L'Homme aux neuf millions
Sur la pointe extrême de la côte de Bretagne, non loin du bourg de Trémor, s'élevait à l'époque où commence ce irécit, c'est-à-dire vers le 15 septembre 1875, un vieux manoir féodal, qui datait manifestement de la première partie du quinzième siècle.
lOette habitation appartenait à M. le duc de Kervenny, qui était alors âgé de plus de quatre-vingts ans.
C'était le dernier descendant d'une race de campagnards robustes et vaillants.
Il avait lutté le plus qu'il avait pu. préférant s'ense-1 velir rlans ce qu'il appelait le drapeau de ses pères, plutôt que de céder à l'entraînement des jeunes et héroïques générations.
D'ailleurs, il y avait eu, quelques années auparavant, dans sa vie, un incident cruel qui avait ajouté encore à sa mélancolie et à sa tristesse.
Son fils, Roger de Kervenny, l'enfant de son âge mûr, avait, contre son gré, épousé une jeune fille, qui n'avait ni fortune, ni blason. C'était là un grand criune aux yeux du Ibonhomime obstiné ; il avait maudit son enfant en lui faisant défendre de reparaître jamais devant lui.
Roger était parti.
Le duc 'était resté seul, n'accueillant auprès de lui que Me Durandeau, un jeune notaire du canton, et le comte de 'Blangy, le ifils 'de sa soeur, et le seul parent (pour lequel il conservât quelque affection.
Le comte de Blangy avait alors cinquante ans.
C'était un de ces gentilshommes viveurs, comme on en voit beaucoup à Paris et en province, et qui ne semblent demander à la vie que la satisfaction ""e leurs passions.
Dès l'âge de vingt -cinq ans, il avait dissipé la fortune qu'il tenait de son père; en moins de cinq années, le jeu, les femmes, les chevaux engloutissaient son patrimoine, et quand il s'était vu ruiné, incapable de se reconstituer une fortune ipar le travail, il avait cherché et facilement trouvé une jeune héritière 'dont la dot 'devait réparer les désastres occasionnés par ses folies de gentilhomme désoeuvré.
Peut-être cette union eût-elle réussi à le ramener à une vie plus calme, ou moins déréglée. La comtesse l'aimait sincèrement et ne demandait qu'à le rendre heureux. Au bout d'une année, elle donnait le jour à un beau garçon sur lequel il eût pu reporter tout son amour et toute son ambition, mais le comte n'était pas homme à se laisser toucher par ces .considérations d'ordre inférieur, — et puis, eût-il été disposé à s'amender
sérieusement, que la màlechance ne lui en laissa pas le termps.
Deux ans à peine après son mariage, la comtesse mourait.
Ce fut un véritable malheur.
Pour Je comte, qui allait se trouver rejeté dans sa vie d'autrefois. . . et pour l'enfant, dont l'éducation resterait livrée à des mains mercenaires.
C'était fatal ! et cela ne manqua pas d'arriver.
Quand l'enfant que l'on appelait Anatole de Blangy, atteignit sa dix-huitième année, il ne connaissait encore son père que pour l'avoir vu de loin en loin, au lycée ou chez quelque parent éloigné où on le recueillait leT jours de sortie.
Dans l'isolement qui s'était fait autour du duc de Korvcnny. le comte était le seul qui lui fût resté fidèle il venait souvent le visiter. Il avait réussi de la sorte à creuser chaque jour davantage l'abîme qui séparait le duc de son fils Roger, et il ne désespérait pas d'arriver à détourner, à son profit, une bonne partie de l'héritage de ce dernier.
Tel étaH son but; et pour l'atteindre, il avait mis dans son jeu, le notaire dont nous avons parlé, Me Durandeau, dont il avait ,dès le premier jour, pénétré le caractère. |
Le jeune notaire était dévoré 'd'ambition ! . . .
Il voulait arriver ... — à tout prix.
On était au 15 septembre 1875.
Le duc était dans sa chambre à coucher, étendu sur aon lit, en proie à des douleurs aiguës qui, par instants, lui arrachaient des cris qu'il cherchait vainement à étouffer.
A son chevet, veillait une vieille gouvernante, qui, depuis trente ans. ne l'avait pas quitté, et faisait pour ainsi dire, partie de la maison.
La vieille Ursule.
Elle avait connu Roger, le fils du duc, quelle aimait comme s'il eût été son propre enfant. . . elle avait bien pleuré, quand il était parti, et elle opérait toujours le crevoir.
Mais le duc s'affaiblissait cbaque jour davantage. De- <puis une semaine surtout, le médecin devenait soucieux et inquiet. t
La pauvre Ursule avait peur et ne savait avec qui pleurer.
■A deux pas d'elle se tenait le comte de Blangy, pâle, sombre, attentif aux moindres mouvements du duc, et secouant parfois sa préoccupation pour écouter les bruits du dehors.
Evidemment, il attendait quelqu'un et s'impatientait de n'entendre rien venir.
Le matin, le médecin avait déclaré que le duc polirait bien ne point ipasser la nuit.
