DEUXIEME PARTIE
Il était environ trois heures du matin, quand sir Jonathan rentra au Grand-Hôtel. Il était venu directement à pied de la rue de Trévise, par les boulevards, en fumant un cigare. Quand il atteignit le Grand-Hôtel, il monta rapidement au premier étage où il demeurait, et trouva un domestique qui l'attendait sur une banquette de l'antichambre.
Ce dernier se leva, quand son maître parut.
— Ah ! ah ! c'est vous, Tom. . . dit Jonathan. . . Vous m'attendiez... bien! la personne à laquelle j'ai donné rendez-vous, est -elle arrivée?
— Elle attend monsieur. . . répondit le domestique. . . selon les ordres que j'avais reçus, je l'ai introduite dans le cabinet de travail.
— Y a-t-il longtemps que la personne est là ?
— Un quart d'heure au plus .
Sir Jonathan passa et gagna son cabinet.
Quelqu'un s'y trouvait déjà. C'était M. Cox.
Il était assis près de la cheminée, et selon l'habitude que nous lui connaissons, il tailladait un morceau de bois avec son canif.
— Vous avez une qualité précieuse, monsieur Cox, dit Jonathan; vous êtes d'une exactitude qu'on ne saurait trop louer, et pour ma part, je ne puis assez répéter combien je l'apprécie.
M. Cox s'inclina.
— J'espère que ce n'est pas la seule qualité que vous me reconnaîtrez, répondit-il avec humilité, et mon zèle, mon activité. . .
— 'A la bonne heure ! croyez, cher monsieur, que vous serez content de moi !
— Vous avez (quelque chose à me confier?
— 'C'est cela.
— Quelque chose d'important?
— Précisément.
— Il y a donc du nouveau ?
En formulant cette question, la voix de M. €ox avait pris une intonation plus ardente et plus âpre.
Jonathan s'approcha de la cheminée, avança un siège en face de son interlocuteur et s'assit.
Il était devenu soucieux; un pli creusait son front; son oeil à demi-voilé s'attacha pendant quelques secondes au tapis qui recouvrait la chambre.
— Vous savez5 reprit-il, en relevant le front, l'affaire particulièrement intéressante qui m'a amenée à Paris; je n'ai pas cru devoir vous en faire un mystère, puisque vous étiez destiné à m' apporter le concours dévoué de votre excellente collaboration; vous n'ignorez donc aucun des obstacles qui s'opposent à la réussite de mes projets, et je vous ai dit ce que j'avais fait jusqu'à présent, pour triompher de mes adversaires. Aujourd'hui, sans avoir changé précisément beaucoup, la situation prend une gravité nouvelle ; à mesure que nous approchons du but, le danger s'affirme de plus en plus. . . si bien qu'après la soirée que je viens de passer, j'estime qu'il n'y a plus d'hésitation possible, et qu'il nous faut agir au plus tôt.
— Je suis à vos ordres, fit M. Cox, dans le regard duquel ibrilla une lueur de curiosité.
— J'y conupte, répondit Jonathan. Mais avant de vous dire ce que j'attends de votre habileté et de votre courage, je crois indispensable de vous faire connaître le résultat de mes réflexions, c'est-à-dire, le véritable ié ta t de la question, à l'instant où je vous parle. ' — Je vous écoute, dit M. .Cox.
— Voici donc, poursuivit sir Jonathan, la situation dans laquelle nous nous trouvons. . .
Et à patir de ce moment, la voix de l' Américain devint plus accentuée et plus nette, et c'est à peine s'il parut s'occuper de son interlocuteur : on eût dit qu'il s'abandonnait tout entier à son aptitude d'analyste, et que tout son être s'absorbait dans cette faculté, moins au raisonnement et à la logique humaine, qu'à une sorte d'intuition, de divination qui est un don naturel, peut-être supérieur. — De même que l'homme fort, dit un auteur américain, se complaît dans les exercices qui provoquent les muscles à l'action, de même l'analyste prend, sa gloire dans cette activité spirituelle dont la fonction est de débrouiller. — C'était la qualité dominante de sir Jonathan, et il .mettait un certain amourpropre à en faire montre. — Ici, du reste, la question était grave, et il avait des raisons pour ne pas se laisser distraire.
— Pour que le fils de Eoger de Kervenny, dit-il, soit mis en possession de l'héritage de son père, il faut qu'il produise un acte authentique, établissant son identité d'une manière irréfutable, faute de quoi, cette fortune considérable ira droit au comte de Rlangy. Or, cet acte existait sur le registre de Cincinnati, mais quand j'ai voulu en obtenir comunication, on n'a pu me présenter qu'un livre auquel manquait le feuillet essentiel sur lequel figurait l'unique déclaration de la naissance
du fils de Roger ! J'ai à épine besoin de vous rappeler cela . . .
—En effet ! dit M. Cox.
— Donc, continua l'Américain, un feuillet a été arraché du registre de 'Cincinnati. C'est le (point acquis, indiscutable, et ce qu'il importe de savoir, c'est en quelles (mains il est tombé; ici, deux 'hypothèses se présentent: la première, c'est que le feuillet a été livré au comte de Blangy, seul intéressé à le posséder; si cela avait eu lieu, il n'est pas douteux que le comte ne se fût empressé de l'anéantir; il n'aurait plus rien à redouter, et sûr de son affaire ,il attendrait les événements en pleine sécurité.
— Voilà qui est probable, objecta M. Cox.
— Voilà qui est impossible ,reprit vivement sir Jonathan; car, dans la conversation que j'ai eue avec lui, cette nuit, je l'ai vu, à plusieurs reprises, pâlir et se troubler; d'où je conclus que le feuillet est entre les mains de quelqu'un qui ne l'a pas encore livré. . . parce que peut-être, on n'y a pas mis le prix qu'il demande. Comprenez-vous ?
— Je ne perds pas un mot.
— 'Dès Ions, je poursuis, et j'aborde la seconde hypothèse. . . le feuillet est donc entre les mains de quelqu'un. . . et ce quelqu'un ne peut être que Me Durandeau. qui se cache sous la peau de Renardin. . . Me Durandeau était le notaire du duc ; c'est lui que le comte a envoyé à Cincinnati, où il s'est rendu avec un autre coquin de son espèce, pour faire disparaître toute trace de constatation légale . . . mais, une fois nanti du précieux document, pourquoi Me Durandeau ou Renardin ne le vend-il pas au comte ? . . . pourquoi le comte ne se hâte-t-il pas de le réclamer, et de l'acheter à n'importe quel prix ? C'est une énigme . . .
— Dont je ne me charge pas de trouver le mot.
— Pour trouver, il faut chercher, monsieur Cox ; c'est
ce que j'ai fait et je crois bien avoir pénétré le mystère.
— Vraiment !
M. Cox s'apprêta à écouter avec un redoublement d'attention.
— Pour expliquer cette situation bizarre, reprit aussitôt Jonathan, ipoursuivant obstinément son idée, iJ suffit, en effet, de supposer que l'un de ces deux hommes, 'M. de Blangy, par exemple, a en main une arme terrible, un secret redoiitable, cà l'aide duquel il peut, quand il le voudra, perdre à jamais son ancien complice. Supposez cela un moment, monsieur iCox, et ditesmoi si, dès lors, tout ne devient pas limpide ! — Le comte tient Durandeau, qui se trouve réduit à l'impuissance. Qu'il manifeste la moindre velléité de trahir le comte, et ce dernier l'envoie chez les convicts de la Nouvelle-Calédonie. M. de Blangy est donc bien tranquille, et la seule crainte qui ipuisse le toucher, le seul danger dont il ait l'aippréhension, c'est que le feuillet disparaisse par accident des mains de Eenardin pour passer entre celles de Phéritier légitime.
Tant que l'existence du fils de Roger a pu être considérée comme une légende, il a gardé son calme, car il ne croyait pas qu'il pût être menacé de ce côté. . . mais depuis hier, notre conversation de cette nuit, tout cela est bien changé. . .
Aussi, il faut que désormais, vous surveilliez avec soin les moindres actions de M. Eenardin, pendant que moi, je me chargerai du comte, — ou je me trompe grossièrement, ou M. de Blangy se sent, dès à présent, menacé, — vaguement encore, '1 est vrai, — mais il a perdu sa sérénité ... il n'est plus aussi sûr de lui ... et je gagerais que ce matin, dès la première heure, il appellera près de lui ce Eenardin, et que cette fois il ne discutera plus le chiffre de la transaction !
Jonathan avait fini que M. Cox écoutait encore.
Il admirait.
— Ce que vous venez de dire, répondit-il enfin, est vraiment d'une clarté -merveilleuse et d'une déduction à laquelle il n'y a rien à reprendre. Ali ! si vous l'aviez voulu, vous seriez devenu l'honneur de la détective. Depuis que je vous ai vu, je suis devenu l'ami de ce Renardin. Je l'ai fait jaser et il a vidé à peu près son sac ! . . . 'C'est bien cela. Xotre homme a le feuillt, (mais le comte a, lui, de son côté, un document, un faux, — je crois, — à l'aide duquel il peut envoyer Renardin au bagne.
— lAlh ! ah ! un faux, dites-vous.
— Oui, sir Jonathan.
— Je m'en doutais. Eh ibien, dès ce moment, il ne faut plus le perdre de vue. Il est nuit encore; vous pouvez aller vous reposer quelques heures, mais, dès l'aube, trouvez-vous chez M. Renardin, et venez me raconter ce qui s'y sera passé. Est-ce bien convenu ?
— 'Parfaitement.
— Allez donc, monsieur Cox ! Je crois que nous touchons au dénouement, et le moment venu vous n'aurez 'pas besoin de me rappeler que je vous ai promis de récompenser largement vos bons offices!...
M. Cox s'était levé, il avait déjà fait quelques pas pour se retirer, quand la porte s'ouvrit.
Un domestique entra ,tenant une dépêche télégraphique qu'il présenta à Jonathan.
Ce dernier l'ouvrit, et dès les premières lignes qu'il lut, une contraction nerveuse plissa le coin de sa lèvre.
— Qu'y a-t-il? fit M. Cox qui l'observait.
L'Américain se remit aussitôt.
— 'Rien, répondit-il.
— Vous paraissez contrarié.
— Il y a de quoi.
— Il y a de quoi.
— Qu'estnce donc?
Sir Jonathan eut un moment d'hésitation ; mais ce fut court, et il reprit avec toute son assurance :
— J'avais demandé à Xew-iork, poursuivit-il, des renseignements sur le coquin dont je vous parlais tout à l'heure, qui a aidé M. Eenardin dans le crime commis à Cincinnati; je savais que ce misérable portait alors le nom de Baltime, et je désirais apprendre ce qu'il est devenu.
— Et on vous répond?
— On me répond que Ton ne sait rien.
M. Cox haussa les épaules.
— C'est toujours ainsi!. . . dit-il ironiquement. — Mais votts aviez tort aussi de vous adresser si loin pour obtenir ce renseignement. . . car si vous m'aviez consulté...
— -Vous ?
— Moi-même.
— Tous connaissez donc ce Baltime?
— Oh! c'est-à-dire. . . je le connais et je ne le connais pas. . . Cela dépend; mais quand j'ai fait causer M. Eenardin. je n'ai pas négligé de l'interroger à ce sujet.
— Et que vous a-t-il dit?
— 'Peu de chose, parce que je n'ai pas jugé utile de le pousser trop loin sur ce point. Toutefois, si vous le désirez, dès aujourd'hui, je saurai ce que ce Baltime est devenu.
Sir Jonathan frappa familièrement sur l'épaulé de M. Cox.
— A merveille, dit-il. sérieusement ravi. . . tout cela vous sera compté, cher monsieur, et mon ami de New- York saura avec quel dévouement vous m'avez servi !
M. Cox s'inclina en signe de remerciement, et ayant gagné la porte, il ne tarda pas à disparaître.
A quelques heures de là. c est-à-dire vers huit heures du matin, il sonnait à l'appartement de M. Eenardin.
Renardin était ce jouar-M dans un singulier état d'esprit.
Ainsi que nous l'avons dit déjà, l'ex-notaire avait les passions vives, et les sommes relativement considérables qu'il avait reçues du comte de Blangy n'avaient servi, en fin de compte ,qu' àdévelopper les appétits de sa nature sensuelle.
Tout récemment ,1a vue de Laura avait produit sur lui une profonde impression. Il l'avait remarquée naguère, quand elle se rendait, le matin, à son atelier, ou quand elle rentrait, le soir à sa 'mansarde.
Il l'avait trouvée fort belle, et l'avait quelquefois suivie ; à deux ou trois reprises, il essava même de lui parler.
Mais la jolie fille ne se souciait ipas des Benardins du trottoir; elle avait autre chose dans l'esprit et dans le coeur, et l'ex-notaire vit bien qu'il fallait attendre.
Sur ces entrefaites, l'enfant disparut tout h coup, de la circulation. Qu'était-elle devenue? Ce que deviennent tous les enfants du pavé. . .
Cette disparition fut un grand crève-coeur pour Eenardin. Mais il était de nature patiente ; il se dit qu'il la retrouverait quelque jour, et un matin, en effet, il la rencontrait à l'hôtel de Brimborion.
Depuis, il s'était repris à des désirs nouveaux, et bien souvent ,1e jour, il s'en allait flâner du côté du boulevard Haussmann.
— isr —
D'ailleurs, en découvrant que Laura était la maîtresse d'Anatole de Blangy, il avait conçu un espoir bizarre.
Il tenait, lui, dans ses mains, un document, à l'aide duquel il pouvait tarir d'un coup la source de la fortune des Blangy et couper court aux 'prodigalités d'Anatole; la ruine de ce (dernier devait avoir pour conséquence logique la rupture de -sa liaison avec Laura, et il ne lui semblait pas impossible ide succéder au jeune gommeux, dans un délai iplus ou moins rapproché*
iSous l'empire de cette .pensée nouvelle ,il se décida à tenter une dernière démarche auprès du comte et à voir décidéunent ce qu'il y avait à faire de ce côté.
Les événements qui se préparaient allaient singulièrement aider à ses résolutions.
Ce matin il s'était donc levé de bonne heure.
Il n'attendait aucune visite, mais il songeait à aller trouver le comte.
Il était huit heures ; il venait 'de s'habiller quand on sonna à la porte de son appartement.
'Cet appartement, situé au second étage, se composait d'une chambre à coucher, d'un salon où il avait installé son caibinet d'affaires, et d'une salle à manger, où une femme de ménage lui servait tous les matins son frugal déjeuner.
M, Eenardin était sobre.
En entendant sonner, il alla ouvrir.
("était M. Cox.
Depuis la rencontre de l'hôtel Brimborion, ils s'étaient vus quelquefois et avaient fini par se lier.
Renardin ne savait pas trop le but que poursuivait M. Cox; mais il l'avait trouvé fort intelligent, l'esprit plein ide ressources, et il n'était pas éloigné de croire qu'il pourrait lui être utile.
Il l'accueillit de son iplus aimable sourire, et lui tendit même la innain que 'M. Cox serra comme s'il eut été honoré de ce témoignage de bienveillance.
— Eh ! vous voilà de bien bonne heure, ■ fit l'ex-notaire, en introduisant le visiteur dans son cabinet.
— Je suis très matinal, répondit M. Cox ; d'ailleurs, j'ai peu dormi, cette nuit. . .
— Vous n'êtes pas souffrant?
— Je me porte à merveille. Seulement, j'ai beaucoup réfléchi, depuis notre dernier entretien. . . et j'avais hâte de vous voir.
— À quel propos ?
— A piopos de choses de la plus haute gravité.
— Diable! de quoi s'agit-il donc?
Eenardin offrit un siège à M. Cox, et, quand il eut pris pi '.ce. il s'assit à côté de lui.
Cependant, son interlocuteur ne répondit pas tout de suite à l'invitation qui lui était faite de s'expliquer; il demeura quelques secondes silencieux, le regard fixé au parquet et réfléchissant.
Puis, enfin, relevant le front, il arrêta son petit oeil vif sur Eenardin.
— Je suppose, cher monsieur, dit-il d'une voix nette et claire que vous n'avez pas l'intention de garder éternellement improductif, entre vos mains, le feuillet que nous avons eu la bonne pensée de détacher du registre de Cincinnati.
— Mais, balbutia Eenardin.
— Quand j'eus le bonheur de vous offrir mon concours " Cincinnati, j'ignorais le nom du personnage pour lequel vous opériez, et ce n'est que plus tard, après m'être renseigné, que j'appris qu'il s'agissait d'une succession dont le chiffre ne devait ipas être inférieur à trois millions !
— En effet.
— iC'était alors le chiffre officiel.
— Il n'a ipas changé!
— Pardon, car l'héritage de Eoger de Kervenny s'est singulièrement augmenté depuis, et je ne crois pas me
tronuper de beaucoup en vous affirmant qu'il réprésente aujourd'hui une valeur d'au moins neuf millons.
— Est-ce possible? s'écria Eenardin, stupéfait.
— 'De sorte, poursuivit M. Cox. que le parchemin dont vous êtes détenteur a triplé d'importance, et qu'il doit être devenu trois fois pins précieux à M. le comte de Blangy.
Eenardin se tut un moment. — H était ému, il avait alternativement pâli et rougi, et ses doigts se crispaient sur les Vu as de chêne de son fauteuil.
— Neuf million^ ! neuf millions ! répétait-il.
Et il regardait M. Cox, comme pour s'assurer qu'il ne plaisantait pas.
Cela dura une minute, au bout de laquelle une autre pensée lui \int qui glaça brusquement le sang dans ses vein
Il remua mélancoliquement la tête.
— Malheureusement, dit-il, cela ne modifie pas ma position vi —à-vis du comte.
— 'Comment ?
— Ne vous ai-je pas confié qu'il me tient, que je suis à sa merci, et qu'avec cette pièce terrible qu'il a entre les mains, il ipeut m'envoyer?. . .
— Au bagne.
— Rien que cette idée me fait frémir.
— Pourquoi donc? on revient de .plus loin quelquefois ... et lorsque, comme vous, on possède une arme de neuf millions.
Eenardin pressa ses tempes de ses deux mains.
M. Cox se rapprocha.
— >Au moins, continua-t-il en baissant la voix, j'imagine que vous ne commettez pas l'imprudence de porter sur vous le feuillet de Cincinnati.
— Pourquoi me faites-vous cette question?... interrogea Eenardin avec une (pointe de 'défiance.
