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Je fus donc indifférent d'abord à la pensée de me trouver avec le régent et avec Dubois. Je ne cherchais pas à m'expliquer la facilité aveclaquetle on m'avait accordé la faveur d'assister à un de ces mystérieux soupers, si décriés et si enviés. Je m'y rendis comme à un spectacle, y portant cet ennui de moi-même et des autres, cet engourdissement, cette stupeur qui m'énervait et me faisait l'esclave d'une femme sans pitié.
Mon oncle m'avait précédé au Palais-Royal ; il m'attendait dans le jardin et médit avec une sorte de gravité :
— Philippe, vous allez jouer ce soir votre destinée. Si vous êtes bien l'homme que j'ai cru trouver, vous pouvez monter à la plus haute fortune. Le régent, pour des raisons qu'il n'est pas nécessaire que vous sachiez encore, consent à vous aider. Montrez-vous à lui comme vous étiez il y a trois ans, noble, fier, amoureux de gloire et de plaisir. Si votre inconcevable acharnement pour Marguerite n'a pas éteint l'étincelle qui vous illuminait la cervelle, voilà une occasion superbe de prouver ce que vous valez. Soyez vous-même, rappelez votre esprit. Allons, chevalier, dépêtrez-vous de cette glu qui vous lie les ailes : c'est d'ici que l'on prend son vol. Si vous manquez celte nuit, je ne vous vois plus d'autre ressource que de retourner h vos fu-
miers de Belle-Assise et de sonner les cloches de M. Simon Benoît. Voilà que vous avez vingt ans; votre mine est toujours belle, quoique les griffes de Marguerite vous aient un peu creusé les joues.
N'hésitez donc pas ! Quand je vous ai dit que l'amour était le porte-étendard de la gloire, je ne vous ai pas conseillé de vous enfiévrer d'une passion maladive. Je vous ai dit de boire sans crainte aux voluptés du monde; mais je ne vous conseillais pas de vous jeter sur la première coupe venue et de vous y plonger jusqu'à l'ivresse brutale. Que diable! mon neveu, il y a d'autres femmes que Marguerite, de plus belles, de plus aimantes, et de plus pures aussi. Allons! Réveil- Icz-vous, chevalier, et songez bien que si, après cette nuit décisive , vous retombez dans votre léthargie, je vous abandonne. Vous resterez mon débiteur des avances que je vous aurai faites ; mais, pour l'avenir, vous vous tirerez des trivialités de l'existence comme vous pourrez.
Je répondis à mon oncle par de vagues protestations auxquelles il ne croyait pas, et qu'il reçut en hochant la tête.
Quand je posai le pied sur la première marche du Palais-Royal, je me sentis pourtant un peu ému. En dépit de ces trois années de sommeil et de débauche, en dépit de tous ces désenchan-
8 l'homme tements, j'éprouvais de la curiosité. Je me disais qu'autrefois j'aurais voulu gravir à deux genoux cet escalier qui conduisait à la puissance; et si ma passion insensée pour Marguerite avait noyé tous mes autres désirs, quelques débris surnageaient encore pour attester mes premières illusions, i
La société était nombreuse et bruyante dans le salon où nous fûmes introduits. Le régent, que je cherchai aussitôt du regard, se faisait attendre, ainsi que le nouveau cardinal. Mon oncle me présenta aux convives habituels du duc d'Orléans, et je saluai tour à tour le marquis d'Effiat, le comte de Simiane, le comte de Clermont, le chevalier de Conflans, l'abbé de Grancey, le vicomte de Polignac, le marquis de la Fare, le comte de Nocé, d'autres encore dont j'oublie les noms, tous célèbres par leur esprit et par leurs débauches, compagnons ordinaires des orgies du Palais-Royal, et que le public avait surnommés les Roués du régent, par suite de la tentation extraordinaire que la canaille éprouvait, disait le comte de Nocé, de les voir roués de coups de bâton.
Mon oncle était connu de tous ces gentilshommes; mais la familiarité quelque peu hautaine avec laquelle on le traitait m'apprit que s'il était admis dans l'intimité du duc d'Orléans, il ne
devait cette faveur qu'a des considérations particulières qui n'allaient pas jusqu'à le rendre l'égal de tous ces illustres convives. Cette remarque me rendit honteux et réveilla l'orgueil endormi. Il m'en coûtait de me présenter sous les auspices d'un homme qui n'était que souffert dans cette noble compagnie, et cette pensée ne contribua pas peu à me stimuler et à me mettre en disposition de faire mes preuves. Je voulais qu'on me pardonnât mon introducteur.
Marguerite était là, rivalisant de luxe el de beauté avec les plus riches et les plus belles. Jamais ses yeux n'avaient eu tant de profondeur : jamais ses lèvres n'avaient eu tant de fierté. Elle semblait une reine, à la façon dont elle regardait de haut et de loin. Un sourire de défi donnait un éclat sinistre à sa beauté. On eût dit qu'elle était venue pour une œuvre de haine plutôt que pour une nuit de plaisir. Elle s'approcha de moi et me dit :
— Je vous fais mon compliment, chevalier; vous avez ce soir un air de conquête qui me ravit. Est-ce pour ces dames ou pour votre ambition que vous songez à m'être infidèle?
L'ironie qui accompagnait ces paroles me trouva plus sensible que d'habitude; j'étais sur un théâtre, je devais y jouer mon rôle. La peur du ridicule me donna du courage.
