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ma douleur; il parut la comprendre, mais il ne pouvait rien contre l'invincible barrière qui me séparait de Marguerite; le pape seul avait le droit de toucher à celte muraille et de la faire crouler. Il promit toutefois de se charger d'une lettre pour la nouvelle carmélite, et de me transmettre la réponse. Mon projet était conçu. Si Marguerite consentait, je courais à Rome et je la faisais délier de ses vœux.
Je lui écrivis une longue lettre, dans laquelle je lui dépeignis mon retour, mes larmes, mon amour. Je la conjurai, au nom de ma mère et de Thérèse, de soulever son linceul, de m'envoyer du fond de sa tombe un mot d'espérance et de tendresse.
Le lendemain Pévêquc me remettait un billet ainsi conçu :
« Vous venez encore trop tard, Philippe. Je me suis crue veuve, et je me suis flancée à Dieu. Si vous m'aimez, vous ne tenterez pas de me disputer à la prière , au ciel ; mais vous ferez comme moi, mon ami, c'est le plus sûr moyen de nous retrouver un jour.
» Je me prépare à l'Éternité. Puissé-je vous y rencontrer avec yamour que vous m'apportez aujourd'hui! Je pourrai alors répondre sans parjure, sans remords à un sentiment que j'aurai
rêvé toute ma vie, et pour lequel je vafs prier encore. »
Ainsi, Marguerite refusait, et pourtant ou sentait encore brûler l'amour dans ces lignes. Désespéré, furieux, je voulais pénétrer de force dans le couvent, enlever Marguerite, remporter avec moi; mais rabattement succédait à ces mouvements insensés; je comprenais que tout était fini, qu'elle était perdue à jamais, perdue par ma faute, par mes cruels dédains, par mon égoïsme.
Que vous dirai-je? Je revins à Paris. Tout était mort en moi. Je n'avais plus personne au monde a aimer, ou qui m'aimât. Je n'avais pas revu ma fille depuis la mort de Thérèse ; mais dans toutes les cendres de mon cœur, l'amour paternel n'eût pas trouvé une étincelle.
Je ne sais si Marguerite vit encore dans sa tombe; j'ai souvent souhaité que non.
Paris était aussi fangeux, aussi corrompu, aussi débauché qu'autrefois. Il se faisait pourtant un mouvement étrange dans les idées de certains hommes. Quelques philosophes parlaient avec talent, avec génie, et étaient écoulés. Les mots de liberté, de raison , de conscience humaine, de pairie, retentissaient au milieu d'un groupe d'esprits fiers et hardis; mais je me sentais indif-
200 l'homme férent à ces bruits sonores qui frappaient mes oreilles comme des sons de grelots. Que me faisait la liberté? je n'aimais personne et je méprisais le plus grand nombre; la raison?
hélas! la mienne me mettait en défiance de celle des autres. Quant à la conscience , je n'y croyais plus, et la patrie me semblait une illusion de cerveaux creux et échauffés.
Je vécus de débauches et d'ivresses continuelles. Quand l'orgie n'avait pas endormi l'insatiable ennui qui me consumait, je prenais de Fopium, et je rêvais. Le jeu dévorait lambeau par lambeau ce que j'avais retrouvé de ma fortune. Ce suicide dura quinze ans. Un jour, je me trouvai ruiné, sans courage, sans volonté pour recommencer ma vie. Je pris un bâton» je fermai ma porte, que les créanciers devaient rouvrir une heure après, et, trop fier pour mendier, ayant gardé d« quoi acheter du pain en roule, sans toucher à ce dernier louis d'or, que vous donnerez à vos pauvres, et qui sera sans doute le mieux employé des cinq, je vais faire, avant de mourir, un dernier pèlerinage au berceau de ma jeunesse.
Je vous ai vu, vous avez voulu savoir ma vie; et maintenant, monsieur le curé, peut-on guérir des plaies comme les miennes, et direz- vous encore que vous répondez de moi?
Ce long récit, que nous n'avons pas interrompu aussi souvent qu'il le fut en réalité, avait duré tout le jour, et la soirée s'avançait déjà quand Philippe l'eut achevé.