— Eh ! (par la raison fort simple que le comte de Blan-
gy aurait pu vous faire arrêter quelque nuit, par de faux voleurs, qui vous auraient scrupuleusement fouillé et 'dépouillé sans pitié.
— Une fois, en effet, j'ai été ainsi arrêté.
— Vous voyez !
— Mais il ne m'est pas venu à l'esprit d'accuser le comte de ce guet-apens.
— Vous avez eu tort ; moi je le crois capable de tout !
— En tout cas, ill en a été pour ses frais, et depuis. . .
— Vous avez trouvé une cache à l'abri de toute investigation ?
— 'C'est cela. iMais s'il faut vous dire toute ma pensée. . .
— N'hésitez pas. . .
— 'Eh bien, je crois que le comte n'a plus qu'un médiocre souci du feuillet en question; il m'a paru très calme, presque indifférent, la dernière fois que je l'ai vu, et je me tromperais fort si'l n'avait ipas reçu l'assurance de la mort de l'héritier légitime.
— Vous êtes là, cher monsieur Benardin, dans la plus dangereuse des erreurs, car je suis fondé à croire, au contraire, que depuis cette nuit, M. de Blangy a appris que l'héritier est bien vivant, et vous pouvez vous attendre d'un moment à l'autre, à recevoir la visite de quelque ambassadeur.
— Si cela était?
— Si cela était, monsieur Renardin, il faudrait redoubler de circonspection et d'audace ; vous seriez maître de la situation et vous pourriez faire, sans crainte, vos conditions, car on n'envoie pas au bagne un homme qui peut vous faire gagner neuf millions!
— Que me conseille riez-vous donc?
M. iCox allait répondre ; mais la parole resta suspendue à ses lèvres', et il se tourna triomphant vers Eenardin.
Le timbre de l'appartement venait de retentir .
— La situation devient décidément intéressante, ditil avec un sourire, car je vois bien que voici venir l'ambassadeur annoncé.
'Cependant, la femme de ménage était allée ouvrir; elle revint "bientôt demander à son maître, s'il voulait recevoir lM, Langlois.
M. Eenardin tressaillit et échangea un regard rapide avec M. Cox.
— M. Langlois, dit-il, en raffermissant sa voix qui tremblait. . . mais certainement ,faites entrer. . .
Et il alla lui-même au-devant de l'homme de confiance du comte.
M. Langlois salua:
— Monsieur, dit-il à Eenardin, je suis chargé par M. le comte de vous remettre la lettre que voici. M. le comte est très impatient de vous voir, et il m'a prié de vous ramener ,près de lui, si vos affaires vous permettent de déférer à sa prière.
Eenardin avait eu le temps de se remettre tout à fait ; il prit la lettre d'une main ferme, et ayant déchiré l'enveloppe, il la parcourut rapidement.
Elle ne contenait que quelques lignes :
"M. le comte de Blangy attendra monsieur Eenardin dans la matinée jusqu'à onze heures ... il a à l'entretenir sérieusement, et il espère que monsieur Eenardin n'aura qu'à se louer de sa libéralité. Il l'invite particulièrement à apporter avec lui le document dont il lui a parlé, afin que l'affaire puisse se traiter, séance tenante."
Machinalement, Eenardin avait lu le billet à voix basse et presque inintelligible. . . Mais M. Cox était doué d'une oreille subtile, et n'en avait pas perdu un mot.
m, quand il vit Eenardin se diriger vers un bureau placé dans l'encoignure du cabinet, l'arrêta-t-il brusquement en proférant une sorte de grognement.
— -Pardon, cher monsieur Benardin, dit-il avec un salut obséquieux; mais si vous n'avez plus besoin de mes services. . .
Et en même temps, il lançait un regaid fulgurant qui cloua Benardin sur place.
;Ce dernier comprit et revint à lui.
— Vous avez raison, monsieur, répondit-il, et je vous prie de m'exeuser; l'affaire dont nous nous entretenions est trop importante pour que nous ne la traitions pas tout de suite; nous allons y revenir!
Puis, «'adressant à Langlois:
— Excusez-moi auprès de M. le comte, ajouta-t--il, avec bonhomie; je ne puis me rendre en ce moment à son invitation : mais assurez-le que je serai près de lui avant une heure, et portez-lui l'expression de mes sentiments les plus dévoués.
Et, sur ces unots, il congédia 1 intendant qu'il accompagna jusqu'au seuil de la porte.
— (Ah! çà, qu'ail iez-vous feire? dit M. Çox., quand il rentra dans le cabinet, Ali ! vous n'êtes guère prudent, monsieur Benardin. Songez que le comte vous recommande d'apporter avec vous cette pièce qui vaut une fortune, et il ne se ferait aucun scrupule de vous en dépouiller avec l'aide de ce M< Langlois, qui une paraît être un rusé coquin.
— 'Tout ee que vous dites là est plein de ibon sens, répliqua Benardin; quoique cependant j'hésite à croire que le comte nourrisse de pareils projets.
— Il ne faut pas du moins hii en donner la tentation. D'ailleurs, je tenais à ne pas vous quitter ainsi, car nous avons à causer.
— De quoi donc?
— Eh pardieu ! du fameux feuillet.
— 'Mais, quel intérêt pouvez- vous avoir?
— 'M. iCox haussa les épaules.
— Allons! allons! dit-il, je vois que vous n'êtes pas
encore aussi fort que je le croyais ; et, pour vous comme ipour moi, j'estime maintenant que j'ai bien fait de venir. Ecoutez-moi.
Vous savez dès à présent que le comte a dû apprendre cette nuit, que le fils de Roger est bien vivant ,et celui de qui il tient ce renseignement, est un homme ta la /parole duquel on est habitué à croire, de l'autre côté de l'Océan.
— Sir Jonathan?
— Précisément.
— Mais qu'importe que le fils de Roger soit vivant, s'il ne peut pas prouver qu'il est l'enfant légitime de son père?
— Voilà la question, monsieur. Suivez 'bien'! dès ce moment, il y a donc deux personnes intéressées à la possession du feuillet qui est entre vos mains : le comte •de Blangy. . . et l'héritier direct représenté par sir Jonathan. Or, il s'agit ici de neuf millions, et si nous nous entendons bien, il peut y avoir là, ,pour nous deux, l'occasion d'une fortune inespérée.
— Pour nous deux? fit Renardin, qui ne comprenait pas.
— Vous êtes censé servir le comte de Blangy, comme je suis, moi, censé veiller aux intérêts de sir Jonathan... pourquoi ne chercherions-nous pas à nous servir d'abord nouô-onêmes ?
— 'Gomment cela ?
— Vnissons-nous, mettons nos chances en commun. Si vous échouez auprès de M. de Blangy, je suis sûr de réussii- auprès rie Jonathan.
—Vous oubliez que je suis à la merci du comte. Que lui dirai- je?
— Que vous êtes disposé à lui remettre le document qu'il attend de vous, mais à la condition qu'il vous comptera la somme de deux millions.
— Deux .millions?
— 'Cela vous déplairait-il 'de partager cette somma avec moi?
■ — Jl n'y consentira jamais.
— 'Qui sait?... il peut vous envoyer au bagne, c'est vrai, mais cette satisfaction lui coûterait bien cher. . . et il réfléchira.
— Vous avez réponse à tout.
— N'hésitez donc plus; notre fortune est là, je vous Je répète, et quand vous aurez posé avec le comte les bases de la transaction, j'interviendrai.
— Vous ?
— Eh donc? ,Me prenez- vous pour un imbécile, par hasard, et croyez-vous que je vous laisserai traiter tout seul ?
— 'Cependant. . .
— 'Eh oui ! Vous vous dites qu'une fois le marché conclu, une fois la somme empochée, vous n'aurez qu'à me tirer votre chapeau, et m'offrir une part ridicule.
— Je n'ai pas dit cela.
— 'Mai vous le pensez ,ce qui est pis. Eh bien, méfiez-vous, monsieur Renardîn, M. Cox a plus d'un tour dans son sac, et il n'a pas fait le voyage d'Europe pour s'en retourner le gousset vide. Voyons, est-ce dit?
— Je me rends chez le comte.
— A la bonne heure ! je vous quitte sur cette parole, et ce soir ,si vous le voulez bien, nous nous reverrons.
—Où cela?
— 'Dans un lieu neutre, loin de tous les regards, à V Asile de nuit du boulevard Vaitgirard. Là, du moins, nous ne craindrons pas d'être observés et l'on peut y faire quelquefois d'utiles connaissances.
— 'Alors, à ce soir.
— A ce soir.
Dix heures avaient sonné, quand Rjenardin se présenta à l'hôtel du comte de Blang}r.
Il y était invraisemblablement attendu, car dès qu'il eut donné son nom, un valet le pria de le suivre et l'introduisit clans une grande pièce de rez-de-chaussée, où il trouva le comte assis devant un vaste bureau.
La pièce donnait par deux hautes fenêtres sur un parc plein d'ombre, où planait un silence triste et morne.
Le >parc était habituellement désert. Le comte y allait rarement. L'entrée en était interdite à la domesticité, et le jardinier seul, le soi]', à la tombée de la nuit, y pénétrait pour ratisser les allées, et arroser les corbeilles et les pelouses.
Le comte de Blangy était sombre; du premier ooup d'oeil, Renardin remarqua qu il avait le front pâle, et que ses traits étaient altérés.
'Cependant, le comte venait de faire un mouvement en l'apercevant, et il s'était levé à demi.
— Ah! c'est vous, maître Purandeau, dit-il, en lui donnant son véritable nom, peut-être pour reprendre les souvenirs du passé coupable de l'ex-notaire ; vous voyez, je vous attendais.
— 'Que monsieur le comité m'excuse, répondit humblement Eenardin, quand M. Langlois s'est présenté chez moi, j'étais en affaires.
— Les affaires avant tout, cher monsieur, rien de
plus respectable, et vous êtes tout excusé. Veuillez vous asseoir là et me prêter quelques minutes d'attention. Oh ! ce ne sera pas long et je n'abuserai pas de vos instants. Vous devez d'ailleurs vous douter du motif qui m'a fait désirer vous voir.
— Je crois, en effet. . .
— Il s'agit du feuillet de Cincinnati.
— C'est cela. '
— 'Vous l'avez toujours en votre possession?
— 'Oui, monsieur le comte.
— De -même que moi, je n'ai eu garde d'égarer ce faux que vous avez commis dans une heure coupable.
En prononçant ces paroles, le comte indiqua, sur son bureau, une grande enveloppe ouverte de laquelle sortait à moitié, une feuiHe de papier spécial qtie M. Renardin reconnut tout de suite.
II iébaucha un vilain sourire, et lança un mauvais Degard à son interlocuteur.
— Je suis bien reconnaissant à monsieur le comte, dit-il en iinême temps, d'une voix mielleuse, bien reconnaissant de n'avoir pas fait usage. . .
M. de BJangy eut un geste bienveillant.
— Je n'en ai jamais eu la pensée, je le jure, répliqua-t-il ; pourquoi vous ferais-je du mal, moi? et quel intérêt serait le anien ? Xon, monsieur Durandeau. Xon ! vous m'avez rendu un service que je ne puis oublier, et il y a longtemps que ce faux aurait fart retour entre vos mains, si naguère vous ne vous étiez montré exigeant jusqu'à l'ingratitude. . . Je vous proposais cependant une transaction acceptable. Vous repreniez cette arme terrible, vous me remettiez en échange l'acte dont vous êtes détenteur. Nous brûlions les deux pièces au même feu, et je vous comptais une somme de cent mille francs. . . Vous avez refusé.
— 'C'est que. . . interrompit Renardin.
— 'La somme vous paraissait insuffisante . . . vous en
demandiez le double. . . et j'ai mis, moi, sur le moment, un certain amour-propre à ne pas céder; eh bien! j'ai eu tort. Voyez, je ne veux point vous garder rancune.. . C'est deux cent mille francs que vous voulez . . . les deux cent mille francs sont là tout prêts, dans ce coffre: l'échange ne sera ipas long à opérer, et quand vous sortirez de cet hôtel, vous emporterez une fortune qui vous permettra de vivre heureux et respecté.
Et le comte regarda Eenardin dont il s'attendait à voir le visage rayonner.
Mais Eenardin ne paraissait que médiocrement touché de la proposition qui lui était faite; un pli railleur crispait sa lèvre, et il baissait les yeux . . . peut-être pour que le comte ne vît par le regard plein d'effluves qui s'en échappait.
— Eh bien! fit le comte, presque inquiet de ce silence : vous ne répondez pas ?
Eenardin releva le front, sans relever les yeux.
— Que monsieur le comte, dit-il, en scandant ses paroles, me permette de lui faire deux observations importantes.
— Deux observations ?
— La première... c'est qu'il ne ime semble pas .se rendre compte 'du véritable état de la 'question
— Que voulez-vous dire?
— 'Quand j'ai oroposé à monsieur l'échange dont il parle, moyennant la faible somme de deux cent mille francs, je n'avais pas mûrement réfléchi.
— lAih ! ah ! Et depuis . . .
— Depuis, j'ai pensé que la récompense offerte était bien au-dessous du service rendu.
— 'Cela signifie que vous élevez le chiffre de vos prétentions.
— Oui. monsieur le comte.
— iSoit. . . je vous ai annoncé que j'étais disposé à faire des concessions nouvelles; je ne veux pas marchan-
>der avec vous, maître Durandeau, et quoique je 'détienne une arme redoutable, je n'entends pas abuser des avantages de ma situation. . . Soyons 'donc nets et (précis. . . je vous offrais deux cent mille francs, et cette somme, que vous acceptiez naguère, vous semible aujourd'hui insuffisante ! . . . Ne discutons pas ! 'Est-ce trois cent mille, iquatre cent imille qu'il vous faut? Quelque exorbitantes que .soient vos nouvelles exigences, je suis iprêt à îles subir; dites-moi si vous acceptez, et terminons, séance tenante, cette affaire dont j ai hâte de ne plus avoir à m occuper. . . Sommes-nous d'accord, cette fois?
Déjà le comte se tournait vers la caisse qui occupait un angle de la chambre, quand, alarmé du silence persistant de son interlocuteur, il fit un demi-tour brusque sur ilui-même, et regarda ce dernier, les sourcils froncés.
— iAh ! çà, dit- il, d'une voix irrité qu'il avait beaucoup de ipeine à contenir, quelle charade jouons-nous donc ici, tous les deux? est-ce que par hasard vous ne seriez ipas content du iprix que je mets à la communication de ce document que vous êtes allé voler à Cincinnati ?
iL'ex-notaire soutint carrément la colère du comte et se contenta de s'incliner avec .la (même humilité obséquiense.
— (Monsieur le comte sait bien, répondit-il avec calme que si je me suis rendu coupable de ce crime, ce n'a été qu'à son instigation et dans son seul intérêt,
— Enfin, le crime est commis et il s'agit aujourd'hui d'en tirer profit. Quel prix demandez-vous en échange du titre qui est entre vos mains ? Est-ce cinq cent mille francs?
— Non, monsieur le comte.
— 'Mais qu'est-ce donc ? alors . . . parlez . . . findssonsen.
— (C'est deux millions!
Le comte bondit sur l'ex-notaire et lui secoua le bras avec fureur.
— Ali ! misérable, misérable ! s'écria-t-il le visage empourpré; tu as vu ce sir Jonathan, que Dieu damne; c'est lui qui t'a fait ta leçon, et vous vous entendez tous deux pour nie dépouiller, mais il ne sait pas. . . on ne lui a pas dit que je te tiens ! et que demain, si je veux je t'enverrai au bagne augmenter la collection des voleurs et des faussaires. Le aaux! il est là, regarde, je n'ai qu'un mot à dire.
Le comte était hors de lui . . . d'un geste désordonné il avait fouillé l'enveloppe ouverte qui 'était sur son bureau et en avait arraché le papier qui s'y trouvait contenu et qu'il se mit à froisser avec rage.
— Tu iras au bagne ! au bagne, entends-tu ! ajouta-til, la gorge serrée, le front menaçant. Car, c'est là ce que tu veux, n'est-ce pas ? et nous verrons bien si ce Jonathan viendra t'en tirer !
-«-La colère vous égare, monsieur le comte, répondit Kenardin qui conservait son sang- froid : je ne connais pas ce sir Jonathan dont vous parlez, et je puis revendiquer à moi seul, l'honneur de la nouvelle attitude que je prends en ce moment. J'ai appris, depuis peu, que, grâce au document que je possède, vous pouvez devenir l'héritier légitime d'une fortune de neuf millions, et j'ai pensé que ce n'était pas trop demander . . .
Le comte ne répondit pas.
Il allait, il venait à travers la chambre, le pas heurté, la poitrine sifflante, jetant de temps à autre des regards fauves sur Eenardin.
A plusieurs reprises même, il s'arrêta brusquement auprès du bureau, et sa main fiévreuse se tendit vers un timbre qui était placé hors de sa portée.
Mais il se contint, et s'approchant de l'ex-notaire, il l'enveloppa d'un regard fulgurant.
— Ainsi, dit-il, d'un ton saccadé, c'est votre dernier mot?
— -«Oui, monsieur le comte, répondit Renardin.
— iVous voulez deux millions?
— Deux millions ? c'est cela !
Le comte eut un geste violent.
— Eh bien. . . C'est vous qui l'aurez voulu !. . . dit-il, en secouant la tête avec force.
Et .marchant résolument vers le bureau, il fraooi deux ou trois coups énergiques sur le timbre.
A cet appel furieux, la porte de la chambre s'ouvrit, comme un ordre prévu ... et Langlois en franchit vivement le seuil.
Renardin n'avait pas bronché.
— Eouillez cet homme ! . . . ordonna le comte de Blangy; et qu'il ne s'en prenne qu'à lui de la violence qui lui est faite.
. Langlois ne se fit pas répéter cet ordre, et s'élançant sur Renardin il commençait à fouiller ses poches, quand tout à coup, on le vit suspendre son âpre investigation, et se retourner inquiet vers son maître.
'On venait de sonner à la porte de l'appartement, et une voix s'était élevée, que le comte avait cru reconnaître.
Sur un signe rapide de ce dernier, Langlois lâcha Renardin.
— TVoyez qui est là ! commanda le comte sur le même ton impérieux.
Mais la porte venait de s'ouvrir, et un valet parut tenant à la main une carte qu'il remit au comte.
