‹ L'homme aux neuf millions [microforme]Chapitre 1 sur 9 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

Sur la pointe extrème de la côte de Bretagne, non loin du bourg de Trémor, s'élevait à l’époque où commence ce récit, c’est-à-dire vers le 15 septembre 1875, un vieux manoir féodal, qui datait manifestement de la première parti. du quinzième siècle.

Cxtte habitation appartenait à M. le duc de Kervenny, qui était alors âgé de plus de quatre-vingts ans.

C'était le dernier descendant d’une race de campagnards robustes et vaillants.

I1 avait lutté le plus qu’il avait pu, préférant s’ense velir dans ce qu’il appelait le drapeau de ses pères, plutôt que de céder à l'entraînement des jeunes et héroï-

ques générations.

D'ailleurs, il Y avait ou, quelques années Auparavant, dans sa vie, un incident cruel qui avait ajouté encore à sa mélancolie et à sa tristesse,

Son fils, Roger de Kervenny, l'enfant de son âge mûr, avait, contre son gré, épousé une jeune fille, qui n'avait ni fortune, ni blason, C'était 1à un grand eri. me aux yeux du bonhonme obatiné ; il avait maudit son

enfant en lui faisant défendre de reparaître jamais de. vant lui,

Roger était parti.

Le duc était resté sou}, n’accucillant auprès de Jui que Me Durander- un jeune notaire du canton, et le comte de Blangy, le fils de Sa soeur, ex le seul parent pour dequel il conservât quelque affection.

Le comte de Blangy avait alors cinquante ans,

C'était un de cea gentilshommes viveurs, comme on en voit beaucoup à Paris ot en province, et qui ne sembleut demander à la vie que la satisfaction ‘e leurs passions, |

Dès l’âge de vingt-cinq ane, qu’il tenait de son père; en :

Au bout d un beau garçon éur

Er 2e

“ment, que la malechance nc lui en laissa pas lo L 20 feux ans À peine après son mariage, la comtesse mourait,

Ce fut un véritable malheur,

Pour le comte, qui allait se trouver rejeté dans sa vie d'autrefois... et pour l'enfant, dont l'éducation resterait livrée à des mains mercenaires,

C'était fatal! et cela ne manqua pas d'arriver,

Quand l’enfant que l’on appelait Anatole de Blangy, atteignit sa dix-huitième année, il ne connaissait encore son père que pour l'avoir vu de loin en loin, au lycée où chez quelque parent éloiné où on le recueillait ter jours de sortie,

Dans l'isolement qui s'était fait autour du duc de Kéfvenny, le comte était le seul qui lui fût resté fidèle il venait souvent le visiter, 11 avait réussi de le sorte à creuser chaque jour davantage l’abime qui séparait le duc de son fils Roger, et il ne «ésespérait pas d'arriver à détourner, à son prouit, une banne partie de l’héritage de ce dernier,

+ | était son but; et pour l’atteindre, il avait mis dans son jeu, le notaire dont rous avons parlé, Me Durandeau, dont il avait dès le premier jour, pénétré le caractère, !

Le jeune notaire était dévoré d’ambitior.!..….

{1 voulait urriver... — à tout prix.

On était au 15 septembre 1875,

Le duc était dans sa chambre à coucher, ét:rdu sur son lit, en proie à des douleurs aigr*e qui, par instants, dui arrachaient des cris qu’il cherchait veinament à étouffer,

À son chevet, veillait une vieille gouvernante, qui, depuis trente ans, ne l’avait pas quitté, et faisait mour . ainsi dire, partie « la maison, ;

La vieille Ursule,

Elle avait connu Roger, le fils du due, qu’.lle aimait comme s’il eût été son propre enfaut. ., elle avait bien pleuré, quand il était parti, et elle - pérait toujours le revoir,

Mais le due s’affaiblissait chaque jour davantage, Depuis une semaine surtout, le médecin devenait soucieux et inquiet, Et

La pauvre Ursule avait peur et ne savait avec qui pleurer,

À deux pas d'elle # tenait le vomte de Blangy, pâle, sombre, attentif aux moindres mouvements du due, et scouant parfois sa préoccupation pour écouter les bruits du dehors.

Evidemment, il attendait quelqu'un et s’impatientait de n’entendre rien venir.

