‹ L'homme aux cinq louis d'orChapitre 16 sur 28 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

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en prétendants d'un cœur si plein de parfums

mystiques.

Le chevalier paraissait prendre plaisir à l'effet produit par sa sœur, et quand celle-ci, confuse d'hommages qui troublaient sa modestie, voulait se retirer, le chevalier insistait pour qu'elle restât, et lui faisait présider ces fêtes, dont elle subissait le bruit comme uns épreuve, et dont elle sortait aussi pure, aussi blanche qu'autrefois, dans le couvent, quand elle quittait le chœur pour rentrer dans sa cellule.

Plusieurs fois, M. Antoine avait tenté de déniaiser cet ange, mais le diamant de son cœur résistait à toutes les tentatives de corruption, et elle avait une façon si simple, si naïve d'être étonnée, qu'elle déconcertait le chevalier. Celuici, dépité, la menaçait alors de la reuvoyer à ses nonnes.

La pauvre Marie eût bien voulu que la menace reçût son exécution. Avec quelle joie elle eût quitté les belles robes dont il lui fallait se vêtir pour reprendre l'humble habit de novice ! Comme son âme eût battu des ailes en s'échappant de ce Paris si laid, si noir, si plein de boue et de tumulte, si moqueur, où tout servait d'amusement et de promenade aux oisifs, même les églises, à l'heure de Pollîce !

Quelques années se passèrent ainsi. Le cheva-

lier spéculant avec froideur sur les passions au milieu desquelles il vivait, s'enrichissait vite el s'impatientait souvent de ne pas trouver dans sa soeur un auxiliaire dont la beauté lui eût été d'un grand secours.

Quand Marie avait vu dans le salon de son frère de beaux gentilshommes voltigeant autour d'elle toute la soirée, Antoine l'interrogeait, cherchait à savoir si dans cette foule elle en avait distingué un; mais la douce Marie ne remarquait jamais que la longueur du temps et l'insupportable bavardage de tous ces beaux esprits dont aucun ne l'estimait assez pour la priver de galanteries banales.

Le chevalier demandait alors assez brutalement à la pauvre enfant, si elle ne rêvait jamais d'amour, et si elle avait fait vœu de rester vieille fille. A ces boutades, ma mère répondait que si le chevalier trouvait qu'elle le gênât, elle le priait de la renvoyer au couvent, ne se sentant nul goût pour le mariage. Quant à l'amour, la sainte répondait en tremblant qu'elle aimait son frère, qu'elle aimait Dieu, et que ces deux sentiments lui suffisaient.'

Elle était sincère, ou du moins croyait l'être; mais il y avait dès lors en elle le feu d'un grand amour qui brûlait sans aliment, el qui montait vers Dieu, n'osant descendre sur terre. Elle n'ai-

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niait personne, mais elle était tout amour, et le crucifix de sa chambre recevait des larmes qu'une émotion inconnue faisait répandre.

Ma mère, éclairée plus tard, racontait dans sa lettre en termes sublimes ces premières années si tristes, si douloureuses et si pleines d'une tendresse qui s'ignorait. Je flétrirais les pures confidences de cette âme éternellement vierge en essayant de les traduire.

Un jour, dans un souper, Marie s'aperçut qu'on avait placé près d'elle un gentilhomme dont le visage ne lai était pas connu. Il était jeune et avait dans les yeux une douceur charmante. Loin d'imiter les convives habituels du chevalier dans leurs galanteries, il affecta près de la jeune fille une réserve si absolue, un silence si plein de respect, qu'à la fin du repas la pauvre enfant ne put s'empêcher de le remercier d'un regard et d'un sourire.

Marie s'étonna de cette délicatesse et s'en émut: quelques jours après le jeune homme revint. Antoine le plaça encore près de sa sœur, et cette fois, la conversation s'engagea, conversation sérieuse et chaste, dans laquelle la jeune tille heureuse de trouver de l'estime pour son esprit, et non plus seulement des compliments pour ses yeux bleus, se laissa voir comme elle était au fond, naïve, mais forte dans sa sérénité. Elle

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laissa échapper quelques mois sur la nalure et sur Dieu, et le jeune homme, déployant une érudition éblouissante, prit plaisir a lui expliquer des phénomènes dont elle s'étonnait. Il lui commenta ces merveilles que- la naïve enfant pénétrait par la contemplation; et tous deux s'élevant, l'un sur les ailes de la science, l'autre sur celles de l'extase, ils se rencontrèrent dans ces régions éthérées que Marie affectionnait.