Un silence grave suivit ses dernières paroles.
M. le curé de Belle-Assise avait prêté une attention religieuse et recueillie à ces confidences; mais à mesure que Philippe révélait les faiblesses, les crimes de son orgueil, les rechutes continuelles de son esprit enclin au luxe et a la volupté, le prêtre s'attristait, s'assombrissait; la bienveillance qu'il avait manifestée au début faisait place à la sévérité soucieuse du confesseur et du juge.
— Mon fils, dit-il au voyageur, vous êtes, eu effet, bien coupable, vous avez commis, de grandes fautes. Vous avez l'orgueil de l'ange révolté, et, sous le pied divin qui vous écrase, on vous voit encore faire des soubresauts et tenter de combattre. Vous vous croyez détaché de tout, mort aux vanités terrestres, et pourtant, dans votre récit, vous ne faisiez jamais Faveu d'une lurpi-
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tude sans l'accompagner d'une protestation en faveur de votre intelligence et de votre cœur. Eh bien ! c'est dans ce symptôme même que je veux trouver de l'espoir. Nous sommes un pen médecins, nous autres; tant que la chair tressaille et crie sous le scalpel, il y a des chances. Vous êtes gangrené, vous n'êtes pas mort. Ob ! vous n'en valez pas mieux, c'est vrai; mais de plus grands criminels que vous ont fléchi le ciel et ont senti, sous les larmes d'un repentir sin cère, renaître et palpiter une âme immortelle que Dieu laisse parfois emprisonner et étouffer, mais que lui seul reprend.
Ce qui vous a perdu, c'est l'oisiveté de votre jeunesse, et les deux anges qui vous ont élevé dans ce pieux asile ont dù se frapper la poitrine plus tard et demander pardon au Seigneur. Marguerite et Dominique vous avaient deviné, et cette femme que Dieu a reçue parmi ses épouses vous avait donné une noble leçon en vous faisant travailler, et vous a donné ensuite par sa retraite un sublime exemple. L'homme n'est pas fait pour se livrer exclusivement à ces rêveries, à ces contemplations idéales qui ont emporté votre première adolescence dans des espaces imaginaires, C'est plutôt en se courbant sur la terre, et en y laissant tomber la sueur de son front que l'homme perce le ciel et devine l'infini. Croyez-vous donc
que le père Brasseur, avec son bon sens, ne pénétrait pas aussi bien que vous dans Pimmensité? Le brin d'herbe qu'il voyait germer dans sa terre labourée était une révélation plus puissante que tous les élans, et on trouve des extases bien plus réelles, bien plus vives, bien plus saintes, quand on a la conscience du travail et du devoir. Ce n'est pas toujours Dieu que Ton trouve en s'élançant sans réflexion et sans mesure à sa poursuite dans la nue. C'est le vague et les étourdissements de l'espace. Quand nos moulins tournent sans avoir de grain sous la meule, les roues s'enflamment, l'incendie se déclare. Quand l'esprit s'égare dans le vide, il s'embrase de même.
11 est trop tard maintenant pour que vous recommenciez une existence gâtée. Vous avez cinquante ans, vos cheveux vont blanchir; ce qu'il vous faut, c'est une sorte d'hôpital pour votre âme incurable. Depuis la mort de votre mère, vous n'avez pas eu de famille; eh bien! je vous en donnerai une. Je connais votre fille Marie, c'est la plus douce, la plus pieuse demoiselle de Belle-Assise. Vous la verrez.
Hélas ! c'est encore une de vos victimes. Ce n'est pas assez d'avoir amoncelé les tombes sous vos pas; vous avez encore pesé sur la destinée de votre enfant. Après avoir été le soutien, la joie, la consolation du père Brasseur, dont j'ai
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recueilli le dernier soupir, Marie est restée seule 1 au monde à vingt ans. }
Des parents l'ont adoptée; mais le secret de { sa naissance avait répandu sur elle un voile qui l'assombrissait. Elle fut aimée par un brave et loyal garçon, qu'elle refusa. La pauvre enfant ne voulut pas se marier, craignant de trouver quelque jour dans la famille de son époux du dédain pour sa mère, dont elle vénérait la mémoire.
