AVIS IMPORTANT
"New- York, septembre 1879.
"M. Jonathan, de Cincinnati, informe le public qu'il est chargé de rechercher l'héritier, jusqu'ici inconnu, d'une succession qui ne représente pas 'moins de six millions de francs.
" L'héritier, que Ton n'a pu retrouver encore à la date d'aujourd'hui. 1er septembre 1879, devra, justifier qu'il est né à Cincinnati vers le 20 octobre 1857, c'est-à-dire qu'il est âgé de 22 ans, et produire certains actes établissant qu'il a habité successivement New- York, Calcutta. Bombay et Londres.
" M. Jonathan partira de New- York pour l'Europe, le 2 septembre; il sera à Paris le 15 et descendra au Grand-Hôtel, où il recevra, de deux à cinq heures, tontes les personnes qui pourront produire les justifications nécessaires.
" Il croit devoir ajouter que les six millions promis au jeune homme qui prouvera qu'il est bien l'héritier re-
cherché, s'augmenteront d'une somme de trois millions, en possession de laquelle il entrera immédiatement, dès ■que les formalités légales auront 'été remplies.
" Pareil avis paraît, à la même heure, dans toutes les feuilles publiques de Londres, de Berlin et de Vienne. Le.- antres journaux sont instamment priés de le reproduire.
Nos lecteurs comprendront, sans qu'il soit besoin d'y insister, l'effet que dut produire, à Paris surtout, l'entrefilet qui précède.
L'avis fut commenté dans tous les salons, dans tous les établissements publics, et ]>endant la journée qui suivit on ne s'aborda sur les boulevards que pour parler de Jonathan, de Cincinnati.
On n'appelait plus Jonathan, que l'homme aux neuf millions, et plus d'un qui s'endormit cotte nuit-là, rêva qu'il avait habité Calcutta. Bombay et Londres, et qu'il remplissait toutes les conditions imposées par l'excentrique Américain !. . .
Tous ceux qui ont vécu à cette époque se rappellent certainement la grande maison de banque de M. Parville et die qui était située .rue de Trévise, non loin de la rue Bleue; elle occupait entre cour et jardin un hôtel dont on n'apercevait de la rue que le premier étage et les mansardes.
C'était un des établissements financiers les plus considérables de France; M. Parville, qui le dirigeait, tenait un grand état à Paris, et sa réputation d'honorabilité aillait de pair avec celle des noms les plus respectables de la finance.
Depuis que nous l'avons présenté à nos lecteurs, la nuit de la mort du 'duc de Kervenny, M. Parville n'a pas changé. C'est la personnification la plus complète de la bourgeoisie moderne: esprit étroit, caractère bamal, ne voyant rien au-delà de l'horizon borné où il évolue, incapable d'aspirations élevées, mais libéral à sa manié-
re, c'est-à-dire à la condition que son libéralisane ne compromettra pas son intérêt et la sécurité de l'ordre des choses auquel il est attaché.
D'ailleurs, hon père, après avoir été bon époux, et rêvant pour sa fille Ecknée un mariage qui lui ouvrirait les portes d'un monde 'dans lequel il n'a jamais eu ses entrées.
Il y a bien des Parville encore dans la siociété moderne, et tous n'ont pas même les qualités excellentes, quoique négatives de l'honorable banquier qui nous occupe.
M. Parville n'avait vieilli ni au physique ni au moral.
Le matin, dès sept heures, il entrait dans son cabinet, dépouillait lui-même son courrier, rédigeait sonimaarcnuent les réponsesà faire, les ordres à donner, et. à partir 'de neuf heures, quand la besogne était ainsi préparée, qu'il avait distribué à chacun le travail de la journée, il recevait les clients du dehors, et donnait tous ses soins aux grandes affaires, pour lesquelles on réclamait quotidiennement le concours de son intelligence et de son esprit pratique.
Dans l'après-midi, il allait aux rendez-vous qu'il avait pris et revenait régulièrement rue de Trévise, vers cinq heures du soir.
A icette heure il trouvait le landau attelé, et ne tardait pas à partir pour le Bois, avec sa fille Edmée.
C'était le moment de la détente ! L'homme d'affaires disparaissait brusquement pour faire place au père, et jusqu'à minuit, toute isa pensée^ tout son coeur, étaient à l'adorable enfant qui, depuis la mort de sa femme, emplissait la maison de tendresse et de gaieté commujnicatives.
Le jour où nous retrouvons M. Parville, sa sérénité habituelle paraît s'être un peu altérée: il est descendu à son bureau et a commencé sa tâche quotidienne à son heure accoutumée.
Il ne tarda pas à étire mis au courant de la nouvelle' sensation qui circulait déjà dams Paris; il demanda à voir les feuilles publiques qui contenaient l'avis ide Jonathan, et pendant que ses commis se répandaient en plaisanteries sur le compte du Yankee qu'ils ne connaissaient pas, M. Parville lut avec une grande attention les journaux que l'on venait de lui apporter.
Quand il eut fini, et comme on riait encore autour de ■lni, il 'se tourna vers le plus ancien des employés, M. Prêtât, qui remplissait dans la maison les importantes fonctions de fondé de pouvoirs, et fit un geste qui coupa court aux commentaires dont l'entrefilet était l'objet.
— Vous avez quelque raison de rire, messieurs, dit-il d'un ton d'autorité bienveillante, parce que vous ne connaissez pas ce Jonathan dont il est question? Vous cro)rez à un canard américain, et je partagerais votre sentiment s;il s'agissait de tout autre personnage. Mais Jonathan, quoique jeune encore, est un homme des plus sérieux; il a trente-cinq ans à peine; il est très positif, surtout très pratique. Je ne l'ai vu que deux fois dans •ma vie : c'est le représentant autorisé de la plus solide compagnie d'assurance de New- York; j'entretiens avec lui, depuis de longues années, des relations fréquentes dont je n'ai jamais eu qu'à me louer. 'C'est vous dire que je connais Jonathan sous les meilleurs auspices eti je puis affirmer que 'ce n'est pas lui qui aurait recours à des procédés de banquiste.
M. Protat ébaucha un sourire.
— Cependant, dit-il, la nouvelle n'a jusqu'ici rencontré que des incrédules.
— Oh ! ce n'est pas que je veuille nie porter garant de l'authenticité de l'avis, répliqua M. Parville; peutêtre n'est-ce là que l'oeuvre d'un inysjtificateur, qui aura pris le nom de Jonathan comme il aurait pu prendre le
vôtre. Mais si l'avis émane bien véritablement de mon Jonathan à moi, soyez assuré que rien n'est plus sérieux. Au surplus, ajouta M. Parville en jetant um nouveau, regard sut le journal qu'il tenait à la main, nous sommes aujourd'hui le 15 septembre; c'est la date indiquée pour l'arrivée de maître Jonathan à Paris, et je me tromperais fort si je ne recevais pas sa visite dans quelques heures, en admettant qu'il ait conservé ses habitudes de ponctualité rigoureuse.
Comme M. Parville achevait oes paroles, un garçon du bureau entra et lui remit une lettre qu'un chasseur du Girand Hôtel venait d'apporter.
M. Parville n'eut pas plutôt examiné la suscription qu'il échappa un cri de surprise.
— 'Qu'y a-t-il? interrogea vivement M. Protat. 'M. Parville souriait.
— Pardàeu ! répliqua-t-il, tout en ouvrant la lettre, voici qui arrive à point pour confirmer .mes déclarations. Cette lettre est de Jonathan lui-même. ■ — Est-ce possible?
— XI est arrivé cette nuit, et il m'annonce qu'il me viendra voir dans la matinée ; je ne m'avançais pas trop en disant que c'est un homme exact.
— Mais alors les neuf millions?
— Vous pouvez dire en toute assurance que rien n'est plus réel ... et détromper l'opinion publique qui s'égare en croyant à un canard américain.
M. Protat 'Salua sur ces derniers mots, et il allait se retirer quand M. Parville le retint.
— Un mot encore, je vous prie, dit-il, d'un air soucieux: M. Max est-il arrivé?
— Oh ! M. Max est ici tons les jours u ndes premiers, répondit le fondé des pouvoirs ; c'est un de nos meilleurs employés; assidu, intelligent, toujours prêt au travail'. J'ai eu le plaisir de le irecommander quelquefois à votre bienveillance.
— Oui, oui, je me souviens, et je suis heureux -de l'intérêt que vous lui portez.
' — Est-ce que tous désirez lui parler?
— C est cela.
— Je vais le lui dire. . . et dans un moment il sera' près de vous.
Cette fois, M. Protat sortit, pendant queM. Parville se levait et faisait avec agitation quelques tours à travers la chambre.
Il marchait à pas heurtés, le front penché, le geste nerveux, balbutiant de temps à autre quelques paroles incohérentes qui semblaient lui échapper malgré lui.
Enfin, la porte s'ouvrit, et il s'arrêta.
L'employé qu'il avait fait demander venait d'entrer.
— Veuillez vous approcher, 'monsieur Max. dit M. Parville, d'un ton qu'il cherchait à rendre bref, mais son? la «acheresse duquel on sentait trembler une secrète émotion; voilà plusieurs jours que je voulais vous parler, et si certaines affaires importantes ne m'avaient détourné. . .
L'employé s'inclina sans répondre.
C'était un jeune homme de vingt à vingt-cinq ans: il était grand, élancé, d'une distinction rare.
Il avait les yeux profonde et noirs, le front pur et blanc, et sous la fine moustache brune qu'il portait, se •dessinaient deux lèvres d'un rouge vif et sain.
Son attitude était calme en apparence, mais il était évident qu'une pensée inquiète dominait son esprit, et son regard n'avait pas sa lumière ordinaire.
■M. Parville poursuivit :
— Je n'ignore pas, monsieur Max, dit-il, que vous êtes un commis intelligent et particulièrement assidu, eë, plus d'une fois j'ai même songé à vous faire, dans mes bureaux, une position plus en rapport avec les aptitudes que l'on a reconnues en vous. J'attendais pour cela une occasion qui ne s'est pas présentée, et je craindrais en vous gardant plus longtemps, dans la position secondaire que vous occupez, de nuire à vos intérêts et de compromettre l'avenir qui vous est réservé. . .
Le jeune homme fit un mouvement; il allait répondre; il se contint.
— C'est donc bien à regret, poursuivit M. Parville,
que île silence de son interlocuteur enhardissait, c'est donc à regret que j'ai pris la résolution de mie séparer de vous.
— Vous me renvoj^ez ! . . . fit Max, avec un cri presque douloureux.
— Ce n'est pas le cas d'employer une pareille expression, répliqua M. Parville, car en prenant cette déterminai ion. j'ai tenu à ce que vous fussiez bien persuadé qu'il n'y a de ma part aucun mauvais vouloir . . . J'ai de nombreux amis clans la finance. . . Je leur ai parlé de vous, dans les termes les plus chaleureux, et ils m'ont promis .de vous offrir chez eux l'équivalent de ce que j'aurais fait pour vous chez moi... J'ajoute que j'ai donné des ordres à la caisse pour que vous receviez, en partant une indemnité représentant trois mois au moins de vos appointements. . . Vous reconnaîtrez qu'en vous traitant de La sorte, je fais en votre faveur une distinction qui est le meilleur témoignage <Je l'estime et de la considération que je vous porte. . . Je veux que vous emportiez de moi un bon souvenir, et vous ne doutez pas. . . .
Max avait écouté jusque-là sans interrompre. . . et bien qu'il fut en proie à une grave émotion, il s'était contenu assez bien.
Mais une pâleur mate avait envahi ses joues; quelques gouttes de sueur perlaient à ses tempes; à plusieurs reprises isa poitrine s'était gonflée avec force.
Enfin, il secoua le front, et regardant bien en face M. Parville, qui baissa les yeux sous son regard ardent:
— Je n'ai qu'à me soumettre à la résolution que vous ■m'annoncez, dit-il, d'un ton mal affermi; j'étais loin de m'attend re à une pareille séparation, et elle me surprend douloureusement. Jusqu'ici, monsieur, j'avais pu espérer que mon zèle, mon dévouement me seraient comptés, et que je me trouverais chez vous un avenir assuré ! Vous en décidez autrement, je n'ai aucune ob-
servait ion à faire. . . et je me (résigne. . . Dès demain, ainsi que vous me l'ordonnez, j'aurai quitté vos bureaux. — Vous n'oublierez pas, monsieur Max . . . interrompit M. Parville, ce que je vous ai dit. M. Morvand, le caissier est pré-venu, et. . .
Le jeune homme redressa la tète avec fierté. — 'Pardon, monsieur, dit-il d'une voix plus ferme; tant que j'étais votre employé, je recevais le juste prix ■des services que je pouvais rendre; mais du moment où je deviens étranger à votre maison, je n'ai plus aucune raison d'accepter d'indemnité. Ne croyez pas cependant que ce refus .me soit .dicté par un sentiment d'orgueil excessif et déplacé. . . Chacun fait sa vie comme il l'entend ... et j'entends ne gagner la mienne que par le travail !
M. Parville demeura, un moment interdit.
Ce n'était pas un homme méchant ; c'était plutôt un esprit médiocre, et il ne pouvait comprendre facilement •quelle fierté légitime se dégageait des dernières .paroles du jeune homme. Lui, ne voyait guère dans ce .monde autre chose que l'argent, et il n'a.dmettiait pas que l'on «manifestât un semblable dédain pour le dieu qu'il avait toujours adoré.
Tl regarda le jeune homme avec une sorte d'étonnement mêlé' de pitié sincère.
— Pourtant, insista-t-il, vous n'avez, m'a-t-on dit. aucun moyen d'existence que votre place.
— C'est vrai, monsieur, répondit Max.
— >Qu' allez-vous devenir ?
— Je n'ai point encore eu le temps d'y réfléchir.
— Eh bien ... en attendant . . . laissez-moi m'occuper de vous, et, avant quelques jours, je vous promets. . . .
Max s'inclina.
—Encore une fois, interrompit-il, je vous remercie, monsieur; vous n'avez plus besoin de mes services, et la seule chose qu'il me reste à faire, c'est de me résigner
et de partir; dès demain, je le répète, j'aurai oublié le chemin de vos bureaux, et vous n'entendrez plus parler de moi.
Et comme M. Parville allait ajouter quelques mots encore. . .
— Oh ! ne voue inquiétez pas plus qu'il ne convient, continua-t-il : je suis seul au monde, et mes goûts sont modestes, je n'ai ni parents ni amis; j'ai été habitué de bonne heure à A-ivre solitaire, et, si je venais à disparaître, je ne Ladseeiraàfl derrière moi personne qui pût me pleurer ou seulement me regretter. La vie est facile quand on l'a acceptée dans ces conditions, et, en m'éloignant. je ne ferai entendre ni plainte ni récrimination !
— Alors, c'est votre dernier mot ?
— Adieu, monsieur, et croyez à ma reconnaissance pour touti s les bontés que vous avez eues pour moi, pendant l'année, qui vient 'de s'écouler.
M. Parville était resté soucieux.
Pendant ce court entretien, il n'avait pas dit à Max la véritable raison pour laquelle il avait résolu de l'éloigner.
Mais Max ne s'y était pas trompé.
Depuis qu'il appartenait à la maison de banque de la rue de T révise, il avait été un employé modèle, et ce que M. Protat. son chef immédiat, avait dit de lui, était parfa1' tement exact.
Pendant les premiers mois surtout, il travaillait avec Le zèle ardent d'un homme qui veut arriver, et il est ain qu'il ne se laissait alors détourner par aucune autre pensée.
Mais un jour, sans cesser d'être assidu, sans que l'on pût relever dans son travail aucune négligence, on constat;; qu'il n'apportait plus la même activité à la besogne qui lui était dévolue.
Un sentiment tout nouveau s'était emparé de son
coeur et avait distrait son esprit de ce qui. jusqu'alors, semblait être son unique préoccupation.
Tl continuait d'arriver à son bureau à la même heure matinale, et ne quittait la rue de Trévise que le dernier.
Mode, pendant la journée, on le trouvait souvent mé~ Hianeolique et triste, plongé dans des rêveries infinies dont le souvenir ou l'impression le poursuivait jusque dans la réalité des spéculations de finances.
Un incident s'était produit dans sa vie, qui l'avait brusquement tronblée. ^
La fenêtre près -de laquelle il travaillait ouvrait sur une sorte de petit parc, qui occupait les derrières de l'hôtel, et, par une bêle après-midi d'été, en plongeant son regard sous l'ombre des vertes allées, il avait aperçu une belle jeune fille, le front caché sous les larges ailes de son chapean de paiille, les cheveux flottant en .toute liberté sur ses épanles.
Sa taille était élancée et charmante; ce n'était plus une enfant, et ce n'était pas encore une femme. . . Il s'écbappait de ses yeux naïfs et doux des .effluves attirants ; et dans le frais sourire qui entrouvrait par instants isa lèvre rose, il y avait comme une vague expression 'd'ardeurs inconscientes dont la séduction était pour ainsi dire irrésistible.
C'était E'dimée^ la fille de M. Parville
Max avait été ébloui . . .
Ce fut pour lui comme une révélation ide la beauté chaste, ou plutôt comme une initiation à l'amour.
Car il se sentit pris aussitôt dans tout son être, et, à partir de ce moment, il ne vit plus que la jolie enfant et ne put plus penser à autre chose.
C'était insensé ! . . . il le savait bien, et il essaya de repousser ce rêve qui s'imposait avec une autorité souveraine, mais il comprit bien vite que la lutte était impossible, et il s'abandonna sans réfléchir, tout entier, à cet
amour auquel désormais sa vie même allait être suspendue.
Après tout il n'était- pas exigeant ... la voir seulement, tous les jours, pendant quelques secondes, il ne demandait pas davantage.
La charmante jeune fille ne pouvait s'offenser de ce sentiment timide et réservé qu'elle inspirait. Il ne croyait pas -même qu'elle dût jamais s'en apercevoir, et en réalité, il ne sut que fort longtemps après si elle l'avait remarqué.
Mais si Edniée ne s'était aperçue de rien, ce qui eût été bien invraisemblable, il n'en était pas de même de M. Parville.
Comment avait-il été instruit?
M. Parville adorait sa fille^ et bien qu'il fût absorbé par les soins qu'il donnait à ses affaires, il ne cessait de veiller sur son enfant avec la plus tendre sollicitude.
Il était d'ailleurs très perspicace; les moindres incidents avaient le don d'éveiller son attention et sa curiosité.
Il ne fut pas longtemps sans remarquer certains changements bizarres dans la conduite d'Edmée.
Elle avait tout à coup cessé d'être -enjouée; un voile de mélancolie s'était répandu sur son front.
M. Parville chercha, la cause de ces changements, et il n'eut pas de peine à la pénétrer.
Edmée n'avait point encore appris à dissimuler ses impression». Son père lisait dans son coeur aussi cou- Tamment que dans un livre ouvert.
Il devina bien vite un secret- qu'elle ne s'était pas môme avoué à elle-même.
Le mal. du reste, ne pouvait être grand, — il se le persuada facilement, — mais il voulut couper court à une situation qui peut-être allait devenir dangereuse si on la laissait se prolonger.
Le moyen était fort simple et tout à fait à sa portée.
Il n'hésita pas.
•C'est pourquoi il veinait d'éloigner Max eu se gardant bien de lui faire connaître le véritable motif de sa rigueur.
Cependant., bien qu'il ne conçut aucune crainte sérieuse du départ de Max, il n'iêtait pas tout à fait sans appréhensions.
Pour lui, il ne doutait pas qu'Edmée n'eût prêté quelque attention au jeune commis; la pauvre enfant n'y avait mis aucune 'Coquetterie, assurément; mais à cet âge d'impressions spontanées, il arrive souvent que le coeur s'éveille avant la raison ... et il s'effrayait à la pensée qu'elle allait éprouver une déception dont elle ne manquerait pas de souffrir.
Il y avait quelques minutes qu'il était seul dans son cabinet, le coude appuyé sur son bureau, le front dans la main, réfléchissant à ce qu'il venait de faire et aux conséquences que cet acte de fermeté pouvait entraîner, quand trois ou quatre coups frappés avec discrétion vinrent l'arracher à sa rêverie.
Il releva de front, tourna son regard vers la porte, et, dès qu'il eut aperçu la personne qui venait d'entrer, une expression de profonde satisfaction se répandit sur, ses traits; il alla vivement à elle.
— Edmée !toi ! fit-il, en l'attirant tendrement dans ses bras, pendant qu'il oubliait son regard sur la jolie enfant.
Et c'était bien vraiment une fête des yeux, que cette belle jeune fille, qui ise présentait ainsi dans toute la grâce de 'ses dix-huit ans, l'oeil franc et bien ouvert, la lèvre souriante et fraîche, le front éclatant et pur auquel son opulente chevelure faisait comme un noir diadème.
Edmée ébaucha une petite moue grondeuse, en s'abandonnant aux caresses de son père.
— €'est Ursule qui m'envoie, dit-elle d'un petit air
moqueur; elle prétend que depuis quelque temps tu ane fais déjeuner trop tard, et elle m'a priée de t'adresser sujet de eévères imuontrances.
Cette pauvre Ursule ! fit M. Parville, elle ise croit toujours chez le duc de Kervenny, où l'on pouvait d'avance fixer invariablement les heures de repas, mais depuis cinq ans que nous l'avons recueillie, elle devrait avoir appris qu'une maison de banque ne ressemble pas à un vieux château, situé à cent cinquante lieues de la capitale. . . ici^ nous appartenons aux affaires, et il faut se résigner.
— Je crois qu'elle ne s'y fait pas.
— Enfin quelle heure est -il donc?
— Onze heures vont sonner.
— Eh bien, va lui dire que je me rends à ses ordres, et que, dans quelques minutes. . .
— Pourquoi ne viens-tu pas tout de suite ? — Tu le veux. . .
— Je t'en prie.
— Eh bien ! . . . soit ! . . . Laisse moi ranger quelques papiers et je te suis!
M. Parville jeta un dernier coup d'oeil sur .certains documents qui se trouvaient épars sur son bureau, et après avoir mis un peu d'ordre dans la correspondance qu'il venait de dépouiller, il allait se lever qiiand un garçon de bureau entra.
— Qu'y a-t-il, Joseph ? demanda M. Parville. — .C'est une personne qui demande à parler à monsieur.
M. Parville se tourna vers sa fille.
— 'Tu le vois! dit-il avec enjouement, les affaires. . . toujours ! Mais je t'ai promis, et cette fois . . . Puis, s'adressant au garçon de bureau : — Vous direz à cette personne, eontinua-t-il que je ne puis la recevoir en ce moment; mais que si elle T0o£ revenir dans une heure. . .
Le garçon de bureau hésita.
— 'C'est que cette personne m'a priée de dire à monsieur qu'elle était pressée, objecta-t-il ;et il paraît que vous avez dû recevoir ce matin l'avis même de son arrivée.
M. Parville allait se retirer avec Edsmée; — sur les derniers mots qu'il venait d'entendre, il s'arrêta.
— L'avis de son arrivée, ce matin ?répéta-t-il ; au moins, vous a-t-on remis sa carte?
— 'La voici.
M. Parville prit des mains du garçon de bureau la carte qu'il lui tendait, et il n'y eut pas plus tôt jeté les yeux qu'il lui échappa un mouvement de surprise.
— -Qu'est-ce donc, père ? demanda Edmée qui l'observait.
Et prenant à son tour la carte remise par le visiteur, elle lui :
Jonathan de Cincinnati
Paris, Grand-Hôtel (de 2 à 5 h.)
— 'Quel est te M. Jonathan, dnterrogea-t-elle, après avoir lu, et pourquoi ce mouvement qui vous est échappé tout à l'heure?
— 'Un homme singulier dont tout le monde parle depuis ce matin, à Paris, répondit -il, et celui-là, je ne puis me dispenser de le recevoir.
— Il arrive d'Amérique ?
— iCette nuit.
— 'Et il veut vous voir tout de suite ?
— Il a vraisemblablement des communications importantes à une faire; c'est un homme pratique, qui connaît la valeur du temps et qui ne comprendrait pas que je pusse refuser de l'entendre, sous' prétexte que c'est l'heure de mon déjeuner.
— 'Alors, je vais vous attendre.
— 'C'est cela . . . attends-moi, et, tout à l'heure, je te raconterai peut-être quelque histoire qui t'intéressera.
Edmée s'éloigna, et M. Parville donna l'ordre d'introduire sir Jonathan de Cincinnati.
Un instant après, ce dernier faisait son entrée dans le cabinet particulier du banquier.
Ainsi que l'avait dit M. de Parville, Sir Jonathan était un homme de trente-cinq ans environ.
Il était de haute taille, portait sa barbe rousse à La manière américaine et <se présentait vêtu comme ces Yankees que New- York nous envoie périodiquement chaque aminée, et que l'on peut voir se promener à travers Paris.
■Sir Jonathan n'avait cependant rien de fantastique. C'était l'homme le pins positif qu'eût vu naître la libre Amérique. Depuis sa plus tendre enfance, il était entré dans les affaires; à dix-huit ans, il avait visité les Etats du Nord et ceux du Sud, et avec l'étonnante faculté d'assimilation dont la 'nature l'avait doué, il était revenu à New- York, rapportant une somme extravagante •de connaissances et d'observations qu'il ne tarda pas à mettre à profit.
En moins de cinq années, il fit une fortune considérable: découvrant des mines nouvelles ou décuplant le •rendement des mines en cours d'exploitation.
Dès que M. Parville le vit entrer, il alla à lui, les mains tendues.
•Sir Jonathan les lui iserra avec une franche cordialité.
— Il y a cinq ans et trois mois que je ne vous avais vu, dit-il en montrant des dents longues et blanches dans un franc sourire, et j'aurais été désolé de ne pas vous trouver ce matin, car il aurait pu se faire que je ne vous revisse pas.
— Ne devez-vous donc pas rester quelque temps à Paris? demanda M. Parville.
— J'y resterai juste le temps d'engager ou de terminer îles affaires qui m'y amènent, répondit Jonathan. Je vais être fort occupé; peut-être serai-je obligé de retourner à New-York dans huit jours; peut-être devraije pousser jusqu'à Calcutta. Cela dépendra des renseignements que je suis venu chercher, — mais je ne voulais pas toucher Paris sans vous serrer la main, et je suis heureux que vos occupations tous aient permis de m'aceorder quelques minutes d'entretien.
— Ayez-vous quelque chose de particudier à me demander ?
— 'Cela dépendra... — Aujourd'hui, je vous prierai de faire établir pour demain notre situation respective pour le c-ompte de la compagnie d'assurances que je représente, et en même temps-, je vous demanderai de vouloir bien encaisser^ pour moi, une somme assez .importante dont je désire que l'on effectue le dépôt à la Banque de France.
M. Parville fit un geste d'acquiescement.
— 'Vous pourrez, demain matin, dit-il, faire retirer letat que 'vous demandez; il sera prêt dès la première heure.
- — Je vous remercie.
— (Et quant au dépôt, vous n'avez qu'à an'indiquer le montant de la somme que vous désirez confier à la Banque, et dès aujourd'hui, je ferai faire 'ce versement par mes bureaux.
Sir Jonathan remua la tête, et .sa lèvre dessina un singulier sourire.
— Mille grâces, répondit-il, et en tout autre circonstances je ne déclinerais pais votre offre ; mais il s'agit ici comme je vous l'ai dit, d'une somme importante et malgré le cas que je fais de votre 'Caisse, cher monsieur, je
craindrais en acceptant votre proposition de vous créer quelques difficultés.
— 'De quelle somme s'agit-il donc ?
—De quatre à cinq mit-lions que j'apporte d'Amérique en un chèque de la maison Thomson et fils, et vous comprenez. . .
—Devant un pareil chiffre, répliqua. M. Parville en eouriaart à son tour, il n'y a pas d'humiliation à confesser son impuissance.
— (C'est anon avis. . . Je vous remettrai donc, ou vous ferez remettre cette après-midi le chèque en question, et je vous serai obligé de faire le nécessaire.
— (Comptez sur moi . . .
—C'est dit.
Jonathan se 'disposait à se lever. M. Parville le retint.
^ — nlln mot encore, je vous prie, dit-il avec une pointe d'enjouement ; ce que vous venez de me confier nie rappelle toutes les histoires qui courent dans Paris, sur votre compte, ^depuis ce matin, et je ne serais pas fâché.
— 'Quelles histoires? fit sir Jonathan.
—Eh parbleu ! cette fortune de neuf millions que vous promettez par la voie des journaux. Ah! çà, ce n'est donc pas un conte de fées?
— 'Rien n'y ressemble moins.
— Personne n'y croit .
— On a tort.
— Tout le monde croit qu'il s'a.git d'un canard transatlantique.
—Erreur, cher monsieur, erreur; je sais que quelques uns de mes concitoyens ont un peu abusé parfois de la réclame et que l'Amérique passe en Europe pour la terre classique où l'on est 'disposé à croire qu'il ne pousse que des Bamutms. . . Eh bien! il faudra en rabattre, cette fois, car cette fortune que je promets, sera, bel et bien
comptée au jeune homme qui se présentera dans les conditions précisées.
— Voilà qui est merveilleux.
— Bien moins que tous ne le pensez.
— Er vous n'avez aucun indice?
— Aucun.
— Mais. . . ce jeune homme?
— Je l'ai cherché partout et il m'a été impossible de le découvrir. . . J'ai mis des agents dévoués, sûrs, intelligents, sur toutes les pistes, et le seul résultat que j'aie obtenu jusqu'à ce jour, c'est la certitude que ce jeune héritier a successivement habité Bio de Janeiro, Calcutta. Bombay, et en dernier lieu, Londres, où Fon a définitivement perdu sa trace, en dépit de toutes les recherches effectuées par les détectives.
— Et c'est pour lui que vous êtes à Paris?
— A peu près.
— Qui vous donne lieu de penser qu'il s'y trouve?
— Tout et rien. Je ne pourrais le dire. Mais un secret instinct m'assure que je ne me trompe pas.
— Alors, vous aHez vous mettre à sa recherche?
— Proba blement .
— (C'est là une tâche difficile et je crains bien. . .
Sir Jonathan haussa les épaules.
— Cela, dit-il en souriant, c'est mon affaire.- Voyezvous, cher monsieur, nous sommes tous là-bas. aux Etats- Unis, plus ou moins descendants des Bas-de-Cuir, dont vous avez dû entendre, parler, et qui s'est immortalisé dans la chasse aux Peaux-Bouges. Certes, je ne prétends pas posséder l'expérience, la perspicacité, le génie de mon aïeul, mais il faut reconnaître que nous sommes loin ici des forêts vierges hantées par les Delawares, et que nous avons affaire à des ennemis moins rusés que les Peaux- Bouges. La. partie est donc égale, et je l'engagerai avec certaine chance de succès. D'ailleurs, je commence à trouver bien vide la vie que je mène depuis quelque
temps, et ee sera un nouvel aliment à donner à mon activité..
