TOME I
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quelques secondes encore honteux et heureux tout à la fois de ma hardiesse, n'osant faire un mouvement qui eût révélé mon incartade, et sentant de voluptueux frissons me monter au cœur.
Quand enfin, je retirai ma main, une impression légère de fraîcheur fit faire un mouvement à la dame ; elle se retourna, me vit, comprit tout, et sans rougir, sans s'émouvoir, sans s'indigner, d'une voix paisible, elle me dit simplement, en arrêtant sur moi de grands yeux noirs :
— Vous êtes bien jeune, monsieur, pour avoir besoin d'appui.
Ce reproche, dont le calme imperturbable me parut l'indice d'une pitié méprisante, m'atteignit profondément. Je pâlis, une larme me vint aux yeux.
La dame, se trompant à cette douleur, me dit d'une voix compatissante :
— Il paraît que vous avez tout perdu, monsieur.
— Oui, madame, murmurai-je avec un regard qui voulait dire que, de tous mes regrets, la crainte de l'avoir offensée était le plus cuisant.
— Eh bien ! pourquoi ne pas tenter encore la fortune? Voulez- vous que je vous prête?
En parlant ainsi, la dame aux yeux noirs remua devant elle un las assez considérable.
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— Elle me prend pour quelque écolier échappé tl*la maison paternelle, et qui a vendu sa montre pour venir au jeu, me dis-jeavec dépit.
Et tout aussitôt, par un geste plus prompt que la pensée, je portai ma main à ma poitrine, pour y saisir le sachet aux louis d'or.
Vous vous souvenez que j'avais déjà donné une de ces pièces à Thérèse, inutile talisman qui ne m'avait pas fait aimer. J'allais tenter cette fois, d'amorcer la fortune, en en sacrifiant une seconde.
La dame, à l'aspect du sachet, se mil à rire.
— 11 paraît que votre précepteur vous avait [ait une réserve , me dit-elle ; prenez garde de perdre tout, vous seriez grondét
Je devins rouge de colère. Mon oncle, qui s'était approché et qui avait entendu, intervint..
— Vous n'êtes pas généreuse envers mon neveu, Marguerite.
— Ah ! monsieur est votre neveu, chevalier?
— Oui, ma belle, le chevalier Philippe d'Au- . bigné; et vous voyez qu'il n'a pas moins de goût que son oncle.
— En tout cas, M. Philippe a de singulières façons de dire aux femmes qu'il les trouve belles.
— Il commence par où l'on finit ; c'est une éducation à faire. Vous devriez vous en charger.
Celle qu'on appelait Marguerite, et dont le beau
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visage n'avait trahi jusque-là aucune hnpression, se leva entièrement, m'examina, plongea la prunelle de son œil noir comme la nuit jusqu'au fond de mes yeux, puis, se rassit en disant à mon oncle :
— Il est beau, votre neveu, mais je le crois un peu pleureur, et, depuis que je n'ai plus de larmes, je n'aime pas celles des autres. Voyons, monsieur le chevalier, ajouta celte singulière femme en posant la main sur la mienne, donnezmoi votre enjeu, et jouons ensemble. Si nous gagnons, ^ous aurez deux succès au lieu d'un ; car j'aime les gens de bonne humeur, et vous me plairez mieqx ainsi!
Je pris les doigts charmants qui brûlaient les miens par le contact, et je les pdrtai à mes lèvres, puis je jetai sur le tapis le louis <Por que f avais tiré du sachet.
Marguerite s'assit, tira également un louis, le plaça à côté du mien, sur une carte, et attendit.
La carte sortît; nous gagnâmes.
— Continuons-nous? me dit-elle en souriant faiblement.
— Parbleu ! s'écria mon oncle*
Je ne répondis rien, mais je contemplais celte femme, et j'admirais sa chevelure dont les torsades d'ébène se devinaient sous la poudre et semblaient briser le peigne. Son bras était du plus
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beau marbre, et elle remuait For avec un geste d'une incomparable insouciance. Quelle était cette beauté si dédaigneuse? La familiarité de mon oncle me révélait une partie de la vérité; mais il y avait dans toute sa personne une dignité simple et vraie, une imposante fierté qui déroutait ensuite les suppositions. Elle avait une robe noire qui relevait la blancheur de ses épaules.