Le matin, le médecin avait déclaré que le duc pdtsœait bien ne point passer la nuit.

On avait caché la vérité au vieillard, mais ce dernier me 4e faisait aucune illusion; il sentait jen que sa fin approchait, et il avait dépêché un exprès à Me Durandeau, en de priant de le venir trouver au plus tôt.

Le notaire n'était pas 1ncore arrivé: s’est lui que le comte de Blangy attendait.

À un moment donné, le duc cessa tout à coc+ de geindre, et s'étant soulevé à demi sur son séant, il promena son regard effaré à travers la chambre,

La vieille Ursule releva les yeux et le comte de Blangy se rapprocha.

—À moi! à moi! balbutia le duc d’une voix éteinte.

—Que voulez-vous! dit la pauvre gouvernante, plus morte que vive, est-ce que M. le duc se sent plus mal?

—Non, non!... mais je veux.

—Parlez.

—Mon fils.

—M. Roger.

Où ost-il? Je veux le voir! qu’il vienne à }”'nstant, car s’il tarde...

Il s'affaissn, et sn tête roula défaillante sur l'orviller,

Il y eut un moment de silence lugubre.

A travers les grondenwents de l'orage on entendait la poitrine du moribond sifler affreusement, et, de temps à autre, il agitait ses deux bras nus dans le vide,

Ursule prépara à ln hâte une boisson que le mé iecin avait ordonné de lui donner en ons de ayneape ; mais le malheureux la repoussa doucement et eut un hoquet sinistre.

Mon Dieu! murmura la gouvernants, en joignant les mains.

Cependant le due semblait revenir à Imi, l'expression de son regard s'adoucit, deux larmes coulèrent le long de ses joues creuses.

—Pauvre Poger! continua-t-il; où est-il à œtte ure? Pourquoi n'est-il pas revenn? Avec quelle joie je lui aurais pardonné! 1] ne le sait donc pas... On ne ui a done rien dit... Fst-ce que je vais mourir sans l'avoir embrassé et béni?

T1 se tut et prûta l’oreille.

Le comte de Blangy était allé à la porte qu’il avait entr'ouverte, et le corps penché au dehors, il écoutait.

—Qu'y at-il? demanda encore le moribond.

—Je lignore, répondit le comte... mais, si vous le désirez, je vais voir. ‘

—Oni!... allez! allez!...

Le comte n’en attendit pas plus long; il se précipita sur le palier et descendit rapidement l'escalier qui conduisait au rez-de-chaussée. .

T1 ne s'était pas trompé, lui! T1 ne pouvait se faire illusion sur le bruit qu’il venait d'entendre, et il ne dontait pas que ce ne fût Me Durandeau.

C'était lui en effet, et il le rencontra comme il se préparait à monter chez le duc...

Le comte l’arrêta brusquement.

Ë —Où allez-vous? lui dit-il d’un ton impérieux et ref.

—Mais je me rends chez le duc... répondit le jeune notaire ,moins étonné de la Question que du ton dont elle était faite.

—Nous y monterons dans un instant ; insista Je comte; auparavant, il faut que je vous parle,

—AÀ moi!

—À vous... oui... Me Durandeau, et ce que j'ai à vous dire est assez grave, et votre honneur y est trop intéressé, pour que vous hésitiez à m’accorder les quelques minutes d'entretien que je réclame de vous.

—Mais, monsieur.

—Mais, monsieur, enrore une fois!... Craignez de vous repentir cruellement d’un refus que ailleurs, jusqu’à présent, rien ne vous autorise à m’opposer.

Le notaire s’inclina.

—Quelque insolite que soit cette mise en demeure,

it-il après un moment de réflexion, je veux bien m'y soumettre; mais n’oubliez jas, je vous prie, que le duc m'attend et que mon devoir.

Le comte sourit avec ironie.

—#Soyez sans inquiétude sur ce point, répondit-il, et quand vous m’aurez entendu, je suis certain que vous comprendrez mieux où vous devrez placer votre devoir et votre honneur.

Et, en disant ces mots, le Conte poussa une porte et pénétra dans un grand salon vert qu’éclairait seule une lampe dont la lumière était voilée par un abat-jour de couleur sombre.

Pour tout dire, Me Durandeau était fort intrigué.