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— C'est peut-être bien pour celle-ci, comme pour celles-là, répondis-je en osant regarder cetle femme dont le joug me pesait depuis si longtemps. Vous m'avez donné tant de fois mon congé, madame, que je le prends ce soir. Je me sens en verve d'indépendance.
— Tâchez d'être en verve d'esprit, répliqua Marguerite. En tout cas, chevalier, ménagez les épaules de ces dames.
Cette allusion à la distraction étrange qui avait signalé notre première entrevue me fit rougir; je cherchais une réponse, quand l'entrée du régent et de Dubois me tira d'embarras.
Le duc d'Orléans était alors gros et pesant. Le plaisir avait été pour cet homme d'État ce que le souci des affaires est pour les autres, et la fatigue qui se peignait sur sa figure enflammée dénonçait les veilles d'Épicure plutôt que les consomptions de la politique. Il marchait en traînant les pieds. Ses yeux, assez doux, paraissaient ternis par une vapeur. Il abaissait fréquemment ses sourcils pour concentrer dans son regard affaibli des lueurs toujours près de s'éteindre. Le régent ne distinguait qu'à trois pas les personnes qui le saluaient.
Dubois, vêtu de la pourpre, marchait à côté du duc. Cet homme avait une figure de renard masquée de pampres rougis. Ses petits yeux, que
AUX CINQ LOUIS D'oR. H
toutes les fièvres allumaient, avaient une vivacité singulière; sa robe paraissait avoir été teinte dans le vin : c'était le dieu cynique des vendanges.
Mon oncle m'entraîna sur le passage du régent. Dubois me désigna au duc d'Orléans. Ce dernier s'arrêta, cligna les yeux, et sembla m'observer avec attention ; puis quand cet examen fut terminé :
— C'est bien, dit-il au chevalier Antoine, vous ne m'aviez pas trompé. Il a bonne tournure et peut vous faire honneur; nous songerons à lui.
Et me faisant de la main un salut plein d'amitié et de promesses, le régent se tourna vers les autres invités.
Je ne pus me défendre d'un certain tressaillement intérieur, à la pensée que le premier gentilhomme du royaume, après le roi, m'avait accueilli avec une familiarité encourageante qui faisait honneur à ma bonne mine. Je ressentis une chaleur dans la poitrine qui m'étonna et me rappela* mes grandes ardeurs de Belle-Assise. D'ailleurs, malgré mon expérience de la vie, j'étais resté le porteur d'amulettes, le superstitieux que vous connaissez ; l'homme qui gardait, au milieu des réalités énervantes d'alors, une dévotion presque puérile pour les louis d'or de Louis XIV, devait toujours offrir par quelque
12 l'homme
coin de son cœur une prise facile aux séductions.
Il y a un prestige étrange attaché à ceux qui gouvernent. Leurs vices ne parviennent pas à les faire complètement déchoir d'un respect instinctif. L'imbécillité humaine veut reconnaître toujours dans celui que le hasard de la naissance a fait élu un être d'une essence particulière, devant qui l'on se lient tout béat, tout humble. Ce n'est pas à la vertu que l'on rend ou que l'on croit rendre hommage, c'est à l'oripeau qui décore l'habit, à la fanfare qui suit le nom. Gessler, en ordonnait qu'on saluât son bonnet, n'avait pas jugé faussement ce lâche besoin de servitude qui contraint les plus fiers esprits à grelotter d'émotion en présence d'un faquin empanaché. J'ai vu des prêtres illustres par leurs vertus et par leur science se prosterner de très-bonne foi devant Dubois, tant la fonction impose.
J'éprouvai donc, comme tout le monde, plus facilement que tous encore , par suite des émotions antérieures de ma vie, cette impression respectueuse, ce ravissement plein d'humilité que laisse l'attention bienveillante et spéciale des grands de la terre.
Je m f éveillai, comme en sursaut, du lourd sommeil de mes trois ans. Je me retrouvai jeune, plein d'ambition, de désirs au cœur; je jetai un long regard sur Marguerite, dont le froid et
méchant sourire s'arrêtait sur le régent avec une sorte de menace; je me dis que cette femme, pour laquelle je m'étais consumé d'un amour si douloureux, si terrible, m'avait dérobé trois années précieuses de mon avenir, de ma jeunesse; je me dis que j'étais là sur mon terrain, que je ne devais plus le quitter, et que les préoccupations de l'ambition pouvaient seules me guérir d'une passion insensée dont les transports spasmodiques, je vous l'ai dit, ressemblaient à de la fureur, à de la haine. Mon oncle souriait finement à cette résurrection qu'il avait préparée. Quand on annonça que le souper était servi , le duc d'Orléans me chercha du regard, me fit appeler, et exigea que je prisse place à ses côtés. Cette distinction produisit un étonnement jaloux parmi les convives ; le chevalier Antoine rayonnait, j'étais confus, et j'avais le cœur étouffé; quant à Marguerite, elle s'assit en face de moi, froide et hautaine, portant tour à tour son regard plein de sarcasme sur le régent, sur Dubois et sur moî.
Les autres femmes, choisissant leurs* places à leur guise, s'éparpillèrent autour de la table.