— Vous êtes donc en deuil? lui dit le chevalier Antoine.
— N'ai-je pas bien des morts à pleurer? répondit-elle avec un rire froid, en posant la main sur son cœur.
Elle était jeune ; mais de grands chagrins, sans creuser des plis sur son front, sans flétrir sa beauté, avaient répandu sur toute sa figure une pâleur particulière qui la rendait mille fois plus séduisante que si toutes, les. fleurs de la vie se fussent épanouies sur ses jpues. Sa voix avait un timbre égal, sonore, sans vibration. Ses yeux noirs ne se cachaient pas sous l'orbite, quand elle voulait regarder avec fixité; mais, leur prunelle se contractait simplement, et alors ils devenaient perçants et durs.
Je sentais courir dans mes veines les feux d'une convoitise jusqu'alors inconnue. Le mystère qu'on devinait au cœur de cette femme, le
1 70 l'homme singulier et brutal défi qu'elle m'avait jeté en me promettant son amour comme complément de mon gain, le contraste saisissant du cynisme de son langage et de l'imperturbable majesté de son œil et de son front , la vue de ses épaules, dont ma main avait senti la chaleur, tout en elle m'enivrait, me domptait
Pendant que Marguerite continuait ù jouer pour nous deux, et que la chance, rendue favorable, mettait autant de persistance à me combler qu'elle avait mis d'opiniâtreté à me ruiner, j'interrogeai mon oncle.
Il vit bien au tremblement de ma voix que ma curiosité n'était qu'un violent amour, et il me répondit :
— Marguerite est une femme sans préjugés, à laquelle le régent a enseigné l'amour, et Dubois la politique. Elle a été trop ambitieuse et s'en est repentie. Vénus voulait être Junon, et s'asseoir à côté du maître des dieux. Un petit coup de tonnerre l'a fait dégringoler de l'Olympe. Depuis ce jour-là , dédaignant de recommencer l'escalade, trop fière pour descendre au niveau des autres femmes qui ont aimé, Marguerite vit dans une atmosphère à part, dans une région à elle seule. C'est Pesprit le plus fantasque, le cœur le plus impénétrable. On ne sait si elle souffre, si elle est consolée. Toujours froide, hautaine, rail-
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-ieuse, ne s'offensant d'aucun hommage , quelque naïf qu'il soit, — vous en êtes la preuve, — mais ne répondant jamais à ces avances; si vous le voulez bien, vous sejez son amant, mais elle ne sera peut-être jamais votre maîtresse. Elle se laisse prendre, mais semble avoir juré de ne pas se donner. Sa famille, dont elle ne porte plus le nom, par une fierté à sa façon, était noble et lui a laissé de la fortune. Elle vit grandement. II ne faudrait pas conclure de sa présence ici qu'elle ait rejeté sur le jeu l'ardeur qu'elle apportait autrefois dans toutes ses fantaisies. Non, elle joue sans passion ; on dirait que c'est pour le seul plaisir de ses écus. Elle est toujours restée belle, et bien des fois le régent a voulu ravoir tout ce qu'il avait perdu; mais Marguerite ne recommence jamais une page qu'elle a lue. On dit pourtant qu'elle va au Palais-Royal : c'est à \ous à vous en informer. La froideur dont elle s'enveloppe^ bien que les charbons qui roulent sous ses paupières ne soient pas entièrement éteints, tai donne l'attrait d'une vertu* Elle est devenue piquante et mystérieuse comme un premier amour. Je comprends donc que vous soyez tenté. Vous l'avez étonnée, c'est bon signe; Elle joue pour vous , c'est encore un heureux symptôme. La façon bizarre dont vous avez fait connaissance avec ses épaules ne hri a pas déplu.
Qui sait? vous êtes peut-être celui qu'elle attendait ; assurez-vous-en.
Les explications que me donnait mon oncle ne faisaient qu'ajouter au violent désir que j'avais conçu d'être aimé de Marguerite. Ce que le chevalier me disait de sa froideur m'aiguillonnait étrangement. Une femme ambitieuse et méconnue devait avoir conservé, sous les apparences du désenchantement et du dédain, une âme ardente et jalouse de se venger du sort. C'était peut-être une àme comme la sienne, impétueuse et hardie, qui lui avait toujours manqué, et qu'elle attendait. Eh bien ! ne me sentais-je pas une ame ainsi faite?
