Dieu te guérisse!» et une main moite et tremblante s'appuya sur mon front, en y laissant une empreinte humide.
A ce nom, à cette révélation, à cette pensée qui me traversa comme un éclair, que c'était le roi de France, c'est-à-dire l'être éblouissant qui était pour nous quelque chose comme Dieu, qui nie bénissait, je fis un mouvement violent et je me redressai ; mais la main de Louis XIV ne s'était pas retirée, et je la heurtai. Tremblant, secoué par la fièvre, l'œil enflammé, je retombai sur mes genoux, regardant face à face cet homme, le roi, dont l'haleine m'arrivait glaciale et incertaine. Je crus que j'allais mourir. Le plaisir, l'orgueil , la peur, tous les sentiments à la fois, m'étranglèrent le cewir.
Ah! monsieur le curé, je ne sais pas aujourd'hui si le spectre de ma mère, se levant de son tombeau et venant s'asseoir à cette table, m'arracherait un soupir. Il y a loin de l'enfant naïf et peureux qui s'agenouillait comme au pied d'un Sinaï, au bord de l'alcôve de Louis XIV, entre
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son confesseur et la veuve Scarron, et l'homme froid et désenchanté qui est devant vous.
Ce sont précisément ces commencements de ma vie qui m'ont perdu ; ces grandes ardeurs m'ont desséché.
Le croiriez-vous ? il me sembla, tant je conçus tout à coup d'orgueil, que le vieux roi mourant prenait plaisir à me voir. Sa main retomba sur mon front avec une caresse; son œil , à dem i voilé, se reposa sur le mien ; un vague sourire glissa sur ses lèvres; je vis tant de sympathie, je crus comprendre un pronostic si ambitieux dans ce regard, que je fus tenté de m'écrier, et que, ne pouvant lutter contre ce flot qui m'inondait, je succombai sous le poids de mon âme, et je m'évanouis.
Quand je revins à moi, j'étais dans la chambre où nous avions attendu d'abord. Nos jeunes compagnons qui avaient tous aussi été touchés et bénis par le roi m'entouraient. Madame de Maintenon, qui nous avait introduits, était occupée à distribuer des bourses dans chacune desquelles étaient cinq louis d'or. Je reçus ce présent avec autant de piété que ma mère, quand elle recevait la communion. C'était pour moi comme un héritage du royal vieillard qui m'avait si paternellement souri. Je pressai avec ferveur les cinq pièces d'or sur ma poitrine ; j'aurais voulu les y cacher,
les y enfouir, avec le regard qui m'avait si profondément bouleversé.
Je ne sais pas, monsieur le curé, si les pauvres petits malheureux qui étaient venus faire loucher leurs fronts mouillés de fièvre, par Louis XIV, furent guéris ; je ne sais pas si la vertu que la superstition attribue aux attouchements des rois de France s'est manifestée pour eux dans celte occasion; mais, ce que je puis vous attester, c'est que j'entrai à Versailles, malingre, débile, étiolé, et que j'en sortis avec un brasier qui faisait bouillir le sang dans ma poitrine, et qui m'animait dé forces étranges et nouvelles.
Je me jetai au cou du prêtre qui m'avait amené, et je Pélreignis avec fureur. Il me sembla que c'était déjà le monde avec lequel j'avais bâte de me mesurer. Je l'entraînai vers ma mère, qui m'attendait, la sainte femme, en prière aux pieds du Christ; et du seuil de la maison, faisant sonner cette bourse, qui était pour moi comme les arrhes de ma destinée, je m'écriai : — Je suis guéri ! je suis sauvé !
Hélas! j'étais perdu. Ma mère, plongée dans une heureuse stupeur par les apparences de celte miraculeuse guérison, me prit dans ses bras et m'arrosa de ses larmes; pluies du cœur que les flammes de mon sein séchèrent aussitôt, et qui
tombèrent vainement sur cet incendie que l'ambition et l'orgueil allumaient en moi! Pendant que la pauvre femme dévorait de ses baisers les premières couleurs de la santé et de la vie qui paraissaient à mes joues Je me répétais, indifférent pour la première fois à ses caresses : — Le roi m'a louché, le roi m'a béni!
Je ne fus plus désormais une plante sans séve et sans chaleur.
On prit plaisir à mes jeux, à mes travaux, à mes reparties , au feo qui jaillissait de moi par étincelles; on me flatta dans mon orgueil, et on ne vit pas qu'en même temps que le vieux roi m'avait béni , une malédiction s'était attachée à moi; que mon imagination exaltée par la brusque vision de ce grand soleil, s'éteignant à Versailles, et répandant sur moi un de ses derniers rayons, que celte imagination neuve, jusque-là si laborieusement tenue à l'écart, avait gardé un éblouissement qui devait en exagérer toutes les forces et l'échauffer jusqu'à l'explosion.
On ne vit pas que la brusque diversion opérée dans ma nature physique m'avait jeté dans un excès contraire, et que j'étais malade désormais de trop de vie, de trop d'enthousiasme.
Tout le monde se trompa à cette possession de l'orgueil qui entra en moi, comme ces démons que vous exorcisiez autrefois, monsieur le curé :
tout le monde, même ma mère; et on fêla mon retour à la santé, quand on eût dû pleurer amèrement, au contraire, mon initiation aux désirs, aux passions, aux tourments de l'existence humaine.
Tous mes malheurs datent de cette nuit. J'ai lu dans un conte arabe qu'on enfermait des esprits, des génies malfaisants dans des sacs, et qu'on les jetait à la mer. Que n'ai-je eu le pouvoir de jeter, avec le petit sachet que vous voyez et qui ne m'a pas quitté depuis qu'on me le remit avec les cinq louis d'or, que n'ai-je eu le pouvoir de jeter, avec cette bourse, l'âme violente et tourmenlée que j'y avais trouvée, et qui de là me communiquait de si horribles tentations , de si violentes angoisses !
Toute ma vie s'est échappée de ce petit sac.
Mon cœur s'est usé comme le velours brillant qui le couvrait; il ne reste plus qu'un cuir terne et souillé, comme il ne reste plus en moi qu'un cadavre inerte ; et encore cette bourse vit-elle plus que moi ! Des cinq louis d'or de Louis XIV, il m'en reste un qui résonne quand je frappe ; tandis que rien ne vibre, rien ne résonne dans ce sac humain qui ne mérite pas même la terre sacrée de votre cimetière, dans laquelle Simon Benoît et ma mère se sont couchés.