C’était la première fois qu’on lui parlait de la sorte, et il se demandait quel sentiment poussait le comte de Blangy à le traiter avec cette brusquerie.

Le jeune notaire ne manquait ni d’audace ni d’habileté; mais vaguement il coïnprenait qu'il s’agissait ici d’une chose inattendue, et instinctivement, il se sentait gagné par une de ces terreurs mystérieuses qui vous envahissent tout entier, et contre lesquelles aucune énergie ne saurait prévaloir.

Toutefois, il fit bonne contenance; dès qu’il se vit æul avec son interlocuteur, il leva sur lui un front assuré et osa le regarder bien en face.

—Nous voici seuls, monsieur le comte, dit-il; j’espère que maintenant vous voudrez bien me faire connaître.

—Vous allez être satisfait, monsieur, répondit le comte ; et je ne doute pas que vous ne consentiez, quand je me serai expliqué, à me rendre le service que j’attends de vous.

—Un service! fit le notaire, et que ne le disiez-vous tout de suite? je vous suis tout acquis. -

—J’y compte bien.

—J’y compte bien.

—De quoi s'agit-il ?

—Ecoutez-moi.

Et le comte prit une attitude pour ainsi dire plus sévère.

—M. le duc de Kervenny est mourant, continua-t-il Presque aussitôt. <

—Est-il si mal que cela ? interrompit Me Durandeau,

—Le médecin a déclaré, ce matin, qu’il ne passerait pas la nuit, ‘

nières volontés.

—M. le duc m’a déjà entretenu une fois ou doux de ses intentions, :

—Je le sais... mais ce ne sont pas des intentions que je me préoccupe... ce qui m'intéresse, c’est de savoir comment vous êtes disposé à les accueillir.

Le jeune notaire eut un haut-le-corps ,et fit un geste d’étonnement

7 me comprendre; car j'entends duc m’a dit lui-même qu’il par- + Les rigueurs dont il a usé

1 doit laissér après ter, parce qu’il lui - lest-ce pas cela? ..

—Le duc m’a confié, en effet...

—Le jour où j'ai appris que telles étaient ses intentions, j'ai pris mes mesures pour qu’un pareil dénouement ne vint point détruire misérablement les projets que j'avais formés.

— Quels projets ?.

Le comte eut un geste violent,

—Eh! croyez-vous, dit-il dune voix vibrante, que j'aie convoité cet héritage pendant vingt ans, pour le

laisser échapper, au moment où je croyais l’atteindre! Non, aop' Mille fois non! et je jure bien que moi viart cela ne «ra pas.

-—Que ferez-vous ? interrogea Me Durandeau, qui ne démêlait pas bien encore la pensée du comte.

—Ce que je ferai? Rien, — car c’est vous seul qui agirez.

—Moi?

—Et qui donc ?... n’allez-vous pas vous trouver, tout à l’heure, seul en présence du duc... du due affaibli, troublé, en proie déjà à toutes les affres de la mort... Rien ne vous sera facile comme de lui dicter vous-même ses dernières dispositions, ou, tout au moins, si cela était impossible, de substituer au véritable teëtament.

A ces paroles, Me Durandeau se dressa comme mâû par un ressort, et il recula effaré de deux pas.

—Une pareille proposition... à moi?... s’écria-il avec indignation.

Te comte haussa les épaules.

—Voyons. Calmez-vous, dit-il froidement en toisant son interlocuteur avec un dédain superbe; vous n’êtes plus un enfant, "maître Durandeau. et m'est avis que vous avez d’autres visées que celle d’un pauvre tabellion de province. Eh bien! si vous consentez à me servir dans cette circonstance, comme je le désire, je vous promets que vous n’aurez qu’à vous féliciter d’avoir aidé à mes projets.

—Mais c’est une infamie! fit le notaire de plus en plus stupéfait.

—Cela dépend du point de vue où l’on se place.

—Ah! jamais! jamais!

—Avez-vous bien réfléchi ?

Me durandeau fit un pas vers la porte.

—Pardonnez=moi, monsieur le comte, dit-il avec fermeté; mais vous en avez déjà trop dit, et je ne puis en

entendre davantage: M. le duc de Kervenny m’a fait appeler... il wattend... et vous trouverez bon...