Pendant ma conversation avec mon oncle, elle avait continué de jouer, et nous étions à la tète d'un capital énorme. Je la félicitai.
— C'est votre louis qui m'a porté bonheur, me dit-elle.,
— Je le crois bien, répondis-je.
t-t Voulez-vous faire sauter la banque? re- |iit-43lle; et ses joues, me parurent se teindre d'uus faible rougeur.
— Je le veux bien*
Et m'appuyant, sansjne tromper cette fois, sur le dos de son faulcuij* je suivis avec des palpitations violentes la partie dont elle réglait les destinées.
Au bout d'une demi-heure, une bruyante exclamation retentit, et toqs les loueurs se 1c-
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vèrenL La banque avait sauté. Nous avions gagné une somme considérable.
Mon associée se tourna vers inoi et me dit :
— La pauvre comtesse a fait une mauvaise soirée !
Un laquais vint ramasser dans un sac toutes les pièces qui gisaient sur le tapis pour les porter dans la voiture de Marguerite; mais celle-ci l'arrêta en disant :
— Tout n'est pas pour moi; je n'ai droit qu'à la moitié.
Je posai sa main tremblante sur son bras et lui murmurai aux oreilles :
— Laissez-4e faire ; bous partagerons chez- vous. Elle tourna lentement la tête, me regarda, resta
quelques instants silencieuse; puis, sans qu'on pût deviner le moindre trouble sur son visage :
— Venez, me dit-elle, et elle s'appuya sur moi pour descendre.
— Bonsoir, mon neveu, et bonne chance ! me souffla le chevalier.
Comme nous étions sur le perron, attendant la voilure, Marguerite cûeillit, dans une caisse d'oranger, une brauche fleurie et me la mit à la boulon ni ère.
— Que faites-vous? lui dis-je en souriant.
— C'esl votre bouquet que je vous attache , beau jeune marié.
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Je rougis, mais ne baissai pas les yeux.
— Je l'accepte, répondis-je, parce que c'est vous qui devez le détacher.
Marguerite haussa les épaules; sa voiture attendait. Nous montâmes, et un quart d-beurc après, nous étions chez elle.
Quand je me trouvai seul on face de cefte femme, dans son boudoir, je me sentfs bien embarrassé pour lui parler d'amour. -Sa physionomie glaciale semblait plus disposée au sarcasme qu'à l'indulgence, et mon premier mot pouvait être le signal d'un rire impitoyable qui m^eùl désespéré.
Ce fut Marguerite elle-même qui mentira <P em*barras. Quand elle eut jeté loin d'elle la mante qui l'enveloppait^ elle attira un fauteuil , s'y plongea, et me montrant ^un siège près d'elle, me dit d'une voix dont l'accent adouci m'étonnn :
— Voyons, mon enfant, racontez-moi votre histoire; et dites-moi pourquoi vous portez au cou des louis d'or comme des Agnus Dei.
Le ton maternel de cette interrogation, loin de m'humilier, me dénoua quelque chose qui m'étrei-
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gnait le eœur. Que m'importait la supériorité que cette femme s'adjugeait envers moi , pourvu qu'elle ne songeât pas à m'en écraser? J'avais besoin cPêtre plaint et aimé. J'étais seul au monde depuis mon départ de Belle-Assise. Les conseils du chevalier cPAubigné, en éclairant mon esprit, me séchaient le cœur. Marguerite semblait me promettre une protection moins aride, et quand j'avais peur de l'entendre rire et se moquer, c'était elle qui venait au-devant de moi.
Je n'hésitai plus, et me précipitant aux genoux de cette femme inexplicable, je dévorai ses mains de baisers, exhalant dans des caresses presque enfantines ce grand secret d'amour que je portais seul depuis tant d'années.
Marguerite me repoussait doucement, comme une mère sérieuse qui n'ose interrompre un jeu que sa dignité lui prescrit.
