TOME II
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Thérèse ferma les yeux pour ne plus les rouvrirai confondant le souvenir de ma mère qu'elle avait aimée presque à l'égal de la sienne, à la formule de ses oraisons quotidiennes, elle disait : « Notre mère qui êtes aux cieux, que votre volonté soit faite! »
Quelques minutes après, je vis Marguerite jeter un voile sur le lit ; je compris, et me détournai avec horreur.
Nul sanglot bruyant n'interrompit le silence de cette chambre.
Simon Benoit priait, Marguerite détachait son regard profond du lit mortuaire, qu'elle enviait peut-être, pour le reporter sur moi : j'étais anéanti. Âu bout de quelques minutes, on entendit un faible cri.
Simon Benoît apporta aussitôt l'enfant à la femme assise près du berceau; celle-ci quitta le chapelet qu'elle remuait, et, découvrant son sein, y suspendit l'enfant de Thérèse, pendant que le cadavre de la mère refroidissait à côté.
Marguerite vint à moi :
— Philippe, vous ne pouvez rester ici.
Je me levai machinalement, sans oser donner un dernier baiser d'adieu à ma victime.
Comme j'allais à Simon Benoît pour lui serrer la main, le vieux prêtre me repoussa avec sévérité :
— Les morts peuvent pardonner sans condition, me dit-il ; les vivants attendent qu'on expie : fils ingrat, amant implacable, méritez d'être père, et vous redeviendrez mon enfant.
Sur le seuil de la chambre, Marguerite me dit :
— Tenez, Philippe, voilà ce que j'ai volé pour vous.
C'étaient des cheveux de Thérèse. Les voilà ; depuis cette nuit, ils ne m'ont pas quitté; j'en ai fait faire cette chaîne qui s'est usée à mon cou. Souvenir stérile , talisman aussi vain que ma bourse aux louis d'or. La pièce que Thérèse avait voulu me rendre fut ensevelie avec elle.
Le lendemain, Simon Benoit partit pour Belle- Assise, portant au père Brasseur le cercueil de sa fille avec le berceau de son petit-enfant.
J'appris quelques jours après que mon père adoptif, Simon Benoît, était mort subitement, un dimanche, à l'office, en descendant de l'autel. Je n'étais plus entouré que de souvenirs funèbres; je respirais un air de tombeau. Sombre, farouche, poursuivi par les spectres de tous ceux que j'aimais, ne sachant ni me repentir, ni re-
lever audacieusement la tête sous mes forfaits,
je pris la France en horreur, et je consentis à
voyager.
Je réalisai une partie de ma fortune, et je parcourus l'Europe; mais, à chaque relais, j'élargissais, pour ainsi dire, la plaie de mon cœur. Quand j'étais en Allemagne, je m'épouvantais de ce pays calme et paisible, aux mœurs graves, et je voulais partir pour l'Italie. Nous allions alors ù Venise , à Naples ; mais sous ce ciel qui répand l'amour comme une rosée, je subissais plus de tortures encore. Je me plongeais, comme dans le suicide, à travers toutes les folies du climat; mais il y avait bien toujours entre deux fêles, entre deux amours, un instant de réflexion et de réveil, pendant lequel je souffrais horriblement.
Dominique recevait parfois des lettres de France; il savait les nouvelles dont j'avais besoin, et c'était lui qui, de temps en temps, me disait, quand j'étais en humeur de l'entendre:
— Monsieur, la petite Marie devient de plus en plus jolie.
Le père Brasseur s'était rattaché à la vie après la mort de Thérèse, et semblait ne plus vouloir mourir depuis qu'il avait une petite créature à élever, à aimer. Quant à Marguerite, je n'avais plus pour elle d'aversion prononcée; mais je
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l'avais si impitoyablement méconnue et dédaignée que je n'aurais pas osé lui rendre enfin justice.
J'errai pendantcînq ans, traînant mon fardeau, insensible aux émotions de la nature, n'ayant d'autre activité que celle d'un plaisir sans élan, aussi triste, aussi froid, aussi désenchanté devant les glaciers de la Suisse, devant les ruines de Rome, que devant une table de pharaon ou de lansquenet; du reste, dépensant au delà de mes revenus, faisant à mon ennui un lit fastueux, et prodiguant l'or comme j'avais autrefois prodigué mes enthousiasmes. Dominique me faisait remarquer souvent que je marchais à ma ruine.