C'était la carte de sir Jonathan.
M. de Blangy réprima un mouvement de contrariété.
— iC'est bien, dit-il en se contenant; priez cette personne d'entrer. . . Et quant à von?, maître Durandeau, ajouta-t-il en jetant à Tex-notaire une regard irrité, vous pouvez vous retirer, mais nous nous reverrons.
— Quand monsieur le comte voudra, répondit Kenardin, je serai toujours à ses ordres.
Puis il salua humblement, et suivit Langlois qui le fit sortir par l'issue donnant sur le parc.
Dès qu'il l'eut vu disparaître, M. de Blangy pressa de ses deux mains ses tempes qui battaient, et alla à la rencontre de sir Jonathan.
— Je ne m'attendais pas au plaisir de vous revoir si tôt. dit-il, en tendant la main à l'Américain.
— 'Est-ce que je serais indiscret ? . . . interrogea ce dernier.
— X'en croyez rien ! . . . Seulement, après notre conversation de cette nuit, j'étais loin de penser. . .
— Ah ! c'est que j'ai pour habitude de perdre le moins de temps possible.
— Auriez-vous quelque chose de nouveau à m' apprendre?
— 'Oui, monsieur le comte . . . que lque chose de particulièrement intéressant, autant pour vous que pour moi.
— Eh bien, asseyez-vous, cher monsieur. . . Je ne "on s demande que quelques secondes, et je suis à vous.
Pendant que sir Jonathan s'asseyait à la place qu'on lui indiquait, le comte prit sur son bureau l'enveloppe qui contenait le faux dont il avait menacé Eenardin, et alla l'enfermer dans la caisse de fer.
L'Américain qui n'avait, pour le moment, rien de mieux à faire, observait chacun de ses mouvements, avec une attention soutenue, et quand il vit repousser la porte du coffre-fort, il laissa échapper un aoh ! prolongé, sur un ton de surprise mêlé d'admiration.
Le comte fit un demi-tour sur lui-même, et revint vers l'Américain.
— Qu'y a-t-il donc? demanda-t-il.
— Oh ! presque rien, répondit sir Jonathan; mais il y a là vraiment, une coïncidence bizarre.
— Laquelle ?
— lOette caisse? Elle a été brevetée en Amérique.
— En ef fet, je crois . . .
— Y a-t-il longtemps que vous la possédez ?
— 'Dix années à peu près.
— Et vous en êtes content?
— 'Sans doute. Pourquoi me faites-vous ces questions ?
Sir Jonathan sourit, et une lueur d'orgueil traversa son regard.
— (C'est que vous ne savez pas, monsieur le comte, que ce genre de coffre-fort a été l'origine de ma fortune.
— Est-ce possible? Comment cela?
— 'C'est moi qui en suis l'inventeur.
— Vous êtes donc mécanicien?
— J'ai appris un peu tous les métiers.
— 'Voilà qui est bizarre, comme vous dites, et vous avez reconnu tout de suite. . .
— Sans hésitation, interrompit sir Jonathan, en se levant pour se rapprocher du coffre-fort, dont il se mit à détailler, avec tout le soin d'un connaisseur, la forme et le système particulier de fermeture.
Le comte se prêta complaisamment à ce caprice à'excentric-man, expliquant lui-même le mécanisme spécial auquel la caisse qu'il examinait devait ses précieuses qualités de sécurités.
Enfin, sir Jonathan releva la tête et crut devoir s'excuser.
— Ne prenez point cette peine, cher monsieur, repartit le comte, et quand vous aurez fini . . .
-^C'estfait!
— Eh bien, dites-moi alors à quelle circonstance heureuse je dois le plaisir de votre visite.
Sir Jonathan était resté debout, bien qu'on l'eût invité à s'asseoir, et ses traits avaient pris tout à coup un accent de fermeté et d'énergie qui frappa le comte.
Malgré lui, il se prit à tressaillir; et sous l'empire de ce qui venait d'avoir lieu, de sombres appréhensions envahirent son esprit.
Toutefois, il était résolu à faire bonne contenance . . . Vaguement, il sentait qu'il touchait au danger suprême. C'était sa fortune, celle de son fils. . . qui sait! son honneur même qui allait se jouer; il n'était pas homme à reculer.
Depuis cinq années il vivait dans l'espoir de cet héritage ardemment convoité, et ce n'est pas au moment où la succession du duc augmentait dans des proportions inespérées, qu'il eût voulu abandonner la partie.
Cependant Jonathan venait de relever le front, et enveloppant le comte d'un regard assuré:
— Ce que j'ai à vous dire, commença-t-il, est particulièrement grave, et surtout décisif ; car de la réponse que vous allez me faire dépend la conduite que je vais tenir.
— De quoi s'agit-il ? demanda la comte, jouant l'étonnement.
— 'Tenez ! fit Jonathan. Il est inutile de chercher des faux-fuyants, et m'est avis qu'il sera plus profitable pour vous comme pour moi, d'aborder franchement la question. Jouons cartes sur table, voulez-vous?
— Je veux bien, fit le comte sans hésitation.
— iMerci ! Donc, à l'heure où je vous parle, nous savons, vous et moi, que le comte de Blangy est ruiné !
— Monsieur !
— 'Vous. Pétiez déjà à la mort du duc de Kervenny, et ce ne sont pas les deux cent mille francs qu'il vous a laissés qui auraient pu vous relever.
■Ces deux cent mille francs ont d'ailleurs été vite engloutis dans les opérations de Bourse auxquelles vous vous êtes livré, sous un nom d'emprunt. Votre fils, de son côté, a contracté des dettes considérables ; sa dernière folie, mademoiselle Laura, lui coûte au bas mot, cent mille francs, et il n'est pas au bout. . . Vous êtes donc perdu. . . si M. Anatole n'épouse pas mademoiselle Edmée Parville, ou si l'héritage du duc vous échappe à vous-même !
■ Le comte fit un geste d'acquiescement où perçait manifestement une intention d'ironie.
— J'aurais beaucoup de choses à objecter à ces prémisses, dit-il en souriant, mais je veux bien admettre cela . . . pour ne pas perdre de temps ; et je vous écoute.
— iSur le premier point, poursuivit sir Jonathan, j'au rai le regret d'être inébranlable: je désire, je ne veux pas dire, j'exige, que M. Anatole renonce à mademoiselle Edmée.
— 'Vraiment et pourquoi cela?
— Parce que mademoiselle Edmée ne l'aime pas, et qu'elle en aime un autre.
— Vous vous intéressez donc à cet enfant?
— Je m'intéresse à celui qu'elle aime!
•Le comte fit le même geste d'acquiescement, et le même sourire railleur vint à ses lèvres.
— Tout cela est parfait, répondit-il, je serais désolé de contrarier des plans aussi intéressants et je n'entends pas être un trouble-fête. Anatole n'épousera donc pas mademoiselle Parville, et rien ne s'opposera au bonheur de votre protégé ! . . . Voilà une affaire réglée à la satis-
faction générale. Passons maintenant à l'héritage du duc.
— 'Les neuf millions ! . . . fit Jonathan.
— Exigez- vous aussi que j'y renonce ?
— Parfaitement.
— 'C'est plaisir de causer avec vous, vous avez donc trouvé un moyen de vous procurer le feuillet merveilleux?
— Pas encore!
— (Mais vous l'aurez bientôt ?
— J'en suis sûr.
— >Et qui vous le donnera?
— La personne qui sort d'ici.
— M. Renardin.
— Ou Me Durandeau ... si vous préférez que je lui restitue son véritable nom.
Et se penchant vers le comte, il ajouta d'une voix ardente et basse :
— 'Durandeau ! . . . Tex-notaire de Trémor ! . . . celui que vous avez envoyé en Amérique, il y a cinq ans 'pour voler les archives de Cincinnati.
Puis, comme le comte le regardait atterré :
— Ah ! je sais bien que vous tenez ce misérable, continua-t-il, d'un â]>re accent; mais qu'importe cela, et vraiment, monsieur le comte, depuis que je vous observe et que je lis dans votre jeu, vous me paraissez faire tout ce qu'il faut pour perdre la partie. Car ce misérable, cet ex-notaire, a pénétré l'intérêt énorme qui s'attache au document qu'il possède; il ne craint déjà plus que vous l'envoyiez au bagne, et je gage que -s'il est venu vous trouver ce matin, c'est clans l'unique but de vous faire chanter.
— Vous vous trompez, sir Jonathan, car c'est moimême qui l'avais fait appeler.
— Le mieux en mieux. Vous lui avez ainsi donné le soupçon de son importance, s'il ne l'avait eu déjà.
— Enfin, qu'êtes-vous venu chercher vous-même ici, ce matin?
— Voilà qui est bien ! Vous me rappelez à la question et vous avez raison ! Ma proposition à moi est simple... je dis plus. . . dans votre position, elle est la seule, si vous l'acceptez, qui puisse vous sauver, vous et votre fils.
— Je ne comprends pas.
— Si nous ne nous entendons pas aujourd'hui, monsieur le comte ; si vous repoussez obstinément la transaction que je viens vous proposer, demain vous serez à la merci de ce Renardin, ou, ce qui serait cent fois pis pour vous, à la merci de sir Jonathan, de Cincinnati... *Le comte avait écouté jusqu'au bout, fortement ébranlé, mais ne pouvant se résoudre à accepte l'offre qui lui était faite.
D'ailleurs une raison supérieure le retenait. Il croyait encore qu'il aurait bon marché de Renardin, et comptait sur la crainte du bagne, pour l'amener à composer.
De plus, il se méfiait de Jonathan. . . Cet homme il ne le connaissait pas après tout. . . il n'avait en main aucun document ... et il n'était pas difficile de démêler la manoeuvre à laquelle il avait recours.
Finalement, le comte remua la tête, et un sourire crispa sa lèvre.
— Je vois, dit-il, sur un ton railleur, que votre réputation n'est pas surfaite, et vous êtes vraiment un habile homme, car, un moment, je l'avoue, j'ai été sur le point de me laisser surprendre ! . . . Mais vous prendriez de moi une bien triste opinion, et je serais bien naïf, convenez en, si j'avais la bonhomie, de vous croire ! . . . non ! mille fois non! cher monsieur... cet héritage du duc m'appartient; aucune considération ne m'y fera renoncer. . . et je l'aurai tout entier, quoi que vous fassiez.
— Est-ce tout ce que vous aviez à me dire ?
— .C'est tout.
— En ce cas. . . Je me retire. . . . j'aurai fait la seule chose qu'un galant homme pouvait faire ; vous vous entêtez dans votre obstination ! Toutes nouvelles observations seraient déplacées. Mais avant peu. monsieur le comte, vous vous repentirez cruellement d'avoir ainsi persisté dans votre fol aveuglement.
Sir Jonathan sortit sur ces mots et s'empressa de gagner la rue.
Il était sourdement irrité.
On eut dit que des facultés nouvelles s'étaient tout à coup développées en lui. Son oeil brillait plus que d'habitude, par moments ses dents mordaient ses lèvres jusqu'au sang, et ses sourcils se fronçaient d'une façon sinistre.
Il fit ainsi à peu près cinq cent pas; puis il s'arrêta.
Quelqu'un marchait derrière lui. Il se retourna brusquement et reconnut M. Cox.
Le visage de Jonathan s'éclaira.
— Ah ! ah ! c'est vous, dit-il, évidemment satisfait,
— Oui, monsieur, répondit M. Cox.
— Vous m'attendiez?
— Précisément: j'avais hâte de connaître le résultat de votre entretien avec M. le comte de Blangy.
Sir Jonathan approuva d'un signe de tête.
— Voilà un zèle des plus louables, monsieur, dit-il en même temps : c'est parfait ! et, plus je vous vois, plus mon estime augmente.
— Il faut attendre la fin. répondit modestement M. Cox.
— Vous avez raison, et j'espère que nous n'en sommes plus loin!. . . mais avant d'en arriver là. je veux vous donner une dernière preuve de ma confiance.
Et ralentissant sa marche, l'Américain se mit à raconter la conversation qu'il venait d'avoir avec M. de Blangy, sans oublier de parler de l'enveloppe et du faux, ainsi que du refus final du comte.
'Cox écoutait avec une haletante attention.
— Alors, dit-il, quand sir Jonathan eut fini, M. de Blangy n'a point le feuillet.
— 'Assurément . . . mais il peut l'avoir d'un moment à l'autre.
— Et il a remis l'enveloppe et le faux dans la caisse...
— Ne vous l'ai-je pas dit?
— Vous l'avez dit. en effet, et vous avez même spécifié que le dit coffre-fort occupait l'angle gauche du cabinet.
Sir Jonathan eut un frisson; inconsciemment peutêtre il se prit à regarder son interlocuteur.
— Diable ! . . . dit-il à voix lente, vous avez retenu ce détail.
— Il ne faut rien laisser échapper, répondit M. Cox.
— -Sans doute, sans doute.
— iEt le coffre est grand?
— De proportions moyennes. Système Smith et fils.
Cox s'inclina.
— Je vois cela d'ici, dit-il, avec un petit gloussement sensuel ... Il y a longtemps que ce système m'est familier. . . un jeu d'enfant !
Jonathan ne crut pas utile de relever le propos, mais son regard s'attacha plus ardent sur M. Cox qui baissa les yeux, garda le silence, et fit mine de s'éloigner.
L'Américain le retint.
— >Un mot encore, dit-il, vous m'avez promis de vous occuper d'un gentleman qui s'appelle Baltime, et que M. Eenardin doit avoir connu à Cincinnati.
— Je ne l'ai pas oublié, répondit M. Cox, et je suis sur sa piste.
— Serait-il à Paris?
— 'Depuis quelques jours.
— Qu'y vient-il faire ?
— tC'est un mystère qu'il ne sera pas bien difficile d'éclaircir. ^
— 'Vous me le ferez connaître ?
— Demain, peut-être, pourrai- je vous donner sur son compte, tous les renseignements que vous désirez.
Et, cette fois, il tourna à gauche et disparut.
Jonathan resta un moment pensif; la pensée du coffre-fort lui revenait.
— 'Le gaillard est capable de tout, murmura-t-il en songeant à Cox ... et il y aurait à se demander s'il est bien permis d'y prêter les mains! bah! cela regarde le comte, après tout ! Il est indigne de pitié, et puis, voler un voleur, c'est toujours drôle !
L'Américain commença son rire silencieux, qui s'éteignit presque aussitôt sous l'influence d'un souvenir inattendu.
Il hocha la tête.
— C'est égal ! . . . balbutia-t-il un peu ébranlé, ce M. Cox avait, ce matin, un air singulier, et on pourrait trouver pour un subalterne qu'il dépense bien du zèle au service de ses maîtres. . . Hum !. . . il faudra creuser cela !
Et ce fut tout en rêvant qu'il revint au Grand-Hôtel.
Comme il quittait l'ascenseur, qui l'avait monté au premier étage, il rencontra le domestique spécialement affecté à son service.
— Il n'est point arrivé de lettre pour moi?. . . demanda-t-il en gagnant son appartement.
— 'Les lettres sont sur le bureau de monsieur, répondit le domestique.
— Il n'y avait aucun télégramme?
— Il y en avait deux.
— Ils sont également sur mon bureau?
Le domestique eut un geste étonné.
— Monsieur a d ûles recevoir, il y a une heure environ, dit-il, en se rapprochant.
— Les recevoir . . . moi ! Que voulez-vous dire ? . . . fit Jonathan.
— Je rappellerai à monsieur que, ce matin, il a envoyé prendre les dépêches télégraphiques qui pouvaient être arrivées à son adresse.
Sir Jonathan s'arrêta court ; sa lèvre eut un tremblement nerveux.
— Voyons ! voyons ! dit-il, tout ceci me semble un peu bien obscur; vous prétendez qu'une personne est venue, de ma part, réclamer les dépêches à mon adresse ?
— iC'est cela. . . de votre part.
— Ce matin?
— Il y a une heure !
Sir Jonathan fronça les sourcils; puis tout à coup, brusquement, un éclair traversa son cerveau. . . pendant qu'un cercle blanc se dessinait autour de ses lèvres:
— Et cette personne ? . . . continua-t-il d'une voix qui tremblait . . . n'est-ce pas un homme de quarante-cinq ans environ. . . grand, élancé, les cheveux taillés en brosse, la barbiche longue et la lèvre rasée?
— Je vois que monsieur le connaît... approuva le domestique.
— C'est bien cela?
— Parfaitement.
— Ah ! plus de doutes. . . C'est lui ! C'est ce Cox !
•Sir Jonathan ébaucha un geste violent, mais il eut la force de se contenir.
Il jugeait imprudent de donner à ce domestique indifférent, le soupçon de son irritation. . . et il réagit contre la colère- qui menaçait de l'envahir.
— C'est bien ! . . . reprit-il bientôt ; j'ai en effet, chargé cette personne de venir prendre mes dépêches, et j« ne l'avais pas encore revue : où avais-je la tête?. . . Allez me chercher ma correspondance, je vous prie, et pendant que je la parcourrai, vous me ferez avancer un coupé.
Le domestique obéit, et dix minutes plus tard, sir
Jonathan montait dans le coupé qui stationnait sur le boulevard.
— Où faut-il vous conduire? bourgeois, demanda le cocher du haut de son siège.
— 'Rue SaintjLouis-en-l'Ile ! répondit l'Américain.
La voiture partit comme un éclair.
Et pendant qu'elle s'éloignait, sir Jonathan se prit à réfléchir.
Jamais, il ne s'était senti si ému, si troublé, ni si profondément irrité.
Il était joué, lui ! sir Jonathan.
€e Cox qu'il avait pris pour un agent de la police américaine n'était autre qu'un vulgaire coquin qui, sous le nom de Baltime, s'était fait un jour le complice de Me Durandeau . . . C'était lui ! ce ne pouvait être que lui.
Il avait eu l'infernale adresse de se faire recommander à Jonathan lui-même, de renouer connaissance avec Kenardin, et son but était évidemment de s'approprier les documents auxquels était attachée la fortune de M. de Blangy, ou celle de Max.
Heureusement, Jonathan venait d'être avisé à temps; mais il n'y avait pas une seconde à perdre ; le moindre retard pouvait tout compromettre; il fallait agir avec énergie et résolution.
L'Américain se retrouvait là dans son élément ... il ne doutait pas de venir à bout de cet adversaire, quelque habile qu'il fût.