— Je désire que vous réussissiez.
— Vous l'apprendrez proehaineanent, je l'espère.
— Mais quel intérêt avez-vous dans -tout ceci?
Sir Jonathan fit un geste énigmatique qui lui eût envié son ancêtre Bas-de-Cuir.
— Oh ! grosse affaire, répondit -il évasivement. Bans toutes les actions des hommes, même les meilleurs, il y a toujours un intérêt, et j'ai le mien, vous pouvez le croire. Seulement, je ne le dis à personne, pour conserver, le imoment venu, toute ma liberté d'action. C'est pour rester maître de la situation que je n'ai confié à âme qui vive le nom supposé ou réel du jeune homme que je veux découvrir : si j'avais agi autrement, je m'exposais à des ennuis, à 'des dangers dont je ne fusse peut-être pas sorti facilement. Songez-donc ! on ne remue pas ainsi neuf millions sans éveiller des convoitises et donner naissance à des compétitions. Si ces neuf millions ne vont pas à l'héritier légitime, i&s iront forcément à ides collatéraux, et vous voyez d'ici la curée! Jetez un nom à ces affamé d'or, et vous excitez instantanément les plus mauvais sentiments^ vous exaltez leurs appétits, et (malheur à vous, si vous leur retirez la proie qu'ils ont, un moment, cru atteindre.
— Vous avez raison, et vous êtes un homme sage.
— Je ne suis qu'un homme pratique, cher monsieur; de honne heure, j'ai observé le coeur humain ,et chose triste à dire, le mal que j'ai fait m'a plus servi, peutêtre, que le bien que j'aà voulu faire!
— Voilà une ©ruelle parole.
— Pardon! je n'étais pas venu pour vous dire ces choses ... Je vais vous quitter.
— Déjà.
— Time is money, comme nous disons de l'autre côté
de l'Océan. Vous avez vos affaires, j'ai les miennes, et je vous ai pris déjà bien du temps.
— Bonne chance, alors.
— J'accepte votre souhait.
— Mais je vous reverrai ?
— 'De loin en loin . . . J'aurai l'honneur de revenir ; en tout cas, je vous tiendrai au courant.
Les deux hommes se serrèrent encore une fois la main, et sir Jonathan disparut aussitôt.
Cependant Max était retourné à son bureau après la conversation qu'il venait d'avoir avec M. Parville, et nous avons à peine besoin de dire avec quel trouble et quelle émotion il avait repris son travail.
Ainsi, tout était fini bien fini ! . . .
Le rêve, au milieu duquel il vivait depuis quelques mois, venait de s'évanouir, et il retombait lourdement dans la réalité cruelle.
Tout le jour cette pensée pesa sur son esprit; il demeura taciturne et triste, écoutant d'une oreille indifférente et distraite ce qu'on lui disait, répondant par monosyllabes aux questions qui lui étaient adressées.
Jamais on me ] 'avait vu ainsi.
Quand il quitta le bureau, vers six heures, quelquesuns des employés avec lesquels il entretenait des relations moins banales, vinrent lui dire adieu, et lui adresser quelques paroles de condoléance.
Le caissier avait parlé. On 'connaissait la nouvelle, et on cherchait à adoucir par ces témoignages de sympathie la rigueur dont il était l'objet.
Il répondit du mieux qu'il put, se déroba le plus vite possible à ces manifestations, et ayant gagné la rue il se dirigea vers la mansarde qu'il occupait dans un hôtel garni de la rue de Provence.
Quand il eut monté ses six étages et qu'il eut refermé Ha porte derrière lui, il se laissa tomber sur sa chaise, et se prit la tête dans ses mains.
— SS- II était accablé; pour un rien, il eût éclaté en sanglote.
Et ce qui provoquait en. lui un' semblable désordre, ce n'était pas le regret de la place qu'il venait de perdre, non plus que l'épouvante 'de l'avenir qui lui 'était réservé . . . Non ! . . . il n'avait qu'une pensée, qu'un chagrin; c'était d'être séparé d'Edmée.
Désormais, il ne la reverrait plus, et c'est surtout, à l'heure où il la perdait, qu'il sentait combien il l'aimait !
Qu'allait-il devenir ... ? A quel sentiment se rattacherait-il ?
Sans doute, il comprenait que ce qui lui arrivait, il aurait dû le prévoir. Quelle raison en effet, de croire que la fille de M. Parville dût faire attention à lui; il fallait être fou pour se bercer d'une pareille illusion tôt ou tard, Edmée se serait mariée ; c'était là le dénoueanent tragique, fatal, auquel il devait s'attendre, et qu'aucune puissance au monde ne pouvait modifier.
Mais le malheureux était incapable de raisonner. Ceux qui ont aimé une fois en leur vie, savent avec quelle énergie ce sentiment s'empare du coeuN il n'y a plus de distance; toute convenance sociale disparaît... on lui appartient tout entier. . . L'amour qui se laisserait discuter ne serait plus 'Cette passion exclusive, aveugle, souver aine^ qui n'admet aucune objection et ne connaît aucun obstacle. . . .
Et maintenant tout était fini !
Il avait beau se rappeler les paroles de M. Parville, il ne pouvait croire encore à l'affreuse réalité.
Que faire?
Il n'avait personne à qui confier son désespoir, aucun aani à qui demander un conseil ou une consultation': il était seul au monde, sa mère l'avait quitté pendant qu'il
lit tout jeune encore; du moins, on le lui avait dit, car il ne se rappelait pas. Quant à son père, du plus loin qu'il se souvenait, à travers l'ombre du passé, il le
voyait assis, pâle et triste, au chevet d'une pauvre femme enveloppée d'un blanc linceul 1.
Puis, à partir .de ce jour-là, plus rien ! . . .
Son père avait disparu, le confiant à des mains étrangères; on lui avait donné -ce nom de Max qu'il -portait, et aucune indiscrétion n'était venue lui apprendre le secret de sa naissance.
Il avait dès lors vécu ainsi, toujours seuil.
Vaguement, -cependant, il comprenait qu'il devait y avoir clans ce paisse, qu'on lui cachait, un mystère redoutable, peut-être une honte; niais, par un sentiment -supérieur -de pudeur filiale, il s'était gardé de chercher à pénétrer le mot de cette énigme qu'on ne paraissait pas disposé à lui faire connaître.
Au surplus, il était vaillant, — la vie ne l'effrayait pas — il n'avait pas hésité à -demander au travail ses moyens d'existence.
Pour dire toute la vérité, nous devons ajouter que cette situation ne lui déplaisait pas, et qu'elle répondait imême à certaines 'dispositions natives de son caractère indépendant et fier.
Paire soi-même sa vie. ne relever que de sa conscience, ne devoir rien à personne, c'est l'idéal pour les natures élevées, et Max- n'en eût pas voulu d'autre.
Malheureusement, il s'était laissé surprendre et venait -de retomber brusquement -de toute la hauteur de son rêve.
Pendant une heure, il resta dans sa mansarde, allant et venant, le coeur brisé, l'esprit épouvanté de l'effondrement qui s'était fait autour de lui, se complaisant obstinément aux souvenirs de son amour perdu.
Il tenta bien, à deux ou trois reprises -de réagir contre isa défaillance; mais la réalité terrible était là. Il ne pouvait plus se tromper : tout son être frémissait à la pensée de l'avenir.
Enfin, au bout d'une heure, il secoua vivement la tête, et parut prendre un parti.
Il étouffait dans cette pièce étroite; il voulait sortir, se mêler aux bruits et au mouvement de la foule, chercher l'oubli et l'apaisement dans le va-et-vient de l'agitation parisienne.
Il marcha d'un pas résolu vers la porte qu'il ouvrit.
Mais, comme il se disposait à gagner l'escalier, une voix jeune et fraîche prononça, son nom derrière lui. et l'obligea à s'arrêter.
Il réprima un mouvement de contrariété, et se tourna comme à regret, du côté d'où l'appel s'était fait entendre.
Il y avait là une belle et charmante jeune fille qui présentait son minois effronté dans l'entrebâillement d'une porte de (mansarde.
Au mouvement qui avait échappé à Max et qui n'était rien moins qu' engageant, la jeune fille jeta un joyeux éclat 'de rire, en avançant de quelques pas sur le palier.
— Eh bien. . . ne vous gênez pas. vous savez, dit-elle en même temps, rie ce ton intraduisible qui est particulier aux gavroches et aux grisettes de Paris; si ça vous contrarie qpe je vous appelle par votre petit nom, faudra le dire et on ne recommencera- plus.
La mauvaise humeur de Max ne tint pas contre la gaieté eommunicative de la belle enfant; son visage se dérida tout à fait, et revenant en arrière, il lui tendit la main de la 'meilleure grâce du monde.
— Excusez-moi, Laura. dit-il alors. . . . j'étais préoccupé . . . je pensais à tout autre chose.
— .Cela se voit bien ! répliqua la jeune fille, avec une petite moue qui lui seyait à ravir. . . et il n'y a rien là qui m'étonne; depuis une demi-heure, je vous entends aller et venir dans votre chambre, et je me doutais bien que vous ne deviez pas être dans votre assiette ordinaire ; pour un rien je serais allée y voir moi-même.
^ —Vous. . . chez moi ! fit Max dont k préoccupation cédait peu à peu sous l'abandon de k petite grisette.
—Tiens!. . . . et où serait »!© mal?. . . repartit celle- -ci^ avec un regard qui n'était pas naïf, niais qui était loin detre effronté est-ce que nous ne sommes plus libres à présent? d'ailleurs, ce n'est pas tout ça. .. et, depuis quelques jours déjà je me suis bien aperçu que ça ne va plus tout seul chez vous.
— Que voulez- vous dire?
— Je m'entends. . .
— Expliquez-vous plus clairement.
-nJe ne 'demande pas mieux. . . mais comme ce carré ne peut pas se donner les airs d'un salon de conversation, si vous le vouliez bien nous passerons .dans le mien.
— «Chez vous ? . . .
—Pourquoi pas?. . . nous y .causerons plus à notre aise. . . le père est absent. . . et il s'écoulera, une bonne heure avant qu'il revienne ... je le connais ! il ne sort pas souvent. . . mais quand ça lui prend, il y met le tempe ! . . .
Max obéit machinalement, et suivit Laura, qui poussa la porte de sa mansarde, et lui indiqua, un siège.
—Asseyez-vous, dit-elle alors de ce même ton°insoueiant et enjoué par lequel il était difficile de ne pas se laisser gagner, ça manque un peu de tapis et de tentures, mais le coeur y est, et c'est encore ce qu'il y a de préfé^ rable.
Le jeune homme s'assit, et par un mouvement presque inconscient, il prit la main de Laura et la serra avec force.
— A la bonne heure Mit Laura à qui cette pression ne parut pas désagréable; mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit ... et si je vous ai engagé à venir, c'est pour causer de choses plus sérieuses. . . écoutez-moi donc, monsieur Max, et surtout comprenez bien ce que je vais vous dire.
Laura avait dix-huit ans à peine ; mais elle n'avait pas attendu l'âge pour se développer et c'était, à cette époque, un des plus charmants spécimens de la beauté parisienne.
Toutefois, ce qu'il y avait de remarquable dans cette beauté, ce n'était pas la petitesse de sa main déliée et fine, ni le dessein harmonieux de ses épaules, ni son col blanc arec des tons d'ambre à la naissance des cheveux . . .c'était bien plutôt ce pied mutin, agaçant pied de grisette ou de duchesse qui traversait tous les macadams de la capitale sans se salir ; c'était surtout, cet oeil vif. grand, ouvert, moins effronté que curieux, où les sensations les plus diverses venaient se refléter avec une mobilité à donner le vertige.
Elle vivait -là, dans une mansarde, avec son père le vieux Samuel, misérable ivrogne, qu'elle nourrissait de son travail, qui. la plupart du temps lui volait, pour aller boire, l'argent qu'elle rapportait au logis. . . et naguère encore, la battait comme plâtre, quand venait le temps des mortes saisons, et que l'ouvrage manquait.
Mais, depuis une année ou deux. . . un grand changement s'était opéré chez la fille du vieux Samuel . . . Laura avait fini par réfléchir, et en réfléchissant elle s'était dit que la vie qu'elle menait ne pouvait pas durer longtemps . . . Jusque-là, elle s'était bien résignée . . . mais un jour, certains instincts de révolte se firent, jour sous sa résignation. . . et quand son père voulut, comme d'habitude, lever la main sur elle, elle se dressa toute de sa taille, courut à la porte qu'elle ouvrit, et s'arrêta nt brusquement sur le seuil. . .
— Ecoute!... dit -elle au vieux Samuel; si tu as le malheur de recommencer ce que tu viens de faire. . . je te jure que je sortirai d'ici pour n'y rptus rentrer jamais. Ce que je deviendrai, je n'en sais rien. . . et ça t'est bien égal . . . mais il y a temps pour tout, et j'en ai assez de misère et de claques. . . Donc, n'oublie pas cela...
réfléchis et à la première menace, je dégringole les escaliers. . . et je vais n'importe où.
C'était la première fois que Laura parlait ainsi; le père en demeura tout interdit, et pendant quelque temps la vie fut plus supportable 'dans la mansarde.
Mais tout n'était pas fini cependant. . . Car, en s'exprimant comme elle l'avait fait. Laura ne cédait pas uniquement au sentiment de révolte que provoquaient en elle^les brutalité- dm vieux Samuel. . . Il y avait autre chose ... et c'était plus grave ! . . .
Plus d'une fois, depuis qu'elle avait atteint ses seize ans. la jolie enfant avait rencontré, sur le chemin de l'atelier, de beaux jeunes gens qui lui avaient dit qu'elle était belle, et que celui-là serait bien heureux qu'elle voudrait remarquer.
La première fois que l'on entend de ces propos, on rougit et on presse le pas.
C'est ce que fit Laura.
Mais quand de semblables rencontres se renouvellent chaque matin ou chaque soir, quand après avoir entendu ces paroles murmurées à voix tendre et basse, on rentre dans sa mansarde nue et froide, où l'on rapporte le souvenir obstiné des louanges recueillies en route. . . il arrive un moment où le coeur s'attendrit, où l'esprit s'énerve. . . où l'on se sent prise de vertige et de défaililanee.
Et puis le danger saccroit souvent des contacts malsains: ce sont des camarades d'atelier qui ont succombé déjà, et qui ne craignent pas d'afficher leur honte... Des patronnes qui, selon l'expression populaire, ne travaillent pas pour la vertu. . . ou mieux encore, ces femme- interlopes qui rôdent incessamment à la recherche d enfants ignorantes à qui une imprudence suffit quelquefois pour glisser à .tout jamais dans le gouffre de la débauche ou de la honte.
Laura avait, un soir, rencontré une de ces femmes,
et elle Pavait écoutée tout d'abord sans comprendre l'abominable métier quelle faisait !
Cette femme était fort connue dans le quartier. . . on l'appelait là vieille Herbeuse.
Il y avait longtemps que Laura l'avait remarquée. . .
Cela commença d'abord par quelques propos insignifiant.?: la vieille Hortense y mit de la discrétion, mai?, au bout 'd'un mois, elle se laissa aller à certaines insinuations qui éveillèrent la curiosité de Laura.
Elle lui dit quelle connaissait un jeune homme qui était amoureux fou d'elle, que ce jeune homme était fort riche, et que si elle voulait, avant une .semaine elle aurait un appartement somptueux, avec des domestiques et un équipage.
Laura se prit à rire, et crut sincèrement cpie l'on se ■moquait d'elle.
La. vieille Hortense répliqua que rien n'était plus sérieux : mais elle n'insista point. . .
Toutefois elle revint à la charge, le lendemain et les jours suivants, si bien que Laura finit par s'habituer à
: ■ perspective, et que même, elle s'y complut, quoique jusqu'alors; elle n'en eût pas été autrement troublée.
Elle savait seulement que le jeune homme s'appelait Anatole de Blangv ; qu'il était vicomte, et que son père ne lui refusait rien pour la satisfaction de ses caprices.
Lne fois même Hortense le lui montra sur Je trottoir.
C'était un de ces jeunes bellâtres comme il y en a tant à Paris, qui doivent la meilleure part de leur élégance et de leur distinction à leur tailleur, et qui n'ont
apiit que juste ce qu'ils recueillent chaque matin dans les journaux du boulevard.
Laura le trouva fort bien. — et à la manière dont Anatole la regarda, elle ne put douter que la vieille Hort-mse ne lui eût dit la vérité.
Dès lors elle devint plus songeuse, et l'image du jeune gandin se présenta de temps à autre à sa pensée.
Elle était donc sur une pente dangereuse, et peutêtre s'y serait-eille abandonnée, comme tant d'autres lavant elle, si un sentiment supérieur ne l'avait retenue !
Ce ^sentiment;, c'était l'amour qu'elle éprouvait pour Max.
Car, il faut tout dire^ ce qui l'avait préservée jusqu'à ce jour, en dépit dés excitations de l'extérieur, malgré les mauvais traitements auxquels elle était exposée de la part de son père ; c'était ce jeune homme pauvre qui, depuis un an, habitait à côté d'elle, menait une vie réservée et solitaire, sombre, un peu farouche même, et avec lequel elle échangeait parfois quelques paroles, dans l'escalier ou sur le palier -des mansardes.
Elle ne le connaissait pais autrement, et jamais elle n'avait surpris dans son regard autre .chose que l'expression d'une politesse banale. Mais elle sentait qu'il y avait un mystère, une douleur 'dans la vie de cet homme, et Ti intérêt avait éveillé son coeur que rien n'avait fait battre encore. ,
Quand elle voyait Max. elle ne songeait plus guère à Anatole de Blangy ; plus d'une fois même, dans le secret de sa pensée, avec cette franchise d'allure et de résolution qui était le caractère dominant de sa nature, elle s'était dit que, si jamais elle devait succomber, la chute lui semblerait moins coupable, si elle était déterminée par l'amour qu'elle 'éprouvait!
Seulement, .ce qui la dépitait un peu, c'était l'indifférence que lui témoignait Max. Il était poli, affectueux même : il l'écoutait toujours avec une grande bienveillance, paraissait prendre un réel intérêt à sa situation. Mais jamais un mot ne lui était échappé qui eût trahi un sentiment plus personnel ou plus tendre, et Laura se demandait avec découragement à quoi servait d'être belle, comme on lui disait qu'elle l'était, puisque cette beauté n'exerçait aucune influence sur le seul homme auquel elle eût voulu plaire.
Ce soir donc, Laura était rentrée un peu plus tard que de coutume.
Au sortir de l'atetier, et comme elle pressait le pas pour regagner sa mansarde, elle avait entendu quelqu'un qui la suivait.
Il ne lui fallait pas faire de grands efforts d'imagination pour deviner qui ce pouvait être.
Au bout de quelques minutes, bien qu'elle ne se fût ni arrêtée ni retournée, elle savait que l'homme qui s'attachait à ses pas s'appelait Anatole de Blangy.
Son coeur battit violemment.
Elle hâta sa marche. Mais comme elle allait tourner l'angle de la Cbaussée-d'Anitin, elle s'entendit appeler.
— -Mademoiselle. . . de grâce... un mot seulement, disait une voix émue à .son oreille.
Elle sentit ses joues se couvrir de rougeur, et, sans que sa volonté y fût pour rien, elle s'arrêta.
— lÂh! enfin, que vous êtes bonne, dit Anatole. . ., il y a si longtemps que je voulais vous parler . . .
— Mais, monsieur, balbutia Laura.
— Xe voue effrayez pas. Ce que j'ai à vous dire . . .
Mais déjà la grisette avait repris possession d'ellemême, et une partie de sa présence d'esprit lui revenait:
Elle regarda Anatole de Blangy:
— Ce que vous avez à me dire, monsieur, repli qua-telle. il ne me convient nullement de l'entendre. J'espère que j'ai affaire à un liorame bien élevé, et que vous n'avez pas eu l'intention de m'insulter. . . Passez donc votre chemin, monsieur, et laissez-anoi continuer le mien. ("'"est ce que nous avons de mieux à faire l'un et l'autre
Et, sur ces mots, elle tourna les talons et s'éloigna, laissant le jeune Anatole un peu déconfit de ce brusque départ.
Dix minute- après, Laura rentrait dans sa mansarde, encore un peu effarouchée de la rencontre.
Max était venu à point pour la distraire de son émotion.
Cependant Max s'était assis comme l'y avait invité la jeune fille, et il n'avait pu réprimer un geste d'étonnenient, en entendant les dernières paroles qu'elle avait prononcées.
— ' Voilà un singulier préambule, dit-il avec un triste sourire, et pourquoi prendre ce ton ?
— Il vous étonne, fit Laura, parce que vous avez été habitué à me voir, la plupart du tempe enjouée et rieuse . . . il ne faut pas s'y fier, car c'est souvent une feinte ! Et. puis ça dépend: Quand il s'agit de .personnes auxquelles on s'intéresse, on sait devenir sérieuse à l'occasion.
— De qui voulez-vous parler?
— De vous, monsieur Max.
— -Vous vous intéressez donc à moi ?
— 'Beaucoup.
■ — Je irai cependant rien fait pour cela.
Laura eut un mouvement ironique des lèvres.
— 'C'est souvent comme ça que ça arrive, répondit-elle et le plus fin ne pourrait pas en dire la raison : tout de même, il n'y a pas à faire le malin ! Ce qui est certain, c'est que depuis le jour où vous êtes venu habiter la mansarde 'd'à côté, je ne sais pourquoi, vous avez été pour quelque chose dans ma vie. Je vous entendais aller, ve-
nir, ouvrir votre fenêtre,, y rester de longues heures à rêvasser, et il n'en faut pas tant! Gela m'a intrigué. A. force d'écouter, de regarder, j'ai compris que vous n'étiez pas un homme comme les autres, et qu'il y avait très près de moi une existence mystérieuse, un gros chagrin, que sais- je ? ... et ma foi j'ai été saisie du désir de vous connaître.
Max se prit à sourire, et enveloppa la jolie grisette d'un regard reconnaissant et doux.
— J'étais loin de me douter . . . balbutia- t-il. — 'C'est justement ce qui m'a permis de vous observer à mon aise, et je m'en suis donné, vous pouvez le croire. — Pourtant vous n'avez rien découvert.
— 'C'est vrai ... à peu près.
— Comanent ?
— 'Car, si j'ignore qui vous êtes, d'où vous venez, où vous allez, j'ai acquis du moine la conviction que vous n'êtes pas heureux, que quelque chose vous tourmente, qu'enfin. . .
—Enfin?...
" — 'Depuis quelque temps surtout . . .
— Achevez.
— Eh bien, il doit s'être produit un événement qui a profondément modifié votre existence. Vous rentrez de meilleure heure, vous veillez fort tard, et, plus d'une fois, je vous ai entendu marcher dans votre mansarde jusqu'à une heure avancée de la nuit. Est-ce vrai? Max ne répondit pas tout de suite.
Il était touché de l'intérêt que lui témoignait la charmante enfant et admirait avec quelle perspicacité elle avait pénétrée dans sa vie. jusqu'à en deviner presque les plus intimes secrets.
Il lui i^erra de nouveau la anain, avec un abandon qui amena une vive lueur 'dans les yeux de Laura.
— 'Oui, c'est vrai, ma chère enfant, dit-dl au bout de quelques secondes; et pour reconnaître tant de bienveil-
lance, je n'ai qu'une chose à faire, c'est de vous dire toute la vérité. Il n'y a d'ailleurs dans .ma vie rien que je ne puisse avouer, et cela est plus srmpile que vous ne vous l' imaginez.
— Alors vous êtes malheureux ?
— Autant qu'une créature humaine peut l'être.
— Et vos parents?
— Mon père et ma mère sont morts; je suis seul au monde.
— Mais vous avez une place. . . des ressources.
— A partir d'aujourd'hui, je n'ai plus rien!
— 'Que dites-vous ?
— Tout à l'heure, M. Parville. mon patron, m'a signifié mon congé.
— Mon Dieu! et qu'a liez-vous devenir?
— Je ne sais.
— Il faut chercher du travail. La pire chose qui pourrait vous arriver, ce serait 'de vous abandonner vousmême. Je connais ça, moi ; voyez-vous, — la misère, passe encore, — on s'y fait à la longue. . . Mais quand le découragement vous prend, — brr ! . . . le croque-mort n'est pas loin. . . et il n'est que temps de soigner ça. . . Mais nous n'en sommes pas à ce point, Dieu merci. . . Et si vous avez quelque défaillance de ce genre, je serai là. . . pour vous soutenir.
Max remua tristement la tête.
— Je ne demanderais pas mieux, dit-il, seulement, il y a cela un obstacle des plus sérieux.
— Lequel ?
— Eh ! c'est bien clair pourtant ! quoique le prix de location de ma mansarde ne soit pas bien élevé, cependant il va 'dépasser désormais les ressources 'de mon budget, et dans quinze jours, je me verrai contraint de déménager.
Laura eut, à ces paroles, un léger tressaillement qui
contracta ses lèvres, pendant qu'un cercle blanc se dessinait autour des ailes de son nez.
— Déménager!... répéta-t-elle, comme si elle eût cru avoir mal entendu; y songez-vous? à quoi bon précipiter les choses. . . n'avez- vous pas le temps. . . et puis, où iriez-vous pour être mieux qu'ici?
— 'Sans doute.
— 'D'ailleurs, si abandonné que Ton soit, on a toujours quelques amis; et si vous n'avez pas pu jusqu'à présent, faire des économies qui vous permettent d'attendre. . . je connais quelqu'un. . . onoi. . . .
Max releva vivement le front.
— Que voulez-vous dire? interrompit-il étonné.
Laura haussa les épaules.
— Allons, quel mal y a-t-il à cela ? répondit-elle. Ce sont des services que Ton peut bi^n se i^Zr? <***&** voisins. D'ailleurs, en acceptant vous m'obligeriez plus que vous ne sauriez croire. J'y ai pensé plus d'une fois depuis quelque temps, et si je ne vous ai pas encore fait la proposition, c'est que l'occasion ne s'est pas présentée.
— Mais, je vous jure, dix Max.
— Laissez-moi m'expliquer. Vous ignorez peut-être la vie que je mène ici, et pourtant vous n'êtes pas sans avoir entendu le train que fait le père quand il rentre pochard ce qui lui arrive plus souvent qu'à son tour; maintenant j'y suis faite; mais ça n'a pas toujours été comme ça, et il y a eu du tirage. Autrefois, quand je revenais de l'atelier, à la fin de la semaine, il me reto armait toutes mes poches, à seule fin de voir ce que je rapportais, et il ne me laissait pas un sou pour m'acheter mes gants et mes bottines. Si ça avait continué je serais aillée pieds nus, quoi! Heureusement j'ai mis ordre à cela . . . depuis un an je ne lui donne plus que ce que je veux et je garde le reste. C'est ainsi que vingt sous par vingt sous j'ai pu mettre une centaine de francs de
côté. Toutefois, vous compreniez, je ne suie pas tranquille, j'ai toujours peur qu'il ne découvre la cachette, et si cela arrivait, adieu le petit magot. Donc, si vous voulez être bien gentil, vous accepterez de me garder mes économies et vous voue en servirez jusqu'à ce que j'en aie besoin, ou. que 'vous puassiez me les remire. J'espère qu'il n'y a rien là qui puisse vous offenser, et au moins il ne sera pas nécessaire que vous cherchiez un autre logement. Voyons, i sit-ee dit?
Max avait écouté avec une émotion sincère; et quoi qu'il en eut, peu à peu l'attendrissement 'l'avait gagné et ses yeux s'étaient remplis de larmes. H n'y a pas de fierté qui tienne devant de telles paroles, et il s'a'bandonna jusqu'à prendre la jolie enfant dans ses bras, et l'embrasser de tout son coeur.
— Ymi ■ êèoe an cneiir d'or. Laura. dit-il profondément troublé; il ne fallait rieu moins que ce témoignage de sympathie, pour me rappeler à la réailiié et m'arracher an découragement. Ah ! croyez-le, mon enfant, jamais je n'oublierai cette preuve d'affection et de dévouememt.
— ' Alors, vous acceptez? dit Laura, qui ne songeait pas à se dégager de l'étreinte du jeune homme.
— 'Laissez-moi réfléchir. . .
— Vous me rendriez si heureuse!
— 'Dès demain, je vais me mettre en campagne, je trouverai peut-être avant peu une occupation, et, si je réussis borne je l'espère, je n'aurai garde de quitter cette mansarde. . . .
— Bien vrai ?
—A demain.
— 'Tous sortez?
— J'ai besoin de respirer. . . . de me distraire un peu Xe m'en veuillez pas de vous quitter.
— Je vous en veux d'autant moins que j'entends monter l'escalier. C'est le père ! ... et rien qu'à son pas, je
■devine qu'il n'est pas dans son bon sens. . . Il va encore y avoir du grabuge-. . . Ah ! tenez, si von? 'saviez coanme...
— 'Lauria !
— Non. . . Xe me dites plus rien. Partez, ce n'est pas déjà un si beau spectaole à voir. . . 'même quand on y est habitué!
Max n'insista pas et disparut aussitôt dans l'escalier.
Dès île lendemain, comme il l'avait annoncé à Laaira, il se mit résolument en campagne ; il se rendit à toutes les agences et s'adressa à quelques négocdattits qu'il avait un peu connus chez M. Parville. On lui fit les plus belles promesses; on lui dit même que l'en appréciait ©on caractère, son zèle, son intelligence ides affaires. Mais il fallait attendri.' des vacances, et finalement on l'engagea à laisser son adresse, et en tout cas, à revenir de temps à autre prendre des nouvelles.
Quinze jours se passèrent de la sorte, sans amener un résultat . . . la petite somme qu'il avait touchée en quittant les bureaux de M. Parville, diminuait à vue d'oeil, bien qu'il veillât sur ses .dépenses avec l'âprete inquiète d'un avare, et il voyait ses ressources .s'épuiser inexorablement, et devait bientôt se trouver dans le dénuement le plus eomplet.
Doux jours encore et il serait, contraint de quitter sa mansarde, puisqu'il ne pourrait plus conformément à l'usage, payer d'avance le mois -dans lequel il allait entrer.
Tl ne songeait qu'en frémissant à cette terrible éché^ ance.