Le régent répudiait toute étiquette dans ces fêtes nocturnes. L'amour était le seul maître des cérémonies, et la beauté servait de noblesse. Toutes ces jeunes et folles conviées portaient
Il l'homme leur blason dans leur sourire, et, à ce compte, il y avait là des filles d'Opéra dont la roture était singulièrement rachetée, et dont plus d'une duchesse eût envié les adorables fiertés et les incomparables coquetteries.
Marguerite avait un rang à part dans cette cour. Sa naissance, sa beauté, sa fortune, son esprit, ses relations antérieures avec le régent, la majesté bizarre dont elle savait s'envelopper, tout concourait à la placer au-dessus des autres femmes admises dans l'intimité du Palais-Royal. Marguerite avait conservé son droit d'entrée, comme une reine qui a abdiqué et qui tient encore au respect, quand elle ne tient plus au titre. On remarquait une sorte de déférence dans la façon dont le régent lui faisait accueil. Il y a des esprits qui ne peuvent s'amoindrir. Marguerite, sans croyance et sans illusions, morte aux joies, vivante pour une sorte de vengeance infernale, conservait une dignité qui éclairait l'abîme dans lequel elle descendait volontairement. Ses vices étaient austères comme des vertus, et elle avait une façon de ramasser la honte qui changeait celle-ci en gloire. Je vous ai dit que, dans les fêtes, dans les saturnales de la régence, au milieu desquelles son pale visage apparaissait par intervalles, on la prenait pour une sorte de commandeur féminin ; ce soir-là, chez le régent, elle
nie parut dona Elvire venant demander à don Juan : Me reconnaissez-vous ?
À mesure que je m'acclimatais dans cette atmosphère nouvelle, que j'y reprenais mon esprit, ma liberté, mon intelligence, je sentais tomber une à une les chaînes qui m'avaient fait si longtemps l'esclave soumis et dégradé de Marguerite. J'étais honteux d'être considéré par le régent et par cet immonde cardinal comme le trop heureux héritier d'un amour qu'ils avaient gaspillé dans sa fleur, et dont je n'avais que les débris. Ma fierté devint implacable, et ce fut avec une résolution bien arrêtée de rompre à jamais avec Marguerite, de la renier publiquement ce soir-là, si l'occasion se présentait, que je m'assis à côté du régent.
Marguerite me devinait, et ne semblait ni blessée ni jalouse; elle me manifestait un peu plus de mépris, et c'était tout.
La première partie du souper se passa en propos légers, railleurs, mais qu'un léger voile, frissonnant, par intervalles, sous des souffles hardis, couvrait encore. Pendant qu'on devisait d'amour, le régent, qui voulait m'étudier, m'interrogeait, me soumettait sur toutes choses des questions auxquelles je répondais de mon mieux ; et je devinais que le duc d'Orléans prenait plaisir à mes définitions. L'enthousiasme revenait en moi,
16 l'homme comme une source longtemps tarie ét qui retrouve ses flots. Heureux de me voir encouragé , fier d'être comprisse m'épanouissais librement; je rentrais dans les sentiers perdus de mes illusions. M'enivrant de mes paroles, j'élevais la voix, et j'exposais avec chaleur mes idées sur quelques points relatifs au gouvernement. OubKcux des leçons de mon oncle , perdant la mémoire du triste tableau qui s'était offert à moi depuis trois ans, j'exaltais la vertu et la justice, et je traçais le plan d'une politique selon les philosophes et selon mon cœur, d'après lequel les peuples étaient heureux, et les princes étaient bénis.
Peu à peu, les conversations particulières avaient cessé devant ma déclamation. Tout le monde s'était tu pour m'écouter. Quand j'eus fini, je m'aperçus, en promenant mon regard autour de la table, que les hommes me considéraient avec étonnement, les femmes avec une intention caressante; quant à Marguerite, je fus surpris du coup d'œil persistant qu'elle attachait sur moi. Mon oncle, tout en approuvant de la tête, souriait avec ironie. Il encourageait un entretien qui avançait ma fortune, et se moquait du jeune rêveur enthousiaste. Le duc d'Orléans prenait plaisir à mes expansions. Il ne paraissait pas convaincu et hochait la tête ; mais il était ravi de ma jeunesse, du feu de mes paroles.
— Eh bien ! Dubois, que dis-tu de ce beau sermon? fît-il en se tournant vers le cardinal.
— Je dis qu'il est prêché par un aveugle devant des sourds.
— Ce n'est pas toi, coquin, qui t'entendrais ainsi à gouverner par la justice et la vertu.
— Tête bleue! ni moi, ni vous, ni personne!
— Qu'as-tu à répondre, pourtant, aux logiques déductions du chevalier? AlloiîS, Éminence, une fois dans ta vie, parle donc de choses honuêlcs.
— Faites-moi d'abord un auditoire d'honnêtes gens.
A cette réponse, une clameur s'éleva, les convives se dressèrent furieux, et Dubois fut assailli d'injures de tous les côtés à la fois.
— Insolent! faquin ! cuistre ! abbé du diable ! Le régent riait :
— Messieurs, dit-il enfin, épargnez ce pauvre cardinal. Depuis qu'il a le chapeau romain, le saint homme perd la tête. Allons, Dubois, mon ami, fais-nous une homélie, et démontre-nous comment le chevalier est un jeune hérétique en matière de gouvernement.