Rien ne put la fléchir. Celui qui l'aimait jura alors de lui consacrer sa vie et de ne jamais en épouser une autre. Pendant près de dix années, monsieur, douce, résignée, travaillant avec courage, elle vit tous les ans, à chaque jour de sa fête, son amant triste et fidèle venir lui demander sa main. Pendant dix années, elle refusa.
Enfin, vaincue par un amour si loyal et si ferme, encouragée, par moi qui luttais contre ses scrupules, elle a consenti, et c'est demain que je dois bénir les deux époux. Votre fille est fière, vous le voyez. Elle a aussi son orgueil ; mais le sien la préserve, le vôtre vous a perdu. Permettez-moi, monsieur, de penser que le ciel a voulu, pour votre guérison, que vous fussiez témoin de cette belle union. Vous verrez comme Marie sera belle sous son voile. Votre cœur bondira, j'en suis sûr, et vous viendrez alors me demander de vous conduire daïjs les bras de votre enfant.
L'entretien se poursuivit quelque temps encore, après le souper. Le curé de Belle-Assise, tour à tour caressant et sévère, flattait, gourmandait Philippe, frappait sur ce cœur desséché, sur cette poitrine vide, et priait tout bas le Seigneur de faire un miracle.
Comme il était tard, que la lune, au milieu de sa course, répandait ses vapeurs argentées sur le village, le prêtre voulut que Philippe entrât au presbytère pour y achever la nuit. Le voyageur refusa obstinément.
— Non, monsieur le curé, disait-il, la nuit est douce, laissez-moi rester ici. Je n'ai pas besoin de dormir pour avoir des rêves.
Le curé était tenté de rester aussi ; puis, en y réfléchissant, il pensa qu'il y aurait pour Philippe, dans la contemplation des lieux de son enfance, à cette clarté divine, un conseil, une sollicitation énergique, et que peut-être cet homme, d'un orgueil formidable, n'osant avouer sa défaite, aimerait mieux déposer les armes et se rendre à lui-même, dans le silence, dans le secret de la solitude. Il lui fit donc promettre de le revoir le malin, et, lui serrant la main avec force, le bon prêtre rentra au presbytère.
Nous devons avouer que M. le curé ne dormit pas non plus. Il passa les heures qui le séparaient du jour à regarder à travers les volels
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Philippe, qui se promenait dans le jardin et dans le village.
Ce dernier, en effet, descendit la rue de Belle- Assise, alla revoir les fenêtres de Thérèse, autour desquelles la vigne étendait toujours ses rameaux. Il erra le long de la rivière, entra sous les saules, retrouva la place où il avait rencontré le chevalier d'Aubigné,, le champ qui avait été témoin de son entrevue avec le père Brasseur; se dirigea trois fois du côté du cimetière, n'osa y entrer; et après avoir parcouru, comme le fantôme des anciens jours, tous ces lieux pleins de souvenirs, revint s'asseoir sous le cerisier du petit jardin.
Au point du jour, le curé descendit :
— Eh bien ! mon hôte, que vous a conseillé cette nuit le rossignol?
— Il m'a dit, monsieur, que quand l'instrument était brisé, il ne fallait plus en espérer ni chanson ni soupir. Vous êtes un saint homme, je vous bénis pour votre hospitalité, pour vos intentions. J'ai réfléchi à vos paroles. Oui, j'ai été bien coupable. Oui, l'orgueil m'a perdu. Oui, la moralité de mon récit, c'est qu'il n'y a pas d'autre idéal ici-bas que la satisfaction des devoirs et la soumission aux nécessités de la vie. Mais vous l'avez avoué, je suis un incurable. A quoi bon attrister le bonheur de ma fille par le tableau
de ma vieillesse! Je ne veux pas qu'elle me connaisse. On lui a dit sans doute que j'étais mort ; je le suis, en effet; pour elle surtout, je dois l'être. Je la verrai, j'irai à l'église. Vous me permettrez de l'entretenir devant vous un instant; puis, je partirai, emportant le souvenir de vos vertus et de votre charité.