Il y avait bien, il est vrai, la proposition de Laura. . . Seulement pour rien au monde, il n'eût voulu l'accepter, la petite grdsetffce qu'il avait revue souvent depuis, lui avait plusieurs foi- renouvelé son offre. Mais il l'avait toujours décliné, alléguant qu'il n'en était pas encore réduit là et qu'au surplus, le moment venu, il se réservait de lui en parler lui-même.
'Cependant, à mesure qu'il approchait du terme fatal, il redoublait d'efforts et battait pavé du matioi au soir, sans se laisser abattre, apportant même dans ses recherches une sorte d'énergie farouche. C'était comme une lutte acharnée contre la malechanee, et dans laquelle le malheureux ne voulait pas être vaincu !
Hélas! tant de courage devait être pourtant dépensé en pure perte, car, lorsque vint la fin du dernier jour, et qu'il rentra le soir, vers dix heures, harassé de fatigue, l'esprit accablé, mourant de faim, il n'avait rden trouvé encore, et ne voyait plus le moindre espoir auquel il pût se rattacher.
Il se laissa tomlier sur son lit, et se mit à dévorer le pain qu'il venait d'acheter chez un boulanger voisin.
■Ses yeux étaient secs et son cœur battait à rompre; il secouait parfois son front avec dos mouvements heurtés et comme égalés.
On eut dit qu'il ne voyait plus et n'entendait plus rien.
Quelque chose comme un commencement de folie.
(Via dura une bonne demi-heure, au milieu du silence qui régnait au dehors et sur le palier des mansardes, et nul ne pourrait dire quelles pensées affolées traversèrent alors son cerveau surexcité.
Tout à coup, cependant, il eut un geste brusque, et prêta l'oreille.
Des pas précipités venaient de se faire entendre dans l'escalier; presque aussitôt la porte de la mansarde voisine s'ouvrit avec fracas, et peu après les mêmes pas saccadés, résonnèrent sur le plancher,.
C'était Laura sans doute! — Que s'était-il passé, et d'où venait cette agitation à laquelle elle s'abandonnait ?
Il n'attendit pas longtemps.
Quelques secondes plus tard, en effet, au moment où l'inquiétude commençait à le gagner, un cri strident partit de la mansarde; il entendit la porte s'ouvrir de
nouveau avec violence, et instantanément Laura apparut et fit irruption chez lui.
Bien ne saurait donner une idée du désordre auquel elle était en proie; une pâleur livide avait envahi ses traits; son oeil était farouche et sombre, sa lèvre tordue et convulsée.
Max eut la pensée d'un malheur. Il s'imagina que le vieux Samuel était mort. Il se précipita au-devant de l'enfant, et lui prit les deux mains avec une tendre autorité.
— Laura !dit-il, qu'avez-vous ? Est-ice qu'un malheur serait arrivé à votre père?
Laura répondit par un éclat de rire nerveux.
— Lui ! . . . balbutia-t-elle . . . Lui ! . . . ah ! il se porte bien, allez, il y a deux nuits qui'l n'est pas rentré: — cela devait arriver. — J'en avais le pressentiment, je vous l'avais dit. Voyez- vous, c'est fini, en voilà assez, et maintenant . . .
— Expliquez-vous, de grâce.
— Vous ne 'devinez pas?
— Parlez.
— 'Eh bien ! voilà . . . Hier donc, il n'est pas rentré de la nuit, et comme je cuis habituée à ça depuis longtemps moi, je ne me suis pas inquiétée; j'ai pensé qu'il avait rencontré quelques camarades, et je me suis dit qu'ils avaient passé la nuit sous la table de quelque cabaret. Il paraît que ça .se fait quelquefois dans le monde ! Ce matin, cependant, j'ai cru que j'allais le voir reparaître ; mais rien ! La débauche continuait. Cela m'étonnait tout de même, mais je n'avais encore aucun soupçon.
— 'Des soupçons? répéta vaguement Max.
— 'Attendez, vous allez voir ! . . . je suis donc allée à mon atelier, et j'ai travaillé tant bien que mal, jusqu'à six heures; toutefois, ça m'inquiétait; j'avais hâte de revenir à la mansarde ; c'est le père, après tout, n'est-ee
pas. . . et il a beau faire. . . alors, madame me donna une commission pressée, et je me suis sauvée. . . mais voilà que chemin taisant, je rencontre un ami, — un compagnon du père. — un bon zigue, comme ils disent... il m'aperçoit, fait mine de m éviter, et paraît contrarié, quand je cours après lui et que je le rattrape. . . je lui demande des nouvelles de mon père... il balbutie... je le presse, enfin, il finit par m'avouer que, depuis la veille, cet excellent Samuel régale tous les camaraux !..:
— Cela n'explique pas. . .
— Ah ! moi. . . j,l n'a pas fallu me presser sur le pied 'davantage. J'ai pris ma course comme une folle. . . j'ai monté mes étages, et une fois la porte enfoncée, je n'ai fait qu'un bond jusqu'à ma cachette!. . .
— 'Le malbeureux !
— Plus rien. . . Volée ! j'étais volée !. . . . Comprenezvous, maintenant ? Ab ! tenez, s'il s'était présenté à moment -là devant moi. . . vrai !je n'ose penser à ce (pie j'aurais fait !
En prononçant ces derniers uiots. la pauvre enfant se
laissa, tomber sur une chais ; Ees deux mains nia us
1 veaux cheveux qui se dénouèrent pour aller rouler
sur ses épaules, et pendant quelques minutes, elle donna
un libre cours à ses larmes et à ses sanglot-.
Max la regardait profondément ému ; jamais iil ne l'avait vue ainsi, et jamais il ne lavait trouvée si belle.
Déjà, du reste, la réaction .s'opérait; l'incarnat était revenu- à ses joues : son visage avait presque repris son calme habituel; .son regard seul conservait encore une lueur de résolution et -d'énergie.
■ — 'Ce qui arrive est un grand malheur, dit enfin Max. d'un accent pénétré; surtout c'est une menace pour l'avenir, liais il ne faut pas vous laisser abattre ainsi . . . Dorénavant, vous prendrez vos mesures, et votre père lui-même, quand il reviendra à la raison comprendra, j'en suis sûr, tout l'odieux de sa conduite.
— Lui !. . . fit Laura avec un soubresaut. Vous croyez que je vais continuer cette vie-là,. . . ah! plutôt me jeter à la Seine, par exemple.
— Que vouLz-vous idone faire?
— Est-ce que je sais?
— Prenez garde cTécouter trop facilement l'irritation très Légitime où je vous vois, et craignez de vous repentir un jour, d'avoir agi sans réfléchir. Voyons, écoutez-moi. mon enfant, voulez-vous ?
En parlant de la sorte. Max prenait ses mains dans les siennes, et s'asseyait en face d'elle.
Laura se laissait faire docilement, avec une soumissdon heureuse, regardant le jeune homme de ses grands yeux noirs et doux.
— Je veux tout oe que vous voudrez, répondit-elile, san- savoir précisément ce qu'elle disait.
— Il faut que je vous parle raison.
— -Quoi (pie vous me disiez, je vous écouterai. . .
— Et vous m'obéirez . . .
— Peut-être... nous verrons.... dites toujours.
— Eh bien... reprit Max; vous exprimiez ttmt à l'heure l'intention de quitter votre père.
— Oh ! pour ça oui ! répondit Laura.
— Que deviendrez-vous. cependant, au lendemain de cette séparation)?. . .
— Cela m'est égal! Est-ce qu'il s'inquiète, lui; est-ce qu'il ne m'a pas tout fait pour me pousser à bout?
— Voue ne réfléchissez pas. . . .
— Tenez, dit-elle, tout à coup ; depuis un an, j'ai bien pi nsé à tout cela, allez. . . et ce qui m'a passé parla tête pendant I<j jour, oe que j'ai fait de rêves pendant la nuit, ça n'est pas à dire, voyez-vous: et il va longtemps déjà (pie j'aurais déseflbé la maison. . . si quelque chose ne m'avait retenue
— Quoi donc?
Oh! je ne veux pas me faire meilleure que je ne suis.
Je suis comme les autres, voilà tout ; et celles qui résistent ont un rude courage, vous pouvez m/en croire ! Moi, on m'a dit souvent que je n'étais pas mal, et je n'aurais eu qu'à faire un signe.
— Mais vous ne Pavez pas fait.
— ISfon.
— Vous voyez bien! vous vous calomniez.
— Pas tant que cela, parce que ce qui m'a retenue ne vaut peut-être pas mieux.
— iGomiment.
— 'Depuis que j'ai atteint l'âge de raison, que je vais et viens dans la circulation parisienne, si vous saviez ce que j'ai éprouvé de déception, ce que j'étais découragée, quandj le soir venu, je rentrais dans ma mansarde, sans feu et même sans pain: plus d'une fois, j'ai été bien près de m' abandonner à toutes les séductions dont j'étais entourée, mais quand ces idées me prenaient, j'éprouvais comme un frisson qui me glaçait tout le corps, et je m'arrêtais en songeant que je ferais de la peine à quelqu'un.
-^-Qui cela?
Laura baissa les 3reux, pendant qu'une vive rougeur montait à ses joues.
— Ah! celui-là, eontinua-t-elle, d'un ton de tendre mélancolie, celui-là n'aurait eu qu'un mot à dire, qu'un geste à faire, car ma vie était suspendue à la sienne, et je l'aimais comme on n'aime probablement qu'une fois en ce monde! Seulement, lui, ne se doutait de rien; il passait indifférent auprès de moi, et jamais un mot ne lui est échappé, qui ait pu me donner quelque espoir. Pourtant, il me semble que s'il voulait, lui seul pourrait me sauver.
Et sous l'empire d'un sentiment qui semblait plus puissant que sa volonté même, la jolie enfant alla cacher sa tête rougissante sur la poitrine de Max.
A travers le trouble de Laura, sous la transparence
ides paroles qu'elle venait de prononcer, il avait enfin 'découvert le secret qu'elle avait laissé échapper.
Seulement Max aimait! il aimait Edmée, comme la jolie grisette l'aimait lui-même, et, bien qu'il n'attendit plus rien de ce rêve insensé auquel il appartenait tout entier, au prix de sa vie même, il ne pouvait s'oublier dans un autre amour.
— Ah ! celui-là sera bien heureux, que vous aimerez et qui pourra vous aimer, dit-il d'une voix tremblante d'une émotion mal contenue. Mais je ne vous ai pas dit, mon enfant, et j'ai peut-être eu tort, que j'aime moimême, isans espoir, une jeune fille dont l'amour est le seul bien que j'envie.
— Est -ce possible ? fit Laura ,en devenant subitement pâle.
— C'est par elle et pour elle que je souffre.
— Et moi qui n'avais rien deviné! Quelle est donc cette jeune fille?
— Permettez^moi de taire son nom.
Laura mordit ses lèvres jusqu'au sang.
— 'Au fait vous avez raison, dit-elle, et à quoi bon? cela ne m'apprendrait rien, puisque vous l'aimez.
— Plus que ma vie.
— 'C'est bien ! . . . je sais ice qu'il me reste à faire.
Et après s'être levée et avoir fait déjà quelques pas vers la porte:
— Adieu îadieu ! dit-elle avec un sanglot déchirant.
— L&ura fit Max inquiet, où allez-vous?
— Où je vais ? . . . Adieu ! adieu !
— Laura ! s'écria Max, courant après elle . . .
Mais Laura était déjà loin.
Le lendemain. Max quittait 0a mansarde pour n'y plus revenir.
'Qu'allait-il devenir? 11 n'en savait rien.
Il lui restait de quoi vivre un moi?, et pendant ce délai, le hasard pouvait le favoriser et lui faire trouver un emploi.
Quelques-uns de ses camarades qu'il arait connus chez M. Parville, venaient encore le voir de temps à autre. et cherchaient, de leur côté, à le tirer de la mauvaise paisse qu'il traversait.
Mais jusqu'alors, rien n'avait réussi.
Le matin, quand il descendit de son sixième étage, Max échangea quelques mots avec le maître de l'hôtel garni.
Il lui dit qu'il laissait dans sa mansarde quelques menus objets de toilette que l'on viendrait prendre dans la journée; puis il paya ce qu'il devait et allait s'éloigner quand le propriétaire le rappela.
— 'Monsieur ne me laisse pas son adresse? demandat-il sur un ton de surprise.
— Je voits la ferai donner par le4 commissionnaire qui viendra prendre mes effet*, répondit Max. D'ailleurs, mes amis savent où je vais demeurer, et je n'attends aucune lettre. Toutefois, je vous aviserai de mon nouveau domicile.
Et il partit.
En réalité c'était uniquement- par un sentiment de pudeur, qu'il ne voulait pas donner son adresse. Il
allait habiter un quartier excentrique confinant aux faubourgs, seul endroit où il pourrait dissimuler sa misère à tous les yeux et vivre sans avoir à craindre d'être recuii nu.
Il tenait à ce que nul ne pût le venir chercher là !.. .
Et. de l'ait, le secret fut bien gardé, car. à partir du jour où il disparut, nuil n'entendit plus parler de lui, et il fut impossible île savoir quel endroit, de Paris il s'était réfugié.
Un ou deux de ses amis y mirent cependant une certaine obstination, et revinrent plusieurs fois à la char mais sans succès.
Il advint même pendant le moi- quo s'écoula un fait bizarre qu'il n'est pas inutile de faire connaître au lecteur, car il a une certaine importance, surtout au point de vue de ce qui va suivre.
C'était vers la fin du mois qui suivit le départ de Max.
On ne parlait plus guère de lui. que pour s'étonner de ne l'avoir plus revu. Les uns disaient qu'il avait dû ■quitter Paris. Certaine prétendaient qu'il s'était embarqué pour l'Amérique: deux ou trois seulement assuraient qu'on l'avait rencontré un soir, du côté de Vaugirard. sortant d'un cabaret.
Il était dans u nétat pitoyable, ses vêtements étaient râpés, quoique témoignant encore, par leur coupe, d'une origine élégante; il avait des souliers un peu éeulés, et son linge commençait à s'effiloquer.
Il avait rabattu son chapeau sur ses yeux, pour ne pas être peconn-u.
Voilà ce (pie l'on disait, et l'on ne -avait rien de plus.
Or. à quelque temps delà, un des employés de la maison Parville. passant devant l'hôtel garni où Max demeurait naguère, -'arrêta par acquis de conscience, et entra dan- le bureau où se tenait d'habitude le maître de l'établissement.
Celui-ci le connaissait? Il sourit dès qu'il le vit.
— Et pas de nouvelles? demanda le jeune honinie avec intérêt.
L'autre remua La tête.
— Bien . . . toujours, répondit-il . . . ii faut qu'il ne soit plus à Paris.
— iC'est étrange . . . ' Après les témoignages d'intérêt que nous lui avons tous donnés, il aurait dû nous prévenir.
— Il n'avait pas l'air heureux quand il nous a quittés!
— Enfin, je vois qu'il faut y renoncer . . . Adieu, monsieur, et merci !
Le jeune homme allait se retirer, quand la porte du bureau s'ouvrit pour livrer passage à un nouveau personnage; im grand diable à la barbe rousse, qui avait des j ambes et des bras d'une longueur démesurée.
Il salua le maître du lieu, sans ôter son chapeau.
— Pardon, monsieur, dit-il avec un fort accent américain^ et veuillez, je vous prie, excuser mon importoinité; mais on m'a assuré que vous pourriez me donner quelques renseignements dont j'ai besoin sur un jeune homme qui, m'a-t-on dit, a habité cet hôtel.
— De qui monsieur veut-il parler?
—De M. Max.
L'employé de la maison Parville et le maître de l'établissement échangèrent un regard rapide à ce nom inattendu, et l'Américain qui surprit ce regard, laissa échapper un geste d'étonnement.
— 'Qu'y a-t-il donc ?de manda -t -il, et pourquoi cette question si simple paraît-elle vous étonner si fort ?
— Je vais vous dire, répondit l'hôtelier, c'est que précisément au moment où vous entriez, monsieur que voici m'adressait la même question.
— Ah !fit l'inconnu.
Et son petit oeil sembla vouloir percer de part en part le jeune homme qu'on lui indiquait.
— Voilà qui est particulier en effet, reprit-il aussitôt . . .une coïncidence, comme tous dites, de ce côté de l'Océan . . . Monsieur connaît donc M. Max ?
— J'étais employé avec lui, répondit le jeune homme.
—Chez M. Parville?
— Préci sèment .
— Et vous veniez le voir?
— Je venais demander si l'on n'avait pas eu de ses nouvelles.
— Il n'habite donc plus cet hôtel ?
— Depuis un mois.
— Et où est-il allé demeurer?
— On n'en sait rien.
— 'C'est singulier.
L'étranger réfléchit quelques secondes; niais c'était une nature exceptionnellement mobile, et les impressions se succédaient avec une rapidité vertigineuse.
— Voyons ! voyons . . . reprit-il après, sans cesser de regarder le maître d'hôtel garni. Vous avez eu M. Max pour locataire pour quelque temps?
— Pendant un an.
— Et il vous a quitté, il y a un mois sans vous laisser son adresse ?
— 'C'est 'cela.
— 'Et depuis, il n'a pas donné signe de vie ! Au moins savez-vous pourquoi il est parti ?
— Dame ! je n'en sais rien au juste, mais il paraît qu'il venait d'être renvoyé, et il est probable qu'il n'a pas voulu garder une mansarde dont le prix allait dépasser désormais les ressources de son budget.
— Bien! bien. . . approuva l'étranger. . . cela témoigne <l'un esprit honnête et pratique en même temps . . . je ne suis pas fâché de l'apprendre.
Puis, se retournant vers l'employé:
— Tous venez de dire, ajouta-t-il, que vous avez connu M. Max chez M. Parville; vous devez savoir, dès lors pourquoi il a été remercié. M. Parville, que je connais) est un homme juste : ce n'est pas pour une bagatelle qu'il aurait mis sur le pave un jeune homme, dont on m'a dit le plus grand bien.
— Vous avez raison, monsieur.
— Etait-il devenu négligent, irrégulier? enfin, a-t-on relevé dans sa conduite quelque faute grave?
L'employé hésitait à répondre, l'étranger coupa court à l'interrogatoire.
— Pardon, monsieur, dit-il. d'un ton net et presque impérieux. X'alliez-vous pas sortir quand je suis arrivé?
—En effet.
— Eh bien, je sais oe que je voulais savoir, et rien ne me retient plus : si vous le voulez, noirs allons sortir ensemble.
— Je suie à vos ordres.
— Fort bien! Sortons. Je voue accompagnerai un bout de chemin, et en route, nous pourrons causer plus utilement.
Les deux hommes s'éloignèrent, l'étranger offrit un cigare à son compagnon: il en prit un lui-même et quand ils furent allumés, ils se mirent à marcher l'un à côté de l'autre.
— Vous connaissez donc Max? dit le jeune employé.
— Je ne l'ai jamais vu, répondit son interlocuteur.
— Mais vous vous intéressez à lui?
—Beaucoup.
— Eh bien ! vous n'avez pas tort, car c'est bien le plus aimable et le plus honnête garçon que j'aie rencontré encore.
— Vous ne pouvez rien dire qui me soit plus agréable à entend î-e. Cependant, permettez-moi une observation. Il y a 'dans l'histoire de M. Max, un point noir
qui jette un j>en d'ombre sur la sympathie que je lui porte.
— Quel point noir?
— Son renvoi de chez M. Parville et son étrange disparition.
■ — OÎl! quant à ça, dit remployé en baissant instinctivement la voix, je crois qu'il est facile de l'expliquer.
— Vraiment.
— Voyez-vous, dans les bureaux... On ne travaille pas toujours.
— Parbleu !
—Et dans les intervalles... on cause... Or, quand on a appris, tout d'un coup, que Max était renvoyé; comme personne n'a pu dire quelle pouvait bien être la cause de ce brusque renvoi, on a fait des suppositions... •on s'est creusé la tête, et on a fini par se rappeiler...
— (Quoi ? quoi ?
— 'Seulement, il ne faudrait pas rapporter cela à M. Parville.
— Je voue jure.
— Eh bien, on s'est rappelé que le bureau de Max donnait sur le petit parc de l'hôtel, et que tous les jours entre deux et quatre heures, quelqu'un venait se promener sous les arbres de ce parc.
— Quelqu'un! Qui cela? fit l'étranger.
- — ■Mademoiselle Edmée.
—La fille de M. Parville?
— ^Comprenez-vous ?
— Parfa itement. parfaitement.
L'Américain esquissa un sourire, qui rappelait celui de Basé-âe-Cuir, son ancêtre.
— 'Toutefois, reprit-il presque aussitôt, la présence de mademoiselle Parville dans le parc à cette heure du jour ne prouve pas... absolument.
— Sans doute, monsieur ; mais depuis . . .
— Depuis?. . .
—Le soleil a beau être invitant, l'air tiède doux le parc reste désert, et jamais mademoiselle Edmée n'y! remis les pieds. •'
L'Américain approuva du geste.
à Ôeîf l rig^tL ' ' COnd;llt-11' il nV * rien à reprendre a cela. et ,]e crois qu'en effet, ceci peut être ret-.i, comme la véritable cai.se du renvoi de ce pauvre jeune homme. Eest, à -avoir maintenant., ce qu'il est devenu < Car ce mystère, dont il enveloppe son existence, témoigne dune résolution bien arrêtée de no pa- K laieeer découvrir et je ne vois guère de moyens. . <3 -jetais un des meilleurs amis de Mac. inonbieur- J espère encore qu'il se rappellera laminé que je' lui portais, et qu'il me fera connaître q telque jour
—Soit! soit! fit d'Américain... En attendant je con muerai mes recherches, et si je parviens à recueillir quelque indice... je vous ferai prévenir... donnezmoi votre nom, je vous prie.
— Albert Dupré.
— <Ohe-2 M. Parville?
— Tous les jours de neuf à six.
— C'est à merveille.
Et tendant la main au jeune homme:
—A bientôt, monsieur Dupré, ajoutait-il, et crov*z que j'aurai un vif plaisir à vous revoir.
Maie à partir de cette rencontre, Albert Dupré n'entendit plus parler de l'Américain, et encore moins de Max.
Plusieurs mois se passèrent, de la sorte; peu à peu on cessa de s'en occuper, et bientôt, il n'en fut plus question dans les bureaux de M. Parville.
Et cependant, ceux qui, durant les premiers mois auraient exercé une surveillance dans les environs de la maison de banque de la rue de Trévise, auraient pu voir presque tous les soirs, une ombre se glisser le long de la
grille d'entrée, et rester là des heures entières, se dissimulant de son mieux, et cherchant à distinguer, à travers 'la nuit, la fenêtre de la chambre occupée par Edmée.
Une lumière y paraissait régulièrement entre dix et onze heures, et jusqu'à minuit on la voyait scintiller, perçant l'ombre de ses vifs rayons. De temps à antre, les rideaux de mousseline se soulevaient doucement; une silhouette furtive apparaissait; celle d'Edmée, elle jetait quelques regards craintifs dans la rue; puis comme effrayée elle-même de son audace, elle se retirait vivement et laissait retomber le rideau.
C'était tout !
Max allait et venait, indifférent au froid et à la pluie, il ne se résignait à s'éloigner que longtemps après, quand la lumière s'était éteinte; et alors, il reprenait, mélancolique et triste, le chemin du misérable logis où il cachait sa misère.
Puis, un jour, on ne le vit plus reparaître.
La dernière fois qu'on aurait pu le voir il était dans un état de dénuement absolu. Il ne sortait plus que la nuit, quand il sortait ; et n'osait plus se présenter nulle part, ne voulant pas avoir à rougir de son délabrement.
Il se sentait glisser sur une pente sinistre. . . chaque jour le rapprochait davantage de l'abîme vers lequel il roulait. Plus d'une fois même en regardant son galetae, grelottant de froid, mourant de faim, le malheureux s'était arrêté sur les ponts, et sondant l'eau de la Seine qui coulait rapide et noire au-dessous de lui, il avait eu des idées de suicide !
Qu'advint-il cependant. ?
Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il ne reparut plus dans les environs de la rue de Trévise, et nul n'eût pu dire alors s'il était vivant ou mort.
Il existe, boulevard de Yaugirard, n° 14, -un établissement qui n'est fondé q ne depuis quelques années à peine, et qui a pour objet d'offrir. pendant la nuit, un abri gratis et temporaire à tous les malheureux sans 'distinction d'âge, de nationalité ou de religion.
C'est un lieu de refuge où l'homme, dénué de resisources. est toujours assuré de trouver un. lit, et où il peut dormir et se réconforter le corps en attendant qu'une occasion se présente et 'l'arrache à une misère 'souvent i mméritée.
Paris n'a pas eu l'initiative de cette généreuse institution; depuis 'quelque temps déjà, il existait de? établis» sement similaires à Londres, New-York, Rome, Berlin. Genève. Madrid; et, en France, c'est Marseille qui peut revendiquer l'honneur d'avoir, la première, suivi l'exemple donné par l 'étranger.
1 /établissement est d'ailleurs des pilus simples: il se compose de quatre grandes salles, chauffées par d'énormes poêles en fonte, dont les tuyaux vont ,se perdre dans la charpente élevée du toit. L'asile est précédé d'une cour spacieuse où s'élèvent le séchoir, le magasin d'habillement et la salle d'entrée, où les clients trouvent à toute heure, de l'eau chaude préparée pour leurs ablutions.
On accède à l'asile par un couloir étroit terminé par un guichet derrière lequel se tient l'employé chargé de prendre les noms des arrivants. Si ceux-ci ne possèdent pas de papier établissant leur identité, on les ac-
cueille sans rien exiger d'eux. Tous, indistinctement, reçoivent un numéro correspondant au lit qu'ils doivent occuper pendant la nuit.
En attendant l'heure du coucher, les uns vont s'asseoir .sur les bancs de la première grande salle : les autres s'approchent du poêle qui en occupe le centre. Des surveillants vont et viennent incessamment, faisant observer le silence, et préparant les immenses dortoirs que l'on aperçoit à droite, à gauche et au fond.
De temps à autre, assez fréquemment même. îles étrangers se présentent pour visiter l'établissement. Ja- ■mais l'autorisation ne leur est refusée. Et c'est, je vous assure, un spectacle bien fait pour éveiller la curiosité et la sympathie !
Huit heures venaient de sonner ; il faisait au dehors un froid des plus vifs; la bise soufflait avec violence aux angles îles rues. La nuit s'annonçait comme devant être rigoureu -
L'asile commençait à s'emplir.
Un grand nombre de vagabonds étaient déjà entrés, et. -après avoir, en passant devant le guichet, donné un nom réel ou supposé, chacun était allé s'asseoir, avec son numéro, sur les bancs placés au milieu de la salle d'attente.
Le silence le plus profond régnait de tous côtés, trouble seulement de temps à autre., par Farrivée de nouveaux clients.
Comme d'ordinaire, c'étaient des types variés, empruntés à tous les rangs, mais plus particulièrement. bien entendu, aux bas-fonds sociaux.
Queilques misérables sortant de prison. . . d autres
sortant de l'hôpital; par ci. par là, des hommes en blou-
avec un bissac sur le dos. et un bâton à la main. . .
Ceux-ci débarquaient de province et venaient à Pari:
chercher de l'ouvrage. . . Tous se regardaient avec uiu
sorte de défiance. Certains, plus familiers, échangeaient quelques mats avec leurs voisins, à voix basse.
La plupart étaient groupés au centre de la salle ; trois ou quatre seulement se tenaient à l'écart, le coude sur les genoux, la casquette ou le chapeau enfoncé sur les yenx, sombres, taciturnes, évidemment en proie à d'inquiètes pensées. . . .
Parmi ceux-là il y en avait deux dont l'attitude tranchait manifestement sur celle de leurs compagnons.
L'un était un homme de trente-cinq à quarante ans environ, le visage ravagé, l'oeil oblique, les lèvres sensuelles. Il ne bougeait pas. Son regard s'était attaché au couloir d'entrée, et depuis qu'il était assis, il ne cessait d'observer ceux qui paraissaient, comme s'il eut attendu quelqu'un qui devait venir et qui était en retard.
A un moment, il se découvrit pour s'éponger les tempes, et laissa voir un front fuyant et une mine de fouine qui ne disaient rien de bon.
Il portait des vêtements relativement propres; une longue redingote, une cravate noire, de gros souliers à douille semelle.
L'autre était plus jeune; mais le soin avec lequel il avait ramené son chapeau sur son front rendait impossible un examen approfondi.
Toutefois, ce que l'on voyait de sa personne suffisait pour justifier l'étonnement que l'on éprouvait à première vue, et par le seul aspect de ses vêtements.
Il portait un veston de velours usé jusqu'à la corde, mais dont la coupe s'était conservée pure; des souliers vernis fortement éculés, sous lesquels on devinait un pied petit et délié; enfin, dernier indice curieux, la main sur laquelle il appuyait son menton était blanche et fine, comme une main de femme qui ne fait rien.
Le premier avait déclaré, en entrant qu'il se nommait Eenardin.
Le second avait répondu qu'il s'appelait Robert.
Cependant l'heure avançait et la défilée continuait toujours, de nouveaux arrivants venaient prendre place dans la salle, dont les bancs étaient maintenant presque tous occupés.
L'oeil de Eenardin ne quittait pas l'entrée, tandis que son voisin Robert, indifférent à tout, la tête plongée dans ses deux mains, paraissait s'absorber dans une pensée unique.
Ace moment, un mouvement s'opéra aux alentours du guichet, et un jeune homme entra accompagné du gardien chef et suivi d'un valet en livrée.
.Ce jeune homme ne venait évidemment pas au boulevard de Yaugirard, pour chercher un abri. Il était mis avec une grande recherche, s'enveloppait dans un chaud pardessus de fourrures, et ses bottes vernies, vierges de toutes taches de boue attestaient qu'il avait quitté sa voiture au seuil même de l'asile.
Du reste, le spectacle de la salle parut évidemment l'intéresser dès qu'il y eut pénétré, et son regard éveillé se mit à en fouiller avec indiscrétion tous les recoins sans se préoccuper autrement de l'effet que cette indiscrétion pouvait produire sur les pauvres diables 'qui étaient là.
Après tout, ceux-ci avaient bien autre chose en tête... et un seul d'entre eux voulut bien remarquer la présence de l'élégant visiteur.
C'était Eenardin.
Dès qu'il l'avait vu déboucher, dès qu'il eut jeté surtout un coup d'oeil sur la livrée du valet qui le suivait, un sourire d'une étrange expression vint plisser ses lèvres minces, et il contint mal un grognement de satisfaction. Puis, sans faire de bruit, à pas lents et cauteleux, il alla s'asseoir dans un coin reculé de la salle, où il n'y avait que quelques rares vagabonds.