Dès lors, Marie d'Aubigné trouva moins d'amertume dans ces fêtes continuelles. Le gentilhomme l'isolait de ces joies tumultueuses, et lui faisait, par sa conversation, une retraite, nue solitude. Epanchant dans ces délicieux entretiens les trésors amassés dans son cœur, la jeune fille se montra peu à peu dans toute son ingénuité. Elle qui n'avait point d'amitié au monde, remercia Dieu de cette amitié intellectuelle; et bientôt il ne lui fut plus possible de se passer de cette fraternité sincère, qui avait vivifié son âme et soulevé le fardeau d'ennui qui l'oppressait.

Le chevalier Antoine voyait avec un sourire presque paternel naître et se développer cet amour, qui, dans le cœur de Marie, se faisait encore illusion. Mon oncle mettait une complaisance extrême à ne pas gêner le couple expansif, et, grâce à cette tolérance,, le gentilhomme en question, le comte Philippe de Puymond, eut

42 l'ïiomme bientôt acquis la certitude qu'il ne pouvait plus être oublié de Marie. Mais tandis que ma mère puisait dans ces tendresses un nouvel aliment pour ses extases, et prenait plaisir à attirer avec elle, dans son ciel, Pimage et la pensée de son ami; tandis qu'elle s'élevait après chaque entretien dans des régions nouvelles, Philippe paraissait, au contraire, descendre peu à peu des hauteurs où Marie l'avait entraîné. Son amour perdait ses ailes et s'animait de désirs terrestres auxquels la pauvre enfant ne comprenait rien, mais qui la troublaient et l'effrayaient.

Il vint un moment où la sainte se sentit menacée par les turbulences d'un amour auquel les rosées mystiques ne suffisaient plus ; les tressaillements de son propre cœur lui révélèrent confusément des abîmes. En perdant sa sérénité, elle perdit un peu de sa confiance en elle-même.

Alarmée de voir Philippe moins soumis et de le sentir irréligieux envers elle, et pourtant de plus en plus aimé, elle alla confier son trouble au chevalier.

— Mon frère, lui dit-elle, vous êtes mon prolecteur, ma famille ; c'est à vous de me défendre et de me conseiller. Je ne sais pas ce que vous entendez par cet amour dont vous m'avez entretenue quelquefois; mais si c'est le dévouement poussé jusqu'au sacrifice, si c'est le désir de vivre

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dans les plus secrètes pensées d'un autre, si c'est un besoin ardent de veiller sur un être cher, de partager ses joies et ses larmes, si c'est là l'amour pour les femmes, mon frère, je viens vous dire que j'aime le comte de Puymond. Quant aux sentiments du comte pour moi, ils m'enchantent et me font peur; je les aime, et je n'ose m'y fier. Je ne crois pas que l'honneur de votre nom ail rien à craindre de ce qui se passe dans mon cœur; mais je sais que la conscience ne doit point avoir d'orgueil, ni braver le monde. Je viens vous demander, mon frère, si lé comte de Puymond peut être mou mari. Si toute alliance entre nous est impossible, faites qu'il ne revienne plus ici. Je garderai un éternel souvenir des joies divines que j'ai trouvées dans nos entretiens; je souffrirai cruellement de son départ, mais il sera peut-être temps encore pour lui de se consoler.

Le chevalier sourit à cette confidence, ne s'expliqua pas sur le comte de Puymond, et se contenta de répondre à sa sœur qu'elle n'avait aucun scrupule à concevoir, et que si ce sentiment dont elle lui apportait l'aveu devait la rendre heureuse, elle pouvait s'y livrer sans remords.

Ma mère, à demi rassurée par ce langage, et se disant qu'il y avait au fond de son amour les joies pures d'une union qui l'enlèverait à cette

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vie bruyante, se défendit de moins en moins contre les ardeurs envahissantes du comte; elle crut devoir cependant , en lui livrant tout entier le secret de son cœur, lui déclarer qu'elle se considérait comme son épouse devant Dieu, et que s'il 'ne partageait pas cette sainte espérance, il devait renoncer à la voir.