— Et où irez-vous? demanda le prêtre.
— Le sais-je ! dit Philippe en souriant avec tristesse. Il n'y a que deux refuges pour moi, la rivière qui coule au bas de Belle-Assise, ou bien une cellule de trappiste.
Le curé se sentit inondé secrètement par un doux rayon d'espoir; dans l'alternative posée par le voyageur, le bon Dieu avait au moins sa part.
Quelques heures après, tout le village était en rumeur. L'église annonçait par son carillon qu'on mettait des fleurs sur l'autel et qu'on allumait les cierges pour un mariage.
Les femmes se paraient de leurs plus beaux atours et venaient de temps en temps passer la tête à la fenêtre pour s'assurer quelles n'étaient point en retard et que le cortège de la mariée ne se mettait point encore en marche.
Les hommes endossaient la veste des dimanches. On entendait les musiciens qui se livraient, dans un coin de la place, a la douce illusion de
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croire qu'ils se mettaient d'accord. L'aubergiste rinçait les verres par précaution, et on roulait sous les marronniers deux tonneaux symboliques qui devaient servir à édifier l'orchestre. Le bon Dieu souriait à ce tableau, et des petits oiseaux, voltigeant sur le portail de la vieille église, annonçaient de sa part une belle journée.
Le curé était venu longtemps avant l'heure de la cérémonie. Il s'était mis en prière auprès de l'autel, et les jeunes filles qui le remarquaient enviaient le bonheur de Marie pour laquelle on invoquait tant de bénédictions. Elles ne savaient pas que c'était l'oraison des morts que récitait le vieux prêtre, et qu'avant de chanter VHosanna pour la fille, il soupirait tout bas un Miserere pour le père.
Enfin des clameurs joyeuses, des coups de fusil, le grincement des violons annoncèrent l'arrivée de la noce.
La jeune mariée était grande, et sa figure, qui avait perdu ce premier éclat de la jeunesse, avait cette beauté plus parfaite et plus religieuse de la femme qui sait la douleur. Elle n'avait pas ces rougeurs pudiques de l'innocence ; eUe avait celle sérénité douce d'une âme qui sait sa roule et qui va au bonheur, sans entraînements, sans terreur,, sans illusion dangereuse.
On l'admirait sur son passage; on la saluait
avec respect; les petits enfants lui envoyaient des baisers; les jeunes filles lui faisaient la révérence qu'on ne fait au village que devant les images de la Vierge ; les jeunes gens venaient serrer la main du futur époux avec une pression énergique pleine d'admiration et (Penvie.
Philippe était caché derrière un pilier de l'église; il vit entrer sa fille et pâlit, tant H lui sembla voir Thérèse sortie de son tombeau et venant, avec les fleurs et la parure de mariée, le chercher pour la conduire à l'autel. Le cortège passa devant lui; il respira le parfum qui s'échappait de la couronne et du bouquet de la mariée; il fut touché par le voile de cette vierge, et cet homme impassible faillit s'évanouir sous le poids d'une émotion inconnue.
Le prêtre, le front illuminé d'espérance et de joie, attendait le couple sur les marches de l'autel; il le bénit, il appela sur lui les regards de Dieu et des anges ; et, joignant la main tremblante de Marie à celle de son fiancé, il prononça les mots sacramentels.
A ce moment , le curé ne put s'empêcher de jeter un regard dans un coin de l'église ; il aperçut Philippe, pâle comme le voile de sa fille, et s'appuyant sur la muraille; il sembla même à l'homme de Dieu, — fût-ce une illusion de son cœur? — qu'une larme brillait dans les yeux de d'Aubigné,
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et que le père s'associait aux bénédictions que le prêtre donnait à sa fille.
La cérémonie achevée, les époux et les parents entrèrent dans la sacristie; le curé avait prévenu Philippe, qui s'y trouva.
Quand les formalités dernières furent accomplies, et quand tout le monde sortit,, le bon prêtre retint le couple de la main en disant aux parents :
— J'ai encore un petit sermon à leur débiter, laissez-les-moi deux minutes.