— Que m'importe! lui disais-je, il me restera toujours de quoi acheter un peu de poudre et des balles.
Il me semblait dès lors, en effet, que le suicide était la seule issue d'une vie ainsi perdue.
Une fois, à Madrid, je crus que je n'aurais jamais besoin de recourir à cette extrémité, et certain hidalgo parut se charger du soin de me débarrasser de ma sotte existence.
Je descendais, un matin , assez nonchalamment d'un balcon au haut duquel deux mains blanches retenaient une échelle de corde, quand je vis sortir de l'angle de la rue voisine un cavalier enveloppé d'un long manteau, et dont
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j'apercevais seulement les ardentes prunelles. Il se jeta sur moi, avant même que j'eusse posé le pied à terre, et, me plantant un poignard dans la poitrine, il prit le chemin que je quittais, et escalada le balcon.
Je tombai sans pousser un cri , et quand je revins à moi, j'étais dans ma chambre : Dominique suçait de toute la force de ses poumons une blessure qui pouvait, sans exagération, passer pour mortelle,
— Pourquoi me réveilles-tu? demandai-je à mon ami.
— Parce que je deviens dévot, répondit en riant ce pauvre Dominique, et que je ne veux pas que vous mouriez sans confession.
— Comprends-tu quelque chose à ce qui m'arrive? ajoutai-je; il n'y a qu'un mari pour frapper ainsi, et moi qui la croyais veuve !
— Elle l'est aussi, mais pas suffisamment.
Je fus lent à me guérir. Il parait que mon rival, homme de précaution, avait trempé son stylet dans certaines préparations vénéneuses fort en usage dans les pays jaloux. Je n'étais qu'à moitié empoisonné. Dominique, en suçant la plaie, avait repris la moitié de la mort qui me menaçait ; le pauvre garçon n'avait pas fait les parts égales; car il ne cessa, depuis, de souffrir et de languir.
J'eus une fièvre ardente et le délire. Pendant quinze jours, je vécus dans ces limbes obscurs et embrasés du cauchemar, dont on ne rapporte aucun souvenir.
Une nuit, la fièvre me quitta tout à coup. Je soulevai la tête : la chambre était éclairée, et Dominique causait avec une femme. Je prêtai l'oreille, j'écoutai : c'était la voix de Marguerite. Elle était venue en Espagne à la nouvelle de mon danger, et depuis huit jours, elle me veillait, me gardait, prenait soin de moi, comme d'un enfant.
Elle se faisait raconter par Dominique mes aventures, mes amours, mes désordres, et elle soupirait avec tristesse , redisant à chaque énormité qu'il citait :
— Hélas ! c'est par ma faute, c'est moi qui l'ai perdu.
Je fis un mouvement. Marguerite se précipita pour me tendre le breuvage que je recevais depuis quelque temps de ses mains sans la reconnaître ; mais je la regardai d'un œil si clair, si bien débarrassé des vapeurs de la folie, que la pauvre femme, se sentant reconnue, tressaillit; la tasse qu'elle m'offrait vacilla dans ses mains*
— Dominique, dit-elle d'une voix émue, votre maître va beaucoupmieux, je n'ai plus besoin ici.
En parlant ainsi, elle me contemplait à la dérobée. Peut-être la pauvre âme s'attendait-
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elle enfin à un mouvement loyal et généreux, peut-être croyait-elle à un effort de ma part pour la retenir.
Je détournai la tête. Dominique vint prendre la tasse pour me l'offrir. Quelques instants après, la porte se refermait : Marguerite était partie.
La convalescence dura un mois; au bout de ce temps, entièrement remis de cet accident, dégoûté de l'Espagne et de l'Europe, poussé aussi par la secrète pensée de me débarrasser pour toujours de Marguerite et de ses tentatives sur moi, je m'embarquai sur un navire qui faisait voile pour PInde.
Je ne vous raconterai pas les aventures de ce long voyage, les détails de mon séjour. Je restai près de dix années dans ce pays, promenant, à l'ombre des temples de Brabma, sur les bords du Gange, les passions, la satiété de toutes choses, l'ennui, que j'avais apportés de Paris el de l'Europe.