Le comte fit tous les serments, se confondit eu protestations, la pressa sur son cœur, et la pauvre Marie, ouvrant son âme à tous les vents du ciel, se prit à l'aimer avec toute la foi, avec toute l'ardeur invincible de la pureté.

Quelques semaines de chaste ivresse, de passion sainte s'écoulèrent ainsi. A la façon dont en parlait ma mère dans sa lettre, je comprenais qu'après tous ses malheurs, elle se rappelait encore avec délices ces admirables et fugitives illusions. Le comte se prêta d'abord avec une docilité charmante à tout ce qu'on voulait de lui ; mais, peu a peu, le gentilhomme trouva ses genoux plus difficiles à ployer devant sa sainte amie; peu a peu l'idylle devint galante; le séraphin prit terre, et l'amant voulut usurper sur l'époux.

Marie ne comprenait pas que ce vol 5 travers les nues infinies fatiguât celui qui l'aimait. Elle montait toujours, ù chaque entrelien nouveau, dans les régions de l'extase, et s'attristait de ne pas

avoir été suivie. A ses reproches, le comte répondait par d'autres; il l'accusait d'insensibilité, Marie pleurait, attestait ses prières de chaque jour, et disait à l'impatient Philippe :

— Je ne sais pas comment il faut vous aimér pour vous aimer assez, mais je sais bien que je n'ai pas une pensée qui ne soit à vous, pas une goutte de sang qui ne brûle et ne vive pour vous. Quand je serai votre femme , monsieur le comte, Dieu me fera grâce de prévenir en vous l'ombre d'un désir et d'une impatience. Jusquelà, croyez-en ma parole et mes larmes.

Si M. de Puymond prenait sa fiancée dans ses bras, Marie s'échappait frémissante, confuse, sans indignation, mais avec douleur ; ne comprenant pas le danger qu'elle fuyait, mais se sentant méconnue et outragée. Alors elle s'enfermait dans sa chambre pour sangloter, demandant au ciel de lui inspirer des preuves de tendresse qui désarmassent le comte de ses reproches si durs et de ses hardiesses.

Hélas ! je profane par ce récH tous les détails de cette lutte que ma mère racontait dans sa lettre, en termes si délicats et si purs, qu'on sentait que chez elle la pudeur avait survécu à la chute. Je ne saurais vous reproduire les traits de ce chaste pinceau , tout simplement habile, parce qu'il était inspiré par le cœur, et qu'il

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savait ménager dans ces aveux le respect de la mère pour la dignité de l'homme et du Gis et le respect du fils pour le souvenir de la mère, sans rien omettre, sans rien altérer, toutefois, de la vérité.

Un soir, le comte de Puymond vint pendant un petit voyage que le chevalier d'Aubigné fit en Touraine pour des affaires de la succession.

Bien que les soupers fussent tout naturellement interrompus , et que Marie eût profité de ce répit pour s'enfermer dans une retraite absolue, le comte Philippe força la consigne, et pénétra dans la chambre de la jeune fille. Il était déjà tard. Cette visite surprit ma mère.

— Vous serait-il arrivé quelque chose, mon ami? dit-elle au comte en courant à lui.

Celui-ci la rassura et prit place à côté d'elle. Alors Marie voulut le congédier; mais les reproches habituels recommencèrent, plus nombreux, plus vifs, plus acerbes que jamais ; Marie, disaiton, n'aimait pas Philippe; elle redoutait les propos des valets ou les bruits du monde ; elle disputait au pauvre fiancé quelques heures d'intimité douce, elle le chassait, lui, qui ne rêvait d'autre bonheur que de vivre éternellement à ses pieds. Toute la litanie amoureuse commença : toutes ces récriminations d'amant qui frappaient parfois, comme un orage, le cœur de

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la pauvre Marie, tombèrent sur elle comme une pluie persistante, l'atteignant sans relâche et la pénétrant. Le comte Tut éloquent dans sa tristesse.

Marie le trouva pale, et il ne manqua pas d'attribuer sa pâleur au désespoir dont l'abreuvait l'insensible jeune fille. Il parla d'obstacles apportés par sa famille à son mariage. Ces obstacles seraient facilement levés sans doute, mais ne valait-il pas mieux, après tout, les laisser subsister? Ils seraient une excuse facile pour celle qui refusait de l'aimer. Ma mère, navrée de ces reproches, ne sut que répondre, et comme le comte la vit chanceler sous cette tempête, il redoubla sans pitié, invoqua la mort, et, tirant son épée, jura de s'en percer aux yeux de Marie, si celle-ci ne se départait pas enfin d'une réserve qui le réduisait au désespoir.