— Si c'est ainsi que vous parlez, me dit-elle, je serai longtemps avant de rien apprendre. Allons, chevalier, soyez raisonnable, et répondez.
Mais je n'étais plus maître de moi. Il ne s'agissait plus de trouver des mots pour un sentiment qui m'inondait.
— Vous voulez mon histoire, lui disais-je ; mais la voilà : Je veux aimer, et je vous aime ! Depuis que je sens mon cœur, madame, j'ai demandé partout de l'amour, et je mourrais si je ne
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devais point en trouvée. Oh! vous qjii êtes belle et qui m'avez fait cette joie de me demander mon secret ! vous qui ne m'avez point epeore repoussé, madame, je vous en supplie, aimezmoi !
Marguerite me prit la tête à deux mains, et, la relevant de manière à lire dans. mes yeux,:
— Tu veux de l'amour, mon pauvre enfant, me dit-elle avec un accent qui me fit tressaillir. Mais où donc en trouveras-tu maintenant? Ah!
ce n'est pas ici, du moins. Vous venez bien lard, Philippe. J'ai connu une femme jeune etbelle,,qui rêvait l'amour comme vous, qui tendait aussi les bras à ce doux fantôme ; demandez au ciel de ne pas souffrir tout ce que celte femme a souffert.
— Marguerite, m'écriaL-je, espérez ; je vous apporte l'oubli!
— Qui vous a dit qu# j'étais cette femme , chevalier?
Et en parlant ainsi, elle me repoussa doucement.
— Cette femme est morte, et toutes vos larmes, en mouillant son linceul, ne la réveilleraient pas.
— Vous êtes bien cruelle, murmurai-je en joignant les mains.
— Pourquoi ce reproche? poursuivit Marguerite avec colère. Est-ce que je vous dois aulre
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chose que mon dédain? N'êtes-vous pastnhomme eomme les autres, c'est-à-dire vain et lâche, qui rampe ù mes pieds aujourd'hui, et qui demaimnc méprisera, si je lui cède?
Je fis un geste de protestation.
— Ne me dites pas que vous m'adorez. Il y a deux heures, nous étions étrangers l'un à l'atitre. Seulement, votre onele vous aura répété : « Marguerite est belle et facile; c'est une maîtresse qui fait honneur, suis-la 1 » Et vous m'avez suivie. Peut-être bien aussi, car vous êtes jeune et un peu moins corrompu que les autres, avez-vous rêvé l'orgueil de susciter une étincelle dans mon cœur. C'est une chimère, Philippe, renoncez-y.
— Marguerite , dis-je à cette femme singulière, croyez-en mon trouble, mon délire, et ne vous refusez pas à l'amour le plus ardent, le plus vrai ! Vous avez souffert, pauvre âme; je vous guérirai. Moi aussi, je souffre bien de n'être point aimé. Est-ce que vous pouvez rejeter la tendresse d'un enfant qui vous demande un asile contre les désillusions du monde? Que vos beaux yeux ne me regardent point ainsi ! quittez cette colère, Marguerite ; vous cherchez à vous tromper , et si vous le vouliez, il y aurait encore pour vous du bonheur ; ne me repoussez pas !
— Vous dites vrai, monsieur, vous êtes un enfant t
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El en parlant ainsi, Marguerite me caressait les cheveux.
Je la regardais avec une angoisse inexprimable, Je sentais des vagues brûlantes s'agiter en moi. Ce n'était plus l'émotion qui me saisissait autrefois près de Thérèse ; ce n'était plus cette douce extase qui me portait vers un hymen idéal : c'était une frénésie qui me dévorait le front et le cœur. J'avais des tentations effroyables de briser cette résistance, de dompter cette nature hautaine : et puis, dès que je posais mon regard sur le sien, je devinais dans la profondeur de ses yeux tant de larmes dévorées, tant de misères subies* qu'une pitié profonde s'emparait de moi, et que jç me sentais prêt à partir sans résistance, si elle me chassait, dusséjp tomber et mourir de désespoir à sa porte.
A cet endroit de son récit, Philippe d'Aubigne s'interrompit encore, remarquant la rougeur qui montait au front du curé de Belle-Assise.
— J'offense vos chastes oreilles ; mais vous l'avez voulu , monsieur le curé. Permettez-moi donc de ne me souvenir que de votre bienveillance et de ne vous rien cacher.