— Monseigneur, je n'ai point endossé la pourpre pour mieux vous divertir; un cardinal n'est pas un bouffon. Quant aux dires du chevalier, ils sont candides cl de tous points conformes
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au catéchisme; mais le chevalier ne sait pas que gouverner les hommes , c'est aussi gouverner les femmes, et que les justes et les vertueux seraient penauds, ayant affaire aux intrigants, aux ambitieux, aux voluptueux, aux larrons. La justice et la vertu sont assurément de beaux sièges d'apparat pour les cérémonies, mais on n'en ferait pas des chaises commodes pour tous les jours. Jeune homme, me dit Dubois d'un ton sentencieux, pour gouverner, il faut de toute nécessité trois choses : la police pour tout savoir, l'argent pour tout acheter, les femmes pour tout oser.
— Eh ! l'abbé, interrompit Marguerite avec un éclat de rire strident , vous oubliez la débauche et le vin.
— Je n'ai rien oublié, quand j'ai dit l'argent et les femmes.
— Assez de métaphysique, interrompit le régent, qui n'aimait pas que les choses sérieuses fussent mêlées trop longtemps aux choses plaisantes. Sais-tu, Dubois, ce que me disait de toi ma mère, quand tu fus nommé archevêque?
— Non, mais je m'en doute.
— Mon fils, me dit-elle avec sa franchise palatine, le mot archi convient à toutes les qualités de monseigneur de Cambrai. Il est archifripon, arc/u-hypocrite, arcft/-flatteur, et surtout arcAi-coquin.
— Bravo ! s'écria-t-on de toutes parts.
' —Madame a de la rancune, dit Dubois en ricanant ; elle ne m'a pas pardonné votre mariage.
— Oh î ce n'est pas d'avoir aidé mes plaisirs légilimes qu'elle t'en veut!
— Messieurs et monseigneur, s'écria le comte de Nocé, permettez-moi de vous gratifier d'un quatrain qui court la ville. C'est à vous qu'il s'adresse, l'abbé.
Et se levant aussitôt, le comte débita en chantonnant l'épigramme suivante :
Je suis du bois dont on fait les cuistres, Et cuistre je fus autrefois ; Mais à présent je suis du bois Dont on fait les ministres.
Tout le monde applaudit, Dubois comme les autres.
— Parbleu! dit-il, les vers sont jolis; je regrette de n'en pas connaître l'auteur. Je lui prouverais que je suis aussi du bois dont on fait les coups de bâton.
— Allons, Éminence, ne te fuche pas, dit le régent. Ta vilaine figure devient cramoisie, et tu as l'air d'avoir un masque taillé dans ta robe.
— Ouais ! fit Dubois, vous aimez la poésie. Eh x bien, je vais vous en régaler. Écoutez tous, mes bons amis, qui avez été agioter rue Quincampoix,
20 l'homhe
et dites-moi si ce couplet vaut moins que celui du comte de Nocé :
Accablés de malheurs, menacés de la peste, Grand saint Roch, notre unique bien, Ecoutez un peuple chrétien ; Nous ne craindrons rien de funeste.
Venez nous secourir, soyez notre soutien.
Détournez de sur nous la colère céleste } Mais n'amenez pas votre chien :
Nous n'avons pas de pain de reste ! . . .
Chacun regarda le régent avant d'applaudir.
La peste qui avait si cruellement frappé la Provence, et les désastres de la banque de Law, tenaient au cœur du duc d'Orléans, et nul n'osait plaisanter, sans autorisation, sur un sujet si sérieux. Dubois seul pouvait railler le malheur de la France.
Le régent pâlit un peu, fronça le sourcil, mais ce ne fut qu'un éclair; il se renversa sur son fauteuil, se mit à rire, et chacun de l'imiter.
— Palsambleu! s'écria-t-il, messieurs les faiseurs de vers sont des insolents qui mériteraient bien que la peste les étouffât. Foin des poètes et de la poésie t Buvons, messieurs.
— Allesse, dit Marguerite de sa voix sonore et froide, ces rimailleurs n'avaient pas vu nos nappes quand ils rebutaient le chien de saint Roch. Ce n'est pas ici que le pain manque.
— Bah! fit le comte de Nocé en envoyant une boulette au plafond, ne faudrait-il pas que nous nous missions au pain bis pour graisser les dents de ces pleutres !
— M. de Nocé a raison, continua Marguerite; qu'ils meurent de faim et qu'ils se taisent, les braillards !
— Vous vous moquez, madame, dit le régent d'un ton presque sérieux.
— Moi ! et de qui donc, à moins que ce ne soit du bon Dieu !
— Mille diables! interrompit Dubois qui s'alarmait du tour philosophique de la conversation, laissons là la peste, la banqueroute et le reste; et pour guérir ma bouche, qui a proféré ces vilains mots-là, venez ici, madame, que je vous dise deux mots.
En parlant ainsi, le cardinal, que le vin commençait à échauffer, fit Un signe à une dame assise devant lui. Celle-ci se leva et vint recevoir un long et bruyant baiser.
— Tudieui quelle chaleur ! Tu brûles, l'abbé! s'écria le régent.
Détournée des choses sérieuses, la conversation n'y revint pas. Les vins fermentaient dans les têtes. Dubois jurait et buvait, lançait des propos d'une crudité telle, que les dames les moins
farouches se baissaient pour dissimuler leur rOU- TOMK II. 2
geur. Tous les courtisans ordinaires du Palais- Royal se laissaient aller à cette ivresse pleine d'insolence, dans laquelle la majesté du pouvoir et la majesté de la religion étaient raillées, sifflées, chantées, sans que le régent et le cardinal en parussent émus.