On avait caché la vérité au vieillard, mais ce dernier ne se faisait aucune illusion; il sentait ien que sa fin approchait, et il avait dépêché un exprès à Me Durandeau, en le priant de le venir trouver au plus tôt.
Le notaire n'était (pas encore arrivé : :c'est lui que le comte de Blangy attendait.
A un moment donné, le duc cessa tout à coup de geindre, et s'étant soulevé à demi sur son séant, il promena son regard effaré à travers la chambre.
La vieille Ursule releva les yeux et le comte de Blangy se rapprocha.
— A moi ! à moi ! balbutia le duc d'une voix éteinte.
— 'Que voulez-vous ! dit la pauvre gouvernante, plus morte que vive, est-ce que M. le duc se sent plus mal?
— 'Non, non ! . . . mais je veux.
— Parlez.
— Mon fils.
— M. Eoger.
— Où est-il? Je veux le voir! qu'il vienne à l'instant, car s'il tarde . . .
Il s'affaissa, et sa tête roula défaillante sur l'oreiller.
Il y eut un moment de silence lugubre.
A travers les grondements de Forage on entendait la poitrine du moribond siffler affreusement, et, de temps à autre, il agitait ses deux bras nus dans le vide.
Ursule prépara à la hâte une boisson que le médecin avait ordonné de lui donner en cas 'de syncope; mais le malheureux la repoussa doucement et eut un hoquet sinistre.
— Mon Dieu ! murmura la gouvernante, en joignant les mains.
Cependant le duc semblait revenir à lui, l'expression de son regard s'adoucit, deux larmes coulèrent le long de ses joues creuses.
— 'Pauvre Roger! continua-t-il ; où est-il à cette heure? Pourquoi n'est-il pas revenu? Avec quelle joie je lui aurais pardonné ! Il ne le sait donc pas . . . On ne lui a donc rien dit. . . Est-ce que je vais mourir sans l'avoir embrassé et béni?
Il se tut et prêta l'oreille.
Le comte de Blangy 'était allé à la porte qu'il avait entrouverte, et le corps penché au dehors, il écoutait.
— Qu'y a-t-il? demanda encore le moribond.
— Je l'ignore, répondit le comte . . . mais, si vous le désirez, je vais voir.
— 'Oui ! . . . allez ! allez ! . . .
Le comte n'en attendit pas plus long; il se précipita sur le palier et descendit rapidement l'escalier qui conduisait au rez-de-chaussée. •
Il ne s'était pas trompé, lui! Il ne pouvait se faire illusion sur le bruit qu'il venait d'entendre, et il ne doutait pas que ce ne fût Me Durandeau.
C'était lui ,en effet, et il le rencontra comme il se préparait à monter chez le duc. . .
Le comte l'arrêta brusquement.
—Où allez-vous? lui dit.il d'un ton impérieux et (bref.
—Mais je me rends chez le duc. . . répondit le jeune notaire ,moins étonné de la question que du ton dont elle, était faite.
—Nous y monterons .clans un instant; insista le comte; auparavant, il faut que je vous parle.
— A moi!
— 'A vous. . . oui. . . 'Me Durandeau, et ce que j'ai à vous dire est assez grave, et votre honneur y est trop intéressé, pour que vous hésitiez à m'acoqrder les quelques minutes d'entretien que je réclame de vous.
— Mais, monsieur. . .
—Mais, monsieur, encore une fois ! . . . Craignez de vous repentir cruellement d'un refus que ,d'ailleurs, jusqu'à présent, rien ne vous autorise à m'opposer.
Le notaire s'inclina.
—•Quelque insolite que soit cette mise en demeure, dit-il après un moment de réflexion, je veux bien m'y soumettre; mais n'oubliez jas, je vous prie, que le duc m'attend et que mon 'devoir . . .
Le comte sourit avec ironie.
— Soyez sans inquiétude sur ce point, répondit-il, et quand vous m'aurez entendu, je suis certain que vous comprendrez mieux où vous devrez placer votre devoir et votre honneur.
Et, en disant ces mots, le comte poussa une porte et pénétra dans un grand salon vert qu'éclairait seule une lampe dont la lumière était voilée par un abat-jour de couleur sombre.
Pour tout dire, Me Durandeau était fort intrigué. C'était la première fois qu'on lui (parlait de la sorte, et il se demandait quel sentiment poussait le comte de Blangy à le traiter avec cette brusquerie.
Le jeune notaire ne manquait ni d'audace ni d'habileté : mais vaguement il comprenait qu'il s'agissait ici d'une chose inattendue, et instinctivement, il se sentait gagné par une de ces terreurs mystérieuses qui vous envahissent tout entier, et contre lesquelles aucune énergie ne saurait prévaloir.
Toutefois, il fit bonne contenance; dès qu'il se vit seul avec son interlocuteur, il leva sur lui un front assuré et osa le regarder bien en face.
— Xous voici seuls, monsieur le comte, dit-il ; j'espère que maintenant vous voudrez bien one faire connaître. ..
— Vous allez être satisfait, monsieur, répondit le comte; et je ne doute pas que vous ne consentiez, quand je me serai expliqué, à me rendre le service que j'attends de vous.