Quand le coupé s'arrêta rue Saint-Louis-en-l'Ile, Jonathan sauta lestement à terre, et fit irruption dans le bureau de l'hôtel.
— iM. Cox ? demanda-t-il avec assurance.
Celui à qui il s'adressait le regarda d'un air surpris...
— iCox^ répéta-t-il, nous n'avons point cela dans l'hôtel.
— C'est impossible . . . cherchez bien, insista Jonathan ... un homme de quarante-cinq ans, Américain . . .
Son interlocuteur remua la tête.
— Connais pas, dit-il, en ajrant l'air de chercher.
— Peut-être n'a-t-il pas donné ce nom?
— Cela se pourrait; mais alors. . .
— Attendez ! . . . interrompit Jonathan, n'avez-vous pas eu ici il y a quelque temps, un locataire du nom de Eenardin ?
Le visage de l'hôte s'éclaira,
— Pour celui-là, oui. par exemple, répondit-il, un brave homme, bien rangé; pas heureux.
— ÎNous y sommes, et ce Eenardin est parti?
— Voilà plusieurs mois.
— Et qui l'a remplacé dans sa chambre ?
— Personne.
— Vous devez vous tromper?
— Je me trompe si peu . . . que le cabinet qu'il occupait est encore libre à l'heure qu'il est.
Jonathan se mordit les lèvres.
— C'est une f aaisse indication, murmura-t-il . . . Décidément, ce M. Cox avait tout prévu. Mais le dernier mot n'est pas dit, et il me reste une autre ressource.
Il fit quelques pas vers la porte.
— Je vous remercie, monsieur, dit-il en saluant; je me suis trompé; je vous prie de m'excuser. Je vais voir ailleurs.
Il remonta dans son coupé.
— Eue du Holder, 14, dit-il an cocher.
Et il repartit.
Quand il arriva à l'étage qu'occupait M. Eenardin, dans la maison de la rue du Helder, il sonna vivement.
Une vieille femme accourut sur le seuil.
— M. Eenardin? demanda Jonathan, en pénétrant d'autorité dans la salle à manger dont la vieille paraissait disposée à lui défendre l'accès. . .
— M. Benardin est absent pour le moment, répondit la femme de ménage; mais si c'est quelque chose qu'on puisse lui dire. . .
— O'est lui que je voulais voir.
— J'ignore quand il reviendra.
— En ce cas, je vais lui laisser quelques mots, avec ma carte. . .
Et continuant d'avancer, il pénétra dans la pièce qui servait de bureau.
La vieille femme essayait vainement de protester.
— (Monsieur! Monsieur! disait-elle, vous allez me faire gronder, je vous en prie. . . M. Renardin n'aime pas que l'on vienne ainsi chez lui, en son absence.
Sir Jonathan n'écoutait pas.
Il s'était assis au bureau, avait pris une carte dans son portefeuille et y avait tracé quelques lignes au crayon.
" Sir Jonathan désire voir M. Eenardin sans retard; il s'agit d'une affaire de la plus haute importance. Sir Jonathan, (Grand Hôtel)."
Quand il eut fini d'écrire, il se leva et remit la carte à la vieille femme, en y joignant une pièce d'or.
— Ne craignez rien ! dit-il en même temps ... il s'agit pour votre maître d'une affaire du plus sérieux intérêt, et vous l'engagerez, dès qu'il rentrera, à me venir voir tout de suite. . . Vous comprenez bien?
— <0h ! très bien ! très bien . . .
— €'est tout ce qu'il faut ; je me retire . . . Seulement, avant de m' éloigner. . . je dois vous faire une recommandation importante.
— La quelle?
— Quand votre maître est absent, c'est vous seule qui gardez l'appartement?
— Moi seule, oui, monsieur.
— Eh bien... pendant quelques jours... montrezvous particulièrement prudente. . . en l'absence de votre maître, n'ouvrez qu'aux personnes que vous connaîtrez bien, et surtout ! surtout, ne laissez pénétrer âme qui vive clans le cabinet où nous sommes. . .
La vieille regarda sir Jonathan avec stupeur.
— Mais qu'y a-t-il donc? interrogea-t-elle presque effra}'ée; que doit-il se passer?
— Bien que je puisse vous confier, en ce moment . . . mais dans l'intérêt de votre maître, dans le vôtre aussi, prenez garde de négliger les précautions que je vous recommande.
En arrivant dans la rue, sir Jonathan paraissait soulagé d'un grand poids; mais, à la réflexion, il comprit que tout n'était pas fini.
Ces dépêches que M. Cox avait soustraites, il était important de savoir d'o ùelles venaient et ce qu'elles contenaient. Il ne voulut pas rester plus longtemps dans l'incertitude sur ce point.
C'était facile du reste.
Le premier télégramme qu'il avait reçu concernant Baltime, lui avait été adressé par son ami de la Détective de Xew-York. C'est vraisemblablement ce même amij qui lui envoyait les renseignements complémentaires, interceptés par Baltime ou Cox, et il suffisait, pour être tout à fait édifié, de demander un duplicata du second télégramme. C'est ce qu'il fit sans désemparer.
— Place de la Bourse ! au télégraphe ! dit-il à son cocher.
Et peu après il rédigeait la dépêche suivante : Sir Burnett. Broadway, Xew-York,
Prière envoyer immédiatement duplicata des dépêches expédiées, depuis huit jours, à l'adresse de sir Jonathan. Réponse payée.
Jonathan,
Chez Parville, banquier, rue de Trévise,, Paris
Ce soin <pris, il se rendit chez M. Parville, pour le mettre au courant de la situation, et lui prier de lui transmettre sans délai les télégrammes qui ne pouvaient manquer de lui être adressés.
Il savait bien que sir Burnett ferait toute diligence; qu'il ne négligerait rien pour donner satisfaction à sa légitime impatience, et il espérait recevoir une réponse dans la soirée même.
Mais, à son profond étonnement, aucune dépêche ne lui parvint, ce jour-là, et il passa toute la nuit dans une attente fiévreuse.
Il dormit peu, on le comprend facilement ; dès les premières heures du jour, il était sur pied et sonnait son domestique.
Rien n'était arrivé.
Il se rendit chez M. Parville qu'il trouva à son bureau et qui ne put rien lui dire de plus.
Alors, il se fit conduire à l'hôtel de Max.
Ce dernier se disposait à l'aller voir: il l'accueillit avec empressement, et lui parla d'Edmée.
Il ne pensait pas à autre chose depuis la veille, mais sir Jonathan coupa court à ses confidences émues.
— Des événements graves se préparent, dit-il, d'un ton résolu et ferme; il faut s'attendre à une lutte suprême... •écoutez-moi !
— Qu'y a-t-il ? interrogea Max étonné.
— Xe -m'interrogez pas, répondez. . . Vous aimez mademoiselle Parville, n'est-ce pas?
— Ah ! plus que ma vie.
— 'Bien . . . bien ... je sais cela ; et je dois vous dire qu'à cette heure, votre bonheur, votre amour, votre fortune . . . tout cela est compromis, et que vous êtes memace de retomber dans la triste condition d'où je vous ai tiré.
— (S'il n'est besoin que de courage . . .
— Il faudra plus que cela.
— Quoi donc?
— Du sang-froid et de l'habileté . . . Vous avez sir Jonathan clans votre jeu, et de l'autre côté de l'Océan on sait qu'on ne se moque pas impunément de lui ! mais, dans la circonstance présente, ce n'est peut-être pas assez.
— Je suis tout à vous.
— J'y compte bien.
— Que dois- je faire?
— Pour le moment, presque rien, ou du moins, une chose qui ne peut que vous être agréable.
— Parlez ! parlez !
— 'Tous allez vous rendre chez M. Parville.
—Ah ! . . .
— Il vous connaît . . . vous lui direz que vous venez de ma part; la lettre que voici vous servira d'introduction auprès de lui, et je lui demande de vous permettre d'attendre dans ses bureaux, l'arrivée des dépêches que j'attends d'Amérique.
— Et quand ces dépêches seront arrivées?
; — A'ous me les apporterez, rue du Helder, 14.
—Est-ce tout?
— Pas encore. . . il se peut que vous me trouviez encore rue du Helder quand vous y viendrez, et, dans ce cas, la chose ira toute seule . . . mais il se peut aussi que j'en sois parti, et le concierge vous dira alors en quel endroit vous devrez vous rendre !
— Je me conformerai à ces instructions.
— Je vous en remercie. . . Une fois que vous vous en serez acquitté, selon ce que j'aurai appris, vous voudrez bien rentrer à votre hôtel des Champs-Elysées, où j'irai conférer avec vous. Est-ce dit?
—C'est dit,
— Allez donc, mon ami, et espérons que nous sortirons sains et saufs de cette redoutable épreuve.
Max se fit conduire alors rue de Trévise, pendant que
sir Jonathan prenait à pied la direction de la rue du Helder.
Ce dernier était en proie à une grande agitation.
Ce qui lui arrivait était, en effet, bien imprévu, et au dépit d'avoir été joué, se mêlait la crainte de voir s'écrouler le plan qu'il avait élaboré avec tant de peine.
Jusque-là, cependant il ne pensait pas avoir à redouter autre Chose, sinon de voir M. Renardin s'associer avec ce Cox qui s'était fait déjà son complice, à Cincinnati.
De Renardin, on eût peut-être bon marché. Mais avec Cox uni à l'ex-notaire, l'affaire devenait plus difficile à traiter.
Sir Jonathan sentait, tout en marchant, une colère aveugle sourdre dans son coeur; il se creusait l'esprit pour trouver un moyen de sortir de la situation terrible qui lui était faite, et dans sa rage impuissante, il cherchait âprement quelle vengeance il pourrait bien tirer du misérable qui s'était joué de lui !
Mais le plus pressé n'était pas de se venger; il avait hâte de revoir Renardin, et d'apprendre de lui ce qui s'était passé, et quelles allaient être les prétentions de* Cox.
Il avait franchi la place de la Madeleine, et approchait de la Chaussée-d'Antin, sans qu'il se fût arrêté encore à aucune résolution.
Il arriva ainsi aux abords de la rue du Helder, et une fois là, comme il se disposait à pénétrer dans la rue, il fut frappé du mouvement insolite qui y régnait.
Il y avait çà et là, le long des trottoirs, quelques groupes compacts où l'on parlait avec animation. Plusieurs fenêtres étaient ouvertes, et l'on échangeait de l'une à l'aïutre des questions effarées.
Quelque événement venait de s'y passer qui éveillait la curiosité publique.
Sir Jonathan avançait difficilement . . . des sergents
de ville allaient et venaient sur la chaussée faisant circuler les curieux, et l'Américain aperçut à quelque distance un groupe plus considérable où péroraient deux ou trois commères avec force exclamations et gesticulations.
— Qu est-il donc arrivé? demanda l'Américain, avec un frisson involontaire.
— Voyez... là! lui répondit-on.
Et on lui indiqua une maison, à vingt pas.
C'était la maison portant le n° 14, celle où habitait Renardin !
Il pressa le ipas et tenta d'entrer dans l'allée.
— On ne passe pas . . . dit un sergent de ville, d'une voix impérieuse et brève.
— 'Mais, j'ai affaire dans cette maison, répondit sir Jonathan.
— Où allez- vous?
— 'Chez M. Renardin.
Le concierge écouta. Il se retourna brusquement.
— Vous allez chez M. Renardin ? dit-il d'un ton singulier.
— 'Sans doute, fit Jonathan.
— Alors, vous ne savez pas ce qui est arrivé?
— Je ne sais rien du tout.
— Eh bien. M. Renardin est rentré il y a une heure environ^ et il a trouvé dans son bureau . . .
— Quoi donc? achevez.
— Sa femme de mena ère a été assassinée !
Cependant, Max, sur l'invitation de sir Jonathan, s'était rendu chez M. Parville, pour lui remettre la -lettre dont il était porteur. . .
Depuis qu'il avait passé la nuit au bal du banquier, Max n'était plus le même.
Il avait vu Edmée. il l'avait tenue dans ses bras l'espace d'un quadrille, et le souvenir qu'il conservait de cette nuit, brûlait encore son coeur et troublait sa pensée. . .
Le jour où Max devait revenir chez M. Parville, elle s'était levée avec les mêmes sentiments, un peu plus pâle que d'habitude, les yeux .cernés, la poitrine gonflée de soupirs vagues et, pour ainsi dire, sans cause.
Après déjeuner, elle passa darrs sa chambre, où Ursule la suivit.
La vieille gouvernante n'avait pas vécu jusqu'à l'âge de soixante-dix ans. sans avoir observé le coeur humain, celui de la femme surtout !
Du premier coup d'oeil, elle avait remarqué le changement survenu dans l'attitude de l'enfant confiée à ses soins.
Et, chose 'bizarre, elle ne s'en était pas montrée alarmée.
Elle avait fait causer Edmée, et celle-ci, qui ne savait rien cacher, avait laissé deviner son gros secret.
La vieille Ursule, un peu par malice, avait cherché à pousser l'enfant jusque dans ses dernières confidences.
Ce n'était pas bien difficile.
Pendant qu'Edmée racontait pour la troisième fois les divers incidents >du bal auxquels Max s'était trouvé mêlé :
— iEt M. Anatole ? insinuait la vieille gouvernante, en en l'observant de son petit oeil curieux.
— M. Anatole? répondait Edmée. . . je ne sais pas... il était là . . . j'ai dansé avec lui, et je ne me souviens plus do ce qu'il m'a dit. . . seulement, j'ai eu bien peur un moment.
— A quel propos?
— A propos d'un quadrille que j'allais accorder à M. .Max. et que j'avais promis à M. Anatole, qui l'a réclamé. . .
—Et M. Max n'a rien dit ?
— Il n'avait rien à dire, puisque je lui ai donné le quadrille suivant.
Ursule parut réfléchir.
— iOe M. Max est bien', dit-elle, le jeune homme qui était employé ici il y a quelques mois?
— Tu te le rappelles?
— Oui, oui, car je l'avais déjà remarqué.
— Il est, en effet, fort bien, très distingué,- et il paraît si bon ! C'est du moins ce qu'Yseult me disait hier encore.
— Moi, fit Ursule, dont le front s'obscurcit tout à coup, ce qui m'a frappé en lui. ce n'est ni la distinction, ni l'expression de bonté qui est sur ses traits.
— 'Qu'est-ce donc? interrogea vivement Edniée.
La vieille gouvernante remua lentement la tête.
— Voyez-vous, mon enfant, dit-elle, nous autres, vieilles femmes, nous avons bien vu des choses dans notre vie si longue, et les jours de notre vieillesse, nous les passons le plus souvent à nous rappeler.
—Eh bien ? ■
— Eh bien, quand j'ai vu M. Max pour la première
fois, j'ai été saisie comme qui dirait d'une sorte d'épouvante.
— Pourquoi ?
— Parce qu'il y a, entre les traits de ce jeune homme et ceux d'un autre enfant que j'ai bien aimé, une ressemblance extraordinaire.
— Vraiment, et quelle est cette autre personne?
La pauvre vieille eut un sourire douloureux.
— Je vous ai parlé «.quelquefois de mes anciens maîtres,, n'est-ce pas, ma bonne demoiselle, dit-elle, du duc de Kervenny, que j'ai servi longtemps au château de Trémor, et de son fils Roger, que j'ai pour ainsi dire élevé.
— Oui, je me souviens.
— Pauvre Roger ... si vous l'aviez connu . . . c'était le coeur le plus brave et le meilleur. . . et le duc, son père, s'est bien cruellement repenti plus tard^ de la sévérité qu'il avait montré à son égard.
— Il est mort ! fit Edmée.
— Oui . . . mort . . . bien loin . . . tout seul . . . là-bas. . . là-bas . . . pauvre cher trésor ! . . . et j'ai bien pleuré, comme j'aurais pleuré mon propre enfant ! . . . de sorte que, vous comprenez. . . quand je me suis vue en présence de ce jeune homme . . .
-^M. Max?
— iM. Max, c'est cela. . . et que j'ai retrouvé sur son visage les traits de mon pauvre Roger. . .
— Est-ce possible ?
— On n'a pas idée de cela, voyez-vous ! C'est son regard même, le son de sa voix, et, ce qui est plus bizarre encore. . .
— iQuoi donc ?
— 'N'avez- vous pas remarqué. . . là, au-dessus de la tempe gauche?
— Oui, oui ! une petite mèche plus brune que les autres. . . tenez, à cette place. . .
La vieille Ursule prit les mains d'Edmée qu'elle serra dans les siennes.
— Ah ! vous Pavez bien regardé pour avoir remarqué cela ! dit-elle d'un accent ému.
Et comme Edmée rougissait à cette observation :
— Oh ! ne vous troublez pas, chère et pure enfant, continua-t-elle. Ce signe-là, ils le portent tous dans la, famille de Kervenny; Roger, le duc, son père, et le maréchal qui était le père du duc.
— iMais? quelle conséquence voulez-vous en tirer?
—Aucune, hélas ! . . . Roger est mort, son fils n'a jamais donné signe de vie!. . . Et il n'y a plus personne aujourd'hui, qui ait le droit de porter ce nom. Mais, c'est égal. Moi, après avoir vu M. Max, j'ai passé toute une nuit à pleurer mes chers morts !
Edmée garda le silence ; elle était fort émue, elle regardait la vieille gouvernante et l'observait, tout en se rappelant les traits de Max.
— Tout cela est bien singulier, reprit-elle enfin; mais peut-être que l'attachement que vous portiez à votre jeune maître vous abuse encore à distance, car il y a bien longtemps que vous ne l'avez vu.
— 'Oui, bien longtemps, fit Ursule avec un frisson.
Et elle releva lentement les yeux vers Edmée.
— Mais, dites-moi. poursuivit-elle, comme si elle se fût obstinée dans ces souvenirs^ qui renfermaient tout son passé heureux, dites-moi. ce M. Max, vous lui avez parlé ?
— Xous avons dansé ensemble.
— Je vous ai aperçus pendant le bal, j'allais^et venais sans avoir l'air, sous prétexte de surveiller le service. Mais je ne vous perdais pas de l'oeil, et j'ai bien remarqué qu'il vous parlait avec tant de coeur. . . et que vous l'écoutiez, vous, avec plus de bienveillance que vous en témoignez d'ordinaire aux autres jeunes gens. . . Ce n'est pas un reproche ! . . . Si vous l'avez distingué, c'est
qu'il le mérite. . . Il est beau d'une beauté différente de celle des autres ... il a le regard ouvert et franc .... il regarde bien en face ... et puis, le front est intelligent et pur. . . comme mon Roger! Voyons. . . répondez-moi .... ne me cachez rien.
