TOME I
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résultat nous aurait-il conduits? Vous viendrez me voir un jour, avec votre femme et vos enfants, et quand je serai vieille ou poitrinaire, j'irai boire du lait de vos vaches; allons, il se fait tard, mon ami, allez faire vos paquets, et laissezmot me mettre au lit.
Toutes ces paroles avaient été débitées avec ironie, d'un ton rapide et impatient. On sentait de la colère au fond de ces exhortations maternelles. Quant à moi, plus je les écoutais, moins je comprenais ce caractère multiple, tour à tour railleur jusque la cruauté ou bon jusqu'à l'abnégation. Mais aussi, plus je considérais cette royale beauté, plus je me sentais torturé de désirs.
Quand elle eut fini, je me levai, l'âme navrée, et lui dis :
— Marguerite, je vous fais responsable devant Dieu de mon désespoir !
Puis je me dirigeai en chancelant vers la porte. Elle courut après moi, et me ramenant au milieu du boudoir :
— Ne comprenez-vous donc pas , me dit-elle en se croisant les bras sur la poitrine, que si vous restez, insensé! c'est aussi le suicide? I
— C'est l'amour, c'est le bonheur î m'écriaHe.
— Vous êtes fou, malheureux enfant. ,
— Oui, répétai-je, oui, tu le dis, Marguerite, je suis fou ; mais laisse-moi mon rêve et ma folie.
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Je ne te demande pas de m'aimer ; ne me repousse pas seulement, ou je meurs.
— Mais tu ne sais pas ce que c'est que la vie avec moi, me disait-elle en frappant du pied avec colère; tu ne sais pas que les hommes m'ont rendue impitoyable et sans cœur; tu ne sais pas que je prendrais plaisir ù voir tes yeux d'enfant se creuser dans les larmes; tu ne sais pas que je me venge sur tout ce qui est beau et pur des souillures faites à ma beauté et à ma pureté; tu ne sais pas que, jusqu'à ce que tu deviennes cadavre, comme je suis, il te faudra traverser d'effroyables agonies! Va ! il en est temps encore. Fuis, quittemoi; mais, je t'en prie, au nom de ta mère, Philippe, ne m'aime pas!
— Ne pas t'aimer, Marguerite ! Mais ne sens-tu donc pas que c'est désormais impossible? Oh! si tu te fais un jeu de mes tortures, tu es bien cruelle, en effet. Vois, je suis à tes genoux, à tes pieds, je pleure. Marguerite, Marguerite, c'est le ciel qui m'a fait te rencontrer. Mon âme t'a reconnue, la tienne se réveillera. Je t'en conjure, ne me repousse pas.
— Eh bien ! reste donc , dit-elle enfin ; et en même temps elle imprimait sur mon front un baiser plein de fureur, comme une morsure.
Le lendemain, quand je m'éveillai, je rencontrai le regard profond et glacial de Marguerite
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qui m'examinait. Elle' était plus pâle encore que la veille. Je lui souris et voulus la forcer à me sourire, mais elle secoua la tête*
— Ne recommencez pas vos fadeurs, chevalier^ ne me remerciez pas non plus. J'ai voulu vous sauver, vous vous êtes obstiné; c'est bien, vous n'aurez pas plus tard de reproches à m'adresser.
Comme je la contemplais avecamourj elle continua :
— Mon pauvre ami, j'ai bien fait de vous céder hier, car vous étiez si beau, si jeune, si fervent, qu'en vous résistant un peu, j'aurais fini par vous aimer.
— Et maintenant i Marguerite? lui dis-je en la pressant sur mon cœur.
— Oh ! maintenant, me répondit-elle avec son mauvais sourire, je n'ai plus peur, le danger est passé, je ne vous aimerai jamais.
Marguerite avait raison. Mon amour pour elle fut un long suicide, suicide de ma pureté, de mes illusions, de mon génie. Les conseils ironiques et désenchanteurs de mon oncle n'étaient rien en comparaison de cette verve implacable qui s'atta-
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quak à tout, qui soulevait tous les voiles.