— -Un service î fit le notaire, et que ne le disiez-vous tout de suite? je vous suis tout acquis.
—J'y compte bien.
— J'y compte bien.
— De quoi s'agit-il ?
— 'Ecoutez-moi.
Et le comte prit une attitude pour ainsi dire plus sévère.
— M. le duc de Kervenny est mourant, continua-t-il presque aussitôt.
—Est-il si mal que cela? interrompit Me Durandeau.
— Le médecin a déclaré, ce matin, qu'il ne passerait pas la nuit.
—Dans cette extrémité, le duc, qui ne s'abuse pas sua- son état, vous a fait appeler auprès de lui, et j'ai des raisons de croire que vous aurez à recevoir ses dernières volontés.
— M. le duc m'a déjà entretenu une fois ou doux de ses intentions.
-nJe le sais. . . mais ce ne sont pas des intentions que je me préoccupe ... ce qui m'intéresse, c'est de savoir comment vous êtes disposé à les accueillir.
Le jeune notaire eut un haut-le-coinps ,et fit un geste d'étonnement
— Je ne comprends pas bien, monsieur le comte, ditil d'une voix inquiète.
— Eh bien ! vous allez me comprendre ; car j'entends être très explicite. (Le duc m'a dit lui-même qu'il pardonnait à son fils . . . Les rigueurs dont il a usé envers lui, lui pèsent comme un remords, et il veut racheter le mal qu'il a fait à Roger par sa sévérité excessive . . . Bref, ,1e testament qu'il va vous dicter, donnera toute sa fortune. . . les trois millions qui'l doit laisser après lui, à ce fils qu'il voulait déshériter, parce qu'il lui avait désobéi ! . . . n'est-ce pas cela ? . . .
— Le duc m'a confié, en effet. . .
— Le jour où j'ai appris que telles étaient ses intentions, j'ai pris mes mesures pour qu'un pareil dénouement ne vînt point détruire misérablement les projets que j'avais formés,
— Quels projets?. . .
Le comte eut un geste violent.
—Eh! croyez-vous, dit-il d'une voix vibrante, que j'aie convoité cet héritage pendant vingt ans, pour le
laisser échapper, au moment où je croyais l'atteindre! Non. aon ' Mille fois non ! et je jure bien que moi vivi rt cela ne sera pas.
— Que ferez-vous? interrogea Me Durandeau, qui ne démêlait pas bien encore la pensée du comte.
— 'Ce que je ferai? Bien, — car c'est vous seul qui agirez.
—Moi?
— Et qui donc ? . . . n'allez-vous pas vous trouver, tout à l'heure, seul en présence du duc . . . du duc affaibli, troublé, en proie déjà à toutes les affres de la mort. . . Bien ne vous sera facile comme de lui dicter vous-même ses dernières dispositions, ou, tout au moins, si cela était impossible, de substituer au véritable testament. . .
A ces paroles, Me Durandeau se dressa comme mû par un ressort, et il recula effaré de 'deux pas.
— Une pareille proposition ... à moi ? . . . s'écria-t-il avec indignation.
Le comte haussa les épaules.
— Voyons. Calmez-vous, dit-il froidement en toisant son interlocuteur avec un dédain superbe; vous n'êtes plus un enfant, maître Durandeau, et m'est avis que vous avez d'autres visées que celle d'un pauvre tabellion de province. Eh bien ! si vous consentez à me servir dans cette circonstance, comme je le désire, je vous promets que vous n'aurez qu'à vous féliciter d'avoir aidé à mes projets.
— Mais c'est une infamie ! fit le notaire de plus en plus stupéfait.
— Cela dépend du point de vue où l'on se place.
— Ah ! j ara ai s ! j a ma is !
— Avez- vous bien réfléchi?
Me durandeau fit un pas vers la porte.
— Pardonnez-moi, monsieur le comte, dit-il avec fermeté; mais vous en avez déjà trop dit, et je ne puis en
entendre davantage: M. le duc de Kervenny m'a fait appeler. . . il m'attend. . . et vous trouverez bon. . .
—A votre aise, monsieur, à votre aise !. . . fit le comte, sur un mode railleur; seulement, avant de nous séparer . . . laissez-moi, je vous prie, ajouter un mot : ce sera le dernier . . .
Le notaire s'arrêta, la main posée sur la serrure de la porte.
(Le comte le regardait, souriant.
— Je ne vous ai pas dit, reprit-il peu après, que l'année dernière, me trouvant à Paris, je suis allé passer une soiri^ au thâtre de la Renaissance. On y jouait une (pièce agréable, dont le principal rôle était tenu par Jeanne Giranier; il y avait beaucoup de monde, et cela m intéressa fort. . . Toutefois. . .
— Toutefois. . . répéta machinalement Me Durandeau.
— L'attrait de la pièce ne captivait pas entièrement mon attention, et j'eus le temps, du imoins pendant les entr'aetes, de lorgner la salle et d'oîbserver les spectateurs . . . Or, savez-vous ce que je vis, ce soir-là, dans une loge du rez-de-chaussée?