Que vous dirai-je? ma mère fut vaincue; elle voulait sauver le comte, et cette tâche lui fut d'autant plus facile, que le comte n'avait nulle envie de mourir. La jeune fille, sans défense, s'immola tout entière à celui qui l'aimait. Cette pitoyable comédie de l'épee appuyée sur le cœur la trompa. Elle s'offrit en sacrifice à l'époux qui doutait d'elle. Invoquant Dieu dans cette faute que son âme élevait à la hauteur d'un devoir, elle tomba dans les bras du comte, comme une martyre qui tombe dans le bûcher, abandonnant

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son corps à toutes les flammes, pourvu que

l'amour immatériel dont elle avait fait sa vie fût

intact.

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Le comte parut comprendre la sublimité de cet abandon. Mais quand il revint, le lendemain, plus empressé, plus amoureux, Marie, pâle et résignée, le retint sur le seuil de sa chambre, et lui dit :

— Mon amij je vous ai prouvé combien j'étais à vous sans réserve; et maintenant, je l'espère, vous ne douterez plus d'un cœur qui vous a tout sacrifié. C'est au nom de cette preuve même que je vous demande de respecter désormais en moi votre fiancée, votre femme. Si j'ai bien pleure depuis hier, je n'ai du moins nul remords. Pourquoi en aurais-je? Ne m'avez-vous pas engagé votre loyale parole? et ne sommes-nous pas déjà unis devant Dieu? Mais ce repos de ma conscience, je ne puis le conserver qu'à une seule condition : monsieur le comte, vous n'exigerez de moi aucun nouveau sacrifice, qui ne saurait ajouter au témoignage irrécusable de ma tendresse, et qui deviendrait une insulte pour la

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bénédiction que j'attends. Conservez l'honneur démon époux. Hier, j'ai tout donné à l'amour; aujourd'hui, je refuse tout à la honte.

Le comte voulut résister, vaincre ces scrupules; mais Marie se fit de marbre; et, triste de ne pas se sentir comprise, elle repoussa avec une inexorable froideur celui qui Poutrageait plus maintenant par son insistance qu'il ne l'avait outragée la veille par sa séduction.

Le comte cessa pendant plusieurs jours de venir chez mon oncle. Ma mère souffrit, pleura et attendit; quand, après quinze jours, il reparut, Marie d'Àubigné avait les joues flétries et les yeux enfoncés dans les orbites. Chacune de ses nuits avait été une torture, chacun de ses jours une invocation désolée à son bien-aimé Philippe; mais elle se frappait elle-même, et s'imposait en secret des pénitences terribles.

Le comte parut surpris de ce changement, et la compassion prit bientôt un caractère chaleureux que Marie dut encore contenir. Ce fut alors que le repentir fit au cœur de cette victime une inguérissable blessure. Elle comprit qu'en cédant au comte, elle avait été pour lui, comme une maîtresse vulgaire, et que son sacrifice était vain ; elle a^vait cru mériter le respect par cet abandon, et elle sentait maintenant que le comte, en redemandant sans pitié des joies expiées par la péni-

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tence, la mettait au niveau de toutes les femmes

séduites.

Elle souffrit d'épouvantables angoisses, et plus M. de Puymond essayait de ramener l'amour avec le sourire sur ses lèvres, plus elle descendait dans son agonie, et plus elle sentait en elle sa vertu méprisée, ses illusions étouffées, son amour crucifié se tordre en jetant des sanglots vers Dieu.

Le comte se lassa de la résistance de Marie et de celte froideur. Après des efforts infructueux, il fil les visites plus rares, et cessa tout à coup de venir. Il ne parlait plus de mariage, et quand Marie l'amenait doucement à cette idée, qu'elle lui faisait entrevoir comme une espérance, comme une promesse, il se taisait ou répondait vaguement.

Après un mois de désespoir, d'atlente trompée, Marie eut peur de sa destinée. Elle avait dans l'âme un amour, qui ne devait la quitler qu'au tombeau, et cet amour, nécessaire à sa vie, portait une tache dont il était rongé et flétri. Ce qu'elle épuisa de prières, ce qu'elle versa de larmes ne saurait se dire.