Tantôt uoe sorte de fièvre l'agitait ; elle devenait comme une Némésis, flagellant d'un rire cynique la société corrompue qui Pavait blessée, et s'amusant à voir tomber, une à une, toutes saignantes, toutes meurtries, les dernières espé-i rances que mon cœur eût gardées.
Tantôt, son insouciance et son abandon me rendaient honteux d'elle et de moi.
Plus rarement encore , elle semblait s'éveiller de cette léthargie, me reconnaître, m'aimer un peu, me prendre en compassion. Il jaillissait d'elle alors un mot, un cri, un regard, qui me redonnait la vie et l'espoir. Mais ces moments beureux étaient courts et ne faisaient que précéder des chutes plus horribles dans lesquelles cette femme m'entraînait au fond de l'abîme.
Du reste, toujours belle, toujours reine par ses gestes, elle me remplissait d'admiration et de stu-. peur. Je me prenais à la détester réellement, je jurais de la quitter, et quand j'étais sur le seuil de sa chambre, près de fuir, je devenais lâche et faible, et je rentrais en rampant solliciter mon pardon .
Dans les premiers temps, j'avais des délires furieux. Je voulais la tuer. Je voulais la contraindre à me donner au moins la comédie d'un amour qui m'eût fait illusion. Elle n'opposait pas
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Il m'était impossible de m'arracher à cette douloureuse fascination. Elle me rendait misérable, odieux; elle appauvrissait mon cœur, dont elle semblait boire les larmes, sucer le sang. Je sentais bien que c'était la mort lente et ignoble du vice qui m'attendait près d'elle. Je sentais bien qu'elle usait ma vie, qu'elle moissonnait ma gloire. Je sentais bien que , chaque jour, je perdais de ma dignité, de ma fierté, de mon honnêteté; mais je restais.
J'avais oublié l'ambition qui me tourmentait à Belle-Assise. Les premières fois que j'avais parlé de me chercher une roule, Marguerite m'avait si clairement démontré qu'il n'y avait pas de plaça pour moi dans cette société corrompue, qu'il n'y avait d'autre alternative que d'être niais ou fripon, que je n'avais pas insisté. Je n'existais plus que pour elle, par elle et en elle. Je m'étais jeté avec tant d'énergie dans cet amour, que je n'avais plus de force pour en sortir.
Mon oncle s'était d'abord beaucoup amusé de cet anéantissement qu'il croyait fort éphémère. Avec son système d'expérimentation, il pensait que je finirais par sortir de cette liaison bien armé contre les séductions, et la tête meublée d'un peu plusd'expérience;mais le chcvaliers'était trompé.
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Son cœur usé l'avait empêché de comprendre ce que c'était que la chute d'un cœur vierge et loyal. Ce qu'il prenait pour une crise transitoire était mon agonie.
J'avais reçu plusieurs lettres de Simon Benoît; mais ce style évangélique n'était plus intelligible pour moi, et j'avais répondu par quelques expressions banales d'affection a ces preuves d'une tendresse que f outrageais et que je faisais cruellement souffrir. Dans ses paternelles exhortations, l'abbé me répétait les derniers conseils de ma mère, me disait de ne point chercher à connaître le secret de ma naissance. Sur ce point, la recommandation 4Hait inutile.
Par un accord tacite, il semblait convenu entre mon oncle et moi qu'il ne serait jamais question de ma mère. Une seule fois, le chevalier m'avait interrogé, et, bien convaincu que je n'avais aucun soupçon de mon origine, il s'était contenté d'ajouter que ce secret n'était pas bien important, et qu'il serait toujours temps de l'apprendre quand j'aurais vingt ans.