— iQue voulez-vous savoir?
— Vous avez causé . . . que vous a-t-il dit ?
— iC'est que je ne me rappelle pins bien.
— Au moins . . . Savez-vous qui il est ?
— Non.
— D'où il vient. . . ce qu'il fait. . . enfin!
— Je ne lui ai rien demandé de tout cela. . . Seulement, ce que j'ai appris, c'est qu'il a été présenté par un ami de mon père.
— 'Qui cela?
— 'Sir Jonathan. . .
— L'Américain?. . . fit la vieille Ursule, avec un cri étouffé.
— iQu'avez-vous ? interrogea Edmée.
La gouvernante s'était déjà remise.
— 'Rien! rien... répondit-elle, en passant ses deux mains sur son front.
Puis, sourdement, comme se parlant à elle-même, elle ajouta :
— iSir Jonathan . . . l'Américain . . . qui a été l'ami de Roger!. . . mon Dieu!. . . est-ce que ce serait possible?
Edmée ne savait plus que penser, tout ce qui se passait lui semblait incompréhensible ; vainement, elle cherchait à deviner la cause du trouble de la bonne vieille.
Elle voulut insister, et déjà elle se disposait à la presser de questions, lorsque la porte de la chambré , s'ouvrit et qu'une jeune soubrette entra.
— 'Qu'y a-t-il ? demanda. Ursule, visiblement contrariée.
— iQue mademoiselle m'excuse, répondit la femme de chambre, en s'adressant à Edmée, mais il y a là un jeune
homme qui demande à parler à M. Parville, et comme monsieur est absent pour le moment, il prie mademoiselle de vouloir bien le recevoir.
— Mais c'est impossible, commença Edmée.
— >Ce jeune homme a ajouté qu'il venait de la part de M. Jonathan.
— Ah ! Et il a dit son nom ?
— 'C'est M. Max, un ancien employé de la maison.
Edmée échangea un rapide regard avec Ursule, et celle-ci se tourna aussitôt vers la soubrette.
— 'C'est bien, fit-elle, en même temps; introduisez M. Max au salon, et dites-lui que mademoiselle et moi, nous irons le trouver dans un instant.
Et dès que la femme de chambre eut disparu, elle alla vivement à Edmée qui était toute pâle.
— Voyons, voyons, ajouta-t-elle, d'un ton empressé, remettez-vous, cbère enfant, et peut-être. . .
— Mais quel rêve faites-vous donc? demanda Edmée.
— 'Quand on est vieille, on est obstinée . . . répliqua la gouvernante . . . Venez ! venez !
Quand elles pénétrèrent dans le salon, Max se leva et salua Edmée.
Il était aussi ému et aussi pâle que la jolie enfant.
— -Tous voudrez bien, mademoiselle, dit-il, me pardonner la liberté que j'ai prise de m'adresser à vous en l'absence de M. Parville, mais j'étais chargé par un de ses amis d'une communication importante, et, au risque de vous importuner. . .
— Vous n'avez pas besoin de vous excuser, monsieur, répondit Edmée; mon père ne sera pas longtemps ab- -' nt, je crois; et en attendant. . .
— 'Cet ami dont vous parlez, monsieur, intervint alors la vieille Ursule, c'est, à ce qu'on nous a dit, sir Jonathan, de Cincinnati.
— Lui-même, madame, répondit Max.
— 'L'homme aux neuf millions, comme on l'appelle.
— 'Précisément.
— -Serait-ce un de vos parents?
— Xon, madame.
— Vous êtes du même pays?
— Mais, c'est un ami de votre famille?
Max fit un geste de dénégation.
— 'Si cela pouvait être, répondit-il avec une pointe de mélancolie, j'en serais bien heureux, car, depuis que je suis au monde, j'ai toujours vécu seul, et, pour ainsi dire, abandonné!
— 'Mi quoi... votre mère? dit Edmée d'une voix tremblante. . .
— 'Ma mère et mon père sont morts ! . . . répondit Max.
— Tous ne les avez pas connus?
— Jamais, ou, pour être plus vrai, je me rappelle vaguement un homme, dont le visage triste se penchait, la nuit sur mon berceau. C'est le seul souvenir qui me soit resté, et il faut que ma jeune imagination ait été vivement frappé., pour que je l'aie conservé jusqu'à cette heure. J'avais trois ans à peine, et quelquefois encore il m'a r rive, dans mon sommeil, de revoir ses traits empreints de mélancolie, et de sentir sur mes joues la douce chaleur de ses larmes.
— Et nul ne vous a dit depuis. . . ? insista Ursule.
— -Bien ! répondit Max,
— 'Cependant, quelqu'un a pris soin de votre enfance ?
—•Un vieux et excellent serviteur qui ne m'a quitté que le jour où il est mort.
— Ainsi, il est parti sans vous avoir fait connaître le secret de votre naissance?
— La maladie qui l'emporta fut terrible et foudroyante. En moins de quelques heures, malgré tous les soins qui lui furent prodigués, il fut enlevé sans pouvoir proférer une parole.
— Le malheureux ! fit Edmée.
— Oui, oui, bien malheureux, mademoiselle, répondit Max ; car. moi, qui ne l'ai pas quitté une seconde à ce moment suprême, je vis bien que ses regards, aveuglés par les larmes, me cherchaient obstinément. Ses lèvres remuaient dans le vide. Il cherchait à in attirer contre lui, comme pour me faire quelque mystérieuse confidence; mais la mort impitoyable attendait sa victime, et il retomba bientôt pour ne plus se relever.
En (parlant de la sorte, le jeune homme avait passé sa main sur son iront où perlaient quelques gouttes de sueur. Mais en relevant les yeux, il s'aperçut que les joues d'Edméo s'étaient couvertes de pâleur, et il s'arracha à ce douloureux souvenir.
— Excusez-moi, mademoiselle ,dit-il, en revenant à lui: je vous effraye avec de pareils tableaux; mais ce pauvre Bob était la seule personne que je connusse au monde, il m'aimait comme si j'eusse été son ipropre enfant, et chaque fois que j'évoque son souvenir. . .
— Xe vous (défendez pas de vous être abandonné à cette émotion, monsieur, répondit Edmée; elle vous honore autant qu'elle honore celui qui en est l'objet. . . et je comprends que vous lui restiez attaché.
Pendant cette dernière partie de l'entretien, la vieille Ursule n'avait .pas cessé de regarder Max, et l'on eût dit qu'elle ne pouvait s'en détacher.
Mille questions affluaient à ses lèvres, qu'elle n'osait formuler. Son coeur battait avec force; 'de temps à autre, une lueur éclairait son visage, et elle semblait agitée de quelque sentiment mystérieux et puissant qu'elle avait beaucoup de peine à contenir..
Enfin, elle fit un effort sur elle-même et se rapprocha.
— Pardon, monsieur Max, dit-elle avec un doux sourire et d'une voix presque timide, je vais être indiserè-
te peut-être, mais croyez bien que cette indiscrétion n'a pas d'autre raison que l'intérêt que je vous porte.
— Ursule!... essaya d interrompre Edmée.
— -Non ! non ! laissez-moi, mademoiselle, continua la gouvernante, M. Max est un jeune homme trop bien élevé pour s'offenser des questions d'une vieille femme commue moi, et qui sait, d'ailleurs, s'il n'y a pas, dans cette rencontre, une de ces coïncidences bizarres d'où (pourrait sortir quelque révélation importante?
— Que voulez-vous dire ! fit Max, surpris d'un tel langage.
— Répondez-moi. monsieur ; c'est bien à iCincinnati que vous êtes né, n'est-ce pas?
— Je vous l'ai dit.
— 'Sans (doute : et vous avez, dès l'âge le .plus tendre, été confié aux soins d un serviteur du nom de Bob?
— C'est cela.
- — 'Et ce serviteur? Qui était-il lui-même?
— Je l'ignore.
— 'Mais ,si pendant les longues années que vous avez vécu ensemble, il ne vous a rien dit qui pût vous éclairer. . . après sa mort, voue avez dû trouver sur lui, ou parmi les objets qui lui appartenaient un indice, un document qui pouvait servir à dissiper l'obscurité qui vous enveloppait?
A cette question de la vieille femme, Max eut comme un tressaillement involontaire.
— Ali ! vous voyez bien ! fit Ursule avec un geste de triomphe.
Mais déjà Max remuait -la tête avec découragement.
— 'Détrompez- vous, madame, répondit-il aussitôt, car le seul objet que j'ai trouvé après la mort de Bob, ne pouvait m'apporter aucune lumière.
— Qu'était-ce donc?. . .
— Un médaillon.
— Vous l'avez encore?
— Le voici.
— 'Et Max tendit à Ursule le médaillon dont il venait de parler.
Celle-ci s'en empara avec agitation, et se prit à l'examiner cFun oeil attentif et curieux.
C'était un bijou des plus modestes, qui n'offrait rien de particulier.
Yn verre de pur cristal, qu'encadrait un cercle d'or et sous lequel on apercevait une mèche de cheveux noirs.
Bien de plus ! . . . La pauvre vieille eut un mouvement de défaillance, et elle allait le rendre à Max, quand son doigt rencontra un ressort qu'il fit jouer machinalement. . .
Le médaillon s'ouvrit, et elle n'eut pas plus tôt jeté les yeux à l'intérieur qu'elle proféra un cri et devint hlanche comme un suaire.
— Qu'avez-vous? fit Max interdit.
— Ursule ! Ursule ! dit Edmée.
La gouvernante les repoussa doucement. . . toute son attention s'était concentrée siir la partie du cercle d'or où posait le ressort, et ses regards s'allumaient, sa poitrine se soulevait avec effort.
— Lui ! c'est lui ! balbutia-t-elle comme se parlant à elle-même.
— Qu'y a-t-il donc? interrogea Edmée.
Elle acheva à peine.
Ursule venait de la prendre par la main, et l'avait entraînée avec autorité vers la fenêtre.
Puis, elle lui montra le médaillon.
— Tenez ! là ! regardez ! dit-elle, à voix ardente ; n'y a-t-il pas quelque chose de gravé?
— Sans doute.
— Des armes?
—En effet.
— Eh bien, rappelez-vous ces armes . . . mademoiselle !.. . Car ce sont celles des ducs de Kervenny.
— Grand Dieu ! mais alors ?
La vieille n'eut /pas le temps de répondre, car à ce imomment même, elle se retourna et aperçut sir Jonathan qui se tenait debout derrière elle.
— 'Silence ! dit ce dernier d'un ton impérieux et bas... ne dites à personne le secret que vous venez de surprendre ... et surtout n'oubliez pas que la moindre imprudence pourrait compromettre les jours de celui qui vous est 'Cher
Puis, se dirigeant vers Max, à qui il remit le médaillon qu'il venait de reprendre à Ursule:
— C'est vous que je cherche, continua-t-il vivement Ll vient dé se passer une chose terrible ! . . . Il faut que je vous parle à l'instant môme. . .
— [Mais vous m'aviez dit. . .
— iA'h ! ne perdez pas une seconde, mon ami, car c'est votre bonheur même qui est en jeu. . . et nous n'aurons jamais trop d'énergie, de courage et de résolution, pour conjurer le danger dont vous êtes menacé !
'Nous avons dit, à la fin du chapitre précédent, que Jonathan, en apprenant ce qui s'était .passé chez Renardin, n'avait pas été maître d'un premier mouvement, qu'il avait jeté un cri épouvanté.
C'est, qu'en effet, ce que l'on venait de lui dire était terrible dans la situation où il se trouvait, et confirmait toutes les appréhensions auxquelles il était en iproie depuis quelques heures.
Là encore, il n'en pouvait plus douter, il retrouvait la main criminelle de ce Cox qu'il avait considéré comme un instrument docile, et dont il avait imprudemment fait son confident.
C'était décidément un des plus audacieux coquins de la libre Amérique, et il n'avait pas reculé devant un crime, pour assurer le succès du plan qu'il s'était tracé
Dans le premier moment, sir Jonathan fut atterré, et le découragement lut bien près de s'emparer de mi.
Mais c'était un homimie de résolution prompte, et il oe manquait pas non plus d'audace et 'd'énergie.
11 secoua bien vite cette défaillance passagère, et se raidit, soutenu par la colère et le désir de la vengeance.
Au bout de quelques minutes, il reprit donc possession de lui-même, et. s'adressant à un officier de paix qui venait d'arriver, il déclina son nom et sa qualité, dit qu'il était des amis de M. Renardin, et demanda qu'il lui fût permis de l'aller voir.
On le lui accorda, '. quatre à quatre, il monta sur-
le-champ les marches de l'escalier jusqu'à l'appartement de l'ex-notaire.
Il trouva ce idernier assis, terrifié, dans sa chambre à coucher auprès du 'lit sur lequel on avait déposé le corps ide la 'malheureuse femme de ménage.
Le pauvre Kenardin semblait frappé de stupeur.
On eût dit qu'il n'avait pas même conscience de ce qui s'était .passé; une seule pensée sombre ^pesait sur son esprit, et tout ce qu'il faisait ne parvenait pas à la chasser.
Dès qu'il l'aperçut, Jonathan alla droit à lui, et lui frappa sur l'épaule.
Benardin se réveilla comme en sursaut, regardant l'homme qui était devant lui.
Tout d'abord il ne le reconnut pas : il avait bien autre chose en tête, et ne songeait guère à l' Américain, que, d'ailleurs, il avait ipeu vu . . .
Cependant, au bout de quelques secondes, il se prit à tressaillir, et se dressa droit et effaré.
Ce qu'il se rappelait, c'est que Jonathan était l'ami de Cox, et, dès ce moment, il n'avait .plus, lui, aucun doute sur celui qui avait frappé la pauvre femme qui gisait à quelques pas, inanimée et sanglante.
— 'Vous ! vous ! balbutia- t-il, avec un éclair d'acier dans les yeux.
— Eh ! sans doute, moi, répondit Jonathan ... je passais, j'ai appris l'événement et j'ai cru bien faire en venant vous voir.
— Mais, que vous a-t-on dit?
— 'Qu'une femme 'avait été assassinée . . .
— Oui . . . oui . . . Tenez ... la voilà . . . , c'est horrible.. . voyez !
Et d'un geste impérieux, il saisit le bras de l'Américain, et l'entraîna près du lit.
La femme était là, rigide, la poitrine ouverte d'un
coup de couteau, les cheveux en désordre, tombant raides sur ses maigres épaules nues.
La bouche s'était tondue dans i.ue convulsion suprême; les deux yeux grands ouverts, conservaient encore comme une expression d'épouvante et d'horreur.
— iPauvre femme murmura l'Américain, en reculant de quelques pas ; quel est le misérable ? . . .
Kenardin enfonça ses ongles crispés dans sa chair :
— Ne vous en .doutez-vous pas?. . . répondit-il d'une voix sourde. Vous le connaissez bien cependant ! Vous savez de quoi il est capable.
— De qui parlez- vous?
— De Baltime, ou Cox, si vous aimez mieux.
— Est-ce possible?
— Ne raillez pas devant la mort, monsieur Jonathan !
— Mais quel intérêt ? . . .
— Vous le demandez!... Eh bien, venez encore... Suivez-moi, et quand vous aurez vu . . . vos derniers doutes tomberont (devant la réalité.
Et, prenant les devants d'un pas saccadé, M. Renardin passa dans la pièce contiguë qui lui servait de bureau.
Les .meubles en étaient bouleversés et jetés à terre: de nombreux papiers jonchaient le parquet; les cartons éventrés avaient été violemment dépouillés des documents qu'ils contenaient, et sur quelques-uns on distinguait des traces de sang.
Tout attestait que l'on s'était livré, là, à une perquisition acharnée et hâtive, à la suite de l'assassinat, et que cette perquisition avait la cause, le mobile principal du crime accompli.
Jonathan observa toute chose d'un coup d'oeil rapide, et se tourna vers son guide.
Ce dernier avait la face convulsée; un rictus hideux relevait le coin de sa lèvre ; sa poitrine avait des rugissements de fauve.
— Là ! c'est là ! dit-il en fouillant de sa main irritée un des cartons, dont la fermeture d'acier pendait brisée ; il le savait, le misérable; il savait que le feuillet était déposé en cet endroit, et c'est pour le voler, qu'il est venu, en imon absence, bien résolu d'avance à ne pas reculer devant un crime.
— Je commence à comprendre, fit Jonathan.
— iMais un pareil forfait ne restera pas impuni.
— Je l'espère bien.
— Je livrerai ce Cox au bourreau.
— Il n'aura que ce qu'il mérite.
— Et dès que le commissaire que l'on a envoyé chercher, sera arrivé, je le désignerai à la vindicte de la justice.
Jonathan remua la tête, et fit un geste énigmatique.
— ^Peut-être avez-vous tort de vous tant presser, ditil en regardant son interlocuteur d'un air mystérieux.
— 'Prétendez-vous qu'il soit préférable qu'on le laisse échapper ?
— Je ne dis pas cela.
— En ce cas, il n'y a qu'un moyen . . .
— ill y en a deux, monsieur Renardin, c'est moi qui vous l'assure: il y en a. deux, et pour peu que vous le désiriez, je vous les ferai connaître.
(Renardin .regarda l'Américain comme s'il eût 'été effleuré par un soupçon.
— Auriez-vous par hasard, dit-il, l'intention de venir en aide à cet assassin?
— Je compte bien vous prouver le contraire, ■ cher monsieur, repartit Jonathan ; seulement, en ce moment, n'oubliez pas qu'il y a deux intérêts en jeu: celui de votre vengeance et celui de votre fortune.
— Que voulez-vous dire?
— Le feuillet n'a-t-il pas disparu?
— iSans doute.
— Ne sériez-vous pas heureux de le retrouver?
— Ce serait donc .possible?
— On peut essayer, du moins; mais pour cela, il importe de ne rien précipiter, d'éviter surtout l'intervention de la police qui est curieuse, quelquefois bavarde, et j'estime qu'il sera toujours temps de recourir à ses bons offices, si nous voyons que nous ne réussissons pas, en agissant seuls.
— Vous pourriez avoir raison, fit Renardin, revenu de ses préventions.