Antoine voulait la consoler, lui parler du retour probable du comte. Un voyage, une maladie le retenait loin de sa fiancée. A cette dernière supposition, la pauvre Marie tremblait et pardonnait. Bientôt la jeune fille eut la certitude d'être

mère. Ce n'était pas assez de ses larmes, de ses douleurs, Dieu la frappait encore; il voulait que sa faute se fit visible et vivante pour susciter sans relâche le repentir et la bonté.

Mais en même temps qu'elle se courbait sous ce nouveau malheur, Marie d'Aubigné se préparait pieusement et fermement ù ses nouveaux devoirs. Elle alla trouver son frère et lui dit :

— Antoine, je vous ai prévenu que j'aimais le comte de Puymond, et vous m'avez encouragée; quand il a cessé de venir ici, vous avez tenté de me consoler. Aujourd'hui, mon frère, je viens vous dire que j'ai mal gardé l'honneur de la famille, et que mon enfant n'aura pas de nom si le comte de Puymond me refuse le sien. Hélas! que me diriez-vous aujourd'hui pour me rassurer?

Antoine reçut cette confidence sans sourciller. Il promit de se mettre en quête du comte, de le trouver, de l'amener, de le forcer à conclure au plus tôt un mariage trop longtemps différé; il consola Marie, et il ne fut plus question de ce sujet.

Ma mère vit trop bien, dès ce moment, qu'elle était isolée, et qu'elle ne devait trouver d'appui en ce monde que dans sa conscience et dans Dieu. Son âme se replia, et se cachant pour pleurer sa faute et pour l'expier, elle s'interdit toute plainte, toute protestation, toute réclamation, et se dé-

52 l'homme voua à l'innocente créature qui lui coûtait déjà si cher. Le comte pouvait venir, elle l'attendait cl se sentait la force de l'attendre pendant de longues années; mais c'en étail fait des joies rêvées de l'amour.

Elle ne reparla plus à Antoine du comte de Puymond, elle gémit de l'insouciance de son frère, et, comptant les jours, s'enfermant dans la solitude, elle attendit.

Ce furent de bien longues nuits ! de bien longues journées! Toujours abandonnée, sans amitié, sans consolation, entendant de sa retraite les rires, les gaietés souvent grossières des convives du chevalier, la triste victime sua cette amère agonie que la Vierge a soufferte sur le Calvaire. Elle ne blasphémait pas; elle ne s'irritait ni contre le ciel, ni contre la vie; mais, en buvant goutte à goutte ce calice que son amour lui avait versé, elle répétait : « Mon Dieu! que votre volonté soit faite! » et n'avait d'autre distraction que l'image du comte, toujours présente à son esprit.

Quand ma mère sentit approcher ce que les autres mères heureuses appellent leur délivrance, et ce qui, pour elle, n'était que le commencement d'un autre martyre, elle alla puiser dans les sources que vous tenez ouvertes, dans vos églises, aux âmes fidèles, un nouveau courage et de nouvelles forces.

Un soir, que des symptômes l'avaient alarmée, elle se traîna vers une église et vint s'agenouiller dans un confessionnal. Mais il était tard, et personne n'était là pour recevoir le doux fardeau que la sainte femme nommait ses péchés. Comme elle allait se retirer, elle vit un prêtre, un vieillard qui paraissait étranger à la paroisse et qui faisait sa prière dans un coin de la nef abandonnée. Elle l'aborda et le pria humblement de vouloir l'entendre. L'homme évangélique se releva, et, devinant de grandes douleurs, accueillit aussitôt l'âme souffrante qui venait lui demander le pardon et la paix.

Quand il eut écouté le récit de Marie d'Aubigné, Simon Benoît, car c'était lui, dit à la pauvre victime :

— Mon enfant, je vous bénis, et au nom de Dieu, je vous absous. Si le Christ, notre maître, a pardonné à la femme adultère, avec quelle joie n'eût-il pas relevé aux yeux des hommes celle qui comme vous n'a péché que par une passion sainte et par l'erreur d'un dévouement sublime. Vous êtes bien seule sur cette terre, et cette solitude, qui ne paraît pas près de finir, est pour vous pleine de dangers. Mon cœur me dit qu'il ne suffit pas de vous absoudre, qu'il faut faire plus pour vous sauver. Écoutez-moi, je suis le pauvre curé d'un petit village, de Belle-Assise,

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