Rien ne me disputait donc ù mon supplice». Ni la débauche, à laquelle je courais parfois pour détourner mon cœur, en trompant mes sens ; ni le jeu, auquel je me livrais avec désespoir; rien n'éteignait le brasier qui me consumait. Marguerite était retournée avec moi chez la comtesse
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Oliva. Nous avions joué, moi, comme un homme ivre, elle, avec une parfaite indifférence ou avec un froid acharnement.
Ce fantôme épouvantable et charmant était comme un châtiment visible, comme une sorte de Commandeur féminin , qui venait s'asseoir à la table des dons Juans, et les entraîner ensuite à la tombe.
Marguerite g'amusait des désastres dont elle était témoin au pharaon. Quand elle me faisait rapporter For dont la perte avait consommé la ruine de quelques joueurs provoqués par son infernal souriçe, elle semblait joyeuse et me disait :
— Crois-tu, Philippe, que ce beau jeune homme si pâle, et qui paraît avoir volé monsieur son père, aille se pendre ou se jeter à la Seine? Croistu que cet autre, s'il ne peut plus crocheter l'armoire de son aïeul pour lui prendre des enjeux, soit enfin tepté de commettre quelque petit parricide?
Je la regardais avec horreur.
— Vous êtes un monstre, lui disais-je.
Mais l'enchanteresse, quand je parlais aiusi, secouait sa belle tête, et mettait son front sous mes lèvres en me disant :
— Ne me verriez-vous point par hasard pousser des cornes ?
Mon oncle , je vous l'ai dit, avait d*abord pris
en plaisanterie mon esclavage* Il avait trouvé charmant que je voulusse ressusciter les beaux jours d'Amadis et de Galaor, à propos d'une beauté si peu pastorale; puis il s'était étonné de ma patience ; puis , il avait fini par se fâcher et par se scandaliser d'une fidélité qui me rendait malheureux et ridicule.
— Mon neveu , mon neveu , me répétait-il , vous faites une folie. Marguerite était un charmant début, elle serait un pitoyable dénoûment. Vous perdez votre temps, et vous finirez par perdre votre esprit. II n'y a que les femmes spirituelles pour co résultat. Ou bien obtenez que Marguerite vous fasse une infidélité lucrative avec le régent, ou bien laissez là votre Cléopàlre, et continuons notre course.
Quelquefois mou oncle s'adressait à Marguerite, et lui disait :
— Repdez-moi le chevalier; car, si vous le gardez, vous me le perdrez entièrement,
— Reprenez^le, répondait Marguerite. Je ne le tiens pas sous les verrous, il est bien libre !
Oui, j'étais libre, mais mon lâche cœur ne Tétait pas. Il n'était pas au monde de condition comme ia mienne : amant raillé, bafoué, à peine supporté et rampant, j'avais conscience de mon ignominie et m'y résignais. Ma sensibilité morale était complètement émoussée.
Les leçons du chevalier, en déblayant le sol, m'avaient trop bien préparé à cet autre enseignement fatal que je recevais de Marguerite, à travers des douleurs inouïes, des spasmes horribles, des joies amères: j'allais vite au néant.
Trois années se passèrent ainsi, trois années lourdes, pendant lesquelles je vieillis et devins à peu près l'homme que je suis. Je n'étais pas au bout de mes mécomptes, et je devais passer encore par bien des secousses avant de me relever, sans remords, sans avenir et sans foi ; je devais subir bien des épreuves, et Marguerite elle-même devait confondre encore mon esprit par bien des révélations !
Je n'assistais pas impunément à ce sarcasme perpétuel contre le monde, et le mépris que Marguerite m'inspirait pour tout, je l'avais conçu pour moi-même et pour elle. Je la haïssais, et pourtant je l'adorais. Ne comprenant pas toujours ce qu'il y avait dans ce coeur profond et obscur, je le regardais comme une exception sacrilège, et j'aurais voulu l'arracher de la poitrine qu'il échauffait si peu. Mais, en même temps, je ne pouvais m'empêcher d'aimer avec folie ces yeux si sévères et si méchants, cette lèvre hautaine, toute cette femme foudroyée, pleine de majesté, de grâce dans sa ruine, pleine de beauté dans son ressentiment.