Le duc d'Orléans semblait avoir oublié notre entretien du commencement du souper, ou, s'il s'en souvenait, c'était pour me plaisanter sur mes illusions* Loin de me sentirentraîné, j'éprouvais au contraire, à mesure que la joie montait, s'épanouissait, étincelait autour de moi, une tristesse, une mélancolie étrange. Je retombais des hauteurs de mon orgueil et de mes rêves dans la réalité qui m'avait cruellement abreuvé depuis trois ans.
C'était en vain que je m'étais cru deviné, estimé par le régent à ma valeur. Le duc s'était amusé de mes naïves confidences ; il avait joué avec mes idées; puis, sa curiosité satisfaite, il m'oubliait.
J'étais honteux d'avoir eu un instant de cœur et de franchise au milieu de cette société dissolue. Je retrouvais là cette humanité folle dont mon oncle m'avait parlé; et ces pantins, ducs, marquis, prince, cardinal, qui semblaient ne m'estimer que comme un convive, me replongeaient dans ce dégoût du monde et de moi-même que Mar-
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gaerite n'avait que trop développé en moi.
Je ne chercherai pas, monsieur le curé, à vous expliquer ces revirements si brusques, ces tergiversations multipliées de mon esprit. Ce n'était pas précisément la débauche qui m'effarouchait. J'avais en moi des appétits de volupté qui se fussent accommodés des excès; mais, jusque dans la débauche, je voulais je ne sais quoi d'idéal qui transportât l'esprit au delà du cercle des sensations matérielles. L'homme qui s'était vu bénir par Louis XIV, et qui avait gardé de cette première vision de son enfance un double éblouissement dans le cœur et dans les yeux, voulait des allures grandioses pourtoutes ses fantaisies. C'est ainsi que je portais successivement, dans les épreuves des passions, un orgueil qui me faisait toujours trébucher contre quelque plat désenchantement.
A Belle-Assise, j'avais cru animer Thérèse des flammes les plus pures de l'amour, et je n'avais serré dans mes bras qu'une insensible ménagère dont l'amitié avait été une déception. Le chevalier Antoine, auquel j'avais si naïvement, si imprudemment demandé l'expérience de la vie, avait terni les horizons qu'il m'avait ouverts. J'étais venu à Paris avec l'émotion d'un néophyte qui gravit les marches du temple, et ce Paris étincelant, vu de près, n'était plus qu'un Uouge h divers
24? l'homme
étages où la honte s'étalait partout. Je m'étais donné à Marguerite dans toute l'ardeur de ma jeunesse et de ma pureté, et, pendant trois ans, captif volontaire d'une courtisane sans âme, j'avais usé mon cœur et perdu le secret de ces belles amours qui m'avaient si désespérément tenté !
Quand un souffle ambitieux m'arrachait à ce suicide, je croyais enfin gagner les hauteurs d'où mon esprit pût s'élancer, et je venais m'abattre, pauvre oiseau perdu, dans une atmosphère épaisse, entre des plats et des bouteilles, méconnu, raillé, sentant mes rêves retomber sur moi, comme des ailes saignantes et brisées.
L'amertume qui s'amassa dans mon cœur me rendit dès lors étranger à ce qui se passa autour de moi; de temps en temps, mon oncle, ou le régent, ou quelque autre convive m'appelait, me provoquait, cherchait à me dérider. Je relevais la tête comme un homme qui s'éveille, je tendais mon verre, je l'emplissais et le vidais; mais je retombais dans mon découragement.
A mesure que l'ivresse folâtre s'emparait de tous ceux qui étaient là, une ivresse lugubre me montait au cerveau ; plus les regards de tous ces rieurs envoyaient d'étincelles, plus je sentais un voile descendre sur les miens; et quand, au dessert, l'abbé de Grancey entonna une chanson
en l'honneur du cardinal, chanson folle de tous
points, dont les auditeurs faisaient l'accompagne*
ment avec leurs rires, il me sembla que cette <
obscénité était un cantique funèbre, une sorte de
De profundis, et tous ces hommes me parurent
des spectres dont le fantôme à Ja robe rouge était
le démon, le tourmenteur.
Je ne sais jusqu'à qugl degré d'hallucination, jusqu'à quel cauchemar éveillé cette disposition m'eût conduit, si un valet ne se fût approché de moi , m'annonçant qu'une personne , ayant à m'entretenir d'affaires urgentes, me priait instamment de descendre dans le jardin. Que me voulait-on ? quel pouvait être le visiteur qui venait ainsi me chercher au milieu de la nuit, jusque dans le Palais-Royal, au risque d'affronter les rebuffades des valets?
Je vis que tous les convives étaient trop absorbés dans leur ivresse pour s'apercevoir de mon absence. Le régent prêtait l'oreille au doux murmure d'une charmante solliciteuse qui lui adressait tout bas quelque supplique moins éloquente et moins persuasive que la langueur de ses yeux. Je sortis de la salle et descendis en toute hâte. A peine avais-je fait quelques pas dans le jardin, que je me sentis étreindre et embrasser avec force par un homme enveloppé d'un long manteau.