Cependant, le jeune homme continuait sa promenade en compagnie du chef surveillant.
— Je suis très heureux d'être venu, disait-il, en dissimulant mal île dégoût qu'il éprouvait; et tout ceci est assurément digne du plus sérieux intérêt; mon père, le comte de B Lan gy, me l'avait bien dit; le comte est un des bienfaiteurs de l'oeuvre; il a fondé plusieurs lits, rue de Toequevitle, et je ne quitterai pas moi-même 'rétablissement sans vous laisser un témoignage utile de ima sympathie ! Vous avez toujours une nombreuse clientèle ?
— En été nous recevons moins de inonde; mais dès que la saison devient rude, vous voyez !
— Et ces infortunés? d'où viennent -ils ? où vont-ils?
— Si vous 'désirez en interroger quelques-uns. . .
— iMais, très volontiers. Cela doit être curieux. . . Voyons . . .
Anatole de Blangy atteignait en ce moment l'endroit ili' la salle où se trouvait le jeune homme qui s'était fait inscrire sous le nom de Robert.
Il se rapprocha, et déjà il se disposait à lui adresser quelques questions, quand ce dernier relevant brusquement le front, t'enveloppa d'un regard sous l'éclat duquel il resta interdit.
Robert s'était dressé à demi; son oeil s'était injecté de haine sauvage, et ses doigts crispés grinçaient sur la talile où ils s'appuyaient.
Anatole fit un mouvement instinctif de recul; il se pencha vers le gardien-chef.
- — 'Quel est cet homme? deinanda-t-il en s'éloignant,
— Je l'ignore. . . C'est la première fois qu'il vient à l'asile; l'auriez-vous déjà vu vous-même quelque part?
— Je ne sais... peut-être bien,— mais où, — et dans quelle circonstance. . . je ne saurais le dire. . . en tout cas, il a une mauvaise figure.
— Il v en a quelques-uns comme cela . . . mais pardon î Iljious reste à visiter les dortoirs, et si vous le voulez bien . . .
— Je vous suis !
Machinalement, tout en marchant, Anatole se retourna plusieurs fois du côté de Bobert.
Et chaque fois, il revit ce regard persistant, dont ko éclairs seml>laient vouloir le poursuivre jusque dans <sa retraite.
Enfin, il disparut; mais l'impression resta, et jusqu'à son départ, c'est en vain qu'il chercha en quel endroit il avait déjà rencontré cet homme.
En réalité, il lui eut été bien difficile de le reconnaître, car il ne l'avait vu qu'une fois, et alors, il ne s'appelait pas Bobert.
C'était chez M. Parville, où il n'était connu que sous le nom de Max.
Car c'était bien Max.
Comment ce malheureux en était-il arrivé à cette extrémité ?
Il avait frappé à toutes les portes, essayé un peu de tous les métiers, et il n'avait pu remonter <le l'abîme où il roulait.
T n jour, il s'était trouvé épuisé, misérable, n'ayant plus que quelques sous clans sa poche.
A peine de quoi manger pour quelques heures.
Et le désespoir, qui le guettait depuis longtemps, l'avait saisi sous ses griffes de vautour...
Il avait vu autour de lui des regards effarés, et n'avait plus rien vu !
L'ombre partout : sous ses pieds, un gouffre insondable, d'où s'élevaient des voix attirantes qui l'appelaient dans la mort.
Pourquoi lutter davantage? Il n'en pouvait plus... il était à bout de forces et de courage. . . mieux valait en finir.
Il pensa bien encore à Edmée.
Vaguement, il se sentait aimé!. . . Mais que pouvaitil espérer ? . . .
La mort seule s'offrait à lui comme un refuge assuré où il trouverait le repos.
Et pourtant, il se raccrochait de toutes ses aspirations folles à ce sentiment auquel il devait ses plus pures joies.
Mais un soir le vertige le saisit!. . . et il prit une résolution.
Résolution sombre .. . fatale... irrévocable.
Il passa plusieurs heures, le front dans ses mains, les yeux baignés de larmes, adressant un dernier appel à cette Providence à laquelle il ne croyait plus.
Quand il se releva, son front était blême, son regard farouche : il ne tremblait pas.
C'en était fait !
Il quitta son gatelas, descendit d'un pas fiévreux jusque vers les berges de la Seine et s'assit sur les bords enténébrés.
Deux ou trois fois encore, ses lèvres murmurèrent le nom d'Edmée . . . puis il fit quelques pas vers l'eau profonde.
Qu'advint-il à ce moment, eût-dl pu le dire lui-même ?
Comme il allait accomplir son sinistre projet, il fut pris par la lâcheté de l'heure suprême. La mystérieuse épouvante des affres de la mort s'empara de lui et il se rejeta en arrière, avec un geste d'horreur !
Il faisait un froid glacial, une pluie fine tombait, sous laquelle il grelottait. Ses dents claquaient comme remuées par la fièvre.
Il abandonna les quais, se sauva vers les hauteurs de boulevard de Vaugirard, et, tout à coup, s'arrêta à la porte même de l'asile.
Il y entra, sans bien précisément savoir ce qu'il faisait, mais quand il fut assis, il se sentit comme soulagé...
Deux idées surtout dominaient son esprit.
La ferme résolution d'en finir le lendemain et le regret amer de quitter cette vie que l'amour aurait pu faire si heureuse.
Que lui implantait le reste ?
Mais il ne s'attendait guère à l'incident qui allait se produire.
L'arrivée d'Anatole de Blangy.
Ce jeune homme, il le connaissait à peine . . . une fois ou deux seulement, il l'avait vu traverser les bureaux de la maison Parville; mais il savait qu'il était 'le fils du comte de Blangy, et que son père avait demandé pour lui la main d'Edmée !
Il n'en fallait pas davantage pour expliquer la haine qu'il lui portait, et justifier l'attitude qu'il avait prise, quand le jeune homme avait fait mine de vouloir l'interroger.
Toutefois, ce n'avait été qu'une colère passagère. . . un instant;, il avait bien été sur le point de lui sauter à la gorge et de lui faire payer cher son impertinence... mais, Anatole disparu, il s'était remis aussitôt et était retombé dans ses rêveries. . .
Cependant le valet qui était entré avec Anatole de Blangy, avait laissé son maître s'éloigner en compagnie du gardien chef, et après avoir, un moment, promené un regard investigateur sur les divers groupes de vagabonds, il avait fini par s'adresser à un surveillant qui passait.
— Pardon, monsieur, lui ddt-il d'un ton obséquieux, j'aurais un renseignement à vous demander?
— Je suis à vos ordres, monsieur, répondit le surveillant ... De quoi s'agit-il ?
— D'un homme qui doit, m'a-t-on dit, avoir cherché ici un refuge pour cette nuit.
— Vous le connaissez ?
— Je sais qu'il s'appelle Renardin et voilà tout. . .
Le surveillant chercha à se rappeler.
— Renardin ! répéta-t-il ; en effet, attendez donc . . . Je me trouvais au guichet, tout à l'heure, qaund il s'y est présenté. . . Je me souviens même que je l'ai revu il n'y a qu'un instant : je sais où il est. Venez.
En entraînant le valet, il le conduisait vers l'endroit de la salle où s'était réfugié celui qu'il cherchait.
Quelques secondes plus tard, Renardin et le valet du comte de Blangy se trouvaient en présence.
Renardin l'avait vu venir, — on eût dit qu'il s'attendait à cette visite, car il l'accueillit d'un sourire presque ironique.
Les deux hommes s'étaient mis un peu à l'écart; ce l'ut le valet qui prit le premier la parole.
— iC'est vous qui êtes M, Renardin? demanda-t-il, en cherchant à voir les traits de celui à qui il parlait.
— .M. Renardin. . . c'est bien moi, répondit ce dernier, en enfonçant son chapeau mou sur ses yeux. . . aussi vrai que vous êtes3 vous, Monsieur Lamglois.
Le valet laissa échapper à cette réponse un geste de stupéfaction.
— >Vons me connaissez!. . . fit-il en redoublant d'attention.
— Parbleu... vous le voyez bien, continua Renardin en haussant les épaules. Vous êtes Langlois, je suis Renardin. . . et j'ajoute que je vous attends depuis le moment où je vous ai vu entrer dans la salle.
Le valet tira de sa poche un papier qu'il montra à son interlocuteur.
— En ce cas. dit-il, c'est vous qui avez écrit, ce matin la lettre que voici à M. le comte de Blangy?
— Si vous en doutez, cher monsieur, répliqua Renardin. veuillez ouvrir cette lettre et contrôler si j'en connais bien les termes:
'• Monsieur le comte,
"Un homme qui a fréquenté, il y a cinq ans, le château de Trémor, sur la côte de Bretagne, aurait à vous confier des choses du plus haut intérêt. Malheureusement, pour des motifs divers, cet homme ne peut se pré-
senter à votre hôtel sans être assuré que vous voudrez bien l'y accueillir; mais il sera ce soir à l'asile du boulevard de Yaugirard, 14, seul lieu de rendez-vous qu'il puisse indiquer, par la bonne raison que pour le moment il n'a pas d'autre domicile... Si donc vous consentez à lui envoyer M. Langlois, qui est votre homme de confiance, ii se fera un plaisir de l'édifier sur ce qu'il attend de vous.
"'Croyez bien, monsieur le comte, à mes sentiments les plus respectueux.
"Renardin."
— Est-ce bien cela ?fit Renardin dès qu'il eut fini.
— 'Parfaitement, répondit M. Langlois qui avait suivi ,sur la lettre.
— Alors, nous pouvons causer.
— Je ne suis pas venu pour autre chose, et si vous voulez bien me faire connaître ce que vous avez à dire au comte.
In rire nerveux et sec fut la réponse de Renardin.
— Ca, répliqua-t-il vivement, ce ne serait pas à faire, cher monsieur Langlois, et vous le comprenez bien n'estce pas. — Ce que j'ai à dire au comte, c'est le comte seul qui doit l'entendre. Seulement, comme il importe de lui prouver qu'il n'a pas affaire à un imbécile, dites-lui j<' vous prie, que l'bomme qui lui a écrit, pour solliciter un entretien, est celui-là même qu'il a vu il y a cinq ans, au château de Titèmor, la nuit où est mort le duc de Kervonny !
Langlois se prit à tressaillir sur ces derniers mots, et son regard s'éclaira d'une lueur subite
— Et quoi ! s'écria-t-il. vous seriez?. . .
— Lui-même! répondit Renardin, d'un ton goguenard.
l.c comte vous croyait mort.
— Il avait tort.
— 'Depuis cinq ans, vous n'avez pas donné signe de vie.
Eenardin fit entendre un petit ricanement.
— J espère que le comte appréciera ma discrétion comme il convient, dit-il, toujours sur le même toa railleur. On avait été très généreux envers moi!. . . et tant que ça a duré, je n'aurais pas voulu me montrer importun; mais la faim fait sortir le loup du bois, et, ma foi, comme il n'y a que M. le comte de Blangy qui puisse me tirer de la triste position où je suis, je n'ai pas hésité.
Langlois fronçait les sourcils.
— N'est-ce pas une somme de deux cent mille francs dit-il, qui vous fut comptée, quelques mois après la mort du duc?. . .
— Vous avez la mémoire excellente, monsieur Langlois, répondit Renardin: c'est bien, en effet, deux cent mille francs que je reçus à mon retour d'Amérique. . . Mais quoi! on était jeune, on n'avait pas vécu. . . A Paris, il y a mille manières de dépenser deux cent mille francs. . . Vous ne savez pas cela, vous, parce que vous êtes honnête. . .
— Mais . . .
— Je ne crois pas vous offenser en faisant l'éloge de votre honnêteté. Mais moi, voyez-vous, cher monsieur, j'ai toujours eu les passions vives, et je ne sais pas calculer. Je croyais -que je ne verrais jamais le fond de ce sac, où j'avais mis la grosse somme! Ah bien. . . oui. . . le jeu. . . les femmes. Que sais- je. . . sd bien, qu'un jour, je me suis trouvé à sec ! Voilà mon histoire . . .et je compte bien qu'elle intéresse M. le comte.
— 'Cependant. . .
— Oh ! nous causerons. . . Je m'adresserai à son coeur. Je lui raconterai certaines choses qu'il n'a pu oublier... je ne lui ai pas tout dit sur mon voyage d'Amérique, et je ne doute pas qu'il ne prenne plaisir au récit complé-
mentaire que j'ai à lui faire : dites-lui . . . monsieur Langlois, et ajoutez, si vous le voulez bien, que j'ai reçu de Cincinnati des nouvelles récentes qui sont de nature à changer singulièrement l'état des choses.
— Que voulez- vous dire?
— Je m'entends.
— Pourqoui ne pas vous expliquer plus clairement?
— Parce que je désire voir M. le comte de Blangy, et que je veux savoir de lui-même ce qu'il compte faire pour le passé et l'avenir.
M. Langlois n'insista pas; Bernardin avait prononcé ces derniers mots sur un ton qui n'admettait pas de réplique. . . il se contenta de s'incliner en signe d'acquiescement et allait s'éloigner, quand une pensée nouvelle le retint.
— Mais j'y songe, dit-il, si le comte consent à vous recevoir, à quelle adresse vous ferai- je prévenir?
— Dites à M. le comte, répondit Eenardin, que je serai demain à son hôtel entre dix heures et onze heures : j'espère qu'il donnera l'ordre de m'introduire dès que je me présenterai.
Et, du geste, il congédia M. Langlois.
Or, pendant que ceci se passait dans cette partie de l'asile, un colloque non moins singulier s'engageait dans le coin opposé où Max s'était assis. . .
Depuis qu'Anatole de Blangv avait disparu. Max était retombé dans son arrière tristesse; son esprit était redevenu plus calme, et, sans se laisser détourner par le mouvement incessant qui se faisait à ses côtésj il évoquait une fois encore ce passé qui, un moment, avait été si heureux.
Un quart d'heure s'écoula de là sorte: neuf h< allaient bientôt sonner, et chacun attendait le signal du coucher.
("était l'instant cruel... Max ne songeait pas sans amertume, à œtfce promiscuité du sommeil, en commun, dans le grand dortoir sombre, avec ses contingents des bas-fonds les plus suspecte.
Crut fois il avait regretté d'avoir fui devant la mort... tout serait fini depuis longtemps. . . tandis que maintenant, il fallait attendre au lendemain.
Vingt-quatre heures! — un siècle de misère, de torture et de honte.
Tout à coup il frissonna. . .
Atu milieu de ses rêveries, il lui sembla qu'on l'avait touché à l'épaule, et qu'une voix avait murmuré son nom à .-on oreille.
Tout son sang afflua à ison coeur qui se mit à battre violemment, et il retourna la tête, comme s'il avait senti un fer ronge lui brûler la chair.
Ce n'était pas le jeune Blangv.
Il n'y avait, à côté de lui. qu'un homme à la figure
ouverte et franche dans les deux yeux vifs le regardaient avec intérêt.
— Monsieur. . . commença Max.
— Xe vous offensez pas. . . interrompit son voisin, je n'ai que des intentions avouables, et ne demande qu'à vous être utile.
— Mais je ne vous connais pas. . .
— Qu'importe. Est-il bien nécessaire que deux bornait pour se rendre service? Je ne le crois pas. D'ailleurs, il suffit que je vous connaisse, moi, pour qui- ma conduite trouve sa justification.
— Cependant . . .
— C'est la première fois que vous venez à l'asile?
—En effet . . .
— Vous avez déclaré en entrant, que vous vous nommiez Boberr : en réalité, vous vous appelez Max.
— D'où Bavez-vous?
— Oh! je sais bien d'autres choses: laissez-moi continuer: vous étiez, il y a quelques mois, employé chez M. Parville, vous avez été remercié pour des raisons que je passe sous silence, et vous avez disparu de l'hôtel garni que vous habitiez, juste au moment où j'allais vous demander.
— Vous, mou sieur.
— Il n'y a rien d'étonnant à cela, j'avais le plus vif désir de vous voir, et comme vous étiez parti sans laisser votre adresse, j'ai dû me mettre à votre recherche, ce qui m'a donné l)eaucoup de mal. Paris est plus grand que New-York et la police y est encore moins bien faite. Ce qui explique le temps que j'ai perdu.
— Mais dans quel but?
— J'en avais un. . . soyez-en sûr. Donc, ce n'est qu'au bout de plusieurs mois que j'ai enfin été mis sur votre piste. Dans l'intervalle, j'avais interrogé M. Parville qui m'avait donné sur vous les meilleurs renseignements.
— iM. Parville est bien bon, fit Max. avec amertume.
— M. Parville est très bon, riposta son interlocuteur, niais il a ses idées, et tout en me faisant votre éloge, il y mettait certaines réticences qui m'inquiétèrent et me firent désirer de recourir à une autre source.
— 'Laquelle.
— Les choses que l'on fait le mieux sont celles que l'on fait soi-même; c'est du moins ce que nous pensons en Amérique. Je suis Américain. . . je ne vous l'ai pas dit, j'ai eu tort ; Américain, c'est-à-dire pratique, positif, infatigable... M. Parville faisait des réserves; j'ai résolu de n'avoir plus recours qu'à moi-même . . . Alors, j'ai remué«ciel et terre; bien des fois, j'ai cru que j'allais atteindre le but . . . mais, quand je retrouvais votre piste, c'était pour la reperdre aussitôt ; enfin, ce soir, je vous ai suivi . . . vous êtes allé sur les bords de la Seine... j'étais derrière vous; si vous vous étiez jeté à l'eau, je vous aurais sauvé. . . je nage comme un poisson. Si je portais toutes les -médailles de sauvetage que Ton m'a décernées, les deux côtés de ma poitrine n'y suffiraient pas. Vous m'avez épargné le désagrément de me mouiller, et je vous suis reconnaissant d'être venu vous réfugier en cet asile.
Pendant que l'inconnu parlait, Max avait laissé échapper quelques marques d'impatience; mais son interlocuteur ne paraissant pas y prendre garde, il s'était résigné à l'écouter jusqu'au bout.
Cet homme n'était point d'ailleurs, un client de l'asile, et ce n'était pas la misère qui l'y amenait.
Max crut qu'il avait affaire à quelques philanthrope monomane à la recherche de documents humains, et fouillant tonte les mystères de la Babylone moderne, avec l'espoir d'y rencontrer quelque sujet d'étude. . .
Ce qu'il allait ajouter ne devait pas tarder à provoquer chez Max bien d'autres étonnements!
L'Américain reprit après un court silence :
— J'arrive à la partie vraiment intéressante des propositions que j'ai à vous faire, dit-il d'un ton qui devenait plus net et plus précis. Ainsi que je vous l'ai prouvé, je voue observe depuis longtemps. . . Vous allez souvent rue de Trévise, — ne niez pas, j'étais près de vous, — et pendant bien des semaines, je me suis demandé ce que vous y alliez faire. Si vous aviez été un homme suspect, j'aurais pu penser que vous vous rendiez rue de Trévise pour étudier les lieux. Les Parville sont riches ; il y a là une caisse bien garnie. . . un coup à faire; et l'état de dénuement où vous étiez réduit autorisait bien des suppositions.
— Monsieur ! . . .
— Vous êtes jeune... vous avez l'air honnête... à votre âge. on est amoureux et non cupide. . . et le trésor qui voip? attirait là . . . c'était une belle fille qui s'appelle mademoiselle Edmée Parville.
A ce nom. Max fit mine de se lever et de ne pas vouloir en entendre davantage; l'Américain le retint.
— Malheureusement, continua-t-dl, vous êtes pauvre, sans parents, sans amis, et vous devez vous contenter d'aller sous la fenêtre de la belle enfant, pour essayer de voir son ombre sur le rideau de sa chambre, comme ces pauvres affamés qui vont s'accroupir aux soupiraux de Véfour pour y respirer l'odeur des préparations excitantes qu'exilaient les fameux souterrains! N'est-ce pas cela ?
— A peu près, répondit vaguement Max.
— <Eh bien, vous êtes dans le rêve ! je veux vous donner la réalité. Vous êtes misérable et je puis vous faire plus riche dix fois que le père de mademoiselle Edmée. Voyons, répondez, le voulez-vous?
Max demeura quelques secondes comme ébloui et fasciné par les perspectives inattendues que l'on ouvrait
devant ses regards . . . Mais bientôt il se sentit repris violemment par la réalité poignante, et sa lèvre, se crispa.
— Ah ! vous êtes bien cruel, monsieur, répondit-il. . . et ce que vous faites n'est guère généreux. Pourquoi abuser un pauvre diable, tromper un malheureux, qui, il y a deux heures ne songeait qu'à en finir avec la vie... Mais voyez donc où nous sommes, et songez que je ne sortirai d'ici que pour aller, résolument, cette fois, chercher un dernier refuge dans la mort.
L'Américain haussa légèrement les épaules.
— C'est là, dit-il, un parti désespéré auquel il vous sera toujours loisible de recourir; voyons! qui vous empêche d'accepter la chance de salut que je vous offre?
— Eli ! puis- je croire à autre chose qu'à une mystification ? repartit Max, ébranlé malgré lui.
Son interlocuteur tira de m poche un portefeuille qu'il ouvrit lentement, et d'où il tira quelques banknotes.
— De l'autre côté de l'Océan, dit-il, nous n'avons pas pour habitude de plaisanter avec les choses sérieuses. Voilà plusieurs petits papiers qui représentent une somme d'environ dix mille francs de votre monnaie. Je Je les dépose entre vos mains à titre d'arrhes. . . Vous en ferez dès demain l'usage qu'il vous plaira, mais je vous connais assez déjà, pour être certain que vous consacrerez une partie de cette somme à remonter un peu votre garde-robe qui doit être en bien mauvais état. Quand vous aurez pris ce soin, et s'il vous plaît d'en apprendre plus long, vous viendrez me voir, et demain, ou dans huit jours, à votre convenance, je vous réitérerai les offres de cette nuit.
— Mais quelle condition mettez-vous à mon acquiescement ?
— Je n'en mets aucune.
— 'Cependant, vous avez un but.
— Parbleu ! bien malheureux serait celui qui n'en aurait pas un. dans la vie; mais que tous importe? iSTe serez-vous pas libre tougoums de rompre le pacte, s'il yous déplaît? Je ne vous demande aucun engagement.
— Ah ! vous me tentez !
— J'y comptais bien.
— Et quand pourrai- je vous voir?
— Demain, si vous voulez.
— «Soit ! soit ! je ne veux pas, je ne puis plus réfléchir, et vous m'assurez. . .
— Nions causerons de tout cela, demain.
— Mais qui me donnera votre adresse?
— 'Moi-même : la voici !
En parlant de la sorte, l'Aiméricain lui remit sa carte, et s'étant levé, il se dirigea vers la porte de sortie.
Dès qu'il eut disparu. Max jeta un coup d'oeil rapide sur la carte qu'il venait de recevoir et il lui :
Jonathan de Cincinnati
Grand-Hôtel. — De deux à cinq
CAKACMANA Ottavien»**
Quelques semaines venaient de s'écouler depuis que s'étaient accomplis les faits que nous venons 'de raconter.
Un matin, vers onze heures, l'avenue 'des Champs- Elysées était sillonnée de nombreux équipages, et, sur la piste du côté droit, des cavaliers et des amazones allaient au galop de leurs montures, se dirigeant vers le Bois, sous les allées chiquer ils ne tardaient pas à disparaître.
Il faisait une matinée tiède et douce. . . la brise était molle et tendre.
'C'était plaisir de voir ce défilé incessant où passaient .tour à tour les jeunes hommes et les jeunes femmes bien connues autour 'du lae.
C'est surtout à cette heure que le bois de Boulogne est charmant à fréquenter.
■Le feuillage des arbres n'a pas encore reçu la poussière du jour; il plane sur les profondeurs humides de verdfure, une buée transparente, qui, peu à peu, se déchire sous les rayons indiscrets du soleil levant.
Du reste, dans cette cohue élégante presque tout le monde se connaît. On s'est vu la veille, on doit se revoir le soir ou le lendemain. On y commence ou l'on y continue mille intrigues mystérieuses ou avouées, et le temps .se passe, pour ainsi dire, à échanger des .saints ou des sourires.
La nature est invitante; il y a des parfums pénétrants dans l'air, il semble qu'il se dégage de toutes cho-
•ses une sorte de griserie qui vous prend inconsciemment par les sens les plus subtils.
Au nombre des voitures qui avaient le don d'éveiller plus particulièrement l'attention des jeunes gens et la curiosité des jeunes femmes, il y en avait une vers laquelle tons les regards portaient à l'envi, et que l'on suivait avec un intérêt tout spécial.
C'était une Victoria . . . tout à fait élégante, sortant évidemment des ateliers du meilleur faiseur, et dont l'attelage était hors de pair, au dire des connaisseurs ....
Il y avait dans la viotoria deux personnes.
L'homme, tout le monde le connaissait; c'était Anatole de Blangy.
Mais la femme? C'était la seconde fois que le fils du comte la produisait autour du Lac, et à part .quelques rares initiés, nul n'eût pu dire d'où elle venait, ni comment elle s'appelait.
Elle n'appartenait à aucun théâtre ; on ne l'avait pas vue encore aux courses, et les mieux renseignés affirmaient que c'était une petite perle que de Blangy avait découverte dans un quartier excentrique, et dont il avait fait sa imaîtresse.
Ce qu'il y a de bien certain, c'est qu'elle était fort jolie. . .
Avait-elle dix4iuit ans ? c'est tout au plus.
Elle avait des cheveux opulents qui étaient bien à elle; des dents d'un merveilleux éclat; de grands yeux profonds à vous donner le vertige. . . .
De plus, adorablement faite; la main fine, le pied petit, la poitrine et les épaules rappelant, pour les faire oublier, les chefs-d'oeuvre de la statuaire antique.
Il y a encore de ces trésors-là 'dans Paris ! . . . seulement, il faut les trouver.
Ce ne fut qu'un cri d'admiration.
Anatole, rejeté en arrière, devinant l'envie idans les regards de ses amis de cercle, jouissait naïvement de son
triomphe, et souriait cl' un air discret, aux gestes qu'il recueillait sur la route.
— Vous vo}rez ! dit la jeune femme, nonchalamment allongée dans le fond de la voiture, et constatant, avec de délicieuses sensations, le succès qu'elle obtenait, vous voyez que si j'avais raison de ne pas rester cloîtrée dans mon appartement du boulevard Haussmann, quelque somptueux qu'il soit; je crois que, pour un peu, vous m'auriez obligée à y prononcer des voeux éternels! Anatole se prit à rire.
— Allons, tu exagères . . . repli qua-t-il, avec enjouement; seulement, tu sais que j'ai des ménagements à garder. Je ne t'ai rien caché de ma position. Je suis à la veille de faire une mariage très-riche ... Et si l'on apprend que j'ai été vu au Bois, souvent, en compagnie d'une jolie femme. . .
— Eh bien, qu'est-ce que ça me fait à moi ? — 'Songe donc. . . ce mariage, c'est une fortune considérable.
— N'êtes-vous pas riche? \
— Je veux l'être plus encore, pour ne rien (refuser à tes caprices. C'est un peu de patience à avoir ... et après ! La jeune femme fit une petite moue ravissante. — Ah ç.à ! . . . C'est gentil, répondit-elle, tu as bon coeur toi, et la femme que tu épouseras sera heureuse... si elle n'est pas difficile!
Anatole ne releva pas l'observation, où perçait manifestement une intention d'ironie . . .
La Victoria venait de prendre une des contre-allées
les moins fréquentées, et pendant un quart d'heure ils
avancèrent au pas, sans rencontrer le moindre cavalier.
Anatole s'était emparé de la main de la jeune femme
et la tenait tendrement entre les «sennes.
— Laura îchère Laura, dit-il à voix émue et basse; si tu savais comme je suis heureux : comme toi, j'ai constaté ce matin de quels regards d'envie on m'accueillait ;
mes amis en crèvent de jalousie, et le fait est que l'on a rarement promené autour du Lac une femme plus charmante et mieux faite pour l'amour.
La jeune femme ferma les yeux comme si elle eût poursuivi un rêve dont elle ne voulait pas se laisser distraire.
— Oui, oui, dit-elle, d'un ton vague; il y a dans tout cela une fatalité. . . et j'ai bien hésité avant de me laisser aller! Mais c'est la vie, et vous avez profité de ce que lui, ne voulait pas.
— Qui ça . . . lui ? interrogea Anatole, devenu subitement attentif.
Laura remua doucement la tête.
— Oh ! vous n'avez pas à vous inquiéter. . . rôpliquat-elle avec un mouvement d'épaules. . . c'est déjà de l'histoire ancienne. . . mais tout de même, s'il l'avait voulu . . .
— Tu ne m'avais jamais parlé ainsi.
— Tiens ! est-ce qu'on dit .ces choses-là à première vue ; et puis, je vous le répète, et vous savez si je suis franche, et si on peut me croire ... il aimait une autre femme, et ne pensait guère à moi . . . pauvre garçon ! Ah ! on passe souvent comme ça à côté du bonheur !
—Et c'est fini ?
— 'Sans avoir commencé. . .
— Quest-il devenu ?
— Je ne sais pas.
— Tu ne l'as pas revu?
— Jamais !
— Et si tu le rencontrais ?
La jeune femme eut un frisson, et une lueur rapide traversa, son regard.
— Ne parlons pas de cela, dit-elle en secouant vivement le front, comme pour chasser une vision importune; maintenant, i] y a un abîme entre lui et moi î et s'il me voyait là, à vos côtés, promenant tranquillement ma
honte au Bois, ce n'est plus de l'indifférence, ornais du dégoût qu'il éprouverait.
— Oh ! oh ! fit Anatole ; il est bien difficile, ce monsieur.
— 'C'est un honnête homme, tout simplement, riposta 'Laura; et comme il n'y a pas à remuer la pelle par le temps qui court, quand il en passe un il faut s'empresser de le saluer.
Mais tenez, ajouta-t-elle, en voilà assez sur ce sujet, et je n'ai pas l'habitude de faire une conférence sur la vertu . . . Cette promenade m'a creusée ... Si vous voulez nous allons rentrer.
— iComme tu voudras.
Anatole dit quelques mots à Bastien son cocher, qui se mit en devoir de tourner.
Mais comme la voiture débouchait dans un carrefour où aboutissaient plusieurs allées, ils virent venir à eux un cavalier, monté sur un cheval anglais* pur sang, d'une rare perfection de formes et d'une grande élégance d'allure.
Le cavalier s'inclina en passant devant la Victoria et continua sa route au pas tranquille et lent de sa monture, sans même jeter un regard sur Anatole et Laura.
Mais celle-ci avait, à sa vue, porté ses deux mains à ses lèvres pour étouffer un cri, et elle s'était tournée vers le jeune Blangy.