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Un jour, le chevalier d'Aubigné vint me voir de fort mauvaise humeur.
— Décidément, Philippe, vous prolongez trop ce roman absurde. Quand j'ai été vous enlever aux canards et aux perdrix de Belle-Assise, je ne songeais guère que vous viendriez trébucher dans la première jupe qui s'offrirait. Vous aviez des airs d'avaler la lune qui me donnaient bon espoir. Il ne vous fallait que de l'amour, disiezvous, comme il faut un peu de soleil aux fleurs, pour vous faire pousser, vous épanouir. Je me conduisis à votre égard, vous en conviendrez, comme un véritable oncle de comédie ; je vous donnai maison, laquais, argent. Je vous armai pour la conquête. Il tenait à vous d'essayer quelque noble entreprise, comme Lauzun, comme de Riom; vous pouviez, vous aussi, vous faire aimer d'une grande dame ; vous étiez , Dieu merci ! assez bien tourné. Avouez, Philippe, qu'il est dur pour moi de voir mes espérances trompées, mes peines perdues, mes pronostics en déroule, et qu'il est honteux de vous voir, à vingt ans, l'ombre d'une femme qui se moque de vous, comme elle se moque de tout le monde, et qui finira par vous rendre idiot, ou par vous mettre dans la dure nécessité de lui administrer des coups de canne. Voyons, mon neveu, ne cherchez plus à déchiffrer cette énigme aux yeux
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noirs dont vous ne saurez jamais le dernier mol t Songez que, quand j'ai consenti à servir voire ambition, à aider votre fortune, nous avons fait un pacte. Je sème, à condition que vous récolterez et que j'aurai ma gerbe. Tudieu ! Philippe, votre oisiveté est un vol ! C*est de Pimprobité ! Payez votre dette, mon neveu, et si vous n*êtes plus ambitieux pour vous, soyez-le pour moi, à qui vous avez juré de l'être.
Le chevalier continua ainsi quelque temps sur un ton de persiflage, et finit par nPannoncer qu'il avait parlé de moi au régent, et que celui-ci consentait à me voir, le soir même, dans un souper au Palais-Royal. I
— Je vous expliquerai plus tard, Philippe, comment j'ai pu rendre l'oreille du régent attentive à mes sollicitations pour vous. C*est un secret dont vous profiterez. Quoi quMl en soit, sachez que Son Altesse nous attend, vous et moi, ce soir à ce souper. Marguerite doit y aller aussi. II y a gala. On fête la nomination de Dubois comme cardinal. Le saint homme était déjà archevêque de Cambrai; mais le siège de Fénélon ne suffisait pas à son mérite. On vient de lui donner le chapeau. Dubois prétend que Pécarlate va mieux a sa figure violette que le violet. Il n'y a plus concurrence. Vous en jugerez vous-même. C'est dit; n'est-ce pas, Philippe, vous viendrez?
Donnez-moi votre parole, ou je vous maudis.
J'étais bien tenté de refuser ; mais je me sentais des torts envers mon oncle. J'avais trompé sa vanité, son intérêt. Je lui devais un dédommagement. Je promis au chevalier de l'accompagner.
J'étais loin de soupçonner les incidents bizarres de ce souper, et les découvertes qui nous y attendaient.
Je suis arrivé, monsieur le curé, à une partie de mon récit où les événements se précipitent, s'accumulent; il n'y aura plus autant de place pour les impressions ; un courant rapide m'entraîne, m'emporte, et une longue tempête me dépose enfin, glacé par les flots, entre vos mains paternelles que je bénis, mais qui sont impuissantes à me réchauffer.
A cet endroit, M. le curé de Belle-Assise interrompit Philippe pour le contraindre à se reposer ; le voyageur y consentit. Après une heure que le pasteur ne laissa pas s'écouler sans tentatives chaleureuses contre l'endurcissement de son hôte, Philippe reprit ainsi.