— J'ai certainement raison ! dit Jonathan, et je vous promets de plus, que si vous me servez bien, je ferai pour vous ce que j'aurais fait pour iCox, si ce rusé coquin ne m'avait pas indignement mystifié.
— 'Enfin, que me conseillez-vous? interrogea Renardin.
— Peu de chose : la police va venir avec le médecin chargé des constatations légales. Vous serez interrogé.
— Que faudra-t-il répondre?
— Votre rôle est tout tracé: le crime a eu lieu pendant votre absence, et nul ne pourra suspecter votre déclaration quand vous direz que vous ne savez rien. En y réfléchissant même, il est très heureux que votre femme de ménage soit morte, car si la pauvre victime avait survécu à ses blessures, elle aurait pu gêner nos plans par sa déposition.
— Et quand l'interrogatoire aura eu lieu ? . . . demanda encore l'ex-notaire.
— 'Quand l'interrogatoire aura eu lieu, vous vous rendrez au Grand-Hôtel ; mais :pas tout de suite. Ce soir !... Et si je n'y suis pas, vous y trouverez quelqu'un qui vous conduira près de moi ! Est-ce convenu ?
— Parfaitement.
— En oe cas, je n'ai plus rien à faire ici. . . suivez bien mes instructions, et comptez sur sir Jonathan. . . pour vous venger de Cox, et au besoin, pour vous tirer des griffes de M. le comte de Blangy.
En dépit de la fermeté avec laquelle P'Américain s'était exprimé, il était loin d'être rassuré sur les conséquences de l'événement qui venait de s'accomplir.
En réalité, un trouble profond s'était emparé de lui, et quand il se retrouva dans la rue, il se sentit assailli par mille appréhensions.
La partie était en effet très compromise. . . il avait affaire à un coquin des plus 'habiles, et il fallait jouer serré.
'Mais comment? quel espoir lui restait de découvrir la retraite où il se cachait?
iSir Jonathan ne se laissait pas facilement abattre, mais ,eette fois, la position était des plus critiques.
Cependant, il ne s'abandonna pas.
Sa première pensée fut de se rendre chez M. Parville.
M. Parville était absent; mais il savait qu'il trouverait Max, rue de Trévise et il avait à s'entendre avec lui.
Et puis, il attendait ides dépêches, et ,en effet, on lui remit 'deux télégrammes qui arrivaient de New- York, et 'dans lesquels on confirmait tous ses soupçons.
Baltime et Gox n'étaient qu'une seule et même personne.
Il n'en doutait point ! . . . mais cette certitude lui communiqua une nouvelle énergie.
Il ne voyait pas encore comment il parviendrait à tirer vengeance du misérable; toutefois, il avait débrouillé des situations plus compliquées, et il ne désespérait pas de réussir.
Quand il se trouva seul avec Max, il le fit monter dans son coupé et donna ordre au cocher de les conduire à l'hôtel de Brimborion.
Max avait déjà remarqué que Jonathan était plus agité que de coutume.
— Qu'y a-t-il donc? demanda- t-il, dès que la voiture eut gagné les boulevards.
— Je vous expliquerai cela, répondit Jonathan. Je suis obligé à une certaine discrétion, surtout envers veus, et j'estime même qu'il serait dangereux de vous initier à des mystères que je me réserve de vous faire connaître quand il en sera temps. J'espère que vous avez confiance en moi.
— Comme en mon père lui-même, s'il existait.
— Je n'en demande pas davantage, et ce que j'attends de vous, c'est une soumission aveugle, absolue, qui ne discute ni ne raisonne. A ce prix seul, je puis vous promettre qu'avant <peu, vous deviendrez l'époux .de mademoiselle Parville.
— Avec une telle perspective, vous me feriez aller au bout du monde.
— Nous n'irons pas si loin.
— Enfin, que voulez-vous de moi?
— Je veux que vous vous reposiez sur sir Jonathan du soin de régler votre vie dans ses moindres détails... au moins pendant quelques jours.
— Que devrai-je faire?
— Rien autre chose que ce que vous avez fait jusqu'à ce jour: Le matin vous irez au Bois. . . à onze heures, vous rentrerez à l'hôtel pour y déjeuner, vous y resterez jusqu'à quatre, heure à laquelle vous ferez atteler de nouveau, et une fois de retour ,vers sept heures, vous dînerez seul et ne sortirez plus : seulement . . .
— Seulement ?
— 'Vous recommanderez à votre valet de chambre de •bien retenir le nom des personnes qui se présenteront à l'hôtel, pendant votre absence, et si, parmi ces personnes il en était une qui portât le nom de 'Cox ou de Baltime, toute affaire cessante, à quelque heure que ce fût, de jour ou de nuit, vous me feriez prévenir au Grand-Hôtel, où j'aurai donné des ordres en conséquence. Vous vous rappellerez bien, cela.
— Baltime ou Cox. . . parfaitement.
— -C'est à merveille.
— Est-ce que vous allez me quitter?
— A'ous voici chez vous; mes affaires me réclament ailleurs;, et je vais vous laisser; mais vous n'oublierez 'pas mes recommandations ? . . .
— Tous m'avez parlé de mademoiselle Edniée ,cher monsieur, et ma vie dût-elle en dépendre, je vous jure de faire ce que vous demandez.
Sur ces mots ,1e jeune homme descendit de voiture, et, après avoir adressé un dernier geste de la main à Jonathan, il disparut sous l'allée ombreuse qui conduisait à l'hôtel.
•Sir Jonathan était déjà loin.
Tonte la journée se passa pour lui, en préparatifs mystérieux, en recherches acharnées, et quand la nuit vint, il n'avait encore arrêté aucun plan, ni pris aucune résolution dont il pût espérer grand'ehose.
Un fait dominait la situation : il avait beaucoup réfléchi, chemin faisant, et il en était arrivé à cette conclusion rigoureuse, logique, que 'Cox n'avait pu dérober le feuillet de Cincinnati, que pour le revendre aux deux seules personnes qui eussent intérêt à le posséder.
Le comte de Blangy — ou Max !
En ce qui touchait Max, il avait pris ses précautions, il ne doutait pas que si Cox se présentait à l'hôtel Brimborion, il ne fût immédiatement instruit de sa présence.
Mais il n'en était pas de même pour le cas où Cox eût eu l'idée de s'adresser au comte.
Dans cette hypothèse, il avait demandé à la police française un agent éprouvé qu'il avait posté aux environs de la rue de Varennes, a.près lui avoir donné le signalement exact de celui qu'il s'agissait de filer.
Mais, dans les deux cas. ce qu'il importait surtout de savoir, c'était l'endroit où l'habile filou avait caché le document pour la possession duquel il n'avait pas hésité à commettre un crime.
Il était évident que Cox ne portait pas sur lui ce document, et en supposant que l'on parvînt, par ruse ou par violence, à se rendre maître de sa personne, il restait la difficulté redoutable de l'obliger à faire connaître
en quel lieu il détenait le feuillet auquel étaient attachés tant d'intérêts ! . . .
Le soir venu^ sir Jonathan n'avait reçu aucun avis émanant de Max, et avant de rentrer au Grand-Hôtel, il s'était fait conduire dans le quartier habité ipar le comte de Blangy.
— 'Quand il arriva, la rue était déserte, et il n'y trouva que son homme qui fumait sa pipe, à la porte d'un caboulot voisin de l'hôtel.
Il alla vivement à lui.
— Eh bien?... interrogea -t-il, n'avez-vous rien vu encore ?
— Rien de décisif, répondit l'agent; seulement, vers six heures, il est venu un particulier qui répondait assez bien au signalement que vous m'avez donné.
— Ah ! ah ! et il s'est présenté à l'hôtel ?
— Comme vous dites, mais le suisse lui aura dit probablement que le comte n'y était pas, car il est sorti presque aussitôt, et est venu prendre un mêlé-cass chez le mannezingue d'où je l'observais.
—Que s'est-il passé alors?
— Oh ! c'est un malin, car tout de suite il m'a flairé.
— 'Vraiment ... et il ne vous a rien dit ?
— Il s'en est bien gardé. Mais tout de même, il s'est douté de quelque chose, de sorte que je mettrais ma main au feu qu'il ne reviendra pas.
— C'est dommage.
— 'Cependant, si vous le désirez, je passerai la nuit.
— 'Jonathan réprima un vif mouvement de contrariété.
— Oui ! oui ! dit-il, comme se parlant à lui-même . . . nous aurons du fil à retordre avec lui.
— Faut-il continuer la faction? insista l'agent.
Jonathan allait répondre, quand tout à coup il se prit à tressaillir.
Le bruit d'une voiture lancée au galop venait de se
faire entendre dans une rue voisine, et presque aussitôt un coupé de maître déboucha dans la rue de Varennes, et continuant sa course effrénée, alla s'arrêter à la porte de l'hôtel du comte.
Sir Jonathan avait reconnu le cocher, il courut à lui.
— C'est Quoi que vous cherchez ? d't-il à voix rapide.
— Ah ! monsieur Jonathan ! répondit le cocher, c'est vous, oui ! . . . M. Max m'a dit de venir à fond de train, et de vous ramener de même.
La figure de l'Américain s'illumina.
Mais avant de prendre place dans la voiture, il fit signe à l'agent qui accourut. . ,
— Montez sur le siège, ajouta-t-il, j'aurai peut-être besoin de vous? ne perdons pas de temps.
Quelques secondes après, le coupé repartit au galop de ses deux chevaux vigoureux, et, en moins de dix minutes, il atteignit la grille de l'hôtel Brimborion.
Jonathan sauta à terre, et se tourna brusquement vers l'agent qui descendait du siège.
— Tous allez attendre ici, lui dit-il, à voix brève; et si l'homme que je vous ai désigné, tentait de s'enfuir, vous le prendriez au collet, en appelant à l'aide.
— 'Cela sera fait! répondit l'agent.
L'Américain n'en dit pas davantage et s'éloigna.
Un valet l'attendait dans le vestibule.
—M. Max? demanda-t-il aussitôt.
— Il attend monsieur dans son cabinet, dit le valet.
— C'est bien, faites honne 'grrde, et ne laissez sortir sous aucun prétexte, l'homme que vous avez introduit auprès de votre maître. Y a-t-il longtemps qu'il s'est (présenté ?
— Une demi-heure au plus.
— J'arrive à temps, veillez avec soin et venez me retrouver au premier appel qui vous parviendra !
Sur ces mots il pénétra dans un premier salon qui attenait au cabinet de Max.
Sir Jonathan n'était plus le menue, un air d'audace éclairait son front; sa poitrine se gonflait avec force; on eût dit que depuis quelques minutes, il respirait plus librement.
Une fois dans le salon, il s'arrêta et prêta l'oreille.
On entendait le brait de deux voix animées, et il reconnut tout de suite celles de Max et de 'Cox.
Alors, il pressa ses tempes de ses deux mains, secoua énergiquament la tête, et alla frapper à la porte de communication.
— Entrez ! dit la voix de Max.
Il poussa la porte et entra.
A sa vue Cox avait fait un mouvement.
Il ne s'attendait pas à la visite de l' Américain et en parut contrarié.
Jonathan, qui l'observait, lui envoya un geste amical.
— Ne vous dérangez pas, je vous prie, cher monsieur Cox, dit-il ; M. Max est, vous ne l'ignorez pas. un de (mes excellents amis, et je suis heureux de vous voir entrer en relations avec lui.
— Monsieur venait m'offrir d'acheter certain papier auquel, paraît-il, ma fortune est attachée, dit Max, en serrant la main de Jonathan.
ICe dernier approuva d'un signe de tête.
— Je connais cela, répondit-il. M. Cox est un homme habile entre tous, et je m'attendais à le voir réussir. Cà, vojrons, cher monsieur, vous êtes donc parvenu à découvrir la cachette où — . Renardin avait placé le fameux document, et vous êtes disposé à le vendre? Eh bien! causons amicalement, à coeur ouvert, et ditesnous. . .
— M. Cox me demande de lui souscrire une obligation de trois millions pour le cas où j'entrerais en possession de l'héritage du duc de Eervenny.
— Trois millions ! fit Jonathan, en se rejetant en ar-
rière. Ce n'est vraiment pas trop cher, et je ne vois aucune bonne raison pour refuser. Seulement, il y a une difficulté.
— Laquelle ? fit Oox, en (dressant l'oreille.
— Je suppose que vous n'avez pas sur vous le parchemin que vous nous offrez à si bon marché.
— Il est en lieu sûr, répondit Cox. Mais, dès que M. Max aura signé l'obligation que je demande. . .
— Vous irez chercher le document. . .
— 'Comprenez-vous ?
— A merveille. 'Mais c'est ici que se dresse l'obstacle dont je parlais ; car vous admettez facilement qu'ayant eu la bonne fortune de vous rencontrer, je ne renonce pas volontiers au plaisir de vous garder le plus longtemps possible.
— 'Que voulez-vous dire ? fit iCox en se levant à demi.
— Eh ! pardieu, la cho.se la plus simple, cher monsieur, répliqua Jonathan, puisque nous voici en présence, je compte bien que nous ne nous séparerons qu'après avoir réglé notre petite affaire.
— Comptez-vous donc me retenir ici?
— Je n'ai pas d'autre intention, et vous ne sortirez de cet hôtel que lorsque vous m'aurez dit en quel endroit je pourrai aller moi-même chercher le feuillet que vous avez dérobé à ce bon M. Benardin.
— Ah ! prenez garde ! dit Oox, en fouillant vivement sa poche, d'où il tira un revolver.
Sir Jonathan ne le quittait pas de l'oeil ; d'un bond, il se précipita sur lui et lui saisit les deux poignets qu'il serra comme dans un étau.
iSous cette pression brutale et rapide, le revolver glissa des mains de iCox, et alla rouler sur le parquet.
Sir Jonathan ébaucha le sourire interne qui lui était familier.
— Vous avez eu tort, dit-il aussitôt, de vous attaquer à un descendant de Bas-de-Cuir ; si vous aviez pris la
peine de vous renseigner, tout le monde, à New- York, vous aurait dit que je suis un homme de résolution et l'on vous aurait eité quelques traits de ma vie des placers, qui vous eussent mis en garde contre une trop grande confiance en vous-même. Mais il est inutile de s'étendre davantage sur ce sujet, et j'estime qu'il est (préférable, pour vous comme nour moi, de causer tout de suite de nos petites affaires . . . Voyons, mon excellent monsieur iCox, êtes-vous disposé à me faire la confidence que j'attends de votre bonne volonté?
iCox haussa les épaules.
— C'est une plaisanterie, dit-il, en cherchant à se dégager.
— Un Américain ne plaisante jamais en affaires. . . repartit Jonathan. . . mais je tiens à mettre tous les bons procédés de mon côté. . . et il ne dépendra pas de moi. . . que vous ne vous retiriez satisfait.
— Enfin. . . que me voulez-vous?
— Je vous l'ai dit.
— Mais vous savez bien que je ne céderai pas ! . . .
— Si c'est votre dernier mot, je n'insiste pas; et puisque la douceur est impuissante, je me vois, bien à regret, obligé de recourir à des moyens exceptionnels.
— Que prétendez-vous faire?
— €a . . . c'est mon secret ! niais avant qu'il soit longtemps, vous l'aurez pénétré sans peine.
Puis, repoussant du pied le revolver qui 'était tombé sur le tapis, il lâcha les (mains de Cox, et alla presser un bouton électrique qui se trouvait placé à droite de la cheminée.
Pendant ce temps, 'Cox avait bondi vers la .porte, mais au moment où il atteignait le seuil, cette porte s'ouvrit d'elle-même, et un domestique appréhendait solidement le fuyard au collet.
Ce dernier proféra un cri de rage.
— >Là! fit Jonathan, on s'adressant au valet; mainte-
-Ponant, conduisez monsieur à la chambre rouge,, et après l'y avoir enfermé à double tour, laissez-le réfléchir jusqu'à demain anatin.
L'infortuné Cox essaya ibien de lutter encore, mais un second valet était venu se joindre au premier, et à eux deux, ils eurent vite raison de la résistance qui leur était opposée.
Quand Jonathan et Max se retrouvèrent seuls dans la pièce du rez-de-chaussée, il y eut un moment de silence presque solennel.
Max ne comprenait pas les raisons qui faisaient agir l'Américain, et il était bien près de juger sévèrement sa conduite.
Jonathan fronça les sourcils.
— Tout ceci me regarde, répondit-il nettement, et réservez votre pitié pour de meilleures occasions. Nous jouons une partie dangereuse dans laquelle il faut à tout prix réussir, et .puisqu'il se montre réf ractaire à la persuasion, résignons-nous à user de violence.
— Mais ce misérable ne parlera pas.
— Oa. . . c'est une autre affaire.
— Que ferez-vous, s'il s'obstine à se taire?
Jonathan eut encore une fois ce sourire étrange, auquel il s'abandonnait dans certaines situations critiques.
— Prenez patience ... et vous verrez, répondit-il . . . aussi bien, je ne vous quitte pas. . . je tiens à surveiller moi-même notre prisonnier. . . et je vous promets, sous peu, de vous faire assister à un spectacle dont on ne vous a pas souvent régalé dans votre Europe civilisée.
Max ne fit plus d'autre objection. . . il était tard. . . il gagna sa chambre, pendant que l' Américain gagnait la sienne.
Le lendemain, rien d'extraordinaire ne se passa.
Le matin, vers onze heures, Jonathan, accompagné
d'un valet, se fit ouvrir la porte de Cox, et trouva ce dernier occupé, selon son habitude, à tailler un morceau de bois. . .
Jonathan essaya de le faire causer. . . mais Cox ne répondit pas à ses questions, et se renferma dans un mutisme complet.
Toutefois, quand Jonathan se retira, il lui lança un regard de haine et de mépris.
— Si vous n'avez rien autre chose à me proposer, lui dit-il, sur un ton railleur, vous pouvez vous dispenser de revenir.
Jonathan s'inclina.
— Soit! soit! répondit-il, j'attendrai que vous me fassiez appeler.
Et il sortit.
Le soir, quand il se mit à table avec Max, ce dernier •paraissait soucieux.
— Qu'avez-vous donc, mon ami? demanda l'Américain. . . je vous trouve l'air préoccupé. . . auriez-vous quelque inquiétude au sujet de mademoiselle Edmée ?
— >Ce n'est pas cela, répondit Max.
— Qu'est-ce alors?