— iQui donc, monsieur le comte? interrogea le jeune notaire, dont la main abandonna la porte.
— iCasoadette, répondit M. de lanigy, une de nos étoiles de la galanterie, que je connaissais beaucoup ipour l'avoir fréquentée quelquefois. Seulement, ce qui m'intrigua^, ce ne fut pas mademoisellle Cascadette, qui se trouvait, là, ibien naturellement ià sa place, mais ce fut bien plutôt son cavalier dont les traits me frappèrent tout particulièrement.
— 'Vraiment, — et ce cavalier? — balbutia Me Durandeau.
— Une ressemblance bizarre, incroyable, et si je ne vous avais su alors en pèlerinage à Lourdes, j'aurais pu penser. . .
— Monsieur le comte ...
- -Je crus être le jouet d'une illusion. . . Je ne (pouvais admettre que deux hommes missent se ressembler à ce point. Cela (piqua ma curiosité. . . et, ma foi, après le spectacle, je filai mon homme jusqu'à son hôtel.
Le notaire devint blême.
— Ah ! ! monsieur le comte . . . fit-il, la gorge serrée, ne me perdez pas. C'était moi, en effet; j'avais été entraîné. . . ce fut ma première faute. . . ma seule escapade . . .
— iC'est ce que je me suis dit. . . répliqua le comte... Pour être notaire, on n'en est pas moins homme... et à votre âge, il est permis d'avoir de ces défaillances bien pardonnables.
— X'est-ce pas?
— Cependant, je ne vous cacherai pas qu'à partir du jour où je fis cette découverte, je me sentis envahi par un sentiment dont j'expliquerais mal le caractère, mais qui s'empara de mon esprit avec une autorité souveraine.— Je me pris à réfléchir : je me dis que vous n'aviez aucune des qualités extérieures qui peuvent séduire une femme comme Cascadette . . . que, pour expliquer les bontés qu'elle avait pour vous, il fallait qu'elle eût été poussée par un caprice, comme ces dames en éprouvent quelquefois ... à moins que vous ne vous soyiez changé en pluie d'or, ce qui était certainement le plus pratique et le plus vraisemblable.
— Mais, je suis pauvre, objecta humblement Me Durandeau.
— Pardieu ! C était là le mystère, et alors, je me renseignai ,je questionnai ,et j'appris par vos fournisseurs, surtout (par les amies de Cascadette, qu'en moins de quinze jours, vous aviez fait pour la jolie pécheresse les plus ruineuses extravagances. Dès lors, le mystère se compliquait; je résolus d'en avoir le coeur net, et
•d'arriver, à tout prix, à la découverte de 1-a vérité tout entière.
— 'Monsieur le comte ... de girâce ...
— 'Laissez-moi achever, ce ne sera pas long, — je me omis donc en campagne, cela doua plusieurs mois, sans que rien vînt ni'éelarrer, et c'est seulement depuis quelques jours que le mystère m'a été dévoilé.
Le notaire se laissa tomber anéanti sur un siège.
Le comte poursuivit : :
— L'année dernière, dit-il, M. le duc à qui vous aviez fait part de votre intention de vous rendre à Paris, où certaines affaires vous appelaient, le duc vous remit une somme de cent mille irancs, qu'il vous chargea de déposer à la Banque de France.
— Mais cette somme, j'en ai donné le reçu à M. le duc dès nion retour.
— En effet, et c'est là le 'Crime !
— Monsieur. . .
— Car ce reçu est faux ! . . . Vous le isavez bien. . . et si demain, il me prenait fantaisie de le remettre entre les mains de M. le procureur de la Rép'ublique, avant vingt -quatre heures, M. le notaire Durandeau serait jeté en prison en attendant de passer en cour d'assises.
— 'Ah ! ne ane perdez pas, monsieur le comte. — Par pitié, à mains jointes, voyez, je vous supplie.
Le comte eut un .ricainement ironique.
— Eh ! qui parle de vous pendre ? repli qua-t-il, avec um sourire railleur. — Vous pouvez m'être trop utile pour que je prive 'le 'Canton de votre présence ! . . . Mais comprenez bien votre situation, cher monsieur, et tâchez de prendre une résolution. — J'ai besoin 'de vous, et si vous voulez faire ce que je demande, je détruirai le faux que j'ai trouvé dans les papiers de mon oncle, et personne ne vous parlera, le duc une fois mort, des cent mille francs que vous avez soustraits.
— «Mon Dieu ! mon Dieu ! — fit Me Durandeau, en promenant autour de lui des regards terrifiés.
— J'ajoute, eontinua de comte, qu'au lendemain du jour eu j'hériterai, je vous compterai une somme de deux cent muillle francs qui tous permettront d'aller à Paris, où vous attire votre tempéranrment et vos aspirations de luxe, de fortune et de plaisirs. — Est-ce convenu ?
— Mais c'est mon honneur que vous demandez-là !
Le comte lui éclata au nez.
— Est-ce convenu? répéta-t-il en faisant mine de s'éloigner à son tour.
Durandeau le retirait d'un geste désespéré.