— Continuez, mon fils, répondit le vieux piètre, un peu honteux de son émotion pudique,
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j'en entends bien d'autres au confessionnal) D'Àubigné reprit en ces termes :
Marguerite, tout en m'écoutant, se laissait aller à une rêverie douloureuse. Son front se plissait, sa lèvre frémissait aux deux extrémités, et je sentais que sa main sur mon front tremblait un peu. Était-ce une source trop longtemps tarie qui faisait effort pour se rouvrir dans son sein? Je l'espérais, et la contemplais en suppliant.
Après quelques secondes de cette méditation, de cette lutte, elle soupira, et me dit^ avec une voix si douce que je faillis m'évanouirde bonheur en l'entendant :
— J'attends toujours votre récit, Philippe; racontez-moi donc votre histoire?
Il y avaU cette fois une promesse si vraie, uaencouragement si certain dans le ton caressant dont ces mots furent prononcés, que je crus ma cause gagnée, et restant assis aux pieds de cette femme étrange, je lui racontai rapidement et d'une voix entrecoupée ce que vous savez déjà de ma vie.
Pendant que je parlais, Marguerite avait repris insensiblement sa figure impassible, et quand j'eus fini, son front était redevenu impénétrable;
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ses yeux avaient leur couleur froide ^t dure; ses mains, que je n'avais pas quittées, et qui m'avaient paru pendant un moment s'animer et frémir, étaient insensibles et mortes.
— Monsieur le chevalier, me dit Marguerite, votre histoire est fort touchante, et je m'attendrirais, si elle ne ressemblait pas au fond à celle de tous les ambitieux, de tous les chercheurs de fortune qui sont venus se faire duper à Paris. Il y a cent fois qu'on me la raconte, et vous n'en avez pas la dernière édition. Recevez un conseil en retour de celte confidence. Votre mère était une femme de raison, et elle a bien expié le tort d'avoir eu un cœur. Je soupçonne fort votre digne oncle d'être un misérable gredin qui a trafiqué de sa sœur comme il songe à trafiquer de vous; votre ami Simon Benoît est un saint homme auquel j'irai demander l'absolution quand je ferai pénitence. Thérèse était la seule femme au monde qui put vous rendre heureux : c'était une argile qu'avec un peu de patience vous eussiez pétrie et façonnée à votre gré. Son père était un butor qui ne vous a pas compris. Quant à vous, vous êtes un bon jeune homme, encore bien naïf, bien candide, qui va de gaieté de cœur au désespoir, à la honte, au remords. Vous vous croyez un ambitieux, et vous n'êtes qu'un amoureux sans cause. Si je veux, dans huit jours, je vous aurai fait
renoncer à Satan et à ses pompes, et nous irons conduire des moutons dans quelque vallée. Votre histoire des cinq louis d'or est un enfantillage. Vous êtes une trop belle santé pour que je puisse croire que Louis XIV vous ait guéri desécrouelles. Cette vision vous a un peu frappé l'esprit. Mais jetez-moi ce sachet au coin d'une borne, et bientôt vous n'y penserez plus. Voyez d'ailleurs comme vous dépensez mal ce talisman ! Le premier louis ne vous a pas donné l'amour idéal que vous souhaitiez ; avec le second, vous êtes devenu joueur et amoureux de moi. Si vous continuez ainsi, que sera-ce au dernier? Si j'étais à votre place, je (Quitterais ce soir même Paris, où l'on est exposé à rencontrer trop de fripons comme votre excellent oncle, et trop de femmes perdues comme moi. Je retournerais au village ; je me ferais laboureur, maître d'école, et je me voudrais voir dans l'avenir bailli ou simplement marguillier, ayant une robuste femme et des petits marmots tout autour des mollets. — Vous êtes riche; la fortune, qui vous a pris en pitié, vous a envoyé ce soir par ma main de quoi acheter des champs et une belle métairie. Allez faire pondre vos poules : il n'y a rien ici pour vous. Paris est un air empoisonné pour des poitrines saines comme la vôtre. Quand vous auriez été mon amant, et quand je vous aurais rendu bien malheureux, à quoi ce