26 l'homme
— Quoi ! c'est vous, mon père, ra'écriai-je en recevant sur mes joues brûlantes une larme qui me fit reconnaître mon premier, mon seul ami en ce monde, Simon Benoît : c'était lui, en effet.
Après quelques secondes, consacrées aux effusions, et pendant lesquelles je serrai l'abbé avec violence contre mon cœur, comme si j'avais pu faire rentrer ainsi en moi un peu de sa paix, de son innocence, de sa pureté; après quelques secondes, pendant lesquelles je sentis comme une bouffée de l'air embaumé de Belle-Assise passer sur mon front et le rafraîchir, je m'informai auprès de Simon Benoît du motif de son voyage et de sa visite à cette heure et dans ce lieu ; mais lui, d'une voix grave et douce, qui voulait être sévère, et au fond de laquelle on sentait trembler des larmes:
— Vous oubliez donc tout, Philippe, dans cette Babylone? Ne vous souvient-il plus des dernières recommandations de votre mèf e et de ses derniers adieux? Vous avez eu vingt ans aujourd'hui, mon enfant; voici la lettre que vous devez lire ; j'avais hâte de vous l'apporter. Depuis ce matin je vous
cherche; je vous ai attendu chez votre oncle jusqu'à cette heure ; mais désespérant de vous y rencontrer J'ai pris le parti de venir vous trouver ici. Je repars cette nuit même, j'ai des malades à Belle-Assise qui attendent mon retour avec impatience: c'est donc à la fois un bonjour et un adieu que je vous donne.
— Mon père, dis-je au saint ami de ma jeunesse, dont la voix éveillait en moi mille remords, si vous voulez m'emmener, je suis prêt à retourner avec vous.
— Quoi ! Philippe, il serait vrai? Vous n'êtes donc pas perdu pour toujours! Vous aimez donc encore un peu ceux qui vous aiment tant, votre vieux maître, notre pauvre village? Ah t je savais bien que votre cœur ne se corromprait pas facilement. Vous avez été bien dur, bien méchant de ne pas m'écrire. Vous êtes cause, mon enfant, de gros mensonges dont je m'accuse tous les jours. Comme nos voisins demandaient souvent de nos nouvelles, je leur laissais ignorer votre silence, je ne voulais pas qu'on vous crut ingrat. Philippe va bien, disais-je ; dans chacune de ses lettres il me parle de vous, et j'empêchais ainsi des commentaires dont j'eusse bien souffert; mais quand j'étais seul, au presbytère, il m'arrivait souvent de pleurer, en priant le bon Dieu pour vous.
28 l'homme
— Mon père, répondis-je, vous êtes un ange', et je vous bénis. Aidez-moi à sortir de celte corruption ; j'ai horreur du monde et de moi.
— Prenez garde , Philippe, vous aviez horreur de votre oncle Antoine, la veille de votre départ de Belle-Assise. Vous vous trompez vousmême, mon pauvre ami , et vos premières résolutions sont bien fragiles. Écoutez , vous allez retourner à cette fête que je suis venu interrompre. Là, s'il se peut, vous lirez les pures confidences de votre mère. Vous en comprendrez mieux le sens profond et les douleurs. Si les révélations que vous trouverez dans cette lettre achèvent de vous détourner du monde et de vous ramener à l'innocence et à la vertu, nous repartirons ensemble; je vous attendrai dans deux heures chez vous. Je vais bien prier, Philippe. Quant à vous, mon fils, rappelez à votre souvenir les alarmes maternelles, les pieuses exhortations de celle qui m'a envoyé.
— Mon père, répondis-j e > quoi que puisse m'apprendre cette lettre, quoi qu'il arrive, je suis bien décidé à fuir ce monde vers lequel ma vanité m'a conduit. Je pourrais vous suivre maintenant sans regrets. Attendez-moi donc avec confiance.
— Oh ! que je serais heureux , Philippe, de vous ramener avec moi! dit le bon prêtre avec
une joie presque enfantine ; comme j'aurais raison aux yeux de tout le village, moi qui vous ai toujours défendu.
— On m'aecusait, n'est-ce pas?
— Quelques-uns, comme le père Brasseur qui vous aime avec rudesse : — Philippe est un ambitieux qui a le cœur dans la tête, me disait-il toujours; il nous oubliera, monsieur le curé, — et je répondais : Vous êtes méchant et injuste, Philippe pense à moi et pense à vous.
— Que disait Thérèse ?
— Allons, vous êtes curieux de nouvelles, Philippe, c'est bon signe, et en vérité j'espère. Eh bien ! je vous raconterai cela en route , demain.
— A demain donc, mon père, dis-je en me précipitant dans les bras de Simon Benoît que j'étouffai de caresses.
J'étais sincère, j'aurais voulu fuir à l'instant même. Comme j'allais rentrer au Palais-Royal, le vieux prêtre me rappela, et m'embrassant encore une fois, avec un redoublement de tendresse :
— On ne sait pas ce qui peutarriver, Philippe, laissez-moi vous bénir et vous serrer sur mon cœur, comme si nous ne devions plus nous revoir. Ah ! je sens que si vous reveniez, je pourrais vivre cent ans encore. Il me semble que je
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n'aurais pas menti, si je vous ramenais, el que mes péchés me seraient pardonnés.