— 'Non ! non ! restez ! . . . dit-il comme affolé. Je ferai ce que vous voudrez. Je suis à votre merci. Mais ne me perdez pais. Je vous en .conjure.
— A la benne heure ! approuva de Blangy ; vous voilà tout à fait raisonnable, et noue allons nous rendre auprès du duc. Vous n'avez rien à ajouter, avant que nous quittions ce salon.
Le notaire répondit par un signe.
La voix hésitait clans sa gorge ; il était devenu livide. On eût dit. qu'il n'avait plus une goutte de sang dans les veines.
D'une main fébrile, il fouilla dans la serviette qu'il avait apportée, et en tira deux lettres qu'il présenta au comte.
— Qu'est ceci ? demanda ce dernier.
Le notaire fit un effort.
— Ce sont deux lettres que j'ai reçues ce matin même, répondit-il d'une voix faible comme un souffle .
— 'D'où viennent -elles ?
— De Cincinnati.
— 'Et tous les avez ouvertes?
— Le duc m'y avait autorisé.
— Enfin, qui les a écrites?
— L'une, — ^celle-ci est de Eoger.
— Le fils du duc?
— Lui-même.
—Et que dit-il ?
— C'est un suprâne appel qu'il adresse à la pitié de son père. Il va mourir, et implore son pardon.
— Mourir!- — répéta le comte en s'emparant violemment de la lettre. Mourir! à quelle date l'a-t-il écrite?
— Il y a trois semaines environ.
— Et depuis ? — Depuis ?
— Depuis, Eoger de Kervennv est mort, et j'ai là l'acte authentique de son décès ! . . .
Le comte étouffa un cri de satisfaction et tendit sa main frémissante vers le notaire. •
Ce dernier fouillait lentement dans son portefeuille; au bout de quelques secondes, il en tira un papier de dimension particulière, et. avant de le remettre à son interlocuteur, un rictus d'une siardonique expression vint crisper ses lèvres animées.
— Ne vous hâtez pas trop de vous réjouir, dit-il, en
scandant chacun de ses mots. Oar s'il est acquis que Roger de Kervenny a bien rendu son âane à Dieu, il n'est pas moins authentique qu'il a 'laissé un fais légitime qui sera appelé à lui succéder dans tous ses droits à l'héritage du duc.
J^e comte eut un geste farouche.
— Et ce fils ! interrogea-t-il, la voix ardente et sèche.
— 'Tout porte à croire qu'il est vivant, répondit Me Durandeau; mais son père l'avait éloigné pour des raisons que l'on ignore, et on suppose qu'il a été placé dans quelque maison d'éducation de France ou d'Angleterre, on ne sait au juste.
— Mais, qui vous a donné ces renseignements ?
— Le correspondant de Cincinnati, auquel je m'étais adressé pa.r l'ordre du duc.
— Et ce correspondant n'a rien pu vous dire de plus?
— Rien.
— Enfin, dans cette situation, que pensez-vous que nous ayons à faire?
— Le notaire parut réfléchir un .moment, puis il releva la tête et reprit :
— .Sauf meilleur avis, dit-il, j'estime qu'il ne faut rien dire au duc ! . . . Roger est mort, son fils disparu, nous sommes maîtres du terrain, et nous avons le temps de voir venir ... Le duc ne peut tarder de quitter cette vallée de douleurs : le testament qu'il va dicter, je le rédigerai au mieux de vos intérêts. . ., et vous pouvez être assuré de mon dévouement, puisque vous me tenez sous la pins terrible des menaces.
— Alors, je puis- compter sur vous?
— iComnne sur vous-même !
— €'est bien ! le duc vous attend . . . Rendez-vous sans plus de retard auprès de lui. . . dans quelques minutes... j'irai vous rejoindre.
— A bientôt donc, monsieur le comte . . .
Me Durandeau salua humblement, reprit sa serviette de notaire, et gagna le premier étage.
Un instant après, il 'était assis au chevet du duc, avec ■la vieille gouvernante Ursule.
iSon visage avait déjà comme l'empreinte de la mort !
Quand le notaire s'approcha du lit, il poussa un soupir ide soulagement, et lui tendit la main.
— Tous, c'est vous ! dit-il . . . Ah ! je vous attendais avec impatience.
— Que monsieur le duc m'excuse, répondit Me Durandeau, mais ce soir . . .
— Bien, bien, ne pefdons pas de temps. . ., interrompit lé moribond, nous avons à causer. Je veux vous dicter cette fois mes dernières volontés.
— Monsieur le duc se croit plus mal ? . . .
— Non, non, monsieur, je sais ce que j'éprouve et on ne ruse pas avec la mort. Vo}^ons., mettez-vous là ! Et le comte où est-il ?
— Je le quitte à l'instant ; il ne s'est retiré que par discrétion.
— J'entends qu'il soit là.
— On va le prier de venir.
— iC'est cela. Ursule, va iddre au comte que je désire le voir et qui'l vienne à l'instant.
Ursule sortit aussitôt.
Quand elle fut éloignée, le 'duc remua la tête avec un geste de découragement.