Mon fidèle Dominique, depuis l'aventure de Madrid, avait perdu la santé; il vieillissait, d'ailleurs, et ces courses, cette vie haletante, l'épuisaient. Je voyais bien , au cercle de ses yeux , à la maigreur de ses joues, qu'il regrettait la France. Pendant quelque temps, il nia absolument cette douleur dont je suivais les ravages ; puis, enfin , un jour que je le pressais plus que
d'habitude et que je feignais de me sentir moi* même atteint par le mai du pays, deux ruisseaux de larmes s'échappèrent de ses yeux , et il m'avoua qu'il mourrait si nous restions encore longtemps loin de la France et de Paris.
J'embrassai , je rassurai Dominique, et je jurai de retourner en France à la première occasion , et, pendant les semaines qui précédèrent notre embarquement sur un vaisseau de la Compagnie des Indes , nous passâmes nos journées en conjectures sur l'aspect de Paris, nous évoquions la rue de la Sourdière sous les ombrages de Delhi.
La traversée augmenta l'état de souffrance de Dominique ; il s'affaiblissait de plus en plus ; il se traînait tous les matins sur le pont, regardait la mer qui emplissait tous les points de l'horizon, et me disait :
— Toujours l'Océan! Mon Dieu, quand aper- i cevrons-nous donc la terre ? J'ai peur de mourir.
Oh ! monsieur le chevalier, ajoutait cet excellent homme, je ne suis pas un philosophecomme vous, et il m'importe beaucoup de ne pas être enseveli dans ces vagues. Je veux dormir dans la terre natale. Si je meurs avant d'arriver, jurez -moi que vous emporterez mon corps en France!
Je me sentais ému de cette douleur que j'enviais. J
— Ah ! tu es bien heureux, répondais-je à ce
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confident de toutes mes peines ; tu es bien heureux d'aimer encore quelque chose , même le lieu de ton tombeau !
Peu à peu le spectacle de cette mélancolie du seul être qui me fût dévoué au monde, finit par faire rentrer en moi je ne sais quel vague sentiment de la patrie. A force d'entendre Dominique demander les côtes de la France, je finis par m'associer franchement, et, pour mon compte, à son vœu ;puis, par la réflexion, je me disais, qu'après tout, peu m'importait la France au lieu de l'Inde. Nul ne devait s'émouvoir de mon arrivée, nul n'attendait mon retour.
Comme j'exprimais un jour, tout haut, ces idées devant Dominique, il secoua la tête.
— Vous vous trompez, monsieur le chevalier, il y a toujours en France quelqu'un qu'il vous attend, qui vous aime.
Je fis un geste de dénégation.
Alors, se traînant dans sa cabine, Dominique alla chercher un paquet de lettres qu'il vint éparpiller sur mes genoux.
— Niez donc cela , me dit-il avec un air de triomphe, niez donc les larmes qui ont mouillé ces pages, les baisers qu'elles ont reçus, les prières dont elles ont été les confidentes! Ahî vous êtes un homme de fer, et je mourrai désespéré d'avoir échoué dans ma tâche. Je croyais
que le temps et l'absence finiraient par vous amollir, que vous fléchiriez enfin votre haine; mais je vois qu'il me faut renoncer à tout espoir ; aussi je m'épouvante de vous laisser seul t Qu'allez-vous devenir?
La curiosité, plutôt que la reconnaissance, me fit lire la longue correspondance que Marguerite avait adressée à Dominique, depuis près de quinze ans que j'avais quitté Paris. Elle n'avait cessé de me confier à lui, de m'attendre, de m'envoyer de loin ses vœux, son âme pour ainsi dire.
Je parcourus ces lettres, appuyé sur le bord du vaisseau, entre l'Océan et le ciel ; et l'amour qui se déroulait devant moi dans ces lignes ardentes me parut infini, comme les deux abîmes au milieu desquels je me trouvais. Je compris , comme par une révélation, dans cette solitude immense, les angoisses, les douleurs de Marguerite. Je ne sais si ce fut la peur de me trouver seul sur la terre après la mort de Dominique qui m'ouvrit les yeux, et si l'égoïsme ne me suggéra pas ce retour à la raison; je ne sais si mon orgueil se trouva flatté de ces témoignages sublimes; je ne sais sr je n'avais pas au fond toujours aimé Marguerite, et si je n'avais pas mis plus d'entêtement que de foi sincère dans mon ardeur à la fuir.