— Je songe à notre prisonnier, et je vous attendais avec impatience \pour obtenir de vous quelques éelaircissenuents sur ce que im'a dit Tom.
— Que vous a dit votre valet?
— 'Cet après-midi, comme je lui demandais s'il avait fait porter quelques aliments à iM. iCox, il m'a répondu que vous lui aviez défendu.
— Ah ! ah ! Tom est un sénateur fidèle, et il observe exactement les instructions qu'on lui donne.
— Vous avez donc vraiment donné cet ordre?
— Parbleu !
— Votre intention n'est pas cependant de priver ce misérable de nourriture?
— On peut ailler neuf jours comme cela!
— Enfin, il est impossible que vous ayez formé le projet ide le laisser mourir de faim.
— Pourquoi pas?
— Max fit un soubresaut, et la pâleur envahit ses traits.
— Ali ! Ce serait horrible !balbutia-t-il épouvanté.
Jonathan fit un mouvement imperceptible des épaules.
— C'est selon, répondit-il froidement, et cela dépend de la manière de voir! d'ailleurs, tout est relatif en ce monde, et ce qui prend le nom de cruauté dans certaines circonstances, pourrait s' appeler justice dans d'autres. Or, nous avons besoin que cet homme parle, et puisque nous le tenons à notre discrétion, nous serions bien naïfs, je dirai même bien coupables si nous n'usions .pas envers lui des moyens qu'un heureux hasard met à notre portée.
Au surplus, ajouta Jonathan, je vous l'ai dit, et je tiens à le répéter ; c'est moi que tout ceci regarde, et je n'ai pas pour habitude de décliner les responsabilités que j'encours ! Ne vous occupez donc plus de maître Cox, cet homme m appartient, et ne compromettez pas le succès de mes efforts par une commisération, qui, de toutes façons, serait ici fort mal placée !
Le lendemain matin, vers onze heures, Jonathan venait de rentrer à l'hôtel, quand Tom, le valet particulièrement préposé à la garde de Cox, vint le trouver dans sa chambre, où il s'était rendu, en attendant le déjeuner.
Dès qu'il aperçut le fidèle serviteur, Jonathan alla à sa rencontre.
— 'Viens-tu déjà m'annoncer que le déjeuner est prêt ? demanda-t-il d'un ton ironique.
— Tom fit un geste négatif.
— Ce n'est .pas de cela qu'il s'agit, répondit-il .
— Et de quoi donc?
— Je sors de chez le prisonnier.
— Il n'est pas malade, je suppose.
— 'Non, sir Jonathan ... il est au contraire en parfaite santé. Seulement, il commence à être inquiet.
— Vraiment ! ,
— Il a (faim ! . . . Voilà bientôt quarante-huit heures qu'il n'a mangé, et, comme je lui ai dit que vous aviez ordonné de ne lui faire .servir aucune nourriture, il demande à vous parler.
Jonathan fit quelques pas vers la porte.
— 'Ce cher Cox ! dit-il, je serais au regret de le faire attendre. Passez devant, monsieur Tom, et veuillez, je vous prie, m' accompagner jusqu'à la chambre de notre détenu.
Tom prit les devants, ainsi qu'on l'y invitait, et peu après il introduisait l'Américain auprès de Cox.
•Ce dernier était assis auprès de la fenêtre, l'attitude accablée, les bras ballants, le front penché.
Au bruit que fit Toni en ouvrant la porte ,il se redressa brusquement, et son regard, subitement éclairé, s'attacha sur Jonathan, qui venait de franchir le seuil.
—Vous! vous! enfin, balbutia-t-il d'une voix qui s'étrangla dans son gosier.
Jonathan avait renvoyé Tom et s'avançait lentement.
Quand il ne fut plus qu'a quelques pas de Cox, il s'arrêta :
— Parbleu ! dit-il, je suis ravi de vous voir en si bonne disposition, mon cher monsieur; vous avez désiré nie parler ... et. vous voyez, je m'empresse de me rendre à votre appel. Que puis-je faire pour vous être agréable ?
Cox serra ses deux poings crispés avec une rage concentrée.
— Ah ! trêve de raillerie . . . grommelait- il, vous savez aussi bien que moi ce que j'ai à vou- demander; et ce que je veux, c'est que vous disiez jusqu'où vous comptez pousser cette plaisanterie atroce.
— Vraiment, cher monsieur, repartit Jonathan, vous finirez ipar me donner une bien mauvaise opinion de votre pénétration; je croyais qu'il ne devait vous rester, depuis hier, aucun doute sur mes intentions.
— Voulez-vous donc me laisser mourir de faim?
Jonathan protesta du geste.
— 'Loin de moi une pareille pensée ! répliqua-t-il avec un sourire bienveillant, car vous n'avez qu'un mot à prononcer pour qu'à l'instant même Tom vous apporte un déjeuner qm Brébant ou Biche ne désavouerait pas!
— Et si je refuse à prononcer ce mot?
— J'en aurai le coeur déchiré, cher monsieur Cox, anais, dans ce cas, je me verrai obligé de maintenir les ordres que j'ai donnés.
Et comme son interlocuteur se laissait tomber sur
«on siège, la lèvre tordue par la colère, l'oeil injecté de fureur, il s'assit tranquillement à quelques pas de lui et continua:
— Mon Dieu, dit- il, vous avez tort, je vous assure, de vous mettre en cet état, la colère est la pire des conseillères, et vous avez mieux à faire que de l'écouter: est-ce que je ime suis plaint, moi? quand j'ai découvert que vous m'aviez joué; me suis-je répandu en vaines récriminations ? Loin de là, j'ai admiré au contraire, l'adresse que vous aviez déployée en cette circonstan- 'oe, et ayant perdu la première partie, j'ai tenté de prendre ma revanche. C'était légitime, convenez-en.
Vous im' aviez piqué au jeu. . . et nul ne pouvait le trouver mauvais. Or, aujourd'hui, — j'ai à peu près réussi. — Vous êtes en mon pouvoir . . . Toutes mes précautions sont prises pour que vous ne puissiez pas sortir de cet hôtel, et vous n'en sortirez que lorsque vous m'aurez donné satisfaction, '- — on a son amour-propre, que diable ! et vous reconnaîtrez vous-même que je ne fais rien en ceci, qui excède mon droit le plus rigoureux.
— 'Enfin, dit Cox, dans le cas où je consentirais à faire ce que vous exigez, quelles conditions?. . .
— Oh ! . . . aucune, cher monsieur, interrompit sècheiment l'Américain ; on ne traite «pas avec un ennemi que l'on a forcé dans ses derniers retranchements ; vous vous rendrez sans condition. . . ou, sinon. . .
— Et vous croyez que je serai assez naïf . . .
— de ne sais pas ... et je ne veux rien préjuger. Mais soyez assuré, dès à présent, que je ne bougerai pas de la (position que j'ai prise. Voyons, consentez-vous ?
— Je refuse.
Jonathan se leva.
— Il était bien inutile de me déranger, dit-il, et j'aurais mieux fait de déjeuner. Je vous laisse. . . mais, croyez-moi, monsieur Cox, ne prolongez pas trop une situation qui ne peut que s'aggraver; et ne vous expo-
sez pas à un redoublement de souffrances qui n'ont aucune chance de nrattendrir.
Deux jours et deux nuits s'écoulèrent à la suite de cette conversation, et vers la fin du second jour, Jonathan commençait à s inquiéter du silence gardé par Cox, quand, au sortir de table, vers sept heures, Tom vint lui annoncer que le prisonnier demandait de nouveau à lui parler.
Il se rendit sur-le-champ auprès de lui.
Cox était allongé sur un divan, la poitrine oppressée, Je visage blême, l'oeil fiévreux; une sueur glacée perlait à ses tempes; il tenait son front serré entre ses deux mains.
Jonathan s'approcha doucement. v
— Eh bien ... eh bien . . . dit-il avec enjouement, comment nous trouvons-nous, depuis ces quarante-huit heures que j'ai passées sans vous voir? Avons-nous réfléchi?
— Oui ! oui ! répondit iCox, en se soulevant d'une main défaillante. . . je vais mourir.
— 'Eh non. . . vous n'en êtes pas là, et j'espère qu'avant peu, pourvu que vous nous y aidiez, nous vous aurons rendu vos forces. Etes- vous décidé à parler?
— J'y consens.
— 'Allons donc, — que vous disais-je. . . vous pouviez vous épargner bien des souffrances.
— Mais, si je parle? insista Cox.
— iSi vous parlez, sir Jonathan, qui n'a jaanais manqué à sa parole, s'engage, sur son honneur, à vous faire libre, dès que le feuillet de Cincinnati sera entre ses mains.
— Vous le jurez !
— Je le jure.
Le misérable eut encore une seconde de suprême hésitation; mais la faim lui déchirait les entrailles; il était -près de défaillir. Il se résigna à un aveu complet.
Jonathan écoutait avidement et recueillait chaque parole, chaque indication avec une âpre attention.
Quand Cox eut fini, il se laissa retomber sur le divan, inerte, sans force et .presque sans voix.
Jonathan ma relia vivement au bouton de sonnerie qu'il poussa, et allant à Tom, qui accourut aussitôt à cet appel :
— Tom, dit-il, d'un ton impérieux, je' vais sortir: dans une demi-heure au plus je serai de retour. D'ici-là, faites donner un bouillon à cet homme, ajoutez-y un verre 'de vieux bordeaux, et veillez sur lui jusqu'à mon retour. — Plus que jamais, -vous m'en répondez!
Et il sortit.
Le coupé attendait .attelé devant la marquise; il y monta raip dément et jeta ces mots au cocher:
— Eue Contrescarpe, 25.
Et la voiture partit..
Or, pendant que ces faits se passaient, d'autres événements se préparaient chez M. Parville et chez le comte de Rlangy.
Ce dernier n'était pas resté inactif de son côté, à la suite du crime commis chez Eenardin, et il avait compris de suite, comme Jonathan, que l'assassinat n'avait pu avoir pour mobile que le vol de l'important docu-, nient.
Les personnes qu'il avait interrogées à ce sujet ne lui avaient laissé aucun doute sur ce point, et quoique Eenardin n'eût fait aucune déclaration précise, ses soupçons s'étaient affirmés par la connaissance qu'il avait eue des menées de l'Américain depuis le sinistre événement.
Un instant même il avait cru que Jonathan pouvait bien être l'instigateur, sinon l'auteur même du crime.
Mais cette pensée ne fit qu'effleurer son esprit, et si pendant quelques jours elle suffit à lui communiquer les plus mortelles appréhensions, elle disparut bientôt,
quand il eut reçu la visite de Cox, qui ne le trouvant pas, lui avait laissé quelques mots, ambigus pour tout autre, mais tout à fait significatifs pour le comte.
C<>x disait qu'il désirait voir M. de Blangy le plus tôt possible; qu'il avait d'importantes communications à lui fair de la part d'un citoyen de Cincinnati, et qu'il prendrait la liberté de le venir voir dans la soirée.
Le comte l'avait attendu vainement toute la nuit.
Cox n'était pas venu. . ,
En sortant de chez le comte, il s'était rendu auprès de Max. Dans la situation où il se trouvait, il n'avait pas de temps à perdre : il avait bâte de tirer le meilleur parti possible du précieux document dont il venait de endre possesseur. . . Peu lui importait, à lui, de le vendre au comte ou à Max. Il s'était dit que l'un et l'autre étaient également intéressés à le lui acheter, et il avait imaginé de le mettre à l'enchère.
Sa cupidité le perdit, et nous avons dit, comment Jonatban, averti à temps, l'avait surpris chez Max et fait prisonnier.
Ceepiidanl. M. de Blangy ignorait ce qui avait eu lieu et attendait toujours.
Sa position était des plus critiques.
Lee dépensée exagérées de son fils, les pertes énormes qu'il avait faites lui-même à la Bourse et qu'il ne pouvait plus dissimuler longtemps, tout cela lui faisait une obligation impérieuse de brusquer le dénouement; or, il ne voyait d'issue possible que dans le mariage d'Anatole avec mademoiselle Parville, et surtout, dans l'outrée on possession de l'héritage du duc de Kervenny.
Sur le premier point, il avait la parole de M. Parville. Sur le second, il avait la démarche de Cox.
Malheureusement, ce dernier n'était pas revenu.
C'était très alarmant.
Le comte ne vivait plus ; il avait envoyé à plusieurs reprises son fidèle Langlois auprès de Benardin: mais
ce dernier ne savait rien on faisait semblant 'de ne rien savoir, il jouait le désespoir, la crainte et ne donnait aucun renseignement dont on pût profiter.
Le comte se décida alors à faire une tentative auprès de M. Parville, et ce même soir où nous avons vu Cox céder enfin à Jonathan, il se rendit chez le banquier, bien résolu à lui arracher un consentement ^xinitif au mariage d'Edmée avec son fils.
Il trouva M. Parville seul avec sa fille et Ursule.
M. Parville parcourait les journaux du soir; Edmée était assise au piano; la vieille gouvernante s'occupait à quelque travail d'aiguille.
Le banquier accueillit la visite du comte avec une véritable effusion, et alla à sa. rencontre, les mains tendues.
— Qu'êtes-vous donc devenu, cher comte? dit-il; voilà quelque temps déjà qu'on ne vous a vu, et je suis heureux, vraiment, de votre aimable visite.
— 'Mille grâces, cher monsieur, répondit le comte; j'ai eu beaucoup d'occupations, qui m'ont pris tout mon temps. . . et il m'a été impossible. . .
Edmée s'était levée, le comte s'interrompit, puis alla à elle :
— Ne vous dérangez pas, ma chère enfant, dit-il, je serais désolé de vous être importun; je passais près d'ici. . . je me suis rappelé que j'avais à causer avec M. Parville, et, au risque d'être indiscret. . .
— Vous ne le serez jamais, dit le banquier, vous- le savez bien ; mais dites-vous vrai, et avez-vous réellement à on'entretenir de quelque objet important?
— 'C'est précisément cela.
— Voulez-vous que nous passions dans mon cabinet?
— Nullement, nous sommes fort *bien ici. . . et pendant que mademoiselle Edmée continuera ses études, nous pourrons causer tout à notre aise.
M. Parville et le comte allèrent s'asseoir sur un divan circulaire qui occupait le milieu du salon.
Ils tournaient ainsi le dos à Ursule et à Edmée, et leur conversation ne pouvait être entendue.
Cependant M. Parville avait regardé plus attentivement le -comte, et il avait été frappé de l'expression préoccupée de son visage.
— 'Qu'y a-t-il donc, interrogea-t-il ; auriez-vous quelque sujet de contrariété?
Le comte remua lentement la tête.
— 'C'est un peu cela^ répondit-il, et vous seul pouvez rendre la tranquillité à mon esprit.
— Moi ! ah, parlez ! de quoi s'agit-il ?
— De mon fils Anatole.
— Que lui est-il arrivé?
— Oh ! rien qui m'inquiète sérieusement, quoique, depuis quelques semaines, je le trouve bien changé.
— Qu'a-t-il donc?
— Il est heureux.
— 'Et cela vous trouble ? fit Parville.
— 'C'est que je ne l'ai jamais vu ainsi.
— 'Bon ! cela lui passera.
— Enfin, en quoi puis-je vous être utile dans cette occurrence ?
— Ne le devinez-vous pas?
M. Parville fit un mouvement et se disposait à répondre quand le comte poursuivit.
— Je ne prétends pas faire un éloge excessif de mon fils, dit-il, mais je puis bien dire que si, comme tous les jeunes gens de son âge, il s'est abandonné quelquefois aux amours faciles, il a su garder intact un coeur loyal et pur, et qu'il apportera dans le mariage toutes les qualités qui peuvent assurer le bonheur d'une femme. Il y a quelques mois, il n'avait jamais aimé encore e£ il n'a fallu rien moins que la grâce et la beauté de la
jeune fille qu'il a distinguée pour lui ouvrir les yeux et éveiller son coeur.
— Et cette jeune fille, l'aime-t-elle ? demanda M. Parville.
— Anatole ne me l'a pas dit, et avant de l'interroger lui-même, il a voulu savoir s'il ne rencontrerait pas d'obstacle de la part de son père.
M. Parville eut un geste plein de bonhomie.
— Ne prolongeons pas davantage ce mystère, mon cher comte, répondit-il, car je n'entends pas me déror ber à l'explication que vous sollicitez. 'C'est de mon Edmée qu'il s'agit^ n'est -ce pas, et nous avons déjà parlé de ce 2>rojet . . . Moi, vous ne l'ignorez pas, je ne demande pas mieux ; votre recherche est de celles dont on ne peut qu'être honoré, et je vous assure d'avance que j'y donnerai volontiers mon consentement. . . 'Mais c'est le 'bonheur de mon enfant, qui est ici en jeu, et il est bien juste que l'on ne fasse rien sans consulter. J'ai toujours eu l'intention de la laisser libre de son choix; je ne la contraindrai jamais à une union, quelque brillante qu'elle soit, et le jour où elle mettra sa main dans celle d'un époux, c'est que son coeur sera d'accord avec ma raison. Je ne crois pas que je puisse mieux répondre à la démarche que vous voulez bien faire en ce moment, et si vous le voulez, nous pouvons sur-le~champs interroger l'enfant.
Le comte interrompit vivement M. Parville.
— Non ! dit-il, attendez, et laissez-anoi vous adresser auparavant une question qui me semble des plus importantes.
— Laquelle? fit le banquier étonné.
— Mademoiselle Edmée est assez jolie et assez riche pour permettre de supposer que ma demande n'est pas la première qui vous ait été adressée. — Mon fils est-il à l'heure où je parle, le seul prétendant qui se soit mis sur les rangs ?
— L'enfant est si jeune ,répondit M. Parville, que, jusqu'à présent, à part quelques présentations banales et sans importance. . .
— Alors, vous êtes libre de tout engagement?
— Tout à fait libre.
— De sorte que si mademoiselle Edmée, voulait bien agréer la recherche d'Anatole. . .
— Je ne mettrais aucun obstacle à l'union des deux jeunes gens.
Le comte respira, et faisant un effort sur lui-même, comme s'il eût pris une grave résolution :
— Interrogez donc votre charmante jeune fille, cher monsieur, 'dit-il d'un ton un peu ému, et Dieu veuille que sa réponse ne' vienne pas détruire le bonheur que mon fils a rêvé!
— Edmée!. . . dit alors la voix de M. Parville.