— Et dire, balbutia-t-il, les yeux brûlés par les larmes, dire que je vais mourir ainsi, seul, sans avoir revu mon pauvre Roger.
Ah ! je ne sais pourtant quel espoir insensé j'avais conservé ! . . . Il 'm'a semblé que le ciel ferait un miracle en ma faveur ! Cher Eoger ! . . . La mort m'eût été moins cruelle ... si j'avais pu le voir, ne fût-ce qu'une seconde à mon chevet.
Il n'acheva pas.
Le comte de Blangy venait d'entrer : il s'était approché, -lui avait baisé la main et était allé s'asseoir auprès du notaire.
Le duc reprit, en s'adressant à son neveu :
— Je vous ai fait prier de venir, parce que cette heure est solennelle entre toutes, et que je ne veux rien décider qui ]>uisse an'être un jour reproché par ceux qui garderont quelque souvenir de moi... Comité, prenez place, je vous prie. . . et vous, Monsieur Durandeau, écrivez; car ceci est l'expression 'de ma volonté suprême!. . .
Un incident singulier se produisit, qui impressionna les trois hommes attentifs et émus.
Le duc se dressa brusquement sur son séant, pendant que le notaire et le comte échangeaient un regard terrifié.
La cloche de la grille d'entrée venait de se faire entendre, et deux ou trois valets s'étaient précipités au dehors à cet appel impérieux et bref.
L'attente fut courte d'ailleurs^ et quelques minutes plu? tard la porte s'ouvrait, et un nouveau personnage pénétrait dans la chambre.
Ce n'était ni Eoger, ni son fils, mais à son aspect, le duc jeta un cri de joie, pendant que le comte se penchait rapidement à l'oreille de Me Durandeau.
Celui qui venait d'entrer était un homme d'une cinquantaine d'années environ, d'allure bourgeoise, légèrement replet, dont la physionomie d'ailleurs effacée et insignifiante, ne s'imposait par aucune des qualités qui attirent et retiennent le regard.
Il s'appelait M. Parville. 'C'était un riche bourgeois de Paris, d'une honorabilité incontestée, et qui connaissait le duc, parce que son père, ancien magistrat, avait été son ami, le meilleur.
Il se -trouvait en Bretagne pour affaires, et y avait appris que le duc 'était mourant; il n'avait pas voulu
•'retourner à Paris sans lui serrer la main et l'assurer, une dernière fois, de la profonde affection qu;il lui portait.
Il avait donc laissé sa file, Edmée, chez des parents qui habitaient une ville voisine, et il 'accourait anxieux, attristé, 'Craignant d'arriver trop tard.
Cependant le duc lui avait fait signe d'approcher, et leurs mains restèrent un moment serrées dans une sympathique et muette étreinte.
— Cher ami..., balbutia enfin le duc, d'une voix émue. . . Ah ! vous êtes bien, vous, le digne fils de votre père. . . merci pour la bonotte pensée que ■vous avez eue de venir. C'est une joie sur laquelle je ne comptai© pas, et qui adoucira aussi l'amertume de mes derniers moments.
Puis, se tournant vers Me Durandeau qui avait échangé quelques mots rapides avec le comte :
— Et maintenant, ajouta-t-il. d'un ton presque ferme, écrivez, monsieur, et n'oubliez pas aucune des recommandât ions que j'ai à vous faire.
iCe qui suivit ne vaut la peine d'être rapporté, que.. pour l'intelligence des événements que nous aurons' à raconter au cours de ce récit.
Les choses se passèrent d'ailleurs, de la façon la plus simple et la plus réguli^j^ Il y avait là un témoin autorisé, Parville, depuis longtemps rompu aux affaires, et devant lui il n'y avait plus de place pour un subterfuge.
Le duc dicta, le notaire écrivit, et voici sommaire^ ment les dispositions qui furent arrêtées.
Le duc, dans l'ignorance où on l'avait laissé de la mort de Roger, déclarait qu'au moment de quitter cette vie, il demandait pardon à son fils pouir la rigueur qu'il avait montrée à son égard, et lui laissait toute sa fortune,— s'il vivait encore.
En cas de décès, cette fortune devait revenir au comte
de Blangy, qui, sous réserve des constatations légales à produire, en aurait l'administration provisoire et en toucherait les revenus.
En attendant, pour reconnaître les bons offices du comte, et lui laisser un témoignage de son affection et de son estime, il lui léguait une somme de deux cent mille francs, en possession de laquelle il entrerait dès que les formalités d'usage auraient été remplies.
Ce n'était pas là précisément ce que le comte avait espéré, mais le dernier mot n'était pas .dit, et il n'avait pas longtemps à attendre.
Le lendemain, on apprit que le duc était mort, vers les premières heures du jour, entre les bras du comte, de la vieille Ursule et du médecin qui avait été appelé en toute hâte.
Quand on le conduisit à sa dernière demeure, son cercueil ne fut suivi que par ceux-là seuls qui ne pouvaient faire autrement.