— Eh bien. . . qu'as-tu donc? interrogea celui-ci.
— Rien !rien! fit la jeune femme; mais ce cavalier vous a salué en passant ; est-ce que vous le connaissez ?
— Je ne l'ai jamais vu.
— Mais son cheval . . . Vous m'avez dit que vous connaissiez tous les chevaux de Paris, du moins tous ceux qui méritent de fixer l'attention des connaisseurs; or celui-ci me semble une bête magnifique.
— Tu as raison.
— A qui appartient-il?
— Je l'ignore.
— Eh bien, c'est ce que je Yeux savoir ! . . . dit Laura, d'un ton résolu.
Et, s'a dressant au cocher:
— Bastien ! . . . ajouta-t-elle, ne perdez pas de rue le cavalier qui nous a croisés tout à l'heure, et suivez-le jusqu'à son domicile : vous entendez ?
— Oui, madame.
— En ce cas, allez-y ! . . . et avec toute la discrétion dont vous êtes £|pable.
En quelques minutes, ils eurent atteint l'avenue du Bois-de-Boulogne, où ils retrouvaient le cavalier dont la vue avait frappé si vivement Laura.
Celui-ci les devançait d'une centaine de mètres, et se tenait, pour le moment, à la portière d'un spelndide landau dont un grand diable aux poils roux occupait le fond, pendant que ses longues jambes allaient se reposer sur la banquette de devant.
— Voilà notre homme, fit Anatole en se penchant vers Laura. . . êtes- vous satisfaite?
La jeune femme ne répondit pas; elle s'était remise pourtant de la brusque émotion qu'elle venait d'éprouver ; ses joues un peu pâles, d'abord, avaient repris leurs belles couleurs, et son regard fixait avec une singulière persistance le cavalier que lui indiquait i^natole.
Le silence de Laura arracha un mouvement d'impatience à ce dernier.
— Ah ! çà, reprit-il, au bout d'un instant ; j'espère que tu vas m'expliquer. . .
La jeune femme eut un geste d'indifférence marquée.
— Et que voulez-vous que je vous explique, répliquat-elle du bout des lèvres; ce cavalier, j'ai cru le reconnaître, et je tiens à savoir si je me suis trompée. . . voilà tout ! . . . Est-ce que par hasard vous me feriez l'honneur d'être jaloux ! . . .
— €e iserait la preuve de mon amour. •
— Ne dites donc pas 'de bêtises, mon bon; vous êtes un garçon charmant ; toutes les femmes le disent. Vous êtes riche et vous mettez le prix à vos caprices . . . iMais,
quant à prétendre éprouver de l'amour. . . . vous
Jamais !
— 'Cependant. . .
— Il n'y a pas de cependant. Nous ne nous somme* liés par devant aucun magistrat municipal. Nous nous sommes rencontrés hier, et si nous mus quittions demain, ni vous ni moi, n'en aurions oe désespoir; comprenez-vous ? . . . .
Puis, s'adressant au cocher, de nouveau :
— 'Bastien, dit-elle d'un ton impérieux et bref, faites ce que je vous ai dit, n'est-ce pas, et suivez à distance le cavalier que je vous ai indiqué.
Pendant ce rapide colloque, le cavalier qui en était l'objet, continuait de caracoler à la portière du landau et échangeait de temps à autre quelques mots^avec le grand diable qui l'occupait.
Ils arrivèrent ainsi jusqu'à l'arc de triomphe de l'Etoile, qu'ils tournèrent pour entrer dans la grande avenue des Champs-Elysées. . .
Une fois-là, ils prirent une allure plus vive, et ce fut au trot allongé des deux chevaux du landau qu'ils descendirent vers Paris, — mais ils n'allèrent pas loin...
La Victoria de Laura les serrait de près, et quand ils s'arrêtèrent à quelques mètres du carré Marigny, le jeune femme vit un des deux laquais qui se tenaient derrière le landau, aller prendre la bête du cavalier, et ce dernier, suivant son ami qui avait sauté de la voiture, se diriger vers un charmant petit hôtel, dont on apercevait la silhouette derrière un épais rideau d'arbres séculaires.
Laura jeta un cri de surprise.
— Eh ! mais . . . c'est l'hôtel de Brimborion . . . ditelle en se tournant vers Anatole qui boudait. — Sans doute.
— Il est à vendre, je crois.
— 'Depuis plusieurs mois.
— On assure qui' 1 est charmant.
— Auriez-vous l'intention de l'acheter? On n'en demande qu'un million, mobilier compris . . . Laura eut un froncement irrité des sourcils. — Ce n'est pas bien malin, ce que vous dites-là. mou cher, riposta-t-elle, avec vivacité . . . moi, je s^B^borner mes caprices, selon le budget que je reçois, et, quand la fantaisie me prendra, d'acheter cet autel ou un autre, ce n'est pas à vous que je demanderai le million dont j'aurai besoin; mais si je ne songe pas à devenir propriétaire d'un pareil immeuble ... je puis, du moins, me donner le plaisir platonique de le visiter. On m'a dit des merveilles de l'intérieur de cette pauvre Brimborion, et, puisque la. vue n'en coûte rien, je ne vois pas ce qui pourrait, me retenir. Venez-vous?
Et saus attendre de réponse, elle sauta lestement à terre, marcha résolument vers la grille, et posa le bout de son doigt ganté sur le bouton de sonnerie.
Anatole était sur ses pas. . . Laura éclata de rire. — Ah! vous vous êtes ravisé! dit-elle avec un regard de dédain. . . Ce n'est pas malheureux. . . venez donc... puisque vous voilà ... et surtout quittez cet air maussade qui vous va peut-être très bien, mais qui ne me va 2">as du tout à moi !
La grille s'était ouverte, et un valet s'était présenté. — 'Cet hôtel. . . est bien à vendre, n'est-ce pas, mon ami ? demanda Laura.
— Oui, madame, répondit le valet.
— Et peut -on le visiter ? . . .
— L'entrée est libre; madame n'a qu'à prendre cette allée. Au bout, elle trouvera l'escalier d'entrée...
■ — iC'est bien . . . merci . . . Anatole, donnez-moi votn bras.
Et ils gagnèrent l'hôtel qui n'était qu'à une centaine •de pas.
Brimborion était une de ces belles pécheresses dont la chronique .scandaleuse s'occupe tant à Paris, auxquelles certains écrivains s'évertuent à faire une notoriété tapageuse et qui, le plus souvent, disparaissent au bout de quelques années, pour retomber dans les basfonds d'où elles sont sorties, pu pour aller mourir sur un lit d'hôpital et glisser finalement sur une table d'amphithéâtre.
Celle-ci n'avait pas échappé à la loi fatale et à la destinée commune.
On l'avait vu éblouir, de sa beauté et du luxe qu'elle lui rapportait une capitale qui ne s'étonne cependant pas de grand chose. Elle avait eu vingt laquais galonnés à son service, dix chevaux pur sang dans ses écuries; ses épaules, ses bras, ses oreilles étincelaient sous la flamme des diamants. Son hôtel resplendissait des merveilles les plus coûteuses ... et Paris, un moment, s'occupa d'elle, comme il s'est occupé de Léotard, de Gladiateur, etc. ; on allait l'applaudir au théâtre, on l'acclamait quand elle paraissait aux courses, et je ne sais s'il y a lieu de s'en étonner beaucoup, car il paraît que cela se
pratiquait ainsi dans l'antiquité pour les hétaïres de la Grèce.
Brimborion avait vécu, et, plus heureuse que ses pareilles, elle était morte en pleine prospérité.
C'avait été un deuil public. . . et la spéculation qui l'avait entretenue pendant sa vie, ne l'avait pas lâchée après sa mort.
Un industriel fameux avait compris qu'il restait quelque chose à faire !
Il avait acheté l'hôtel avec tous ses meubles et les bibelots qui appartenaient à Brimborion.
Puis, profitant du bruit que soulevait cette mort inattendue et navrante, répandant des réclames habilement rédigées dans tous les journaux autorisés, il avait chauffé la curiosité publique, laissant entrevoir que l'hôtel allait être mis en vente, et que déjà des offres éblouissantes se produisaient.
Le succès fut complet.
Le funèbre Barnum connaissait bien son siècle. En moins d'une semaine, tout Paris défila dans l'hôtel de Brimborion, et l'on assure que certains Anglais y mirent un prix fabuleux.
On y allait le matin, l'après-midi ; quelques raffinées s'y faisaient conduire le soir.
On eût dit qui'l restait sous les lambris dorés de ce temple de l'amour moderne comme un parfum pénétrant de l'encens que l'on y avait brûlé naguère ! On en sortait énervé, comme imprégné de l'atmosphère capiteuse qui vous y avait enveloppé un moment.
Tout cela était admirablement mis en scène; et nous le répétons, le succès fut complet.
Quand Laura et Anatole y furent introduits par un laquais en livrée, qui les conduisit immédiatement au premier étage, ils trouvèrent plusieurs personnes qui les y avaient précédés.
Mais ce n'était ni le cavalier mystérieux que Laura
voulait voir de plus près, ni le compagnon avec lequel il était entré.
Les personnes qui se 'trouvaient là, leur étaient tout à fait inconnues ... il y avait deux ou trois étrangers . \ une ou deux pécheresses qui avaient connu Brimborion, et un singulier personnage qui allait et venait, les mains derrière le dos, regardant et écoutant tout, sans donner une attention spéciale aux bibelots, non plus qu'aux visiteurs.
'C'était un petit homme, au regard oblique, au front fuyant, sur les lèvres duquel errait incessamment un rictus ironique ou sensuel . . .
Il n'accordait, 'disions-nous, aucune attention particulière aux visiteurs. . . et cela était vrai, avant l'arrivée d'Anatole de Blangy. Mais dès que ce 'dernier eut fait ■son entrée, il ne le quitta plus des yeux.
Ni Anatole ni Laura ne prenaient garde à lui.
Laura était, en ce moment, tout entière à l'admiration que la vue de ces merveilles provoquaient en elle, et Anatole, qui était connaisseur, du moins en ces sortes de choses, s'absorbait, de son côté, dan® le dénombrement •de ces mille riens qui coûtent si cher, qui durent si peu et auxquels les femmes attachent tant île prix.
Cependant Laura commençait à s'impatienter de ne point voir arriver celui qu'elle cherchait. . . elle pensa que, puisqu'il n'était pas au premier étage, c'était sans cloute au rez-de-chaussée qu'il s'attardait, et, prenant le bras d'Anatole, elle se disposait à l'entraîner vers l'escalier, quand un incident singulier se produisit.
Au moment où Anatole se dirigeait vers la porte, il crut entendre prononcer son nom derrière lui, et se retourna avec étonnement.
Mais il ne vit que l'étrange personnage dont nous avons parlé, qui le regardait de son oeil oblique, pendant que sa lèvre ébauchait un sourire énigmatique.
Anatole sentit une sourde irritation lui monter au coeur.
— Pardon, monsieur, dit-il. d'un ton hautain. . . n'est-ce pas vous qui venez de prononcer mon nom?
— Moi-même, monsieur. . . répondit son interlocuteur.
— Que me voulez- vous?
— Je désirerais vous dire deux mots.
— Mais je ne vous connais pas ! . . .
— Je m'appelle Eenardin et j'ai été fort lié avec M. le comte de Blangy, votre père.
— 'Cela ne m'explique pas. . .
— Accordez-moi deux minutes : tirons un peu de ce côté, et j'espère qu'il ne me faudra pas longtemps pour vous faire comprendre l'intérêt supérieur qu'il y a pour vous à écouter un homme qui peut, à son gré, faire rompre votre mariage avec mademoiselle Eclmée Parville !...
Anatole fit un mouvement et regarda plus attentivement l'homme qui lui parlait.
Et tout d'abord, il lui déplut.
Cette tête de fouine, ces yeux troublants, ce rire sardonique, tout cela le mettait en défiance, et quoi qu'il en eût pourtant, il sentait vaguement qu'il y avait un danger dans cet homme.
I! «e tourna vivement vers Laura.
— Je te rejoins, dit-il d'un ton rapide... Continue ton examen sans moi, et avant dix minutes. . . Laura s'éloigna.
En réalité, quoique Anatole ne dût pas la gêner beaucoup, elle n'était pas fâchée d'être .seule. . . elle continua donc son chemin, et, peu après, elle descendait lentement les marches de l'escalier.
Anatole s'était rapproché de Eenardin.
— Et maintenant... lui dit-il. faisons vite, je vous prie. . . parlez; qu'avez- vous à me dire?
Eenardin l'entraîna dans l'embrasure d'une fenêtre,
et ils passèrent derrière deux grands rideaux de velours qui les masquaient tout à fait.
— Xià ! dit-il- d'un ton satisfait ; de cette façon nous sommes chez nous, et nul ne pourra dire que vous avez échangé quelques paroles avec Me Eenardin.
— Quel inconvénient 'voyez-vous donc à ce qu'on me voit avec vous ?
— 'Aucun pour moi, cher monsieur, je vous prie de le croire.
— Voyons donc ... et apprenez-moi . . .
Eenardin réfléchit une seconde, comme pour bien peser ce qu'il allait dire.
Puis il reprit:
— 'Voici, dit-il; l'autre soir, j'ai causé quelques instants avec M. Langlois qui est l'homme de confiance de M. le comte, et je l'avais prié de dire à M. votre père que je désirais être reçu par lui, le lendemain matin, entre dix et onze heures. . .
—Eh bien ?
— Eh bien. . . quand je me suis présenté à l'hôtel, il m'a été impossible de pénétrer jusqu'à M. le comte, et c'est M. Langlois qui m'a reçu.
— 'Que puis-je faire à cela?
— Eien assurément. Laissez-moi continuer; M. le comte m'a donc fait dire qu'il ne pouvait me voir, qu'il le regrettait beaucoup et qu'il jugeait inutile que je me présentasse de nouveau. . . C'était un congé, dont la rigueur était à peine atténuée par quelques billets de mille qu'il me faisait remettre.
— Et que vous avez pris.
— Pardieu ! Il y avait quelque temps que je n'en avais touché. . . et ces petits fafiots-là ça fait toujours plaisir à voir. . . seulement, à la réflexion, je vis bien vite que ce n'était pas mon compte !
— Votre compte! fit Anatole étonné... jest-ce que
par hasard, M. de Blangy aurait contracté quelque dette envers tous?
Eenardin s'inclina avec humilité.
— Une dette de reconnaissance, répondit-il, une simple dette de reconnaissance. . . et celles-là. . . on ne s'en acquitte jamais complètement.
— 'Comment ?
— Il y a. des choses que je ne puis tous confier, monsieur, mais. . .
— -Enfin, qu'attendez- tous de moi ?
— Presque rien. Vous allez Toir: tout à l'heure, ou ce soir, ou demain, sous peu enfin, tous tous trouverez en présence de M. le comte. . . eh bien, ce que je tous demande, c'est de lui raconter que tous m'aTez rencontré. . . et que je me suis montré un peu mécontent . . . pas irrité . . . mécontent — surtout ! que je désire l'entretenir quelques minutes. . . et engagez-le, orvoez-nioi, à m'aceorder l'honneur de cette entrevue ! car voyez-Tous, cher monsieur^ il ne faut pas jouer aTec les choses sérieuses.
Je ne suis pas méchant, mais j'aime les égards. . . Quand on est humble et petit. . . c'est naturel. Eh bien, que le comte, encore une fois, consente à m'entendre. . . et, si vous le voyez hésiter, dites-lui qu'il y va peut-être de sa. fortune. . . de la vôtre. . . et que votre union aTec mademoiselle de Parville dépend de la résolution qu'il prendra.
— Vous nie donnez là une singulière commission. . . fit Anatole tout hésitant.
— 'Enfin vous voulez bien vous en charger? insista Renardin.
" Le jeune homme se dressa à cette question, faite d'une voix presque impérieuse, et soulevant le rideau d'un geste vif et prompt :
— Quant, à cela, monsieur, je me consulterai, répon-
.dit-il avec hauteur, et je verrai ce qu'il me conviendra de faire.
Puis saluant de la main, il traversa la chambre et disparut.
Kenardin réprima un mouvement de vive irritation.
— Le fils vaut le père ! . . . balbutia-t-il dès qu'il eut vu s'éloigner le jeune homme, mai» qu'ils prennent 'garde l'un et l'autre, car, si le comte se montre récalcitrant...
Et, passant à un autre ordre d'idées, il ajouta avec un frisson :
— Ah ! . . . pourquoi me tient- il avec ce document redoutable! être riche! être riche! et n'avoir plus cette rouge perspective devant les yeux ! .seulement, pour cela il faudrait. . .
A son tour, il écarta lentement le rideau et se disposa à rentrer dans la chambre.
Mais presque aussitôt il s'arrêta, inquiet et soupçonneux.
Il y avait appuyé contre la patère de la fenêtre un homme qui l'accueillit quand il parai, par un geste d'intelligence et un salut mystérieux.
Kenardin était de nature résolue. Il aimait les situations nettes et franches et allait droit au danger avant que le danger ne vînt à lui.
Evidemment, cet homme avait entendu la conversation qu'il venait d'avoir avec Anatole de Blangy.
Quel mal y avait-.il à cela ? Il n'en voyait aucun. Il voulut apprendre tout de suite s'il se trompait.
Et il marcha à l'inconnu.
Mais au moment où il allait l'interroger, ce dernier le prévint, de la façon la plus courtoise, en lui épargnant la moitié du chemin.
— Ne vous creusez pas l'esprit, cher monsieur, dit-il en même temps; je devine que vous êtes intrigué, et je viens tout de suite mettre fin à votre embarras. . . Oui,
oui. c'est bien à vous que s'adressait 'mon salut de tout à l'heure, et si je me suis permis cet acte de politesse, avant d'être connu de vous, c'est qu'il n'y avait ici personne qui put nous présenter l'un à l'autre. Or, comme j'avais à vous parler, j'ai passé par-dessus les formalités d'usage, et vous voudrez bien me pardonner.
Pendant que l'inconnu parlait, Renardin l'avait examiné avec intérêt et du premier coup d'oeil, il conçut de lui une haute opinion.
Physionomie intelligente et vive, lèvres railleuses, et deux veux dont la flamme aveuglait.
— Celui-ci n'est pas un sot, pensa Renardin ; que peut-il me vouloir?
Et revenant à son interlocuteur :
— Je vous pardonne très volontiers, dit-il, et j'avoue que je suis curieux de savoir à quel propos. . .
— Xe cherchez pas, je vais vous le dire, monsieur Renardin. . .
— Vous connaissez mon nom?
— Vous avez pris soin de me l'apprendre, en le donnant tout à l'heure au fils de M. le comte de Blangy.
— Oh ! oh ! vous écoutiez aux portes ! . . . voilà une singulière habitude de la part d'un homme bien élevé.
— Je n'ai pas la prétention, non plus que vous, cher monsieur, de passer pour un parfait gentleman. . . Mais j'ai coutume d'observer tout ce que je vois, et de retenir tout ce que j'entends. C'est à cela que j'ai dû de faire mon chemin dans le monde.
— Il est des personnes qui pourraient trouver excessif et déplacé ce soin que vous prenez de surprendre 'des secrets qui ne vous appartiennent pas.
L'inconnu eut un rire silencieux, pendant que ses sourcils se rapprochaient pour donner à sa physionomie une expression presque farouche.
— Voilà qui m'a toujours fort peu inquiété, répliquat-il d'une voix nette et ferme; j-j tue un colibri à deux
cents mètres, un homme à huit cmU ^ ■ t ■
peu de « de la ™ *» J£î ££ j,t£* «
'<^e n est pas une raison . . .
--C'en est une pour moi!. .'. Mais ne nous éearon, pas voulez-vous? Depuis que je me connais be^-l y -a de cela vingt bonnes années — fai wl L • J tops ^ossiUe en JÇ^ ce n^Ven^eT
deux de choses indifférentes, comme si nous n'avions -en de mieux à faire. Redevenons pratiques • %* ™* que nous nous en trouverons bien, l'un et l'autre n'est-ce pas votre avis ? " " '
— 'Comme vous voudrez.
-L'entretien n'en sera que plus utile pour vous comme pour moi. . . Donc si tout à l'heure & surpris votre conversation avec M. Anatole de Blangv ce n'é? pas dans le but de satisfaire une curiositt 'banale ' Aon.. . feulement, depuis quelque temps, je vous observe \ous m'intéressez. Et je n'étais pas fâché de savon- sur vous quelque chose de plus personnel que ce que j'avais appris jusqu'à ce jour. J'
-Ah ! çà . mais. . . fit Benardin avec un rire contraint, c'est de l'inquisition?
—En Amérique, nous n'avons pas d'inquisition, mais nous sommes positifs, et si on nous l'a reproché quelquefois, nous ne nous en sommes jamais mal trouvé,
l^mfflffl,,me direz-voua pourquois je suis devenu 1 objet de vos observations ?
^ --Te n'y vois point d'inconvénient. Du premier jour ou je vous ai vu, vos traits m'ont frappé, le souvenir de votre personne s'est attaché à moi avec une persistance •des plus étranges, et il m'a semblé que ce n'était pas la première fois que je vous vovais.
— Vraiment!
-Oh! comme vous dites en France, j'ai l'œil américain, et je me trompe rarement.
— Où m'avez-vous donc rencontré? fit Renardin, en soutenant avec audace le regard perçant de son interlocuteur.
Celui-ci dessina pour la seconde fois ce rire silencieux qui lui était familier.
— X'avez-vous jamais été en Amérique, cher monsieur? demanda-t-il brusquement, d'un ton qui affirmait bien plus qu'il n'interrogeait.
Renardin se raidit violemment contre le trouble qui menaça de l'envahir à cette question inattendue.
— Moi ! répliqua-t-dl . . . êtes-vous fou ? . . . et qu'aurais-je été faire en Amérique?
— On ne sait pas . . . répondit i inconnu.
— Jamais !
— Je me serai trompé alors, et il existe, en ce cas, de par le monde, un hamaiie qui vous ressemble d'une façon invraisemblable. — Je me suis troj) hâté d'écrire à Cincinnati.
— Cdneinnati ! répéta Renardin, malgré lui.
— Connaîtriez-vous ce pays?
— Xullement.
— J'ai fait fausse route! D'ailleurs, à vous l'avouer franchement, je n'étais pas bien sûr de mon fait : l'homme à qui vous ressemblez, ne s'appelait pas Renardin.
— Vraiment! Comment s'appelait-il ?
— Attendez ! un nom vulgaire. . . Ali ! Durandeau !... C'est bien cela . . . Durandeau !
Renardin ne broncha pas. et son interlocuteur s'inclina.
— Il me reste, monsieur ,dit-il, a vous prier de vouloir bien agréer mes excuses ... et je ne puis mieux faire, en vous quittant, que de vous laisser ma carte, pour le cas où vous auriez besoin de 'mes services. . . Croyez que si l'occasion s'en [présente jamais, je serai trop heureux rie vous être utile ou seulement agréable...
Et ayant salué de nouveau, il s'éloigna, après avoir
remis sa carte à Renardin qui était resté soucieux et préoccupé.
— Singulier homme! balbutia-t-il . . . il me connaît... C'est sûr... Mais quel est-il... que veut-il?... Qui me dira?. . .
Renardin avait, en parlant de la sorte ,froissé entre doigts nerveux, la carte qu'on venait de lui remet* tre; il y jeta un coup d'oeil, et l'effet fut instantané et foudroyant.
— Lui ! Lui ! s'écria-t-il avec un mélange d'étonnement et d'inquiétude.
Il est à peine besoin de dire que le nom gravé sur eetts carte était celui de Jonathan de Cincinnati!
Cependant ce dernier n'était pas allé loin.
Il avait descendu l'escalier, s'était arrêté un moment au rez<le-chaussée, et après s'être assuré que son jeune compagnon ne s'y trouvait pas, il avait gagné le vestibule.
Là d'I rencontra un homme qui paraissait attendre, assis sur une banquette.
In homme de quarante-cinq ans environ, type américain dans toute sa pureté, les cheveux roux, taillés en brosse ,1a barbiche longue de même couleur et la lèvre rasée.
Quant à l'oeil, on eût pu dire que c'était tout un monde !
Petit, vif, mobile, d'un gris bleu clair qui tirait parfois sur le rouge, et dont la flamme intense scintillait incessamment sans, pour ainsi dire, se fixer sur aucun objet.
Il ne fallait pas s'y fier. Cet oeil-là était bien connu et bien apprécié de l'autre côté de l'Océan, et il n'y aivait guère que celui de Jonathan qu'on pût lui opposer.
Pour le moment, il tenait dans sa main gauche un petit morceau de bois qu'il taillait avec un canif dont sa main droite était armée.
Jonathan alla à lui et lui toucha légèrement l'épaule.
— Monsieur Cox, demanda-t-il, d'un ton rapide, qu'est devenu le jeune gentleman qui m'accompagnait?
-Il y a quelques minutes. . . qu'il est parti • répondit M. Cox. ^ ' ' ' e
Bo^4"11 ™ k JeUne îmmiQ qiLi nous suivait au
a^t.116 ^^ PaS'" Cai* iï 6'éloignait comme elle — 'Quelle est cette jeune femme?.
—La maîtresse de M. Anatole dé Blamrv —Et elle s'appelle?...- — Laura. . .
Jonathan approuva du geste.
—Bien, dit-il, mais ce n'est pas pour vous parler de cette femme que je viens à vous.
— Je m'en doute bien.
-Avez-vous remarqué l'homme à museau de renard qui se promenait tout à IWe dans les appartements du premier étage?
—Parfaitement j£t Jonathan.
— Vous savez qui il est ?
—Il se fait appeler Kern- lin, mais il fut un temps ou il portait un autre nom. • — Durandeau ?
— Précisément.
^ —C'est affaire à vous, dit-il avec une satisfaction non équivoque; je vois que mon ami le chef de la détective de tew-\oTk ne m'avait pa J ompé en m'assurant qu'il m envoyait un auxiliaire précieux. Vous n'avez pas pendu votre temps.
—Il faut en perdre le moins possible.
—C'est mon avis. Aussi j'espère que nous nous entendrons.
— Je travaillerai de mon mieux.
-A la bonne heure. . . Mais poursuivons. €e Kenardm, oonservons4ui son nouveau nom, puisqu'il paraît lui plaire plus que l'autre qui lui rappelle proba-
-lisiblement de dé-sagréables souvenirs ... Ce Renardin, je veux avoir sur lui les renseignements les plus complets.
— De quelle nature?
— Mais. . . Son domicile d'abord.
— Tl demeure nie du Helder, 14.
—Xh ! ail !
— Depuis quinze jours seulement; car auparavant il habitait une (mauvaise chambre garnie, rue Saint-Louisen4Tle.
— Diable ! ceci indique qu'il s'est opéré un changement intéressant dans sa foirtune.
— Il paraît qu'il aurait reçu récemment quelques bankiiotes de la générosité de M. le comte de Blangy.
Jonathan jeta à son interlocuteur un regard où perçait une pointe d'admiration.
— Et comment, depuis une semaine seulement que vous êtes à Paris, pouvez-vous avoir été si exactement renseigné? demamda-t-il, surpris et charmé.
— Oh ! de la manière la plus simple, répondit modestement M. lOox. C'est moi qui ai succédé à M. Renardm. dans l'hôtel de la rue iSaint-Louis-en-1'ïle.
— Parfait ! parfait ! je comprends . . . Eh bien ! il faut continuer.
— C'est ce que je ferai.
— Je 'désire notamment connaître sa vie publique et privée . . . savoir ses habitudes ... ses fréquentations et pénétrer, surtout, le mystère ide ses relations avec le comte de Blangy. . .
— Je m'en occupe.
— Et avez-vous quelque espoir de réussir?
— J'en suis certain.
Jonathan fit un geste d'approbation.
— A la bonne heure, répondit-il, et je n'ai rien à relever à tout ceci. Toutefois, avant de ui'éloigner, j'ai une dernière observation à vous adresser.
— Laquelle ?
— 'Le chef de la détective, en vous adressant à moi, ne m'a point fait connaître le prix qu'il attachait à vos services. . . ne vous êtes-vous pas entendu avec lui, sur le chiffre des honoraires (que vous attendez de moi?
M. iCox remua humblement la tête.
— Oh ! c'est inutile, répondit-il d'une voix plus calme ; sir Jonathan est connu à New- York ; on sait qu'il est généreux pour ceux 'qui le servent bien, et je ne demande que la rétribution légitime 'des services que j'aurai pu lui rendre.
— Vous êtes un homme pratique, M. Cox. . . fit Jonathan, décidément enchanté; et je puis vous assurer d'avance que vous serez content de moi.
Cette fois, il traversa le vestibule, gagna le parc, et remonta peu après dans son landau.
'M. Cox n'avait ipas bougé ; assis sur sa banquette, il s'était remis à tailler son petit morceau de bois, et parut s'absorber uniquement dans cette distraction essentiellement américaine.
Toutefois, en dépit de l'attention qu'il y donnait, son regard se dirigeait de temps à autre vers l'escalier et il suivait les visiteurs qui montaient au premier étage ou en 'descendaient.
Et d'abord, il vit passer Laura, rejointe bientôt par Anatole de Blangy.
La jeune femme paraissait maussade: elle n'avait pas rencontré celui qu'elle cherchait, et elle faisait retomber sur son compagnon, la mauvaise humeur qu'elle en éprouvait.
Mais Anatole n'y prenait pas garde.
I'I semblait lui-môme préoccupé et soucieux, et c'est évidemment à sa conversation avec Renardin, qu'il fallait attribuer cet état de son esprit.
(M. Cox, 'du reste, ne s'y attacha 'pas.
Renardin venait d'apparaître, suivant Laura à distan-
ce, et l'enveloppant d'un regard où il y avait plus qu'une curiosité banale.
M. Cox se leva, et par un mouvement qui pouvait n'être que très naturel, il alla s'appuyer contre un des côtés de la porte 'de sortie, l'oeil fixé sur la jeune femme qui allait disparaître.
Et quand Eenardin passa près de lui:
— Charmante femme! murmura-t-il, assez haut pour que ce dernier l'entendît.
Eenardin se retourna vivement, et, chose bizarre, dès qu'il aperçut M. Cox, son regaird ne put plus s'en détacher.
On eût dit que le visage de l'Américain avait tout à coup éveillé en lui un souvenir intéressant, quoique vague encore.
M. Cox se laissa complaisamment (regarder, puis, au bout de quelques secondes, il se prit à rire bruyamment.
tRenandin redoubla d'attention.
— Ah ! ah ! fit M. iCox, je vois que vous me reconnaissez.