— Ils le seront, n'en douiez pas, répondis-je* Et, après avoir pleinement rassuré mon vénérable ami, je rentrai au Palais-Royal à demi purifié par ces embrassements. Je faisais un doux rêve en montant l'escalier. Je voyais Thérèse me souriant au retour, le père Brasseur serrant avec énergie mes mains dans les siennes ; le presbytère, le petit jardin, la rue de Belle-Assise, tout m ' a p parai s sa il dans une vision ineffable, et je croyais entendre les oiseaux dans les arbres de la place, et le tintement de l'horloge de la vieille église.
Une bouffée d'air chaud me rappela à la réalité : j'étais chez le régent, les chansons étaient des refrains bachiques, et il n'y. avait d'autre tintement que celui des verres. Je ne revins pas à ma place, mais j'allai m'asseoir dans un angle delà salle, et avant d'ouvrir cette lettre qui contenait le récit de la vie de ma mère et le secret de ma naissance, je jetai un dernier regard autour de moi pour m'assurer que nul ne m'interromprait.
On ne pensait guère à me troubler. L'ivresse était à son comble. Dubois vociférait des jurons entremêlés de rires, et une fille de l'Opéra avait détaché les fleurs de sa coiffure pour en faire une couronne au cardinal, puis elle était montée sur
la tabie, et, marchant à travers les plats et les bougies, elle venait offrir ce diadème de la débauche à l'ami du régent. Dubois reçut la couronne et prit la femme entre ses bras, et toute l'assistance d'applaudir.
Lés uns quittaient leurs sièges et venaient former dans les coins de la salle de tendres aparté entrecoupés parfois de hoquets intempestifs; d'autres s'enfonçaient bravement dans l'orgie, et glissaient peu à peu de leurs fauteuils sur le tapis. Le régent, entouré de femmes qui le lulinaient, conservait seul sa présence d'esprit, et l'ivresse avait pour lui seul des ailes légères qui voltigeaient sur son front sans l'alourdir, et sur ses veux sans les fermer. Mon oncle voulait
poignarder avec des biscuits l'abbé de Grancey qui l'avait appelé bélitre; le comte de Simiane adressait des déclarations brûlantes au marquis de la Fare qu'il prenait pour une bayadèrc; tandis que ce dernier, n'entendant rien de ces tendres propos, concentrait toute sa raison sur le problème qu'il s'était imposé, de faire tenir son assiette en équilibre sur la pointe de sontouteau.
Deux êtres seuls, dans cette folle réunion, témoignaient de leur sang-froid, de leur dédain : c'étaient Marguerite et moi.
J'apercevais de loin la lèvre sévère, l'œil imposant de ma maîtresse ; mais au lieu de lui savoir
52 l'homme gré de ce mépris, je me sentais courroucé contre elle, qui m'avait dépravé ; je lui en voulais de sa réserve, qui n'avait rien à démêler avec la vertu ; je ne reconnaissais qu'à moi seul le droit déjuger et de condamner cette orgie.
Ce fut donc sous l'empire de ces sentiments, et au milieu de cette atmosphère de débauche que j'ouvris la lettre de ma mère , et que je pénétrai dans ce sanctuaire douloureux de la vie, c'est-àdire des tourments de celle qui était morte pour moi.
A mesure que je parcourais ces lignes dans lesquelles je sentais vivre et palpiter l'âme qui m'aimait encore au delà du tombeau, mes jeunes années sortaient de l'abîme; un parfum printanier pénétrait tout mon être; le Palais-Royal disparaissait; je n'entendais plus les chansons avinées qui s'essayaient autour de moi ; mais je m'imaginais que j'allais m'asseoir sous les grands saules de Belle-Assise, au bord de la rivière, et ce fut à l'ombre salutaire de ces souvenirs, que je fis cette lecture.
Ma mère se nommait Marie d'Àubigné; elle était restée orpheline à treize ans, confiée aux soins du chevalier Antoine , son frère, qui avait deux fois son âge. Elle racontait, au début de cette lettre, les premières années de son enfance dans un pauvre petit manoir de Touraine fort délabré,
près d'une mère chétive et d'un père que les tracas d'un grand procès, d'où dépendait la fortune de ses enfants, rendaient quinteux et acariâtre.
Mon aïeul mourut quelques mois après sa femme, sans avoir eu la satisfaction de voir fixé par un arrêt l'état de son patrimoine qui devait considérablement s'augmenter par le gain hypothétique de cette cause. Mon oncle reçut au lit dé mort de son père la double mission de veiller sur sa sœur et sur le procès, de pourvoir à l'éducation de la jeune fille et à l'entretien des procureurs qui avaient déjà mangé une moitié de la petite fortune acquise, en promettant et en s'efforça nt d'acquérir la grande.
Le chevalier rendit les derniers devoirs à son père, s'empressa de conduire sa petite sœur tout en larmes dans le premier couvent venu, réalisa une partie de la succession, et vint à Paris, un peu par obéissance, pour s'entretenir avec les procureurs au sujet du procès, dont il avait hérité; beaucoup par goût, par tendance, pour jouir de cette vie parisienne dont il avait vaguement entendu parler par son père.
Antoine avait des passions ardentes, un caractère indomptable, peu d'éducation; c'était une de ces natures armées pour la lutte , qui ont le courage, la volonté, et auxquelles il ne manque que l'idéal pour être héroïques. Les forces consi-
d érables qu'elles déploient pour des buis vulgaires suffiraient à immortaliser une noble entreprise. Quand ils n'ont pas la vertu pour but , de semblables esprits vont loin dans le crime, et deviennent de sublimes coquins, si habiles et si dépravés h la fois, qu'il semble, au premier abord, que la morale usuelle ne leur soit pas applicable, et qu'il faille pour les juger se mettre à un point de vue exceptionnel.