Le comte et Me Durandeau furent naturellement de ceux-là et les sceptiques du canton mirent une certaine malice à faire remarquer avec quel air de componction affectée ils assistèrent à toutes les cérémonies qui accompagnèrent l'inhumation.
On savait déjà que le comte héritait d'une somme de deux cent mille francs, en attendant que l'héritage lui revînt tout entier — et, quant au notaire, nul n'ignorait qu'il allait toucher un chiffre d'honoraires auquel il n'était pas habitué.
Mais ces critiques touchaient peu ceux qui en étaient l'objet; ils avaient, l'un et l'autre, bien autre chose en tête . . .
Quand ils retournèrent au château, après la cérémonie, ils trouvèrent un succulent déjeuner qui leur avait été préparé ... et qui leur fut servi dans la salle à manger.
Ils avaient faim l'un, et l'autre, et mangèrent de bon appétit.
Me Durandeau surtout ! . . .
Il était jeune, robuste, sanguin, et on ne l'avait jamais vu bouder devant un déjeuner de maître, arrosé de bon bordeaux ou de bourgogne.
Ils restèrent près d'une heupre à table et le jeune notaire y fut resté plus longtemps — tant il s'y trouvait bien — si, au moment de prendre le café, le comte ne s'était levé et ne l'avait invité à passer dans son appartement.
— J'ai là d'excellents cigares, dit-il; nous pourrons fumer à notre aise et causer surtout sans avoir à redouter l'indiscrétion de ces valets qui écoutent, .pour le rapporter, tout ce que nous disons. N'est-ce pas votre avis ?
— Je n'ai pas d'autre opinion que M. le comte, répondit Me Durandeau, qui avait l'estomac reconnaissant.
—A la tonne heure ; eh bien ! venez : je vais vous dire ce que j'attends de vous, et j'espère que, selon que vous le déclarez, nous allons nous trouver en complète conformité de sentiments et d'idées.
Et, suivi par le notaire, il passa sur ces mots dans le cabinet attenant à sa chambre à coucher.
Alors, il présenta une boîte de havanes à Me Durandeau, et quand chacun eut allumé son cigare, le comte s'assit près de la fenêtre,, et invita le notaire à venir •prendre place à ses côtés.
— Je voiis disais tout à l'heure, commença le comte, que je vous rendrais le reçu entaché de faux, que vous avez Ternis au duc, mais depuis une heure, j'ai mûrement réfléchi, et je crois qui'l est préférable que ce document Teste entre mes mains.
-—Mais, monsieur le comte!. . . se récria Me Dnrandeau.
— Ne vous effrayez pas -ainsi, cher monsieur, et voyez les choses sous leur vrai jour ! Ce document est une arme entre mes mains, et vous conviendrez vous-même qui'l faudrait que je fusse bien naïf pour m'en dessaisir.
— Cependant. . .
— Qu'arriverait-il, en effet, si je vous le rendais?. . . vous cesseriez immédiatement d'être à ma merci. . . et peut-être même vous laisseriez-vous aller à quelque indiscrétion où il n'y aurait plus aucun 'danger pour vous.
— Ah ! je vous jure . . .
Le comte eut un sourire railleur.
— Dieu me garde de mettre en doute votre bonne foi et votre sincérité, dit-il ; mais la situation est trop bonne pour qu'il me vienne à l'esprit de la vouloir modifier. Donc, je garde le reçu, et de cette façon, je suis assuré
que vous ne me refuserez pas de me rendre les quelques petits services que j'ai à vous demander.
Mo Durandeau s'agitadt sur son siège et regardait son interlocuteur avec des yeux égarés.
Il se sentait acculé dans une impasse, à laquelle il cherchait vainement une issue, et son coeur 'était partagé outre mille sentiments contraires où se mêlaient avec violence, la rage impuissante, la colère aveugle, et l'ardent désir de .la vengeance.
Mais le comte le tenait. Il n'y avait à espérer 'de lui aucune pitié dans une affaire où tous ses intérêts étaient profondément engagés.
— iQu'attendez-vouis donc encore de moi? balbutia-til avec effort.
— Oh îpresque rien, répondit le comte isur le même ton ironique et froid. Je n'ai pas besoin, n'est-ce pas de vous rappeler que je n'ai qu'un geste à faire, pour vous envoyer finir vos jours à la Nouvelle-Calédonie. Seulement, je tiens à vous (répéter que telle n'est pas 'mon intention, et je préfère vous aider à conquérir une fortune qui vous permette de retourner à Paris, et d'y retrouver mademoiselle Cascadette qui a, j'en suis sûr, conservé de vous lie meilleur souvenir.
— Une* fortune . . . Cascadette . . . répéta machinalement le malheureux notaire.
— 'Cette perspective ne vous sourit -elle pas?
— Mais quel moyen?
— Il y en a un.
— Ah ! dites ! dites !
— 'Voici.
IjQ comte avait tiré de son portefeuille les deux lettres ide Cincinnati, que Durandeau lui avait remises la nuit précédente, et il les 'avait ouvertes et parcourues rapidement.