Expliquez comme vous voudrez, comme vous
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pourrez ce revirement suprême. Tout ce que je sais , c'est que je me sentis bientôt aussi impatient que Dominique- d'arriver en France; c'est que mon cœur, mort sous tant de décombres, ressuscita enfin : c'est que je pleurai avec Dominique de vraies larmes, sans amertume; c'est que je voulus dès lors qu'il me racontât la passion persévérante, indomptable de cette femme, c'est que je le remerciai à mains jointes d'avoir entretenu son espérance.
Nous devions passer par l'Angleterre. Dès que nous y fûmes débarqués, j'écrivis à Marguerite pour lui annoncer notre retour et ma résurrection; puis, le lendemain , nous montions sur un vaisseau pour notre dernière traversée.
Entre Douvres et Calais, une violente tempête nous assaillit. En peu d'heures , le bâtiment fut en danger.
— Tu verras , dis-je à Dominique , que nous périrons en présence du rivage. Le sort me doit encore ce désenchantement; mais ce sera le dernier.
— Ne blasphémez pas, monsieur le chevalier, répondit Dominique, dont tes idées, en se tournant depuis quelques mois vers la tombe, s'imprégnaient d'une teinte religieuse.
Mais, à peine avait-il parlé que la foudre déracinait le grand mât , qu'un horrible craque-
ment se faisait entendre, et que Peau, s'engouffrant dans le vaisseau, décidait irrévocablement de sa destinée.
— Nous sommes perdus, mon ami, dis-je avec sang-froid à mon compagnon.
— C'est impossible, monsieur, Marguerite / vous attend. — Et, me montrant de loin les côtes
de la France parfaitement distinctes, Dominique ajouta en souriant avec foi : Est-ce qu'on meurt si près de son pays ?
— Eb bien, alors, repartis-je avec résolution, essayons de nous sauver.
Le vaisseau s'engloutissait. Je me précipitai sur Dominique; j'attachai ma cravate à la sienne, et je fis ainsi une corde à l'aide de laquelle je le liai, ou plutôt je le suspendis par derrière à mon épaule, et n'attendant pas que le vaisseau nous descendît dans les vagues avec les débris, nous nous jetâmes par-dessus le pont.
Je nageai intrépidement; une planche contre laquelle je me heurtai me vint en aide. Un quart d'heure après, je me cramponnais aux rochers , et, grâce à quelques pêcheurs, je pouvais grimper sur la rive , et m'étendre sur le sol de la France, épuisé d'efforts, mais sain et sauf, à côté de mon pauvre Dominique, sauvé avec moi et par moi.
On nous transporta dans un village situé à une
194 l'homme demi-lieue de la côte. Quelques heures de repos me remirent de ma fatigue. Mais il n'en pouvait être ainsi de mon compagnon de malheur. Dorainique avait été brisé par les épouvantes du naufrage. Il semblait n'avoir conservé l'existence que pour réaliser son rêve de mourir dans sa patrie. Comme je cherchais à le ranimer , à lui rendre le courage et l'espérance :
— C'est inutile, monsieur le chevalier, me dit-il en me remerciant par un sourire. Je suis arrivé aussi, moi ; mais je meurs heureux puisque je vous laisse un peu réconcilié avec la vie, et puisque je vous ai ramené à madame Marguerite. Ah! vous ne pourrez jamais lui donner autant d'amour, de reconnaissance, de dévouement qu'elle en mérite. Dites-lui bien que je suis mort en la bénissant. '
Vers le soir, Dominique entra dans une douce agonie. Il voulut un prêtre, et cet homme , qui avait assisté à tous les désordres, à toutes les orgies de la Régence ; ce valet de mon oncle, le témoin, le confident, le complice de toutes ses débauches, se confessa avec une foi naïve, avec une piété sincère. Son cœur savait s'élever au dessus des fanges qu'il avait traversées, et il s'était instruit, sans se corrompre, au milieu des scandales de cette époque licencieuse.