— Moâ'!... vous!... balbutia Eenardin, au comble de lia sunprise.
— Eh. pardieu ! il n'y aurait là rien de bien étonnant.
■ — Je ,ne sais ce que vous voulez dire.
— Eegardez-moi bien ! Eappelez-vous ! il y a cinq ans à peu près, à Cincinnati. . .
— Hein. . .
— Je vais vous aider. . . Ah! il faisait nuit. . . mais tout de même on garde •longtemps le souvenir de pareils incidents. . . C'était au pa^e&byikare. . . il y avait là deux hommes qiù ne se connaissaient pas auparavant, mais qui s'étaient entendus tout de suite; l'un de ces deux hommes avait offert à l'autre une certaine quantité de banknotes, et l'autre les avait reçues ... Il s'agissait . . .
Renardin prit brusquement le bras de son interlocuteur.
— Silence ! taisez- vous, lui dit-il à voix basse.
— Je vois avec plaisir que la mémoire vous revient, fit M. Cox.
— 'C'est donc vous. . .
— C'est moi qui ai reçu les banknotes. . . et vous qui les avez données. Voyons, vous voilà tout interdit, estce que je suis si changé que cela ? . . . Moi, je vous ai reconnu tout de suite.
— Qu'ètes-vous donc venu faire à Paris?
M. Oox cligna de l'oeil.
— Oa, c'est toute une affaire .dit-il. et nous en causerons [oui à notre aise, si vous voulez bien nie >perinettre de vous revoir; je sais bien des choses que voue ignorez... a^ous en connaissez (pie je serais heureux d'apprendre. A nous deux, nous pouvons faire quelque chose d'utile. Quand ipourrez-vous mr accordeur quelques minutes d'audience?
— 'Mais ... je ne sais . . .
— Oh ! ne vous gênez pas pour moi ! protesta M. Cox ; je serais désolé de vous causer le moindre embarras, j'attendrai votre bon plaisir ! Mais quand vous aurez vu M. le comte 'de Blangy, et que Arous aurez ipris ses instructions, j'espère que vous ne refuserez pas de m'écouter à mon tour.
Renardin était fort perplexe. . . Sans se rendre un compte bien net de ce qu'il 'éprouvait, il lui semblait que la présence de cet 'homme était un danger, et il se demandait comment il parviendrait à le conjurer.
Après tout, le plus ipimdent était encore de ne rien brusquer et de voir venir, en gagnant du temps.
— Je serai certainement heureux de vous revoir, répondit-il aussitôt, et si vous voulez me laissez votre adresse . . .
— 'C'est inutile, puisque je connais la vôtre, répliqua
M. Cox ; dans quelques jours, je déposerai, rue du Helder, 14, un mot qui vous indiquera le jour et l'heure où je serai libre, et je ne doute pas que vous ne vous arrangiez de manière à m 'éviter de revenir une seconde fois.
Renardin s'étonna bien un ipeu du ton presque comminatoire dont ces derniers mots furent iprononcés, -mais il ne vit aucun intérêt à se montrer susceptible, et remettant à faire ses réserves, il fit un geste d'acquiescement.
— Soit, répondit-il; soit! je vous attendrai donc rue du He.lder; et croyez au vif plaisir que j'aurai à vous recevoir, quand il vous plaira de vous y présenter.
Les deux hoammes se saluèrent alors avec toutes les marques d'une politesse exquise, et pendant que M. Cox reprenait son canif et son morceau de bois, maître Renard in s'empressait de gagner les Champs-Elysées.
Dès qu'il eut fait une centaine de pas, il héla un remise qui passait, et monta rapidement à l'intérieur.
— Rue de Yarennes, 24, cria-t-il -au cocher.
Et la voiture ipartit aussitôt.
Le comte de Blangy était dans son cabinet, attendant l'heure du déjeuner. Il était rentré de son cercle fort tard dans la nuit, et s'était levé 'de bonne heure.
Le comte avait été un grand joueur autrefois; niais, depuis cinq années, il semblait s'être sérieusement amendé. Il menait bien toujours la vie à grandes guidée, mais la mort du duc qui l'avait fait riche et lui avait donné l'administration d'une immense fortune. devait ramener, en lui inspirant des devoirs nouveaux. sur la pente d'idées d'ordre et de tenue, et il est certain que depuis ces cinq années écoulées, on eût trouvé peu à reprendre dans sa conduite.
Etait-ce l'âge qui était venu? était-ce la 'pensée d:> son fils qui grandissait et avait besoin d'un exemple? n'était-ce pas plutôt d'autres soucis? Toujours est-il que peu à peu il s'était transformé, et que maintenant il ne songeait qu'à la situation qu'allaient lui faire ces trois (millions laissés par le duc et dont personne désormais ne pouvait lui disputer la possession.
Et puis, il }' avait ce mariage d'Anatole avec Edmée qui le préoccupait depuis longtemps.
M. Parville était le plus .riche et le plus solide banquier de Paris ; sa fille était une charmante enfant : il v avait là une dot qui ne s'élevait pas à moins d'un million ; c'était l'avenir d'Anatole assuré, et la sécurité pour lui-même, de quelque catastrophe qu'il pût être menacé.
Car, bien que le comte ne crût pas qu'une revendi-
cation pût jamais se produire à propos de l'héritage du duc ; bien que, en dépit des 'démarches faites en France et à l'étranger, on n'eût pas trouvé trace de l'enfant de Roger, ceepndant, il était certain que cet enfant avait existé, et tant que la preuve de sa mort ne serait pas fait:\ on pouvait toujours craindre quelque incident inattendu, provoqué par l'envie ou la cupidité.
Le mariage d'Anatole s'imposait donc comme le meilleur imoyen de paner à toute éventualité, et M. de Blangy ne négligeait rien pour en hâter la conclusion.
Du reste, M. Parville avait toujours paru accueillir la recherche du comte avec une faveur marquée; si cela n'avait dépendu que de lui ,ies deux jeunes gens eussent été unis depuis plusieurs mois, et mademoiselle Edmée Parville se fût appelée vicomtesse de Blangy.
C'est là ce qui chatouillait particulièrement la vanité du "banquier; il ne pouvait borner son ambition à faire partie des classes dirigeantes. . . et il se fût incliné volontiers devant un blason, un titre ou même une simple particule !
.Seulement, il y avait un obstacle!... un grave obstacle.
M. Parville n'en avait pas iparlé au comte, mais il s'était vu, bien malgré lui, contraint de traiter les choses avec plus de circonspection.
('h obstacle. . . c'était Edmée!. . .
Après tout, n'est-ce pas de son bonheur qu'il s'agissait, et le bonheur, à dix-huit ans, ce n'est pas à un titre qu'on de demande !
Edmée n'avait rien dit pourtant!
Quand son père lui avait parlé de ce mariage, elle s'était contentée de pleurer, et toutes les paroles qu'elle eût pu dire, n'eussent pas valu ses larmes.
M. Parville n'insista pas ce jour-là, mais il revint à la ebarge. à quelques semaines de distance, et, comme
Edmée ne fit plus alors entendre aucune plainte, qu'elle ne versa plus aucune larme, il crut qu'il l'avait gagnée.
Il n'en était rien ! ,
Sa résignation n'était qu'apparente... Car, à partir de ce jour, ses joues se prirent à pâlir, un voile de mélancolie se répandit sur son front, et la vieille Ursule ne put s empêcher d'adresser à ce sujet des remontrances bien senties au malheureux .banquier.
M. Parville l'envoya promener. . . mais, le lendemain, il avait avec il. le comte de Rlangy un entretien sérieux à la suite duquel il fut convenu que, tout en maintenant rengagement qu'il avait pris, il. Pa obtiendrait un délai qui permît à Edmée de (mieux connaître Anatole, et de se faire àl'idée de quitter son père, et la vie calme et douce qu'elle menait auprès de lui.
L'ntrevue avait été trop cordiale, et M. Pa/rvi!l tait exprimé en termes trop chaleureux, pour que le comité conçut la moindre inquiétude. — Néanmoins, ce retard le désobligeait, et sa crainte venait surtout de la conduite de son fils, qui, depuis quelque temps, selon ce qu'on lui avait dit, s'affichait beaucoup dans les petits théâtres, et [même au Bois, en compagnie de demimondaines.
'Ce n'était pas là, assurément, une chose bien condamnable aux yeux du comte, mais Edmée n'avait pas les mêmes raisons d'indulgence; elle avait été élevée en petite bourgeoise ignorante des coutumes du grand monde, et c'était un danger sur lequel il fallait veiller.
M. de Blangy songeait donc à toutes ces choses, et il allait et venait à travers son cabinet, se creusant l'esprit pour trouver un (moyen de vaincre les hésitations d'Edmée.
De loin en loin aussi, le souvenir de Renardin se présentait à lui, et un nuage passait rapide sur son front, dont il n'altérait pas du reste la sérénité.
En ce moment, la porte du cabinet s'ouvrit et Anatole entra; le comte s'arrêta au milieu de la chambre.
— Ah ! c'est toi ! dit-il visiblement satisfait, tu arrivée du Bois?
— Oui, mon père, répondit le jeune homme.
—Déjeunes-tu avec moi?
— Je vous remercie. J'ai un rendez-vous et je suis même un peu en retard.
— Est-ce que mademoiselle Laura n'aime pas à attendre ?
Anatole regarda son père avec un sourire.
— Tiens ! on vous a parlé d'elle, dit-il, sans le moindre embarras.
— Parbleu! on m'a assuré même qu'elle était très jolie, et qu'elle te coûtait fort cher.
— Vous ne m'avez pas encore taxé mes caprices, objecta, le jeune homme avec enjouement.
— Et je ne commencerai pas aujourd'hui,, répliqua le comte; seulement, j'aurai peut-être quelques observations à te faire à ce sujet.
— C'est que j'ai si peu de temps de les écouter.
— Ce ne sera pas long; au surplus, ce n'est pas à cau- - tu peux te livrer que je voulais f adresser des observations, c'est bien plutôt sur le sans-gêne avec lequel tu te conduis! Il n'est pas adroit de s'afficher comme tu le fais quand on est, comme toi, à la veille de se marier.
— Oh! je ne -ni s pas pn -
— C Me, mais moi. je tiens à ne pas perdre
de temps.
^ — (Mademoiselle Eâmée ne paraît pas non plus en avoir une forte envie.
— Tu ne fais rien pour cela, et plus d'une à sa place, tarait peut-être renoncé.
- — Où serait le mal ? . . .
— îâo—
— Le mal serait de laisser échapper une fille unique dans la main de laquelle on mettra un million le jour die son mariage, sans que la fortune du père s'en trouve notablement diminuée.
—Ne sommes-nous pas (riches aussi?
— Nous le serons, je T'espère, un jour. . . Mais en attendant, qui sait ce qui peut arriver?
— .Au riez-vous ■quelque sujet de .crainte? — Je n'en ai aucun... 'Cependant...
— dépendant?
— Non!. . . pas aujourd'hui . . . tu n'as pas le temps, et cela nous entraînerait trop loin... Mais, crois-moi, use de ménagements. Ne te montre pas trop au Bois et au théâtre avec des Heaumes qui pourraient nuire à ta considération, et .quand tu verras mademoiselle Parville au bal que son ipère .donne ce soir, rue de Trévise, traite-la avec l'attention que sa beauté mérite; je suis assuré qu'elle te saura gré de l'empressement que tu lui témoigneras. iCe que je te demande n'est pas difficile... et tu le feras?
— Je vous le promets.
— Bien! j'y 'compte, et maintenant va à tes plaisirs, et donne un bijou de plus à mademoiselle Laura.
Anatole se disposait à s'éloigner, quand un valet entra qui remit une carte au comte.
(Pendant que ce dernier lisait, Anatole était revenu sur ses ipas.
— A ipropos, dit-il vivement, j ai fait tout à l'heure, une rencontre assez bizarre dont je m'étais bien promis de vous parler, et que j'allais oublier. — Qu'est-ce donc? fit le comte.
— Un homme qui m'a arrêté chez Brimborion, dont j'étais allé visiter l'hôtel, en revenant du Bois, et qui m'a prié de vous demander pour lui, quelques minutes d'audience.
— 'Quel est cet homme?
— Je ne le connais pas.
— 'Enfin. . . il a mi nom. . .
— Il s'appelle Eenardin.
Le comité fronça les .sourcils.
— Pardieu! dit-il avec une colère mal contenue. Voilà un coquin qui devient bien importun. . . il ose s'adresser à toi quand il te rencontre. Son audace ne connaîtra bientôt plus de bornes. . . et il faut en finir avec lui, au plus tôt ! . . .
Puis, se tournant vers le valet:
— Faites entrer la personne qui vous a remis cette carte, ajouta-t-il d'un ton bref.
Quelques secondes plus tard, Eenardin pénétrait dans le cabinet du comte de Blangy.
Eenardin en se rendant chez le comte, avait obéi à un sentiment 'qu'il n'avait pas pris la peine d'analyser. La rencontre qu'il venait de faire de l'étrange M. Cox, les quelques paroles qu'il avait recueillies au cours de la conversation, mille autres choses encore inappréciables l'avaient mis sur la pente de pensées nouvelles, et instinctivement, il avait jugé prudent de faire une dernière tentative auprès de M. de Blangy, et de prendre avec lui certaines dispositions qui lui paraissaient urgentes.
Si M. de Blangy le repoussait, — et il s'y attendait bien, — il irait trouver M, Cox et verrait quels projets celui-ci apportait de New-York. Dans le cas contraire, c'est-à-dire, sa le comte se montrait de bonne composition il couperait court une bonne fois à toutes ses appréhensions en liquidant sa situation à, l'aide d'une transaction honorable !
A son grand étonnement, il n'eut pas plus tôt fait
-'•r sa carte que le comte donna Tordre de l'introduire.
— Tien-! pensa-t-il en gagnant le cabinet de M. de Blangy; est-ce que je serais arrivé au bon moment.
Mais dès qu'il fut entré, il vit tout de suite qu'il se
trompait et remarqua ibien vite l'expression irritée répandue sur les traits du comte.
Cela le dérouta un peu sans lui faire perdre contenance et il s'inclina avec humilité, sans rien laisser paraître 'de son trouble.
Du reste, le comte commença aussitôt e1 -ans préambule :
— Ainsi, c'est encore vous, dit-il d'un ton saccadé et violent .sans même jeter un regard sur le malheureux Renandin; je vous avais cependant fait dire par Langlois ique j'espérais bien ne plus vous revoir. . . Vous vous êtes obstiné; vous avez poussé l'audace jusqu'à Vous adresser à mon fils, et si je • h en ce mo-
ment, c'est uniquement pour vous dire que rotre opportunité m'obsède, et que si voue me poussez à bout, je pourrais bien user des inoj'ens que je p our éloi-
gner à jamais un personnage trop indiscret et l'envoyer au bagne où il devrait être depuis Longtem
LVmardin s; garda de protester, et courba le front sous cette terrible menace.
— Monsieur le comte est bien dur pour moi! miirmura-t-il, dans une attitude buiuil
— X'ai-je pas assez fait, jusqu'à présent?
— Dieu mie garde de proférer la moindre plainte. . .
— Que voulez-vous alors?... Que demandez-vous?... Est-ce encore de l'argent? toujours!... Croyez-vous qu'une pareille situation (puisse se prolonger davantage. . . et n'avez-vous pas été assez payé, pour le service que vous m'avez rendu ?
Benardin ne répondit pas immédiatement.
Seulement, pendant le silence qui succéda aux paroles du comte, il releva lentement le front, si bien qu'au bout d'un moment, on le vit droit, le regard brillant et la lèvre railleuse.
— Monsieur le comte est bien bon de rappeler I* vice que j'ai eu le bonheur de lui rendre, répondit-il à
voix cauteleuse; moi, je n'aurais jamais osé invoquer ce souvenir; mais, puisque vous y faites allusion, je me permettrai d'ajouter que je n'ai point cessé un jour (l'être dévoué à vos intérêts, et que même, si j'ai tant insisté pour être reçu, c'est que, en ce moment, une occasion va probablement se présenter où mon zèle pourrait encore une fois être utilement employé.
Sur ces derniers anots, le comte fit un brusque mouvement, et se mit à observer plus attentivement l'ancien notaire.
— Qu'est-ce à dire? fit-il avec 'hauteur; et de quelle occasion parlezjvous ?
— Oh! ce n'est encore qu'une hypothèse, repartit Eenardin. mais si j'en crois mon flair qui est assez subtil.. . je ne serais pas étonné qu'il ne se préparât à 'elle heure quelque machination...
—Une machination, clans quel but?
Renardiu allait répondre... un valet entra qui annonça au comte que le déjeuner était servi.
I^e comte fit un geste de vive contrariété, pendant que Benardin simulait un commiencement de retraite.
— 'Dites que je déjeunerai plus tard, fit M. de Blangy au valet.
Et dès que ce dernier se fut retiré, ^1 se tourna vers Renandin qui revint sur ses pas.
— Une machination! répéta-t-il d'un ton rapide. . . à quel propos... dans quel but... contre qui?... Répondez . . .
Benardin haussa les 'épaules.
— Mon Dieu! on ne sait jamais au juste, dit-il; vous comprenez ! depuis la mort du duc de Kervenny, moi, par intérêt ipour monsieur le comte, je suis toujours jyy le qui- vive. Or, la vie est pleine de surprises de ce genre, et il se pourrait faire qu'au moment où l'on y penserait le moins, quand on se croirait sûr de tou-
cher enfin aux trois millions, un incident vînt à se produire, qui remît tout en question.
— Quel incident? — interrogea le comte, que les réticences calculées de Benardin irritaient sourdement,
— Vous savez quelque chose?
— Presque rien. ,
— 'Quoi ! . . . encore ?
— Voici. . . c'est à ce qu'il paraît le jour aux rencontres, et dans ce même hôtel où j'ai eu l'honneur d'échanger quelques mots avec M. Anatole, je me suis trouvé, tout d'abord, en présence d'un homme dont M. le comte doit avoir beaucoup entendu parler depuis quelque temps.
— 'Qui cela?
— Sir Jonathan, de Cincinnati.
— Précisément.
— Il vous a parlé?
— Oh ! dl n'est pas fier . . .
— iQue vous a-t-il dit?
— Des choses bizarres, sur lesquelles il y a à réfléchir. . . et qui m'ont tout de suite donne l'idée qu'il en savait sur mon compte plus long qu'il n'en voulait dire.
— En quoi cela peut-il an'intéresser ?
— Je ne l'ai pas pénétré encore; et si cette rencontre n'avait été qu'un fait isolé, je l'aurais considéerée comme fort insignifiante ; mais, comme j'allais quitter l'hôtel, j'ai été accosté par un second personnage qui, celuilà, a été un peu plus explicite.
— Et ce personnage ?
— Un Américain. . .
— ^Encore.
— Il semble que toute l'Amérique se soit donné rendez-vous à Paris. C'est une coïncidence, et je n'aimé pas beaucoup cela.
— Enf in . . .
— J'a'brège. Ce second personnage s appelle Cox, et c'est lui qui m'a aidé à me procurer les actes de naissance et ide légitimité du petit-fils du duc ! Cela ne s'est pas fait tout seul, oonume vous vous le rappelez peutêtre, car il nous a fallu, les arracher aux flammes qui dévoraient le presbytère où ils étaient .déposés, l'affaire a l'ait quelque bruit, a l'époque, et l'on a été jusqu'à me soupçonner, moi, d'avoir allumé l'incendie que nous avons pourtant contribué ià éteindre. Enfin, quoi qu'il an soit de ces calomnies, les papiers sont restés en ma possession, et nul n'en connaît l'existence, si ce n'est vous, monsieur le comité ,et mon copain de Cincinnati, qui est M. Cox.
La communication était grave et valait qu'on en tînt un cqpipte sérieux.
— 'Et ce Cox ! dit le comte, que vient- il faire à Paris ?
— I'l ne me l'a point confié, répondit Eenardin ; mais j'ai quelque raison de croire qu'il n'a pas fait le voyage d'Europe uniquement pour se promener ou venir étudier les imoeurs françaises : c'est un malin.
D'après. le peu qu'il m'a dit, je suis certain qu'il me file ; et qui sait, s'il n'a pas reçu mission ide me dérober les documents qui serviraient si bien au fils du duc Roger, si, par impossible ,il était vivant!. . .
M. de Blangy avait .quitté la place qu'il occupait, et parcourait le cabinet à pas rapides et heurtés. ..
•Le sang affluait à son coeur qui battait violemment. Sa .poitrine se gonflait avec force, et de rouges lueurs éclairaient par instants son regard troublé.
— Oui, oui ! imurmura-t-il . . . J'y ai pensé souvent ! Tout, est possible!. . . et si cela arrivait. . .
Tout à coup, il s'arrêta au milieu de la chambre, et prit le bras de Renardin qui sentit ses cinq doigts mordre sa chair.
— Répondez-moi, monsieur, dit-il d'un ton résolu;
vous avez toujours., j,e suppose, en votre possession ces documents dont vous pariiez tout à l'heure?
Iienardin fit entendre un petit gloussement senSuel.
— (Si je les ai répliqua-t-il, et quelle idée de croire que j'aurais pu m'en séparer. C'est nia seule défense, et je ne les échangerai que contre ce reçu de cent mille francs que j'ai eu l'imprudence de falsifier, en un jour de malheur ! Ah ! vous n'avez pas oublié, monsieur le comte, que je vous ai offert plusieurs fois- cet échange. . . Mais vous pensiez alors qu'il vous était plus profitable de me ténia- par cette onenace de bagne éternellement suspendue sur ma tête ! 'pourtant, .songez-y un accident est bien vite arrivé, je puis mourir ! . . . je puis être volé, et dans ce cas réfléchissez.
— J'ai réfléchi. ^
— 'Ah ! voilà qui est bien.
—Et dès demain, 'si vous voulez m' apporter vous-même les actes relatifs au fils du iduc Roger, je vous rendrai, moi, ce faux, dont la production nuirait quelque peu à votre considération.
(Le visage de Renardin rayonna, et c'est à peine s'il iprit garde à l'ironie des dernières paroles du comte.
— .Demain ,dit-$, vous aurez ce que vous désirez.
— A la bonne heure.
— 'Seulement. . .
— <Quoi ?
— Une simple observation.
— ■Laquelle? faites vite.
— Ne crojrez-vous pas qu'il serait opportun de déterminer, dès ià présent, le prix' que vous attachez à cette petite transaction.
Le comte regarda Renardin avec surprise.
— -Ah ! <ah ! dit-il, il ne vous suffit pas que l'on vous sauve du bagne?
— Au bagne, monsieur le comte, je serais nourri?
— Vous devenez exigeant.
— La misère !
— ^'oubliez pas que je puis vous perdre.
— Je ne l'oublie pas ! Je tiens seulement à vous faire remarquer que c'est la 'possession de trois millions que je vous assure.
— Allons, soit!... J'ajouterai 'quelques billets de mille francs à la pièce que je vous rendrai.
Eenardin salua.
— 'Monsieur le comte est vraiment bon, dit-il, mais il ne me paraît pas apprécier la situation avec cet esprit de justice dont il m'a donné tant de témoignages.
— Qu'est-ce à dire? fit M. de Blangy.
— C'est-à-dire, qu'il ne s'agit plus aujourd'hui de ces iparcliemins stériles, dont vous n'aviez pas à redouter beaucoup la production; il n'y avait naguère aucun héritier qui pût venir vous disputer les trois millions du duc, tandis que si, par impossible. . . aujourd'hui. . . le fils de Eoger.
— Il est mort !
— Je le souhaite pour .monsieur le comte ; mais dans l'hypothèse contraire, avouez que Ton me payerait bien cher les actes que je suis 'parvenu, au péril de ma vie, à arracher au .presbytère de Cincinnati!
Le comte réprima un geste de colère.
— 'Bien ! bien ! dit-il, d'une voix vibrante, dont il cherchait vainement à étouffer les (éclats, vous faites -des progrès, maître Durandeau. et je vois que la perspective du bagne n'a plus le don de vous effrayer. Soit ! nous verrons jusqu'où vous aurez l'audace de pousser vos prétentions. — Demain, je vous attendrai, et j'espère encore que vous voudrez bien me traiter avec quelque ménagement.
Sur ces mots, il sonna.
— Veuillez reconduire monsieur, dit-il au valet qui parut aussitôt.
Et quittant le cabinet, sans même répondre aux sa-
luts obséquieux de M. Benardin, il gagna la salle à niariger.
[Le soir avant de se rendre au bal de M.'. Parville, le comte fit appeler son fils qui donnait ses derniers soins à sa toilette.
Anatole ne tarda pas à venir trouver son père, et quelque légèreté qu'il apportât d'habitude dans toutes les actions de sa vie, il ne put s'empêcher de remarquer l'altération ides traits du comte.
— >Eh ! mon Dieu, qu'avez-vous donc ? demanda-t-il en serrant la main que lui tendait son père.
— 'N'y prends pas garde, répondit le comte. (Seulement, avant de nous rendre à ce bal de M. Parville, je désirais te dire quelques mots.
— A quel propos?
— 'C'est la suite logique de notre entretien de ce matin.
— Vous dites cela d'un ton.
— Je ne puis en prendre d'autre, mon cher enfant; parce que la circonstance est grave, et que j'ai bien réfléchi depuis que tu m'as quitté.
— 'Mais que se rpasse-t-il ? insista Anatole, décidément intrigué.
— 'Ce n'est rien peut-être, répondit M. de Blangy ; mais peut-être aussi, est-ce la ruine de toutes nos espérances, l'effondrement de toute notre fortune?
— Que dites-vous?
— Je ne puis être plus explicite, en ce moment. L'heure est déjà avancée, et il faut que nous nous rendions rue de Trévise. Mais écoute-moi bien, mon. enfant ; je ne suis ni pusillanime ni lâche ; j'ai, plus d'une fois, fait preuve de fermeté, dans le cours de mon existence et je sais, au 'besoin, regarder bien en face les choses et les hommes : crois-moi donc ; nous touchons à une heure solennelle ,où tout notre avenir est en jeu ! où est le danger, d'où et quand viendra-t-il ? Je l'ignore encore : mais il existe, je t'en .réponds, et nous devons nous tenir prêts à toute 'éventualité!
— Et que dois- je faire?
— Pour le moment, une chose fort simple, que je te recommandais ce matin.
— 'Me faire aimer de mademoiselle Parvilie ?
— Le salut est à ce prix.
— >Vous m'effrayez.
— Nous n'en sommes ipas là ! mais n'oublie ipas, cette nuit, que tu tiens ta fortune entre tes mains, et que si, par légèreté et indifférence, tu laissais échapper cette occasion. . . l'héritage du duc serait perdu pour nous a tout jamais!
— Ne pouvez-vous au moins m'en dire plus long?
— 'Demain, nous causerons ; dix heures sont sonnées... la voiture nous attend, partons, et rappelle-toi 'bien toutes unes recommandations.
Quand le comte et son fils arrivèrent rue Trévise, les salons étaient déjà encombrés.
Tout le Paris de la finance s'était donné 'rendez-vous chez le banquier.
On y voyait également 'des journalistes, des députés des industriels fameux, un peu de tous les mondes enfin et cette diversité de contingents contribuait à donner à la fête un aspect particulier et tout à fait spécial.
Les femmes étaient admirablement belles ; elles al-
laient et venaient, les épaules nues, éblouissantes de 'diamants et de fleurs, causant, riant, préludant par des caquetages étourdissants, au plaisir ide la danse.
On parlait de tout avec la (même gaieté insouciante: ide la pièce nouvelle, de l' actrice en vogue, du 'dernier discours politique ... du plus récent scandale ide la cour d'assises . . .
Mais ce qui revenait le plus souvent dans les racontars, c'était, d'une part, 1 notel de Brimborion que les plus curieuses étaient allées visiter, et, de l'autre, l'énigme que 'l'homme aux neuf millions avait proposée depuis quelques mois à la pénétration ues sphinx parisiens ! . . .
—Vous savez, disait la jeune femme d'un des gros bonnets de la Bourse, à une de ses amies; l'autre aprèsmidi, en allant au Bois, j'y suis entrée.
— 'Chez Brimborion ?
— ,j en mourais d'envie, ma chère, et mon médecin m'avait assuré que c'était dangereux.
— 'Vraiment!. . . et est-ce aussi bien qu'on le dit?
— Il n'y a que ces créatures-là pour être gâtées à ce point!. . . un rêve. . . quoi !. . . Cela a du coûter les yeux de la tête. . .
— Et combien vend-on ce rêve?
— Un (million, je crois.
—Quelle folie !
— Ce n'est pas (mon mari qui me ferait de pareils cadeaux !
Les deux amies marchaient en se donnant le bras ; elles furent rejointes par d'autres femmes, et la conversation devint plus aniimée.
— Ah çà ! fit l'une, est-ce donc vrai, ce qu'on dit ?
— Quoi donc?
— Le mariage de la petite Edmée, avec Anatole de Blangy.
— Nous le saurons ce soir.
— Alors c'est une sunpfise que l'on nous ménage.
— Et ce ne sera pas la seule, mesdames, intervint un jeune attaché d'ambassade, qui revenait de Constantinople, où l'on prétendait qu'il avait eu quelques bonnes fortunes, jusque dans le sérail.
— Monsieur de Borny ! fit une des jeunes femmes, — une surprise ,dites-vous ! . . . Voyons... voyens. . . de quoi s'agit- il?
Et on l'entoura à l'envi.
— Oh! M. de Borny est très discret, par état, dit madame de Gavontré.
— Il n'est point question ici de secret diplomatique, répondit le jeune attaché.
— Qu'est-ce alors? parlez, vous nous faites mourir d'impatience.
— Eh bien, vous savez, mesdames, que depuis plusieurs mois, il y a à Paris, un homme dont tout le monde parle, et que bien peu de personnes ont eu la chance de voir!
— Sir Jonathan ? . . .
— Précisément.
— On le disait reparti pour l'Amérique.
— C'était vrai, il y a deux mois, mais il est revenu.
— Et vous croyez que nous le verrons, ce soir?
— J' sûr! car c'est à M. Barville lui-même, que
je l'ai entendu annoncer tout à l'heure.
Pour une nouveli isation, c'était là assurément,
une vraie nouvelle à sensation, et le bruit ne tarda pas à s'en répandre dans tous les salons où il devint le sujet de toute- les conversations.
M. Parville fut assailli de questions.
Il- s'était tenu jusqu'alors dans la pièce d'entrée du premier étage, ayant à son bras sa fille Edmée, et accueillant chaque invité, dans l'attitude banale mais cordiale d'un bon bourgeois du Marais.