— Aux termes de l'une de ces lettres, continua- t-il peu après, Eoger est mort presque subitement à New-
York, sans avoir en le temps de régulariser sa position. Les uns prétendent qu'il était riche, d'autres, qu'il n'avait que ces ressources passa aères que procurent certaines affaires aventureuses auxquelles se livrent la plupart, des Américains. Depuis trois années, il réalisait. dit-on. -des bénéfices considérables, et votre correspondant laisse entendre, sous une forme trop vague pour qu'elle ait une sérieuse valeur, qu'il avait passé un contrat d'assurances avec une des grandes compagnies du Xouveau-Monde. qui. en cas de décès de Roger, devait paver à son fils une somme presque extravagante. Il y a là une exagération évidente qui n'étonne que médiocrement de la part 'd'un Yankee, ou d'un Français qui l'était probablement devenu. Mais, toutefois, il est prudent d'en tenir compte.
Votre correspondant assure que des recherches ont déjà été faites, et que l'on n'est pas parvenu à découvrir ce fils de Roger, et au plus tôt. atout prix, je veux être fixé sur ce point qui est capital.
— é?ue délirez-vous donc que je fasse? interrogea Mie Durandeau, qui ne pénétrait pas bien encore la pensée du comte.
— Dans quelques jours. . . vous partirez pour Cincinnati.
— Moi.
— A'mis vous mettrez, dès votre arrivée, en communication avec votre correspondant, auquel je vous ferez connaître la nature des renseignements que j'entends obtenir. . . Vous devrez relever avec soin tout ce qui concerne le fils de Roger qui a disparu, paraît-il. sans qu'on explique les causes de cette disparition invraisemblable. Je veux savoir ce qu'il est devenu, entendez-vous, où il Ait. et surtout, s'il vit! Tons comprenez. En Amérique, l'argent est, dit-on. souverain, et l'argent ne vous manquera pas!
— Oh ! j'ai bien peur de ne point être à la hauteur de la mission que vous me confiez.
— N'ayez pas tant 'de modestie., maître Durandeau; je vous connais, moi, mieux que vous ne vous connaissez vous-même, et je ne doute pas que vous ne réussissiez à merveille ; niais écoutez-moi jusqu'au bout.
— -N'est-ce pas tout?
— Non.
— Qu'y a-t-il encore?
Le comte parut réfléchir quelques secondes. Ses sourcils ise froncèrent; sa physionomie prit une expression plus sombre.
— Je tiens, reprit-il d'une voix plus accentuée, à ce que vous vous assuriez de la date précise .de la naissance de ce fils de Boger. 'Coanprenez-nioi bien? Nous /ignorons encore dans quelles circonstances cet enfant est né... Si toutes les formalités légales ont été bien remplies, enfin . . . s'il est apte à réclamer l'héritage de son père ! Car, admettez pour un moment que quelque accident, ■ — un incendie par exemple, — ait détruit les actes authentiques qui l'ont fait, légitime. . . nous n'avons plus rien à craindre de lui . . . ce n'est plus qu'un bâtard sans droit, 'sans famille, et les trois millions du duc de Kervenny reviennent naturellement, légalement, au comte de Blangy qui reste le iseul descendant direct! Est-ce clair ?
— 'Parfaitement.
— 'Et vous avez bien isaisi ce que j'attends de vous?
— Monsieur le comte. . .
Le comte se redressa le front haut et ras&énéré.
Il frappa familièrement sur l'épaule du pauvre notaire.
— Tout est pour le mieux, conclut-il; dès demain, vous vous mettrez à l'oeuvre, et avant huit jours, vous irez vous embarquer au Havre, sur le premier transatlantique qui chauffera pour New-York.
Toutefois, comme je ne prétends pas abuser du pouvoir que me donne le faux que je détiens, voici une dizaine de mille francs, que je vous prie de vouloir bien accepter à titre d'argent de poche et avant de vous rendre au Havre, je vous autorise à faire une pointe sur Paris, pour y revoir mademoiselle Cascadette, qui vous sera reconnaissante de cette attention. Est-ce convenu?
Me Durandeau eut un geste résigné.
— Je ferai ce que 'monsieur le comte .m'ordonne ! ditil avec humilité.
— Tous êtes un honume charmant, cher monsieur. . . et vous verrez, à votre retour, que vous n'aurez point obligé un ingrat.
Le comte s'était levé, son interlocuteur en fit autant, et ayant salué pro fondement, i'1 s'éloigna en proie à une colère dont il avait eu bien de la peine à modérer la violence.
Quand il eut franchi la grille du château, et qu'il eut gagné la campagne, il s'arrêta pour respirer.
Le souffle' lui manquait, des gouttes de sueur perlaient à ses tempes. . . il était prêt de suffoquer.
Cela dura quelques minutes. Puis il secoua la tête avec force; une détonte se produisit: il redevint plus caJane.
— Oui ! oui '. . . murmura -t-il avec un dernier tiremblement dans la voix . . . J'irai à New- York ... Je ferai cette recherche qu'il m'ordonne puisqu'il mie tient et peut m'envoyer au bagne!. . . Mais malheur à lui!. . . si jamais l'occasion se présente de me venger!