Mon oncle trouva le vin de Paris meilleur que celui de Touraine; les femmes lui parurent de beaucoup préférables aux villageoises qu'il honorait de ses fantaisies ; il ne lui en fallut pas davantage d'abord pour le décider ù rester ù Paris. Puis il s'aperçut bientôt que le séjour de la grande ville coulait cher, que le mince héritage s'userait vite. La perspective de la gêne, de la misère, lui sourit peu. Le travail lui répugnait; il résolut donc de faire promplement fortune ; et comme il ne doutait jamais de ce qu'il voulait fortement, il vendit les pigeonniers paternels, tira la petite sœur du couvent, la prit avec lui pour faire les honneurs de sa maison, se logea avec autant de luxe que lui en permit l'héritage dépensé dans ce but, tint table ouverte, fil jouer chez lui, et guetta l'occasion.
Les procureurs avaient été remerciés de leurs peines, et le fameux procès traditionnel complé-
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tement abandonné. Le chevalier s'était dit qu'attendre la fortune de ce côté, c'était attendre longtemps encore, surtout si le bon droit était pour lui, ses adversaires plus riches, étant de force à acheter et à multiplier les obstacles. Il répugnait à un esprit si pratique de dépenser en procédure un capital que son génie pouvait plus heureusement utiliser; il renonça donc à ses prétentions. Les hommes de loi crièrent à la spoliation : ils comptaient parmi leurs rentes ce procès en permanence.
Antoine laissa crier, et, débarrassé de tout autre souci que de celui de sa fortune, il tendit ses filets et ne tarda pas à se féliciter de sa résolution. Le jeu n'est un hasard que pour celui qui n'a pas de sang-froid, et qui ne sait pas s'arrêter à temps ou s'abandonner à propos. Mon oncle n'était pas homme à s'enivrer de son émotion ; il avait toujours une pensée froide et immuable qui dominait tous ses autres désirs, qui les réglait et qui les dirigeait. Le pharaon, le lansquenet, tous les jeux, lui furent l'occasion de moissons abondantes; quand il eut acquis ainsi une somme assez ronde, il la divisa pour la confier à des spéculations moins chanceuses; et, en peu d'années, il se vit ainsi possesseur d'une belle fortune avec laquelle il prit rang dans Paris.
La faiblesse de cet esprit vraiment supérieur,
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c'était de vouloir dominer dans le inonde intellectuel, de même qu'il avait su établir sa domination dans le monde •matériel; mais, sous ce rapport, mon oncle échoua. II ne suffit pas de mépriser les hommes ou de paraître les mépriser pour avoir le droit de les gouverner; il faut encore, sinon la foi dans de grands principes, du moins l'hypocrisie qui consacre ces principes par la comédie d'un hommage dont le vulgaire fait le prétexte de sa soumission.
Mon oncle, malgré son intelligence, allait trop brutalement, trop crûment à la réalité, pour faire un homme politique. Aussi toutes ses tentatives avortèrent-elles, et c'est sans doute à ce cynisme trop franc qu'il faut attribuer ses échecs plutôt qu'au défaut d'une intervention féminine. Le chevalier prenait plaisir toutefois à attribuer sa déconvenue à cette dernière circonstance. Il sacrifiait volontiers sa mine pour sauvegarder l'amourpropre de son esprit.
Ma mère, dans sa lettre, ne me faisait pas toutes ces observations, et moi-même, alors, je n'eusse pas été dans une situation assez calme, assez froide pour juger ainsi ; mais c'est depuis, et par réflexion, que j'en suis venu à formuler ce jugement, et les détails que je trouvai dans le testament maternel m'ont servi à arriver successivement à cette conclusion. J'en étais bien éloi-
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gné alors;, aussi, ne pouvais-jc comprendre mon oncle, et restait-il pour moi inexplicable en certaines parties.
Le chevalier d'Aubigné aimait sa sœur, ou plutôt semblait l'aimer a sa manière. Il l'avait retirée du couvent, parce qu'il conjecturait qu'une jeune fllle avait autre chose à faire dans le monde qu'à prier nuit et jour,
— Petite sœur, lui avait-il dit, je vais être riche, tu auras ta part; ne te refuse donc rien... Parures, fêtes, tout ce que tu voudras, Marie, tu l'auras.
Mais ma mère ne souhaitait rien que le repos, le silence, la méditation; fleur délicate, elle avait besoin d'ombre. Le couvent lui avait laissé un appétit de prière, d'amour religieux qui ne se satisfaisait pas à Paris. Dans cette maison que le plaisirallumaittouteslesnuils, elle étouffait. Il lui fallait le soleil bleu pour y plonger ses regards, les arceaux des églises pour y reposer dans de saintes extases. Elle ne savait que pleurer, que lire dans les livres d'heures, et quand mon oncle la contraignait ù paraître au milieu de sa compagnie, elle venait, triste, résignée, et la candeur ajoutait de nouveaux charmes à sa beauté; si bien que les plus débauchés se troublaient ù sa vue, saisis d'une émotion nouvelle, et queceux qui croyaient encore à la pudeur se posaient très-sincèrement