Dominique mourut en me serrant la main,
après m'avoir fait jurer de nouveau de retourner vers Marguerite. Quand je cessai de sentir battre le cœur du seul homme que j'aimasse, et dont le dévouement avait causé la mort, je ressentis un vide affreux autour de moi : la pensée de mon isolement m'apparut plus vive, plus effrayante que jamais, et je répétai sur le cadavre le serment d'aller trouver Marguerite et de lui demander le pardon et l'oubli.
Je partis en effet le lendemain, au point du jour. Tous mes bagages, tout l'argent que je rapportais de l'Inde, avaient été perdus dans le naufrage. J'allais être presque sans ressources jusqu'à Paris, où je devais retrouver une partie de ma fortune. Il ne me restait que quelque menue monnaie, et les deux derniers louis d'or de Louis XIV. J'en pris un et je l'employai en partie à payer le cercueil de mon pauvre Dominique. Je donnai le surplus, augmenté de tout ce qui me restait, pour me faire conduire à Paris.
— Pourvu, me disais-je, que cette fois mon talisman ne soit pas encore une déception.
Ma superstition dans ce sachet mystérieux était fort ébranlée, ou plutôt j'avais presque peur maintenant de m'en servir.
Le voyage se fit assez rapidement. Dès que je fus arrivé, je courus à la maison de Marguerite; on m'annonça qu'elle était partie depuis six mois
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pour un petit manoir qu'elle possédait en Bretagne, au bord de la mer. Je ne pris que le temps de me procurer des chevaux, d'aller prendre de ' l'or, d'en emplir mes poches, et je galopai sur les routes de la Bretagne. Trois jours après, j'apercevais de loin la tourelle au toit d'ardoise, où Marguerite passait souvent, sans doute, des heures silencieuses à rêver, à regarder l'Océan.
— Hélas! me disais-je en me sentant ému d'une si admirable passion, que de fois n'a-t-elle pas dû interroger les vagues; que de fois n'at-elle pas jeté à la brise des mers les confidences, les regrets, les espérances éternelles de son amour! O toi que j'ai tant torturée, toi la seule victime qui ait survécu pour me sauver et m'absoudre, Marguerite, je jure d'expier à les genoux, par une vie de repentir et d'amour, l'indifférence, Pégoïsme de ma vie passée.
Mon cœur battait à rompre ma poitrine quand je sonnai à la grille du manoir, et j'étais si pâle que le domestique qui vint m'ouvrir recula en me demandant si je n'étais pas blessé. Je murmurai le nom de Marguerite et je conjurai cet homme de me conduire près d'elle.
— Hélas! me répondit-il, madame n'est venue passer ici que quelques heures. Elle était bien triste, elle pleurait.
— El maintenant, où est-elle?
— Au couvent des Carmélites de la ville de***.
Un frisson me parcourut le corps. Je me jetai sur le cheval qui m'avait amené, et dévorant l'espace, poussant des cris sourds mêlés de prières et d'imprécations, j'arrivai à la ville, au couvent.
Je voulus franchi^ la clôture, je demandai Marguerite...
Elle avait pris le voile et prononcé des vœux depuis un mois, désespérant de me voir revenir, offrant à Dieu les élans d'un cœur que la souffrance avait purifié; après quinze ans d'abandon, d'attente vaine, de tortures inouïes, elle s'était jetée aux pieds du crucifix, lui demandant la paix et la miséricorde.
Sa piété ardente et l'intervention de l'évêque avaient fait abréger pour elle le tempsdu noviciat.
Je faillis m'évanouir. Ainsi, ma dernière lueur s'éteignait! ainsi ma seule chance de salut était anéantie! ainsi j'avais tué tous ceux que j'aimais! Ma mère, Thérèse, Simon Benoit, Dominique; et Marguerite, la dernière, couvrant d'un suaire son pauvre cœur embrasé, s'était jetée vivante dans un tombeau.
Je suppliai qu'on me permît au moins de lui parler, de la voir, de l'entendre ; j'offris de l'or, je me mis à genoux. Mais la règle était inflexible. Je courus chez l'évêque, je voulus l'intéresser h