L'heure s'écoulait avec rapidité, et à un moment, mademoiselle Yseult de Cerny vint lui prendre le Diras pour l'entraîner quelques secondes à l'écart.
'Mademoiselle de iGetrny était sa meilleure amie, la seule du moins, dont elle eût gardé le souvenir, depuis sa sortie Idu couvent.
Mademoiselle Yseuilt était, du reste ,une délicieuse enfant que le imonde n'avait pas encore gâtée ; elle avait ■dix-sept ans au plus, et son coeur était à peu près aussi naïf qu'aux temps heureux de sa première enfance.
— Eh bien. . . Eh bien! fit Eidmée avec enjouement... Qu'y a-t-il donc, et quel est ce mystère?
— Ah çà! répliqua la jolie eniant, en regardant son amie de ses deux yeux .pleins de malice ... tu as donc juré de nous faire mourir.
— (Moi ! se récria Eidmée.
— lOamiment!. . . Voilà que onze heures vont sonner, et je n'ai pas entendu encore le moindre prélude! Ah! certes, je ne veux pas dire qu'il ne soit pas intéressant de voir défiler tons ces crânes chauves, tous ces habits noirs, ornés de plaques, etc., etc. ! Mais je connais, moi, quelque diose qui est plus amusant, et on m'envoie te sommer de donner des ordres pour que la fête comimence !
Edmée se prit à rire.
— Et si je me suis chargée de la commission, ajouta [mademoiselle Yseult de Cerny, avec un regard pétillant d'innocente malice, c'est que je suis une amie véritable, et que j'ai voulu éviter qu'on se livrât è ides commentaires qui ne seraient pas de ton goût.
Le sourire d'Ediimée s'éteignit comme par enchantement.
— De quels commentaires veux4u parler? interrogea-t-elle.
— Oh ! presque rien ; seulement, sais-tu ce que l'on dit?
— Que dit-on?
— Que tu attends, pour donner le signal, que l'absent soit arrivé.
— Edmée eut comme un frisson.
— Quel absent? balbutia-t-elle.
Yseult se pencha a son oreille.
— Anatole ! . . . ajouta-t-elle à voix basse comme un souffle.
Mais presque aussitôt elle se redressa effrayée, en voyant que la pâleur avait subitement envahi les joues de son amie.
— 'Qu'as-tu?... continua-t-ello interdite ; et qu'y at-il de mal à prononcer le nom du fiancé que tout le inonde te donne?
— Mon fiancé!... lui! répliqua Edmée. . . avec une sorte d'effarement.
Mais elle s'aperçut bien vite qu'elle allait se trahir, que des regards intéressés l'observaient et pouvaient surprendre cette défaillance, et elle réagit vivement iîiutre la sensation qui s'était brusquement emparée d'elle.
Elle secoua le front.
— Voyons ! voyons ! dit-elle en s'ef forçant de sourire ; ne parlons plus de cela. . . tu veux danser. . . nos amies nous réclament. . . je vais vous satisfaire. . . rieeuit la retint d'un geste amical. . .
— Ah!... il se passe quelque oho.se... murmura-telle, tu as un secret! et tu veux ime le cacher. . . à moi! — Xon! non! laisse-moi, je t'en supplie.
— Anatole est pourtant fort bien . . . toutes ces demoiselles en raffolent.
— Eh bien! pourquoi ne l'épousent-elles pas, alors?
— OEkkruée! s'écria Yseult, mais... tu aimes donc quelqu'un ?
Edirnée ne répondit pas. Elle pressa le pas, et la jolie Yseult sentit sa main trembler dans la sienne.
Heureusement, les deux jeunes filles avaient rencontré en route le maître des cérémonies ; sur un signe que lui avait fait mademoiselle Parville, les premiers aecoitls de musique se firent entendre, et de toutes parts s'éleva aussitôt un 'brouhaha fait de mille petits cris joyeux, pendant qu'un mouvement emportait cinquante couples de jeunes gens à travers l<js salons.
Yseult venait d'être a m" fée elle-même par le jeune a 1 1 a (/lié d'ambassade :
— 'Vous m'avez promis le premier quadrille, mademoiselle, dit-il en saluant,
— €omme je n'appartiens pas à la diplomatie, répliqua, la mutine enfant, je n'ai aucune raison de manquer à ma parole. . . Voici mon bras!. . .
;Et, posant son bras sur celui de M. de Borny. elle disparut à travers les quadrilles qui se formaient.
Edmée la regarda s'éloigner, et mi gros soupir gonfla un moment sa poitrine.
Peut-être enviait-elle à son amie l'insouciance qui. jusqu'alors, l'avait préservée de tout sentiment sérieux.
Elle gagna lentement l'endroit où elle apercevait son père.
— Eh bien!... tu ne danses pas! fit M. Rarville, d'un ton de doux reproche.
— Non, mon père, répondit Edmée. je suis fati un peu étourdie. . . niais tout à l'heure.
■ — 'En ce cas, puisque je ne danse pas. non plus, moi!. . . viens t'asseoir dans ce salon où tu pourras te reposer à ton aise. . .
Les premières figures s'engageaient, et, dès le début. on vit bien qu'il y avait là tout un monde venu chez le banquier ipour s'amuser, et qui ne comptait renoncer à aucune des promesses d'un pareil programme.
Ce fut tout à -fait charmant ; la joie était dans tous les yeux, le sourire sur toutes les lèvres... Edmée seu-
le restait comme indifférente à ces manifestations, et sa pensée suivait obstinément son rêve.
A un moment cependant, elle tressaillit et releva la tète.
Le long des quadrilles, elle venait d'apercevoir le crante die Blangy et son fils Anatole.
Le comiite s'avançait, presque grave, vers le banquier.
Anatole suivait de loin, s'arrêtant de temps à autre, pour éebanger un regard rapide avec quelques jeunes femmes, ou serrer, au passage, la main de quelques-uns de ses amis.
Le visage de M. Parville rayonna, tandis qu'Edmée sentit ses veines se glacer.
Après les salutations d'usage, M. Parville et le comte s'étaient /mis à causer, et Anatole profitant de l'occasion s'approeba de la jeune fille.
— Mademoiselle, dit-il, dune voix où toute autre qu'Edmée eût relevé peut-être un peu d'émotion, j'ai à m'excuser d'arriver si fard ! s'il n'avait dépendu que de moi. croyez bien que j "eusse été ici un des piremiers; père qui est le seul coupable, et j'espère que vous voudrez bien ne pas ime tenir rigueur.
Du reste, ajouta-t-il en voyant qu'Edmée ne répondait pas, il y aurait un moyen de me prouver que je n'ai point perdu vos bonnes grâces. . . ce serait de an'accorder la fin de ce quadrille. . . sans préjudice de celui que vous voudrez bien m 'accorder dans la soirée. . .
La jeune fille était plus troublée qu'elle n'eût voulu le paraître.
— Je regrette, monsieur, répondit-elle avec effort, de ne pouvoir accéder à votre désir. . . mais, voyez!. . . le quadrille va finir dans deux ou trois minutes, et cela ne vaudrait vraiment pas la peine... quant à l'autre faveur que \oii- sollicitez. . . je n'entends nullement vous la refuser, et tout à l'heure, je vous dirai de quelle polka je puis disposer.
Seulement, d'ici là, ajouta-t-elle, perm.ettez-.moi. . .
Elle n'acheva pas.
Le quadrille venait de finir; une confusion charmante avait mêlé tous les groupes et au moment de regagner leur iplace respective, chose bizarre, chacun s'était arrêté, se tournant vers la porte principale, comme poussé par une vive et ardente curiosité.
Puis, ce fut des .murmures, des chuchotements, des exclamations mal contenues.
— €1'est lui, disait-on, il monte l'escalier ! le voici ! regardez . . .
— Eh! que se pasee-t-il donc d'extraordinaire? interrogea le comte de Blangy, gagné lui-même par la curiosité générale et en s'adressant à M. Par ville.
Ce dernier se prit à sourire.
— Je devine, dit-il ; il m'avait annoncé qu'il viendrait, et il tient sa promesse.
— Qui cela ?
— 'Sir Jonathan.
— Lui-iméme.
—Ah ! parbleu, je ne serais pas fâché de voir ce personnage qui occupe Paris .depuis si longtemps.
— Eh bien, cher comte, venez avec moi, je vais vous le présenter.
Et passant familièrement son bras sous celui de M. de Blangy, il l'entraîna vers la porte qui ouvrait sur le palier du premier étage et sur le seuil de laque! k> sir Jonathan venait de paraître.
Sir Jonathan ! l'homme aux neuf millions.
A première vue, du reste-, on trouva qu'il n'avait rien de remarquable.
Un Américain, et voilà tout ! . . .
Seulement, il eût été injuste de ne pas reconnaître qu'il était mis avec une correction rare, et les femmes, surtout ,su)birent particulièrement l'influence de ses petits veux qui brillaient comme 'deux escarboucles.
Et puis, ce qui lui concilia la bienveillance de tous, et l'enthousiasme de quelques-uns, ce fut son air bon enfant. On savait qu'il était .personnellement très puissamment riche, et l'on vit tout de suite qu'il n'en était pas plus fier.
Dès qu'il aperçut M. Parville, sir Jonathan fendit la foule, en s'excusant avec une extrême courtoisie, et s'approcha 'du banquier les mains tendues.
— Vous êtes bien aimable d'être venu, lui dit ce dernier, flatté de recevoir un pareil hôte; je m'attendais bien à vous voir, puisque vous m'aviez 'annoncé votre visite, mais je pouvais craindre que vos nombreuses occupations . . .
— 'La plus sérieuse préoccupation d'un homme, répondit sir Jonathan, doit être de tenir sa parole ; et, de plus, j'avais une autre raison de ne pas y manquer.
— Vraiment! Laquelle?
— Je désirais vous présenter un de mes jeunes clients, au sujet duquel je vous demanderai, tout à l'heure, quelques (minutes d'entretien.
— .Vous ne doutez pas de l'accueil qui sera fait à une personne présentée par vous.
— J'y ai compté.
— C'est un de vos amis? •
— Il est, du niions, destiné à ne devenir.
— 'Et vous l'avez devancé?
— 'Nous sommes venus ensemble. Seulement, vous avez tant 'de monde ce soir, que je l'ai perdu en montant au rez-de-chaussée.
— 'Eh bien, quand il viendra, répondit M. Parville, il sera le bienvenu. . . mais, en attendant, permettezanoi. . . à mon tour.
Et, se tournant vers M. de Blangy:
— 'Monsieur le comte, ajouta-t-il, je vous présente sir Jonathan ! — Sir Jonathan, M. le comte de Blan-
gyï---
Les deux hommes se saluèrent.
— J'ai beaucoup entendu parler de vous, monsieur dit le comte, et je ne cache pas que j'étais curieux de vous connaître.
J nathan remercia du geste,
— Le hasard fait quelquefois singulièrement les choses, répondit- il en souriant. . . car moi aussi, monsieur le comte, j'ai plus d'une fois entendu prononcer votre nom.
— Vraiment! fit M. de Blangy avec enjouement, mais ce n'est pas en Amérique, je suppose, que pous avez pu. . .
— Pardonnez-moi, monsieur, c'est à New- York même.
— Je n'y suis jamais allé. . .
— Qu'importe ! ce qu'il y a de certain, c'est que j'ai rencontré là un homime qui vous connaissait bien, lui...
— Voilà qui est étrange.
— Pourquoi donc?
— Et cet homme . . . quel est-il ?
— iM. Eoger de Kervenny !
Le comte 'étouffa, à ce nom, un cri de stupéfaction, 3on regard sembla vouloir pénétrer jusqu'au coeur de sir Jonathan.
— 'Roger ! . . . répéta-t-il . . . Roger de Êervenny.
— Oui, monsieur le comte. . . répondit froidement l'Américain.
— Vous l'avez connu?
— Beaucoup. *
— -Mais il est mort. . .
— Malheureusement. . .
Il y eut un silence. . . le comte se contenait à peine... vingt questions se pressaient sur ses lèvres, ardentes, passionnées, inquiètes,. . . et il n'osait les formuler.
M. Parville remarqua son agitation et sa pâleur, et voulut venir à son aide.
— Ce nom vous rappelle de cruels souvenirs, monsieur le comte .dit-il .en échangeant un signe avec Jonathan. . . vous aimiez ce Roger, comme votre propre enfant. . . et les aimées n'ont pas atténué le chagrin que vous avez éprouvé de sa mort ! . . . Le mieux est encore de n'en point parler, et si vous le voulez bien, nous changerons ide sujet de conversation.
Le comte adressa un 'regard reconnaissant au banquier.
— Vous avez raison, cher monsieur, répondit-il, et ce n'est point ici d'ailleurs un milieu qui convienne à de semblables évocations: mais si M. Jonathan n'y voit pas d'inconvénient, j'aurai l'honneur de le revoir dans le courant de cette nuit. . .
Sir Jonathan s'inclina.
— Je serai toujours aux ordres de monsieur le comte, dit-il.
Ki -errant la main de M. Parville. il gagna un salon moins encombré par la foule.
Cependant Edmée avait quitté Anatole, et reprise peu après par Yseult de Oerny elle avait .pénétré dans un
■petit .retrait .qui d'ordinaire lui servait de caibinet de toilette et que l'on avait déménagé pour la circonstance.
Yiseult était curieuse; le peu qu'elle avait surpris du secret d'Edanée lui 'donnait une envie .démesurée d'apprendre toute la vérité.
Pour elle, il n'était pas douteux que son amie n'aimât .quelqu'un, et sa petite tête travaillait ; elle se creusait l'esprit pour deviner quel était celui des jeunes gens connus, de leur monde, qui avait pu lui inspirer un si profond sentiment.
Or ,tout en cherchant, l'indiscrète enfant en arrivait fatalement à .cette conclusion : que si Edmée avait aimé quelqu'un de son monde, elle n'aurait eu aucune bonne raison de s'en cacher, puisqu'elle pouvait être assurée d'avance que M. Parville ratifierait son choix.
C'était donc un inconnu!. . . quelque beau ténébreux, entrevu par-dessus les murs du couvent, ou rencontré à l'église, au théâtre ! . . .
Un roman ! . . . un mystère . . . vrai régal de pensionnaire. . .
Il était impossible qu'Edmée se refusât à lui confier son secret, sans manquer à tous les devoirs de l'amitié; et de fait, elle la pressa de tant de questions insidieuses, la sollicita avec des caresses si attirantes, qu'Edmée, à bout de courage et de résistance, allait peut-être tout lui .dire, quand soudain Yseult la vit pâlir affreusement et porter ses deux mains à sa poitrine, coanane si une impression douloureuse l'eût brusquement frappée en plein coeur.
— Edmée ! . . . f it-elle presque épouvantée . . . qu'astu donc . . . que se passe-t-il ?
Edmée s'était laissée tomber sur un divan, et pressait son front de ses deux mains glacées.
— Rien ! ce n'est rien, répondit-elle . . . une vision . . . j'ai cru le voir, là. . . tout à l'heure. . .
— Qui cela?
— Lui ! celui que j'aime !
— 'Quel est-il?
— Je l'ignore. . . je ne lui ai jamais parlé, mais je l'aime, te dis- je, à en mourir. . .
Yseult [regarda son amie avec inquiétude : elle n'était pas bien convaincue qu'elle eût toute sa raison.
— Voyons, dit-elle, d'un ton affectueux et 'doux, reviens à toi, tu es nerveuse, ce soir ; je ne f ai jamais vue ainsi. Tu l'as aperçu, dis-tu. . . Où cela?. . . Pauvre chère . . . Pourquoi ne veux-tu pas tout me confier ? Crains-tu que je trahisse ton secret? Tu sais si je t'aime ; eh bien, parle . . . je t'en conjure ! . . .
Edmée ne répondit pas. Par un effort héroïque, elle s'était levée, et venait de faire quelques pas pour rentrer dans le bal, — imais au moment de franchir le seuil du boudoir, elle se trouva en présence d'une homme dont l'attitude attestait manifestement qu'il la cherchait.
— iPardon, mademoiselle ,dit cet homme qu'elle ne connaissait pas; je viens de saluer M. Parville, qui m'honore de son amitié, et comme j'avais grande hâte de voir son enfant, 'à laquelle je porte le plus vif intérêt, au lieu d'attendre une occasion que la confusion qui règne ici pouvait retarder indéfiniment, j'ai pris le parti de me présenter moi-même. Je suis sir Jonathan de Cincinnati.
— Vous, /monsieur? fit Yseult, en enveloppant l'Américain d'un regard où s'alluma aussitôt la plus indiscrète des 'curiosités.
— Mon père m'a quelquefois parle de sir Jonathan, monsieur, ajouta Edmée qui s'était remise peu à peu, et il m'en a toujours fait le plus grand éloge.
— Voilà qui est bien, repartit Jonathan; mais permettez-moi, après avoir «serré affectueusement votre main, de vous demander de vouloir bien me confier votre bras.
— Mais . . .
— Pour quelques secondes seulement; le temps de vous ramener à votre place.
— C'est que, balbutia Edmée, tout étonnée de la tournure que prenait la conversation.
Jonathan se pencha rapidement à son oreille.
— Ce que j'ai à vous dire est grave, ajouta-t-il à voix ... il s'agît de Max !
— Que dites-vou- ?
— Ne voulez-vous pas que je vous parle de lui ?
Ediniée se tourna vers Yseult, dan- la crainte qu'elle n'eût entendu. . . mais la pétulante enfant était déjà bien loin. . . levS accords de la polka étaient arrivés jusqu'à elle et elle venait de partir, au bras d'un nouveau gilet à coeur.
Jonathan entraîna alors Edmée avec une paternelle autorité.
— 'Ne craignez rien, mademoiselle, reprit-il, tout en
marchant, la liberté dont j'use en ce moment se jn-ti-
l'ie (par la gravité des circonstances, et avant d'arrêter
solutions importantes, j'ai besoin de savoir
si je puis compter sur votre assentiment.
— Voilà un singulier langage objecta Edmée, rendue tout à son troulile.
— Je ne puis en tenir d'autre, mademoiselle; nous n'avons que peu de temps à nous, et en répondant à mes questions, n'oubliez pas que c'est non seulement de votre bonheur qu'il s'agit, mais encore du bonheur d'un homme auquel j'ai tout lieu de croire que vous portez quelque intérêt.
Echinée baissa les yeux et rougit.
Jonathan continua.
— Tout à l'heure, dit-il, j'étais là, contre cette porte vous observant, pendant que vous causiez avec mademoiselle Yseult de Cerny; à un moment, j'ai surpris votre regard, et il ne m'a pas été difficile de remarquer
le trouble dont vous avez été saisie, quand vous avez •aperçu la personne dont je voulf parle.
— Monsieur. . . je vous jure.
— Xe cherchez pas à dissimuler, mon enfant: vous êtes encore à un âge où Ton ne sait pas mentir. . .• et il n'est pas besoin d'une grande pénétration pour deviner ce qui se passe clans votre coeur. . . d'ailleurs, vous n'avez rien à redouter. . . tant que je serai là. . . Votre père a nourri certain projet d'union, qui vous ferait vicomtesse... et j'ai compris tout de suite que cette union vous rendrait malheureuse. . . ne soyez donc pas inquiète. . . je vous réponds, moi, que vous ne .serez pas la femme de M. Anatole de Blangy, et s'il est vrai que Max ait su vous inspirer un tendre sentiment, je vous jure que vous n'aurez pas d'antre époux que lui!
Edmiée écoutait, et elle se demandait si vraiment, elle ne faisait pas un rêve.
Quel était cet homime qui lui parlait ainsi?
Elle ne le connaissait pas ! De quel droit entrait-il dans sa. vie avec cette autorité et cette indiscrétion?
Elle ne savait que penser.
Heureusement un incident se produisit, qui vint faire diversion et lui permettre de ne pas répondre.
Comme elle allait atteindre sa place, deux jeunes gens se présentèrent qui, tous les deux, sollicitèrent la faveur du prochain quadrille.
L'un était Anatole de Blangy, — l'autre 'était Max!
— Mademoiselle, oomanença ce dernier, osenais-je espérer que voua voudrez bien me faire l'honneur de m'acoepter pour cavalier?
Rdmée allait balbutier une réponse, quand Anatole intervint avec vivacité.
Il venait de reconnaître en Max le jeune homme dont Laura s'était -\ fortemenl préoccupée au Bois, et il lui déplaisait singulièrement, de se retrouver de nouveau en rivalité avec lui.
— Pardon, mademoiselle, dit-il, d'un ton nerveux, mais vous voudrez bien vous rappeler que la prochaine polka m'appartient. . . j'ai votre promesse, et je ne pena se pas que personne puisse me disputer cette faveur !...
Et il accompagna ces paroles d'un regard oîi il y avait comme une provocation.
Edm'ée se -sentit près de défaillir, et voulant à tout prix éviter une discussion, elle prit résolument son parti.
— Voufi avez raison, monsieur de Blangy, dit-elle d'une voix ferme; je n'ai nullement oublié la parole donnée, et je .suis à vous.
Puis, adressant à Max un regard où tremblait tout son coeur :
— Ce sera donc pour le prochain quadrille, monsieur, a jouta-t-elile . . . et celui-là, du moins, je vous assure que je ne l'ai promis à personne . . .
Et elle s'éloigna, laissant Max hésitant, troublé, brûlé jusqu'au fond de son être, par la flamme qui avait jailli ides yeux d'Edmée.
Mais, à ce moment, il s'aperçut qu'il n'était pas seul, et que sir Jonathan l'observait.
— AU riglit! dit l'Aiméricain avec enjouement; tout est bien qui finit bien. . . et j'espère que nos affaires sont en ibonne voie.
Max remua la tête.
— Ah ! je voudrais partager votre confiance ! répliqua-t-il.
— Qui vous en empêche?
— Ne le devinez-vous pas?
Jonathan haussa les épaules :
—■Les amoureux sont tous les mêmes. . . sous toutes les latitudes... dit-ill: égoïstes, ingrats, toujours exigeants, jamais satisfaits, — ne protestez pas : je vais vous obliger à le confesser vous-même ! . . . Où étiezvous, quand je vous ai rencontré? A l'asile de nuit du
boulevard de Yaugirard. D'où sortiez-vous ? Des berges de la Seine!. . . C'est-à-dire que la misère vous tenait entre ses griffes d'acier, et que vous veniez d'échapper au suicide... (désespéré et misérable !. . . et vous n'aviez pour vous consoler, que le triste souvenir d'une jeune fille que vous ne deviez plus revoir ! Eli bien, aujourd'hui, tout cela est cbangé. . . vous êtes rentré 'dans la vie par la porte dorée que je vous ai ouverte. . . vous avez toutes les apparences 'de la fortune : un équipage, des chevaux, un hôtel même, — celui de Brimborion, — .que j'ai acheté aujourd'hui et que vous habiterez demain . . . de plus, vous voici chez M. Parville ; vous aillez tenir tout à l'heure, dans vos bras, pendant l'espace d'une contredanse, la plus jolie enfant que l'on puisse désirer. . . que vous aimez et qui vous aime!. . . Voyons J si vous n'êtes pas devenu insensé, cher monsieur, ne devez-vous pas remercier avec effusion le hasard qui m'a placé sur votre chemin, au moment ipsycho logique, et qui m'a (permis d'accomplir ce imiracle?
Max ne répondit pas tout de suite miais il regarda bien en face son interlocuteur.
— Tout ce que vous dites est vrai, monsieur, (répondit-il peu après, et je devrais, en effet, me montrer plus reconnaissant, pour les bontés que vous avez eues pour moi . . . mais . . .
— Il y a un mais.
— Sir Jonathan pourrait-il jurer sur son honneur. . . que c'est le hasard seul qui l'a mis sur mon chemin?
L'Américain accueillit ces paroles par ce rire particulier qu'il tenait en héritage de son ancêtre Bas-de- Cnir.
— Pas mal ! pas mal ! . . . répliqua- t-il ; si l'observation se produit un ipeu tardivement, elle n'en est pas moins judicieuse et vaut qu'on en tienne compte. Eh bien, voue a/vez raison, monsieur Max, je n'éprouve aucun embarras à reconnaître que le hasard n'a été pour rien
dans notre rencontre, et j'ajoute que ^lorsqu'elle a eu lieu, il y avait quelque temps déjà que je la préparais.
— Ali ! vous voyez bien ! . . . s 'écria Max.
Jonathan mit un doigt sur ses lèvres.
— Quoique nous soyons ici, dit-'l, dans la capitale du monde civilisé, la prudence est au moins aussi nécessaire que dans les forêts vierges de l'Amérique, et il serait peut-être plus dangereux d'y laisser surprendre son secret.
— Vous ne m avez donc pas tout dit ! insista Max, et quand vous faisiez miroiter à mes yeux ce rêve de fortune et de bonheur, vous abusiez de ma crédulité. . . vous me trompiez?. . .
— Qu'importe. . . si je vous ai rendu heureux pour quelques jours. . . Vous ai- je promis autre chose? vous êtes-vous lié à moi par un pacte solennel, et ne dépendra-t-il pas de vous de retourner, quand vous le voudrez, à votre misère et à votre désespoir?
— lA'h ! je ne sais qui nie retient de rompre tout de suite, avec une situation dont le mensonge me fait honte.
— iCe qui vous retient, cher monsieur, il n'est pas besoin de beaucoup de finesse pour le deviner. — C'est votre amour ! . . . il y a là une jeune fille qui vous aime,
dont vous êtes aimé, et le sentiment que vous éprouvez est plus fort cent fois que tous Vos scrupules tardifs.
— Mais elle! Edmée! fit Max, se contenant à peine, ne me méprisera-t-elle pas un jour, quand elle apprendra de quel misérable stratagème j'ai us pour me rapprocher d'elle ?
Jonathan haussa les épaules.
— (Mademoiselle Edmée. comme toutes les femmes, répondit-il, est d'humeur plus accommodante; elle ne discute pas avec son coeur. . . et elle a raison ! . . . Quand vous lui aurez dit que vous l'aimez. . . que vous avez failli vous jeter dans la Seine pour elle, elle ne vous demandera pas qui vous êtes, ni d'où vous venez, et encore moins à l'aide de quels moyens vous avez réussi à vous uter dans ce bal.
Et puis, continua l'Américain, je trouve vraiment que vous traitez bien légèrement un homme qui vous a disputé à la mort, et qui vous rouvre en ce moment de son l^nocabilité. . . Croyez-vous que je ne sois pas en-
$é moi-même dans cette aventure, et ne pensez-vous pas que vos hésitations ne soient un peu bien singulières, quand après tout, je mets dans cette partie un enjeu auquel le votre ne saurait être comparé. . .
Max serra, un peu confus, les mains de Jonathan.
— Vous avez raison, dit-il violemment ému; je voudrais tant ne pas me rendre indigne de l'amour d'Edquand je vous vois hésiter à m'éclairer. refuser de nie dire dans quel but vous m'avez arraché à la mort, enfin, quel rôle vous me destinez dans la comédie ou le drame qui se présente. . .
— Nous y voici ! interrompit Jonathan, avec un geste vif et prompt, et malheureusement, il faut que vous ooasej*viez cette attitude passive, et que vous vous résigniez à marcher au mdli< nèbres, où je vous ai fait entrer.
Tenez ! je vous parlais tout à l'heure des forêts vierges
•de l'Amérique, et de la prudence excessive que doit observer le voyageur qui s'y aventure. 'Vous n'êtes pas sans avoir lu, au moins une fois, les merveilleux récits de Fenimore iCooper, les Pionniers, la Prairie, le Dernier des Mohicans! Eh bien, rappelez-vous! Il y a là un personnage bizarre, Oeil de Faucon, la Longue Carabine ou Bas-de-Cuir. comme rappelaient les Indiens, et ce que le visage pâle a accompli, il y a une centaine d'années au péril de ses jours cent fois menacés, je suis destiné, moi, à le renouveler, dans votre Paris, au risque d'y laisser ma vie même.
— Vous ! fit Max, avec un frisson.
— Eh ! oui, moi ! Ah !. . . parce (pie nous nous trouvons dans une cité incomparable peuplée de palais, sillonnée de voies spacieuses, où circulent à toute heure 'de jour et de nuit, des gardiens courageux et vigilants, vous vous croyez à l'abri de toute surprise. . . Détrompez-vous, jeune homme; car vous rencontriez ici plus d'embûches (pie sur les rives du demi, et des ennemis plus redoutables que tous les Renards suit il s de la tribu des Mohawks !
— Expliquez-moi au moins. . . insista Max.
Jonathan l'arrêta, en lui prenant le bras.
— Nous aurons le temps de nous revoir, dit-il, et si cela nous plaît, de reprendre cette conversation . . . Pour le moment, voici les danseurs qui regagnent leur place ; vous avez autre chose à faire ;. et quant à moi ... je vois venir de ce côté un homme qui désire me parler et auquel je ne serais pas fâché de dire quelques mots. . . car je le soupçonne véhémentement d'être un descendant de •ces Renards subtils, dont je vous entretenais tout à l'heure. . .
Max suivit la direction du regard de l'Américain, et ne put s'empêcher de tressaillir.
— M. le comte de Blangy ! . . . dit-il.
— iLui-mêrne.
— Il vous connaît donc?
— Oh î fort peu . . . mais moi il y a longtemps déjà que j'ai des renseignements précis sur son compte!. . . laissez-nous donc, mon ami. et venez me trouver dès que vous aurez causé avec mademoiselle Parville.
Ainsi que venait de le dire Jonathan, M. de Blangy, se frayant un chemin à travers la confusion des quadrilles rompus, se dirigeait vers l'Américain, cherchant à dissimuler toutefois que c'était à lui qu'il en voulait.
Mais avec un homme comme l'Américain la ruse n'était pas difficile à éventer, et il ne se trompa point sur l'intention du comte.
Seulement il le laissa faire son évolution et quand il ne fut plus qu'à quelques pas il releva la tête et réprima un geste de surprise et de satisfaction.
— Eh ! c'est voue, monsieur le comte, dit-il. en allant à lui; pardieu j'aurais été désolé de ne pas vous revoir avant de quitter le bal.
Songez-vous déjà à partir ? . . .
— Xon. . . non. . . pas encore, j'ai auparavant un devoir à remplir envers M. Parville.
* — Quel devoir?. . .
— Je désire lui présenter un jeune homme qui m'a accompagné ce soir. . . Tenez, cet élégant cavalier qui cause en ce moment avec mademoiselle Edmée.
— Un de vos amis ? . . .
— S'il ne l'est pas encore, il le deviendra.
— Un Américain?
— Il est né du moins en Amérique.
— Il est fort bien . . .
— N'est-ce pas ! . . . et avec cela, fort riche. . . Ce qui ne nuit jamais ! . . .