— À votre aise, monsieur, à votre aise! .. fit le comte, sur un mode railleur ; seulement, avant de nous séparer... laissez-moi, je vous prie, ajouter un mot: ce sera le dernier...

Le notaire s’anrèta, la main posée sur la serrure de la porte,

Le comte le regardait, souriant.

—Je ne vous ai pas dit, reprit-il peu après, que l’année dernière, me trouvant à Paris, je suis allé passer une soir au thâtre de la Renaissance. On y jouait une pièce agréable, dont le principal rôle était tenu par Jeanne Granier; il y avait beaucoup de monde, et cela m'intéressa fort... Toutefois...

—Toutefois... répéta machinalement Me Durandeau.

—L'attrait de la pièce ne captivait pas entièrement mon attention, ct j’eus le temps, du moins pendant les entr'actes, de lorgner la salle et d'observer les spectateurs... Or, savez-vous ce que je vis, ce soir-là, dans une loge du rez-de-chaussée ?

—Qui done, monsieur le comte ? interrogea de jeune notaire, dont la main abandonna la porte.

—Cascadette, répondit M. de langy, une de nos étoiles de la galanterie, que je:connaissais beaucoup pour lavoir fréquentée quelquefois. Seulement, ce qui m’intrigua; ce ne fut pas mademoisellle Cascadette, qui se trouvait, là, bien naturellement à sa place, mais ce fut bien plutôt son cavalier dont les traits me frappèrent tout particulièrement.

— Vraiment, — et ce cavalier? — balbutia Me Durandeau, ‘

—Une ressemblance bizarre, incroyable, et si je ne vous avais su alors en pèlerinage à Lourdes, j'aurais

pu penser.

Te

—Monsieur le comte...

- Je crus être le jouet d’une illusion... Je ne pouvais admettre que deux hommes pussent se ressembler à ce point. (Cela pique ma curiosité... et, ma foi, après le spectacle, je filai mon homme jusqu'à son hôtel.

2 notaire devint blème.

—Ah!! monsieur le comte... fit-il, la gorge serrée, ne me periez pas. C’était moi, en effet; j'avais été entraîné... ce fut ma première faute... ma seule cscapade.

—(C'est ce que je me suis dit... répliqua le comte... Pour être notaire, on n’en est pas moins homme... et à votre âge, il est permis d'avoir de ces défaillances bien pardonnables.

— N'est-ce pas ?

—Cependant, je ne vous cacherai pas qu'à partir du jour où je fis cette découverte, je me sentis envahi par un sentiment dont j'expliquerais mal le caractère, mais qui s’empara de mon esprit avec une autorité souveraine.—Je me pris à réfléchir: je me dis que vous n’aviez aucune des qualités extérieures qui peuvent séduire une femme comme (Cascadette. .. que, pour expliquer les bontés qu'elle avait pour vous, il fallait qu’elle eût été poussée par un caprice, comme ces dames en éprouvent quelquefois... à moins que vous ne vous soyiez changé en pluie do, ce qui était certainement le plus pratique et le plus vraisemblable.

—Mais, je suis pauvre, objecta humblement Me Durandeau.

—Pardieu ! (C'était là le mystère, et alors, je me renseignai ,je questionnai ,et j’appris par vos fournisseurs, surtout par les amies de Cascadette, qu’en moins de quinze jours, vous aviez fait pour la jolie pécheresse les plus ruineuses extravagances. Dès lors, le mystère se compliquait; je résolus d’en avoir le coeur net, et

d'arriver, à tout prix, à la découverte de la vérité tout entière,

—Monsieur Je Comte... de grâce...

—Laissez-moi achever, ce ne sera pas long, — je me mis donc en Campagne, cela dura Plusieurs mois, sans que rien vint éclairer, et c'est seulement depuis quelques jours que le Mystère m'a été dévoilé,

Le notaire ge laissa tomber auéanti sur un siège,

Le conte poursuivit : :

—L'année dernière, dit-il, M. le due à qui vous aviez fait part de votre intention de voue rendre À Paris, où certaines affaires Vous appelaient, le due Vous remit une somme de cent mille Irancs, qu’il vous chargea de

r à la Banque de France,

—Mais cette Sonune, j’en ai donné Je reçu à M. le duc dès mon retour.