Alors, resté seul avec eux et Philippe, il conduisit Marie à son père en lui disant :
— Ma fille, voici un étranger qui a connu votre père et qui vient s'acquitter envers vous d'un message et d'un legs.
Marie pâlit et s'avança en attachant des regards pleins d'une curiosité étrange sur cet homme inconnu.
Philippe devina le soupçon qui se glissait dans l'âme de son enfant; il eut peur d'être reconnu, et dit d'une voix ferme et lente :
— Madame, je vous apporte la bénédiction dernière d'un homme à qui votre mère a pardonne et pour lequel vous devez prier sans crainte.
— Est-il vrai qu'il soit mort? demanda Marie, en laissant voir dans cette question la tendresse d'un enfant sans famille, et comme si elle eût cru possible qu'on lui dit : Non.
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— Ii est mort, madame, et depuis longtemps,, répondit Philippe en semblant invoquer le témoignage du prêtre.
Le curé baissa les yeux, Marie prit ce geste pour une adhésion.
— Il est mort, continua d'Aubigné, et voici cô qu'il m'a chargé de vous remettre en souvenir de lui.
En même temps il lira de son sein le dernier louis d'or de Louis XIV et le déposa dans la maia tremblante de sa fille*
Marie reçut avec étonnement ce singulier présent; mais elle le porta aussitôt à sa poitrine pour l'y serrer; et, détachant une fleur de son, bouquet , elle l'offrit en souriant à l'étranger, en lui disant :
— Merci, monsieur !
— Ce n'est pas tout, ajouta Philippe que l'offrande de sa fille avait remué jusqu'au fond du cœur > voici encore des cheveux de Thérèse que votre père vous envoie.
Et il tendit la chaîne qu'il portait le matin encore. Le curé crut remarquer que la chaîne avait été rompue, et il soupçonna Philippe d'en garder la moitié.
La mariée baisa cette relique vénérée, et ne sachant celte fois que donner pour un si précieux cadeau, elle inclina le front, et invita par un
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geste si Giia) et si chaste l'étranger à y poser ses lèvres, que Philippe ne put résister ù la tentalion.
En se relevant, Marie passa la main sous sa couronne : son père avait laissé une larme avec le baiser.
L'époux de Marie s'avança, et,lendantla main, il dit h d'Àubigné :
— Vous nous ferez l'honneur, monsieur, de rester à la fête ?
— Je ne puis, répondit Philippe. Je dois repartir ù l'instant, et pour un long voyage!
Quelques instants après, le cortège sortait de l'église et se dirigeait vers la maison des époux, au milieu des fusillades et des carillons.
La mariée était rêveuse; elle se détournait par intervalles pour regarder l'étranger, qui, resté sur le seuil de l'église, la saluait de loin en respirant la fleur détachée de son bouquet.
Quand le curé sortit de l'église, il ne trouva plus d'Aubigné; il s'informa, et on l'assura que l'étranger avait pris le chemin le long de la rivière, sous les saules. Le prêtre y courut, mais sans le rencontrer. Le soir, on apporta au presbytère un chapeau qu'on avait trouvé sur la rive.
— Le malheureux! s'écria le curé, il a tenu parole.
Il fit faire aussitôt des recherches aux flam-
beaux. On sonda la rivière dans tous les sens, mais on ne trouva pas de cadavre, soit que le flot l'eût emporté, soit que le flot ne l'eût pas reçu.
Le vieux prêtre pensa alors avec quelque raison que Philippe avait voulu laisser croire à un suicide pour échapper en apparence aux contradictions que son cœur lui suggérait.
— Sans doute, dit ce saint homme en secouant la tête, qu'entre la mort et le cloître, il aura choisi la voie que je demandais pour lui au Seigneur; mais sa vanité l'empêche de convenir de sa défaite; il se repent, va chercher l'absolution et veut laisser croire à son impénitence. Oh t l'orgueil ! l'orgueil !
Qui avait raison, de l'apparence ou de la supposition ? C'est ce que M. le curé de Belle-Assise n'a jamais su.