Le comte examina un instant Max qui causait avec Edmée. . . et il fut frappé du caractère manifeste d'intimité de leur conversation.
— 'Est-ce que ce jeune homme connaît mademoiselle
Parville Pinterrogea le comte, qui, malgré lui, se sentait
envahi par une sourde inquiétude.
— Je suis sur, répondit l'Américain, que c'est la première fois qu'il hù parie.
— Ils ont l'air fort Lien ensemble. . .
— Oh ! à cet âge . . .
Et Jonathan eut, encore une fois ce sourire spécial que Fenimore Cooper prête a son héros favori, Bos-de- Cuir.
-M. de Blangy secoua le front, comme pour chasser une pensée importune.
— Mais voyons. . . reprit-il presque aussitôt, ce n'est pas à vous parier de ce jeune homme, que je veux employer l'instant où je vous rencontre.
—Je le pense bien.
— J'ai à vous demander des renseignements plus importants.
— Je m'en doute. . .
— <Et (puisque. . . nous ne dansons ni l'un ni l'autre. . .
Jonathan indiqua de la main le petit retrait où s'était retirée Editée quelques instants auparavant, avec son amie Yseult.
— 8i vous voulez, interrompit-il, nous gagnerons le boudoir où l'atmosphère est moins chaude, et où, de plus, nous serons à l'abri de toute indiscrétion. Car vraiment, les Français sont un peuple bizarre, et dont nous rions parfois, non sans raison, de l'autre côté de l'Océan ! Bavards et curieux ! Voilà leur caractère dominant, et je me suis souvent demandé comment, avec des défauts aussi détestables, ils ont pu accomplir le? grandes choses qu'ils ont faites depuis bientôt un siècle!
Il faut reconnaître aussi, continua-t-il. avec une flamme dans les yeux, qu'il y a de remarquables exceptions, et je ne serai jamais ingrat envers une nation qui nous a si puissamment aidés à conquérir notre indépendance !
Moi. j'ai connu, monsieur le comte, une de ces exceptions dont je parle ... et ce n'est jamais sans un profond attendrissement que j'évoque le souvenir de celui qui fut mon ami, et à qui je dois non seulement ma for- tune. . . mais ma vie même!
Le comte éprouva un tressaillement involontaire, en remarquant l'émotion avec laquelle l'Américain venait de prononcer ces 'derniers mots.
— N'est-ce pas de Roger de Kervenny que vous entendez parler? demanda-t-il avec intérêt tout en le suivant, pour gagner le boudoir vers lequel il se dirigeait.
— 'De lui-même, répondit .Jonathan.
— Vous l'avez connu ?
— Beaucoup.
— Vous avez assisté peut-être à ses derniers moments. . . .
Jonathan venait de s'asseoir sur un divan. Il passa à plusieurs reprises sa main sur son front, et enveloppa ton interlocuteur d'un regard perçant qui parut gêner ce dernier.
— Lorsque j'ai connu Roger, dit-il, il y avait quelques années déjà qu'il avait quitté la France, emportant la malédiction du duc, son père, mais emmenant avec lui une créature charmante et douce, compnguc soumise et dévouée, qui devait adoucir l'amertnn •■ ;le îa vie si dure à laquelle il allait être condanu-?! Toutefois, s'il était courageux et de force à engager toutes les luttes, il n'en était pas de même de la paavre enfant qui l'avait suivi ! Celle-ci était délicate et tendre ; et toute sa vaillance devait se briser contre la misère et le désespoir! Vingt fois, dans sa détresse, le malheureux Roger avait formé le projet d'aller chercher fortune vers l'Ouest, où son intelligence, son énergie, eussent trouvé certainement leur placement avantageux. Mais il ne pouvait ni emmener, ni laisser derrière lui, l'infortunée jeune
femme qui allait bientôt devenir mère ! Il resta donc ! Pendant six mois, les deux pariais se débattirent au milieu des plus épouvantables privations, et nul n'a jamais su quelle sombre misère ils traversèrent. C'en était trop ! la force humaine a des bornes, et quand l'enfant tant attendu vint au monde à Cincinnati, ce fut pour recueillir le dernier baiser de sa mère mourante !
— 'Voilà une triste histoire ! dit le comte, avec une émotion qui était peut-être isincère.
— 'Oui. monsieur le comte, répondit Jonathan. • — (Et je ne m'étonne que d'une chose, c'est que Eoger dans cette situation terrible, n'ait pas eu la pensée de s'adresser à son père et d'implorer son pardon.
— Il l'a fait dix fois ! . . .
— iEt le duc n'a pas répondu ?
— Le duc n'a pas répondu, par la raison excellente que les lettres du fils n'ont jamais été remises au père.
— Est-ce possible ou vraisemblahle ?
— Possible ou vraisemblable, répliqua Jonathan avec force, cela est ! et malheur à ceux qui ont eu la pensée impie d'intercepter les lettres d'un malheureux qui imjjlorait pour sa femme mourante.
— Je partage votre sentiment, approuva le comte, qui rapidement s'était dégagé de son émotion passagère; mais je ne vois pas, dans l'entourage du duc . . .
Jonathan eut un froncement énergique des sourcils.
— Il y avait auprès du duc, affaibli par l'âge, interrompit-il, un homme que vous avez dû connaître, monsieur de Blangy. et sur le compte duquel nous ne pouvons différer d'opinion.
— Qui cela?
— Me Durandeau.
— Le notaire?
— Qui, depuis, a disparu . . . mais que je ne désespère pas de retrouver dans les bas-fonds, où il a dû rouler.
— Croyez-vous ?
— J'en suis sûr. . .
— Je le souhaite, cher monsieur, mais je ne démêle pas bien quel intérêt . . .
Jonathan regarda le comte de ses deux petits yeux gris, et sa lèvre se releva légèrement en un pli railleur.
— Vous ne m'en voudrez pas, dit-il, sur un ton de bonhomie exquise, si je vous avoue que, dès le premier moment où je vous ai vu, je me suis senti attiré vers vous par un sentiment de sympathie irrésistible.
— Croyez. . . que de mon côté. . .
— Je n'en doute pas... et j'en suis aussi heureux qu' 'honoré. Au moins, ceci iposé, je n'éprouve aucun embarras à vous dire certaines choses que je n'aurais pas confiées à un indifférent.
— «Que devint le malheureux Roger, à la suite de la cruelle catastrophe qui le privait d'une compagne aimée?
— Il n'eut qu'une idée: le suicide! et il aurait certainement cédé à son .premier mouvement de désespoir. . . si la pensée de son fils n'était venue lui arracher l'arme fatale des mains ! . . . lui mort, que serait devenu son enfant ?. . . Il y avait là. un devoir nouveau qui s'imposait à lui, et il ne voulut pas s'y dérober. . . désormais il était libre de donner suite aux projets qu'il avait longtemps nourris; rien ne le retenait plus à Cincinnati et il prépara tout pour son départ prochain. Toutefois une chose suspendit ce 'départ.
— Quoi donc? interrogea le comte, qui écoutait l'oeil ardent.
— La conviction où il était qu'il y avait une influence funeste auprès du duc, lui inspira des craintes inattendues. Il ne redoutait plus rien pour lui maintenant. . . mais il se dit que le misérable qui avait empêché le pardon du duc de venir jusqu'à lui, ne reculerait pas devant un sacrilège ... et il eut peur pour son enfant !
— "Quelle idée de croire que l'on en voulût à ses jours !
— 'Qui sait !
— Me Durandeau n'avait à cela aucun intérêt. — Oh ! oh ! a/vouez ,que vous ne dites pas toute votre pensée, monsieur le comte; il est manifeste, je l'accorde, que Me Durandeau ne travaillait pas pour son propre compte: il n'avait, lui, aucune part d'héritage à espérer: mais ne pouvait-il pas agir?. . .
— 'Pour qui donc? interrompit vi veinent le comte, en se levant à demi, comme s'il eut soupçonné une intention perfide sous l'insinuation de l'Américain. Jonathan protesta du geste.
— 'Ce que je dis monsieur le comte, continua-t-il sur le même ton paterne, n'est point aussi insensé que vous avez l'air de le croire. J'ai entendu dire qu'en France, les exemples de captât ion d'héritage n'étaient pas très rares, que ce genre de détournement s'exerçait surtout sur les personnes affaiblies par l'âge ou la maladie, et que les intermédiaires auxquels on avait recours le plus souvent, pour ces sortes d'entreprises, étaient des (personnes pieuses. Or Me Durandeau était dévot, m'a-t-on assuré.
— C'est possible, approuva M. de Blangy. Me Durandeau était, en effet, adonné aux pratiques religieuses!... mais il serait excessif d'en conclure. . .
— Je le reconnais.
— D'ailleurs, vous n'avez pas appris, je suppose, que l'on ait jamais essayé d'attenter aux jours du fils de Eoger.
— Oh ! pour cela., repartit Jonathan . . . c'eût été difficile.
— iComment !
— De père avait pris toutes ses précautions à cet effet.
— Quelles précautions ?
— Cela paraît vous intéresser! Je vais vous le dire.
Le comte se rapprocha vivement de ,son interlocuteur.
— A tort ou à raison, reprit ce dernier, Eoger crai-
gnait pour son fils-, et comme il allait entreprendre un voyage dont il ne savait pas s'il reviendrait, il recourut à un moyen fort simple, mais qui ne pouvait venir qu'à l'esprit d'un père. Il confia son enfant à un homme sûr d'une fidélité éprouvée, lui donna un nom d'emprunt qui devait dérouter toutes les investigations, et dès qu'il eut, par un travail opiniâtre gagné une somme suffisante, il l'éloigna de Cincinnati en lui faisant jurer de ne jamais révéler à son fils le premier nom sous lequel il l'avait connu.
— 'C'était ingénieux.
— N'est-ce pas?
— 'Et qu'advint-il de ces précautions?
— 'Pendant que l'enfant s'éloignait, emportant les baisers éperdue de son père, ce dernier quittait Cincinnati, et se dirigeait tout droit vers les placer». Il allait enfin chercher cette fortune qu'il avait convoitée naguère pour la partager avec sa malheureuse compagne, et que maintenant, il n'ambitionnait plus que pour son fils.
Il resta là quelques années, vivant d'une vie âpre et rude, arrachant avec acharnement aux entrailles de la terre cet or qu'elle ne donne que comme à regret, et défendant cet or, avec pins d'énergie que ses jours mêmes; quand je le rencontrai, il n'avait encore réussi qu'à amasser un trésor des plus modeste, et il continuait sa tâche, sans se laisser détourner, ni par lesjntempéries des saisons, chaleur torride en été, pluies torrentielles en hiver, ni par les 'dangers incessants que lui faisait courir la cupidité de redoutables voisins qui trouvaient plus commode de demander au brigandage la fortune qui leur paraissait trop pénible d'arracher à la terre.
Comment nous devînmes amis, pourquoi restâmesnous quelques années dans ces déserts, partageant la même hutte, nous protégeant réciproquement contre les mêmes dangers ? . . .
Pauvre Eoger ! . . . Combien de fois, quand au retour de quelque expédition pénible, nous nous asseyions dans une.anfractuosité de rocher, les pieds trempant dans le ruisseau clair qui courait au-dessous de nous, combien de fois ne m'a-t-il pas raconté sa vie, .son amour, ses
douleurs et l'espoir qu'il conservait de revoir son fils, pour le faire heureux et riche !
Ses yeux s'emplissaient de larmes quand il parlait de son père, et son émotion si poignante me gagnait, sans que je puisse m'en défendre.
Jonathan se tut un moment, et son front se pencha, comme sous le poids d'une pensée trop lourde.
Mais cela fut de courte durée, et .sir Jonathan ne tarda pas à revenir à lui.
— Pardon, monsieur le comte, dit-il, un peu confus de s'être un moment abandonné, ce sont là des sensations dont on n'est pas toujours maître, et j'ai eu tort de me laisser aller à ces impressions; mais l'homme dont je parle a tenu une grande place dans ma vie, parce que je l'ai connu, quand j'étais tout jeune, et que l'on ne se détache pas facilement de pareils souvenirs. Il m'a appris à aimer ce qui est bien, à haïr ce qui est mal ; nous avons combattu côte à côte dans vingt sanglantes escarmouches, et quand je le savais près de moi, je n'avais peur 'de rien. Hiver et été, nuit et jour, nous avons erré ensemble dans le désert, mangeant au même plat, l'un dormant pendant que l'autre veillait. Voilà pourquoi je suis resté attaché à Roger, comme au meilleur ami que j'ai connu, et pourquoi, après lui avoir fermé les yeux, j'ai juré d'accomplir la mission dont il m'avait chargé.
— Il y a longtemps qu'il est mort? dit le comte.
— Voilà cinq années.
— Et vous étiez près de lui.
— Je ne l'ai quitté qu'après l'avoir enseveli de mes propres mains ! Ce pauvre ami ! il était riche, alors, et il songeait déjà à la joie du retour, quand une nuit, des bandits qui savaient que nous avions amassé un véritable trésor, vinrent attaquer notre baraquement. Roger se défendit vaillamment; ils étaient six contre nous. . . Mais nous savions nous servir de nos carabines et de nos
revolvers, et après une heure d'un combat acharné, les six misérables étaient couchés à terre pour toujours: seulement Roger avait reçu une blessure terrible dans le combat et il ne survécut que quelques heures pendant lesquelles il eut le temps d'envoyer un dernier adieu à son père et de me recommander son enfant qu'il laissait seul au monde!
Jusque-là, le comte avait écouté, avec une grande attention, le récit que lui faisait l'Américain. Toutefois, il n'avait parlé encore que de Roger, et sur celui-là, il * était fixé depuis longtemps. Il savait qu'il était mort, et ne craignait ,pas de le voir reparaître.
Mais il n'en était j)as de même de son fils ! . . . et s'il connaissait un mo}Ten sûr de l'écarter de l'héritage du duc, ce moyen tout excellent qu'il fût, ne valait pas la preuve de sa mort, que Jonathan allait peut-être lui fournir.
Le fils de Roger vivant, n'était pas certainement un danger sérieux, mais il pouvait devenir le prétexte d'un scandale auquel le comte de Blangy n'eut rieu eu à gagner.
Il reprit après un court silence, pendant lequel il avait rapidement réfléchi :
— J'ignorais la plupart de ces détails, dit-il, avec une émotion parfaitement feinte; je me trouvais auprès du duc, quand la nouvelle de la mort de Roger lui parvint... et je crois bien qu'elle dut hâter sa fin.
M. Parville était présent également au château de Trémor au moment fatal, et ce fut même lui qui se chargea de faire faire à New- York et à Cincinnati les démarches nécessaires, pour obtenir les constatations légales du décès. Ce fut long, la nouvelle avait mis beaucoup de temps à parvenir en France, et ce n'est qu'au cours des recherches effectuées à cet effet, que nous apprîmes que Roger avait laissé un fils ! Seulement, les affirmations sur ce point nous parurent bien vagues ; on
ne disait pas où il était né, ni s'il existait quelque document authentique le concernant, sur les registres de vos états civils. Certains bruits même nous donnèrent lieu de penser qu'il était mort ou qu'il avait disparu ! . . .
— 'La supposition était à peu près exacte, fit Jonathan.
— 'Comment ! est-ce que ce pauvre enfant aurait péri lui-même ?
L'Américain fit un geste énigmatique ... et ses deux petits yeux lancèrent une flamme intense.
— Je vous ai fait connaître, poursuivit-il le moyen à l'aide duquel Roger avait soustrait son fils aux dangers dont il le supposait menacé. . . Bob, le fidèle serviteur qu'il avait choisi, était parti, et tous les mois, il envoyait régulièrement au père des nouvelles de son fils. . . or, jusqu'au 'moment de la mort de Roger, rien d'extraordinaire ne s'était passé. . . et, quand de retour à New- York, deux années après, j'écrivis à Bob, à Galcutta/bù il devait se trouver, j'appris avec stupéfaction qu'il en était parti depuis longtemps. . . et que l'on ne savait pas ce qu'il était devenu.
— L'enfant était mort peut-être?
— L'enfant . . . non ! car Bob n'aurait pas manqué de me le faire savoir. . .
— Alors, c'était le serviteur?
— Probablement.
— Et vous ne vous êtes pas informé ? . . . — Jonathan se prit à rire à sa manière. — 'Depuis le jour où je connus la disparition de Bob répondit-il, en dépit des entreprises multiples qui réclamaient mon temps, je quittai New- York et me mis à sa recherche. Cela n'était pas facile; mais l'Américain se joue volontiers des difficultés. Je repris l'itinéraire que le fidèle serviteur avait dû suivre, j'allai à Buenos- Ayres, à Bombay, à Calcutta, et dans chacune de ces stations, je relevai les traces du passage de celui que je
voulais trouver . . . Mais à 'Calcutta, plus rien ! On l'avait vu un instant, avec un grand jeune homme! Car l'enfant avait grandi, et dans chacune des villes où j'avais touché, on m'avait fait l'éloge de sa bonne mine, de son intelligence et de son courage. Mais à Calcutta, -dis- je, la piste se perdait. A peine pus^je deviner que le serviteur avait dû succomber dans une terrible épidémie qui avait sévi récemment, emportant la moitié de la population de la ville blanche et de la ville noire.
— Et le jeune homme ? interrogea le comte d'une voix haletante.
L'Américain remua silencieusement la tête.
— >Le jeune homme! rq>rit-il peu après; impossible de rien savoir! était-il mort aussi? vivait-il misérable et abandonné dans quelque coin ignoré . . . surtout ? . . . Bob, avant de mourir, avait-il eu le temps de lut faire connaître le secret de sa naissance? Tout cela était enveloppé de ténèbres qu'il m'a été impossible de pénétrer; et je revins à New- York, un peu confus de mon insuccès, mais ne désespérant pas d'atteindre le but que je poursuivais.
— Que f îtes-vous ? . . .
— Je remuai ciel et terre; j'envoyai des instructions sur tous les points du globe où j'entretins des agents, et, malgré toute l'activité que l'on put déployer, c'est à peine si je parvins à recueillir quelques indices insignifiants.
— Le malheureux n'était plus.
— Qui sait?
— 'S'il avait vécu, vous auriez découvert sa trace.
—Non . . . car le père avait pris des mesures pour qu'il ne se connut pas lui-même; et à moins qu'il n'eût reçu une confidence suprême de Bob ! . . . Mais le silence du jeune homme attestait son ignorance. . . et c'est alors que j'eus l'idée de faire appel à la publicité des
journaux de tous les pays, et de leur demander l'insertion de la note que vous avez lue . . .
Le comte fit un mouvement.
— Quoi ! dit-il avec plus de vivacité encore que d'intérêt . . . Cet héritier auquel vous promettez neuf millions. . .
— 'C'est le fils de Eoger . . .
— Ce dernier était donc si riche. . .
— 'Cela vous étonne?
— Admettez au moins, que cela peut paraître invraisemblable. . . .
— En Amérique, nous ne nous étonnons pas pour si peu ! et si vous voulez vous assurer que je dis la vérité, amenez-moi demain la personne que je recherche et je lui compterai devant vous la somme qui lui appartient.
Je dois ajouter du reste, continua Jonathan, que cette somme se décompose en six millions qui sont la fortune personnelle de Eoger, et trois millions qui représentent celle du duc son père, dont il était l'héritier légitime.
Le comte gardait le silence, il réfléchissait:
Ainsi, cette fortune colossale, c'était à lui qu'elle allait revenir, et elle ne pouvait aller à d'autres, car il lui importait peu de savoir si le fils de Eoger était vivant ou mort. Ce qu'il savait, c'est que les documents qui établissaient la légitimité de l'enfant avaient été détruits et que de ce fait, il cessait d'être apte à hériter.
Cela lui suffisait.
Toutefois, l'ombre d'un doute obscurcissait encore son esprit, et il se demandait avec appréhension pourquoi un homme perspicace comme l'était l'Américain, avait pu courir ainsi après le fils de Eoger, sans s'être assuré d'avance de l'inefficacité finale de ses efforts. Il y avait là un lacune sur laquelle il voulut être éclairé sur-le-champ.
— Légitime? dit-il alors, en relevant le dernier mot
qu'avait prononcé Jonathan, peut-être avec intention; mais il me semble;, cher monsieur, que vous oubliez. . .
— 'Quoi donc?
— D'après ce que l'on m'a rapporté, je suis fondé à croire qu'à la suite d'un incident des plus fâcheux, un incendie . . .
— Je sais ce que vous voulez dire^ interrompit Jonathan. Oui, des misérables ont mis le feu aux archives de Cincinnati, après avoir arraché du registre des actes civils le feuillet sur lequel étaient consignées les déclarations relatives à la naissance du fils de Eoger. Ce crime odieux en aurait peut-être arrêté de plus intrépides. Mais que m'importait à moi ? J'avais un devoir sacré à remplir : retrouver l'enfant de mon ami ! Ce devoir, je ne voulais à aucun prix le décliner, et rien ne m'a arrêté sur le chemin qui mène à ce but.
De deux choses l'une, d'ailleurs, continua -t-il; ou l'enfant est mort ! . . . et, dans ce cas, il est indifférent qu'il soit légitime ou non; ou il est vivant, et alors, je jure bien moi, de lui restituer, avec le nom et le tdtre de son père, la fortune qui lui appartient.
Le comte se leva, touché en apparence de cette déclaration énergique de l'Américain.
— Le rôle que vous avez accepté, dit-il, est très généreux ; mais, tout en applaudissant à votre dévouement, je ne puis m'empêcher de vous faire remarquer que ce dévouement pourrait bien paraître suspect.
— 'Comment cela?
— Vous êtes un homme pratique, monsieur Jonathan.
— Je m'en flatte.
— 'Eh bien, réfléchissez! Tant que vous n'aurez pas rendu au registre de Cincinnati le feuillet qui lui manque, il n'y aura place, en faveur de qui que ce soit, pour une revendication sérieuse ... et le fils de Eoger luimême, s'il existe, ce dont je doute, serait traité à l'égal d'un aventurier.
Sur les derniers mots du comte, sir Jonathan eut un regard qui brilla comme un tranchant d'acier.
— 'Et si je retrouvais ce feuillet?. . . dit-il, d'une voix ferme, sans quitter son interlocuteur de l'oeil.
Une légère pâleur vint aux joues 'de ce dernier qui fit toutefois bonne contenance.
— Je le désire du plus profond de mon coeur, répondit-il avec une parfaite courtoisie, et j'espère que si cela arrive, je serai le premier à qui vous voudrez bien en donner connaissance.
Sir Jonathan s'inclina en signe d'acquiescement. — J'en prends l'engagement, monsieur le comte, dit-il et même, si vous voulez bien m'y autoriser, j'aurai l'honneur de vous aller voir un de ces matins.
— Ma porte vous sera toujours ouverte, cher monsieur. Auriez- vous par hasard, quelque communication à me faire ?
— 'Peut-être !
— A quel propos?
— 1EI1 ! mais à propos de ce dont nous venons de parler.
— Du jeune Roger?
— Oui, monsieur le comte. . . du jeune Roger. . . et
de l'héritage de son père. . . ,
Comme M. de Blangy le regardait étonné :
— Pardon, ajouta-t-il aussitôt. . . il se fait tard déjà;
et avant de me retirer, je désire dire quelques mots à
M. Parville.
— 'Mais je vous reverrai!
— Oh ! soyez en certain, et croyez au vif plaisir que friurai à reprendre cette conversation.
Sir Jonathan salua, et fit quelques pas à la rencontre du banquier qui venait à lui.
— Ma foi, je vous cherchais, dit M. Parville, en lui prenant vivement le bras. Avez-vous quelques secondes à m' accorder ?
— Sans doute,, fit l'Américain ; que se passe-t-il ? vous paraissez agité.
— On le serait à moins ! Tenez regardez là, ce jeune homme, qui donne le bras à ma fille.
— J'y suis !
— On vient de me dire que c'est tous qui l'avez amené
— Parfaitement ... un charmant jeune homme.
— Vous le connaissez?
— Puisque je devais vous le présenter?
— Mais c'est Max, mon ancien employé; il y a quelques mois, il n'avait pour vivre que ses modestes appointements et on m'assure que, ce matin, il s'est rendu acquéreur de l'hôtel de Brimborion.
— i Rien n'est plus exact.
— ^Quelle plaisanterie!. . .
— Oh! un Yankee ne plaisante pas en affaires. C'est moi qu'il a bien voulu charger de cette affaire.
— Et il a payé cet hôtel un million?
— Xi plus ni moins. On fait si rapidement fortune aujourd'hui.
— Voilà qui est surprenant.
Jonathan s'abandonna à son rire interne.
— Je ne dis pas non, répondit-il. Mais il ne faut point s'étonner pour si peu et dans quelques jours quand j'aurai l'honneur de vous revoir, je vous réserve bien d'autres surprises.
— Est-ce que vous partez ?
— Dans un instant, seulement, avant de m'éloigner, voulez-vous me permettre une indiscrétion?
— 'Pourquoi pas.
— 'C'est que tout à l'heure, en traversant les salons, certains propos ont frappé mon oreille, et éveillé ma curiosité.
— De quoi était-il question?
— De mademoiselle Edmée Parville.
—Ah ! ah !
— On disait qu'elle allait épouser M. Anatole de Blangy, et que vous donniez un million de dot : Est-ce vrai ?
— € est vrai. . .
— Et le comte, lui, que donne-t-il à son fils ?
— -Mais. . . un million également.
— Et où diable le prendra-t-il ?
— Comment ?
— Ah çà, cher monsieur, vous me paraissez bien médiocrement renseigné sur les gens qui vous entourent, et ce qui n'est qu'une négligence impardonnable de la part d'un banquier, devient une coupable imprudence de la part -d'un père jaloux du bonheur de son enfant.
— iLe comte est riche! avant peu, il sera mis en possession de l'héritage du duc de Kervenny.
— <Oui ! et en attendant, il emprunte des sommes considérables que son fils dissipe en femmes et en chevaux ; il a contracté des dettes dont le chiffre va chaque jour grossissant, de sorte que si l'héritage du duc venait à lui manquer, ce serait un véritable effondrement.
— Mais cet héritage ne peut lui échapper.
— Qui .sait?
— 'Roger de Kervenny est mort. Son fils, s'il était vivant, ce qui est de toute invraisemblance, n'aurait aucun droit. . . .
— En êtes- vous sûr ?
Et comme le banquier, qui savait à quel homme sérieux il avait affaire, s'étonnait de l'entendre parler ainsi :
— iCroyez-moi, cher monsieur et ami, ne précipitez rien, continua Jonathan. . . attendez. . . et dans quelques jours, je vous dirai la vérité tout entière.
— Ah ! vous m'intriguez.
— 'C'est quelque chose. . . mais ce n'est pas mon but! Je pars et je vous laisse mon protégé. . . Soyez-lui bienveillant. . . Il est timide; il a besoin d'être encouragé,
et après tout, ce n'est pas sa faute, s'il a fait une fortune si rapide.
Sir Jonathan serra sur ces mots., la main du banquier et traversa les salons, dans l'intention de gagner la rue.
Chemin faisant, il rencontra Max.
— Eh bien ! vous êtes heureux ! lui dit-il, en passant.
Le visage 'du jeune homme resplendissait.
— Ah ! je puis mourir maintenant ! répondit-il, avec explosion. Si vous saviez !
— 'Point n'est besoin d'en dire plus long, mon jeune ami. . . interrompit gaiement l'Américain; si je faisais mine de vouloir vous écouter, nous n'en aurions pas fini •avant le jour. . . donc, soyez heureux! Savourez votre joie . . . Mais n'en dites rien à personne ! . . . de tous lé>, sentiments humains, l'amour est le seul qui ait le droit d'être égoïste.
Et il s'éloigna.
Dans le salon d'entrée, il rencontra le comte qui causait avec son fils.
Les deux hommes se saluèrent.
Anatole avait suivi l'Américain d'un regard ardent : quand ce dernier eut disparu, il se retourna vers son père et lui prit le liras avec un emportement plein de fièvre.
— 'Quel est cet homme? demanda-t-il, d'une voix impérieuse.
— Eh! ne le sais-tu pas? répondit le comte, c'est sir Jonathan.
— 'Sans doute.
— /Mais l'autre ! . . . l'autre ! . . . celui qu'il a présenté ici ce soir. . . et qui, en ee moment, parle encore à mademoiselle Parville !
Un sombre nuage obscurcit le front de M. Blangy, qui sentit un frisson glacé rider sa peau.
— Oui. . . oui. . . tu as raison. . . balbutia-t-il vaguement, pendant que son regard enveloppait le jeune Max
qui, poussé par une attraction supérieure, venait de nouveau de se rapprocher d'Edmée . . . Celui-là . . . c'est l'inconnu. . . le danger peut-être! !. . . car. . . plus je le regarde. . . plus il me semble. . .
— Quoi donc?
— Ces traite!. . . Serait-ce une illusion? Je n'y avais pas pris garde tout d'abord; mais maintenant!
— Qu'y a-t-il?
— Eien . . . rien . . . Les pensées qui me viennent sont trop graves pour que je te les confie au milieu du mouvement et du tapage de cette nuit. . . Mais demain. . . Ah ! il faudra bien que je sache le secret de ce Jonathan !
Anatole eut un geste violent.
— Eh que m'importe le secret de cet homme, répliqua-t-il avec force, moi ! . . . C'est d'Edmée que je vous parle ! c'est de ce Max. . . qui ne la quitte plus. . . et pour lequel elle réserve ses plus gracieux sourires. . .Ah! qu'ils prennent garde. . .
Le comte se laissa aller à un mouvement de surprise ; presque de stupéfaction.
— Ah ! çà. dit-il en souriant, tu aimes donc mademoiselle de Parville?
— X est-ce pas vous qui m'y avez poussé?. . .
— Le dépit et la jalousie ont fait leur oeuvre, je le vois, et maintenant . . .
— Maintenant, mon père. . . si mademoiselle Parville n'est pas à moi. j'entends du moins qu'elle ne soit pas à ce Max.
— Que feras-tu pour l'empêcher?
— Je le tuerai ! . . . répondit le jeune homme avec un cri.
L'oeil du comte s'éclaira d'une flamme subite.
— Au fait, dit-il entre ses dents, comme s'il se fût parlé à lui-même ... ce serait peut-être encore là la meilleure des solutions ! . . . .
Et se tournant vers son fils :
— A demain. . . reprit-il après un court silence. . . ne te hâte pas trop de ne rien engager... c'est une grosse partie qui se prépare, et qui sait ! peut-être auraije demain entre les mains des armes bien autrement sûres que celles que tu pourrais employer !
Fin de la première partie.