“—En effet, ot c’est là le crime !

—Monsieur. .

—Car ce reçu est faux !.., Vous le savez bien. et si demain, il me Prenait fantaisie de Je remettre entre

le procureur de la République, avant notaire Durande i

comte. —Par rez, je vous supplie,

Tricanement ironique.

de vous perdre ? répliquat-il, avec —Vous pouvez m'être trop utile pour que je prive le Canton de votre présence !... Mais com- Prenez bien votre situation, cher Monsieur, eb tâchez de i besoin de Vous, et si vous

je demande, Je détru s :

“—Mon Dieu! mon Dieu!—fit Me Durandeau, en Promenant autour de lui des regards terrifiés.

—J'ajoute, continua le comte, qu'au lendemain du jour où j'hériterai, je vous compterni une somme de deux cent mille francs qui vous permettront d'aller à Paris, :\ vous attire votre tempéramment ot vos aspirations de luxe, de fortune ot de plaisirs. — Est-ce convenu ?

—Mais c’est mon honneur que vous demandez-là !

Le comte lui éclata au nez.

—Est-ce convenu ? répéta-t-il en faisant mine de s'éloigner à son tour.

Durandeau le retint d’un geste désespéré.

—Non! non! restez! «it-il comme affolé. Je ferai ce que vous vouérez. Je suis à votre merci. Mais ne me perdez pas. Je vous en conjure,

—À la bonne heure ! approu .a de Blangy ; vous voilà tout à fait raisonnable, et nous allons nous rendre auprès du due. Vous n’avez rien à ajouter, avant que nous quittions ce salon.

Le notaire répondit par un signe,

La voix hésitait dans sa &orgc ; il était devenu livide. On eût dit qu’il n'avait plus une goutte de sang dans les veines,

D'une main fébrile, il fouilla dans la serviette qu'il avait apportée, ct en tira deux lettres qu’il présenta au comte,

—-Qu’est ceci ? demanda ce dernier,

Le notaire fit un effort. "

—Ce sont deux lettres que j'ai reçues ce matin même, répondit-il d’une voix faible comme un souffle .

—D'où viennent-elles ?

—De Cincinnati.

—Et vous les avez ouvertes ?

—Le due m’y avait autorisé.

—Enfin, qui les a écrites?

-—L'une,—celle-ci est de Roger.

—Le fils du ue?

—-Lui-même,

—ÆEt que dit-il ?

—C’est un suprême appel qu'il adresse à la pitié de son père. Il va mourir, et implore son pardon.

—Mourir!-répéta le comte en s’emparant violemment de la lettre. Mourir! à quelle date Yat-il écrite ?

—Ïl y a trois semaines environ.

—Et depuis ?—Depuis ?

—Depuis, Roger de Kervenny est mort, et j'ai là Vacte authentique de son décès!.. .

Le comte étouffa an cri de satisfaction et tendit sa main frémissante vers le notaire. a

Ce dernier fouillait lentement dans son portefeuille; au bout de quelques secondes, il en tira un papier de dimension particulière, et, avant de le remettre à son interlocuteur, un rictus d’une sardonique expression

:nt crisper ses lèvres mincee, —Ne vous hâtez pas trop de vous réjouir, dit-il, en

scandant chacur de ses mots. Car s’il est acquis que Roger de Kervenny a bien rendu son me à Dieu, il n'est pas moins authentique qu’il a laissé un fils légitime qui sera appelé à lui succéder dans tous s, droits à l'héritage du duc.

Le comte eut un geste farouche,

—Et ce fils! interrogea-t-il, 1: voix ardente et sèche,

—{Tout porte à croire qu’il est vivant, répondit Me Durandeau ; mais son père l'avait éloigné pour des raisons que l'on ignore, et on suppose qu'il a été placé dans quelque maison d'éducation de France ou d’Angleterre, on 1e sait au juste,

—Mnis, qui vous a donné ces renseignements ?

—Le -rrespondant de Cincinnati, auquel je m'étais adressé par l’ordre du due.

-—Et ce correspondant n’a rien pu vous dire de plus?

—Rien.

—Enfin, dans cette situation, que pensez-vous que . nous ayons à faire ?

—Le notaire parut réfléchir un moment, puis il releva la tête et reprit:

—Sauf meilleur avis, dit-il, j'estime qu'il ne faut rien dire au duc!... Roger est mort, son fils disparu, nous sommes maîtres du terrain, et nous avons le temps de voir venir... Le duc ne peut tarder de quitter cette vallée de douleurs: le testament qu’il va dicter, je le rédigerai au mieux de vos intérêts. .., et vous pouvez être assuré de mon dévouement, puisque vous me tenez sous la plus terrible des menaces.

—Alors, je puis compter sur vous?

—{Comme sur vous-même |

-—C’est bien! le duc vous attend... Rendez-vous sans plus de retard auprès de lui... dans quelques minutes. j'irai vous rejoindre.

—AÀ bientôt donc, monsieur le comte...

Me Durandeau salua humblement, reprit sa serviotte de notaire, et gagna le premier étage.

Un instant après, il était nesis au chevet du duc, avec da vieille gouvernante Ursule,

Son visage avait déjà comme l’empreinte de la mort !

Quand le notaire s'approcha du lit, il poussa un soupir de soulagement, et lui tendit la main,

—Vous, c’est vous! dit-il... Ah! je vous attendais avec impatience,

-—Que monsieur le due m'excuse, répondit Me Du. randeau, mais ce soir...

-Bien, bien, ne pefdons pas de temps. .., interrompit le moribond, nous avons à causer, Je veux vous dicter cette fois mes dernières volontés,

—Monsieur le duc se croit plus mal?...

—Non, non, monsieur, je sais ce que j'éprouve et on ne ruse pas avec la mort. Voyons, mettez-vous là! Et k comte où est-il ?

—Je le quitte à l'instant : il ne s’est retiré que par dis. crétion.

—J’entende qu’il soit Jà,

—On va le prier de venir.

—C’est cela. Ursule, va dire au come que je désire le voir et quil vienne à l'instant.

Ursule sortit aussitôt.

Quand elle fut éloignée, le due ramua Ja tête avec un geste de découragement.

—Et dire, balbutia-t-il, les yeux brûlés par les larmes, dire oue je vais mourir ainsi, seul, sans avoir revu mon pauvre Roger.

Ah ! je ne sais pourtant quel espoir insensé j’avais con. servé!... Il ma semblé que le ciel ferait un miracle en ma faveur! Cher Roger!... La mort m’eût été moins cruelle... si javais pu le voir, ne fût-ce qu’une seconde à mon chevet,

Il n’acheva pes.

= M ms

Le comte de Blangy venait d'entrer : il s'était approché, lui avait baisé la main ct était allé s’asvoir auprès du notaire,

Le due reprit, en s'adressant à son neveu :

-—Je vous ai fait prier de venir, parce que cotte heure est solennelle entre toutes, et que je ne veux rien déoider qui puisse m'être un jour reproché par ceux qui garderont quelque suvenir de moi... Comte, prenez place, je vous prie... et vous, Monsieur Durandeau, écrivez; our ceci est l'expression de ma volonté supréme!...

Un incident singulier se produisit, qui impressionna les trois hommes attentifs et émue.

Le duc se dressa brusquement sur son séant, pendant que le notaire et le comte échangeaient un regard terrifié.

La cloche de la grille d'entrée venait de se faire entendre, et deux ou trois valets s’étaient précipités au dehors à cet appel impérieux et bref.

L’attente fut courte d'ailleurs, et quelques minutes plus tanl la porte s’ouvrait, et un nouveau personnage pénétrait dans la chambre,

Ce n’était ni Roger, ni son fils, mais à son aspect, le duc jeta un cri de joie, pendant que le comte se penchait rapidement à l'oreille de Me Durandeau.

Celui qui venait d'entrer était un homme d’une cinquantaine d'années environ, d’allure bourgeoise, légèrement replet, dont la physionomie d’ailleurs effacée et insignifiante, ne s’imposait par aucune des qualités qui attirent et retiennent le regard.

Il s'appelait M. Parville. C'était un riche bourgeois de Paris, d’une honorabilité incontestée, et qui connaissait le duc, parce que son père, ancien magistrat, avait été son ami, le meilleur. ,

Ti se trouvait en Bretagne pour affairrs, et ya appris que le duc était mourant; il n'avait pas vo.

RS D nu

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