La jeune fille jouait une mélodie de Schubert. A l'appel de son père, elle s'arrêta brusquement, et se retourna vers lui, inquiète et troublée.
Puis ,se levant lentement du piano où elle était assise, elle marcha jusqu'à son père, vers qui elle éleva son beau regard plein de curiosité soucieuse.
Discrètement, le comté" s'était retiré à quelques pas.
Bien qu'il se contînt et cherchât à dissimuler' l'émotion profonde qu'il éprouvait, cependant, à certains 'mouvements qui venaient parfois contracter ses lèvres, il était facile de voir qu'il se passait en lui quelque chose d'extraordinaire.
C'était, en effet, un moyen décisif, et toute son âme semblait s'être concentrée pour surprendre la réponse d'Edmée. dans l'accueil que, par son attitude, elle allait faire aux questions de son père.
Mais une autre épreuve, bien plus redoutable, lui était réservée, et M. Parville avait à peine adressé >quel-
ques paroles à sa fille, quand le timbre de l'appartement retentit, et vint suspendre toute conversation.
— Ursule! dit le banquier, voyez qui est là, et veuillez dire que je ne reçois personne.
Ursule s'était déjà levée, prête à obéir, lorsque la porte du salon s'ouvrit et livra passage à l'Américain.
— Sir Jonathan ! fit Parville aeve une exclamtion de joie.
— Lui ! . . . s'écria le comte, étouffant un ori de colère,
L'Américain 'était entré.
Son visage rayonnait; dans sa tenue, d'ordinaire si correcte, se trahissaient certaines négligences inexplicables : il ne prit garde ni à Ursule,, ni au comte de Blangy, et s'avança les mains tendues vers le banquier.
— Excusez-moi. cher monsieur, dit-il, excusez-moi ; quand je vous aurai appris le motif de ma visite, j'espère que vous voudrez bien j)ardonner ce qu'elle a d'un peu insolite.
— Qu'y a-t-il donc? interrogea le banquier qui fit mine de vouloir éloigner Edmée.
— Votre charmante enfant n'est point de trop, dit Jonathan ; car. si je ne me trompe, c'est de son bonheur qu'il s'agit.
— De son bonheur ! . . . répéta machinalement M. Parville.
Une vive rougeur avait envahi les joues d'Edmée. L'Américain sourit comme eût fait Bas-de-Cuir luimême.
Et il reprit :
— Je vous ai présenté dernièrement, dit-il, un jeune homme qui avait été un moment employé dans vos bureaux, et qui, depuis, est devenu subitement riche. —Max ! fit M. Parville. \
— Précisément.
— Quel rapport?
— iMon Dieu, il est très simple . . . Car, je ne crois pas être indiscret en vous annonçant que ce jeune homme est amoureux fou de mademoiselle Edmée.
— Jonathan ! voulut interrompre le banquier.
— 'Et que, de son côté, poursuivit impertubablement l'Américain, mademoiselle Edmée ne le voit pas tout à fait sans plaisir.
Le banquier fronça le sourcil, pendant qu'une pâleur douloureuse se répandait maintenant sur les traits de sa fille.
Décidément. M. Parville trouvait que Jonathan allait trop loin, et il se disposait à le lui -faire observer quand le comte intervint. .
Il avait fait quelque pas et se trouvait à côté de l'Américain.
— Est-ce que par hasard, dit-il, sur un ton ironique, sir Jonathan viendrait demander pour son protégé la main de mademoiselle Parville?
Jonathan s'inclina.
— Mille pardons, monsieur le comte, dit-il. imitant le ton de son interlocuteur, je n'avais pas eu l'honneur de atous voir!... mais vous intervenez à propos pour rendre à ma démarche sa raison sérieuse et pratique. . . C'est en effet, la main de mademoiselle Edmée que je viens demander à son père.
— Pour M. Max ?
— Oh! il ne s'appelle plus de ce nom banal.
— Depuis quand ?
— Depuis une heure.
— Et quel nom porte4-il maintenant?
— Xous l'appellerons, si vous le voulez bien, le duc Roger de Kervenny ! . . .
Et pendant <pie le banquier, Edmée et Ursule, se rapprochaient frémissants, le comte jeta un cri rauque, er saisit le bras de l'Américain.
— Le duc ! balbutia-t-il éperdu. Ah ! c'est faux, on
tous a menti. Ne cro}'ez pas à ce que vous dit cet homme, et je le défie de produire un acte légal, une preuve matérielle de la naissance du fils de Eoger. Ou cet enfant est mort, entendez-vous? ou s'il vit à l'heure qu'il est. il ne peut prétendre qu'à la part que l'on fait d'ordinaire aux bâtarde !
Tandis que le comte parlait de la sorte, la gorge serrée, l'oeil injecté de sang, sir Jonathan avait tiré de sa poche un parchemin qu'il présenta à M. de Blangy au moment où celui-ci finissait.
— 'Voici la preuve que vous exigez, monsieur le comte répondit-il froidement; c'est le feuillet arraché jadis par une main criminelle au registre de Cincinnati, et croyez moi. quand je vous assure qu'il n'y manque rien de ce qui peut justifier les revendications du fils de Eoger.
— Infamie! infamie! murmura le comte.
Par un mouvement rapide, 'peut-être inconscient, il étendit en même temps la main vers le précieux feuillet ; mais Jonathan l'avait déjà rerais dans sa poche.
— Xous nous reverrons, monsieur le comte, ajoutaitil tranquillement ; et je vous donnerai alors toutes les justifications complémentaires que vous pourrez désirer ! En attendant, permettez-moi de m'entretenir quelques instants, seul, avec M. Parville. dont les conseils me sont indispensables, pour la suite à donner à l'instance que je vais former dès demain.
Sur ces mots, l'Américain entraîna M. Parville vers son cabinet pendant que le comte gagnait la porte, en •proie au plus violent désordre.
Toute la nuit, le malheureux resta debout.
Il était atterré, anéanti et se voyait perdu.
C'était la ruine, la honte, le déshonneur même . . . Car, depuis quelque temps, les folies de son fils, ses propres spéculations avaient creusé le gouffre, que la fortune du duc de Kervenny eût- pu seule combler.
Que faire ? il ne le savait pas.
Mille pensées confuses traversaient son cerveau; il ne pouvait s'arrêter à aucune.
Parfois, cependant, une fugitive lueur d'espoir se présentait encore à lui, et il se disait que peut-être sir Jonathan avait menti ; qu'il n'avait pas entre les mains le document dont il avait parlé; que ce n'était là qu'une ruse à laquelle il avait recours, pour l'amener à une transaction !
Mais cette supposition ne résistait pas à la réflexion.
Il connaissait trop bien l'Américain pour croire qu'il eût agi et parlé avec autant d'autorité, s'il n'avait pas eu en sa possession la pièce authentique arrachée au registre de Cincinnati.
Il ne fallait pas se bercer d'illusions, et mieux valait encore regarder en face la situation terrible qui lui était faite.
A mesure que la nuit avançait, des frissons le mordaient à la peau, et de sombres idées lui venaient.
Ce ne pouvait être que par surprise, que sir Jonathan ■-"t'-tait approprié le document dont il le menaçait.
Par surprise ou par crime !
Il se rappelait l'assassinat commis chez Eenardin, et n'était pas éloigné de croire que l'assassin avait été payé par l'Américain.
Il le supposait capable de tout ! . . . et avec un pareil homme, il n'y avait pas à hésiter quand il s^agissait de représailles.
— Ah ! s'il avait pu le tenir à son tour, une heure ! il n'eût reculé devant aucune violence.
L'aube en blanchissant les rideaux de sa chambre, le trouva éveillé, pâle, frissonnant., la moiteur aux tempes, comme s'il sortait d'un cauchemar atroce. Jamais il ne s'était senti brisé à ce point.
Il se jeta sur un divan, rompu de fatigue, la tête alourdie par une si longue veille, et s'endormit tout d'un coup, d'un sommeil de plomb.
Quand il se réveilla, il était plein jour.
Il se redressa avec énergie, et alla à son cabinet de toilette, où il plongea à plusieurs reprises sa tête brûlante dans l'eau fraîche.
Puis il sonna et un domestique parut,
— iMon fils est-il à l'hôtel ? interrogea le comte, après avoir achevé ses ablutions.
— iM. le vicomte n'est pas rentré, cette nuit, répondit le valet.
— Dès qu'il rentrera, vous lui dire que je désire lui parler.
- — 'Oui, monsieur.
— Il n'y a pas de lettre pour moi ? Personne n'est venu me demander ce matin?
— Il n'y a pas de lettre pour monsieur le comte. . . mais il y a là dans l'antichambre, une personne qui désire lui parler. . . et qui attend.
— Quelle personne?
— Un homme de quarante-cinq ans environ. . . type américain. . . mise modeste.
— Et comment s'appelle cet homme ?
—M. Cox.
— Le comte tressaillit.
— N'est-ce pas ce même M. Cox, dit -il, qui s'est présenté à l'hôtel, il y a quelques jours, pendant mon absence ... et qui n'est pas revenu ?
— C'est lui-même.
— Eh bien ! faites-le entrer, à l'instant ; et veillez à ce que personne ne vienne me déranger pendant que je serai avec lui.
Le valet sortit, et quelques secondes après, il introduisit M. Cox auprès de son maître.
Cox était réconforté depuis la veille; il avait bien dormi, et un reste de pâleur témoignait seulement du rude jeûne que Jonathan lui avait fait subir.
Il entra d'un pas délibéré et vint saluer le comte, qui l'observait profondément depuis son entrée.
— Je prie monsieur le comte de m'excuser, dit-il, si j'ai pris la liberté de me présenter devant lui sans l'avoir prévenu, comme il convenait; mais il y a à cela des raisons que vous apprécierez, je l'espère, dès que je vous les aurai fait connaître.
— 'C'est vous qui êtes déjà venu il y a quelques jours ?
— Oui, monsieur le comte, c'est moi ! et si je vous avais rencontré alors, nous ne serions pas, vous et moi, dans la douloureuse situation qui nous est faite.
— 'Que voulez-vous dire? fit le comte, surpris de, ce langage.
—Je veux dire que si la chance avait voulu que vous ne fussiez pas absent, le jour où je me suis présenté, il n'y aurait point à cette heure, d'autre héritier du duc de Kervenny, que le comte de Blangy, et M. Cox, qui vous parle, voguerait vers l'Amérique avec deux bons millions en poche.
Le jointe regarda son interlocuteur avec curiosité.
La. fermeté de son accent, l'audace de son regard, l'aplomb de son maintien, tout l'étonnait dans cet homme qu'il ne connaissait pas encore; et un vague espoir se faisait jour à travers l'obscurité qui l'enveloppait.
— Comment vous y seriez-vous donc pris, dit-il, pour mettre le comte de Blangy en possession de l'héritage du duc?
— Tout simplement en lui vendant pour un bon prix l'acte dont j'étais le détenteur et que sir Jonathan m'a forcé de lui donner pour rien.
— Eh quoi ! vous vous êtes laissé dépouiller ?
— Il l'a bien fallu.
— Vous m'avez pourtant l'air d'un homme qui ne se laisse pas facilement duper.
— Et vous avez raison, monsieur le comte, mais il est des situations où les résolutions les plus énergiques doi-
vent céder; et sir Jonathan m'a placé dans une de ces situations.
— 'Expliquez-vous.
— Voici . . .
Et Cox raconta à M. de Blangy ce qui lui était arrivé à l'hôtel de Brimborion.
En l'écoutant, le comte était devenu de plus en plus soucieux., et quand le récit fut achevé, il releva le front, et arrêta son regard sur son étrange interlocuteur.
— Ainsi, dit-il, le feuillet de Cincinnati est entre les mains de l'Américain?
— Ne le saviez- von s pas?
— Je le savais depuis hier, mais je voulais douter encore.
— Vous voyez que sir Jonathan ne s'est pas endormi ! Il a dû faire toute diligence pour établir les droits de son protégé.
— Ah ! le malheur me poursuit. . . Perdu ! je suis perdu ! murmura le comte en laissant tomber sa tête accablée dans ses deux mains.
— Bah ! qui sait ! fit Cox en baissant la voix.
M. de* Blangy frissonna, et, se dressant brusquement, il darda sur Cox deux yeux où brillait une curiosité intense.
— (Mais puisque vous vous êtes laissé dépouiller par cet homme, dit-il, pourquoi êtes- vous venu vers moi?
Cox cligna de l'oeil.
— 'Voilà la question, répondit-il, et si vous me voyez aujourd'hui, c'est que je désirais causer avec vous.
— A quel propos?
— A propos de l'héritage, parbleu ! i
— Tout n'est-il pas fini?
— (Moi. . . je ne désespère jamais tant qu'il me reste une chance.
— Une chance?
Cox se rapprocha encore.
— Je rae suis renseigné, monsieur le comte, continuat-il, et je ne vois aucune inconvenance à vous dire, que je connais la position terrible dans laquelle vou.=; vous trouvez ! . . . Tons comptiez sur l'héritage du duc pour relever votre nom, et cet héritage venant à manquer, vous êtes perdu. . . peut-être déshonoré.
— 'Enfin ! enfin ! où voulez-vous en venir ?
— A vous demander la part que vous feriez à l'homme qui vous rendrait tout ce que vous êtes menacé de perdre.
— C'est donc possible?
— Je m'y engage.
— Par quel moyen?
— Répondez d'abord à ma question. . . et je vous ferai connaître ensuite le procédé élémentaire auquel j'aurai recours.
Le comte s'était mis à parcourir la chambre à grands pas; le sang brûlait ses artères, sa poitrine était près d'éclater; ce qu'on lui faisait entrevoir était impossible, irréalisable; et pourtant, il croyait!
— Voyons ! voyons. . . insista-t-il, c'est vrai? Vous ne me trompez pas ? . . . Vous m'assurez . . .
— Cela dépend du prix que vous y mettrez, répondit cyniquement Cox.
— Mais . . . fixez-le vous-même.
— Etes- vous disposé à me donner deux millions?
— Ah ! je le jure . . . Parlez . . . parlez !
Cox approuva du geste.
— Du reste, dit-il, nous prendrons nos précautions en conséquence, car j'ai toujours estimé que les actes valent mieux que les serments.
— Vous me faites mourir d'impatience.
- — Xous y voici, monsieur le comte. Nous y voici! et je m'étonne vraiment que cette idée ne vous soit pas venue déjà.
—Quelle idée?
— Ne vous semble-t-il pas, en effet, que le seul obstacle qui s'oppose à ce que vous héritiez du duc, c'est ce jeune Max, fils de Koger.
—Eh bien?
— <Eh bien, quand on est fermement résolu à atteindre son but, on n'hésite pas d'ordinaire et on supprime les obstacles.
— Un crime ! fit le comte d'une voix étranglée.
— Ne vouliez-vous pas le supprimer légalement? C'était un crime, ça aussi!
— Jamais. . . jamais.
— Eéfléchissez.
— Ah ! vous me faites horreur.
Un hideux rictus tordit la lèvre de Cox.
— A votre aise, monsieur le comte, dit-il en s'inclinant avec un respect exagéré, et je n'aurai garde d'insister devant une si honorable répugnance, mais, croyezmoi, réfléchissez. Je serai encore à Paris pendant quelques jours, et je me présenterai chaque matin à vôtre hôtel. . . et j'espère que vous vous souviendrez avec intérêt de la proposition que je vous ai faite.
Il salua profondément et se retira.
Ainsi qu'il l'avait promis, chaque matin, à partir de ce jour, on le vit revenir à l'hôtel et demander à parler au comte de Blang^y ; mais chaque fois, quelques minutes après, il sortait sans avoir été reçu.
Seulement, le quatrième jour, il ne revint pas ! et les valets racontèrent plus tard que le comte s'était enfermé avec lui et qu'ils avaient passé deux grandes heures ensemble.
Que s'étaient-ils dit? quelle sombre trame avaient -ils ourdie ?
C'est ce que 1« lecteur ne tardera pas à apprendre.
Les quelques jours qui s'écoulèrent à la suite de ce que noirs venons de raconter, furent une longue suite d'enchantements pour Max et Edmée.
Jonathan avait communiqué à M. Parville l'acte authentique qui établissait les droits incontestables de Max à l'héritage du duc de Kervenny; il lui avait raconté l'histoire du fils de Roger, l'amour qu'il éprouvait pour Edmée, et le banquier s'était parfaitement laissé convaincre.
Il ne demandait du reste qu'à être convaincu, et autour de lui, chacun semblait s'entendre pour exercer une pression à laquelle il eût été bien difficile de se soustraire.
Edmée ne cachait pas son bonheur. Son visage rayonnait ; chaque fois que l'on prononçait devant elle le nom de Max ou de Roger de Kervenny, une "vive rougeur montait subitement à ses joues; elle ne s'était jamais montrée plus expansive avec son père, et ce dernier la surprenait bien souvent en longue conversation avec Ursule.
De quoi parlaient-elles ainsi? — De Roger.
La vieille , gouvernante ne se possédait pas de joie! Elle avait reporté sur le fils tout l'amour maternel qu'elle avait jadis témoigné au père, et elle ne cessait de le regarder, de lui prendre la main, de lui raconter les années heureuses qu'elle avait passées au château de Trémor.
Max, lui, se laissait faire.
C'était une ivresse à laquelle il n'y avait pas d'équivalent.
Il écoutait l'excellente vieille avec attendrissement, lui adressait mille questions qu'elle ne se lassait pas ■de satisfaire, et, en dernière analyse, il revenait toujours sur le compte d'Edmée, sans se rassasier jamais des détails interminables dans lesquels s'oubliait la bonne Ursule.
M. Parville était donc bien circonvenu, et, comme nous le disions, il se laissait faire.
D'ailleurs, depuis quelques jours, de mauvais bruits lui étaient revenus sur le comte de Blamgy et sur son fils.
On disait le comte ruiné, compromis, on ne parlait de rien moins que d'une exécution prochaine à la Bourse.
Il en est qui supportent stoïquement ces coups de la fortune et ne s'en portent pas plus mal !
Mais pour le comte, dans la situation qu'il avait occupé jusqu'alors, c'était une catastrophe, dont il ne devait pas se relever.
Sur ce point, M. Parville n'était pas homme à transiger, et il avait plus d'une fois frissonné à la pensée du danger que sa fille et lui-même avaient couru.
ÀuSSî apportait -il une certaine complaisance empressée à favoriser l'amour- de Max et à hâter le bonheur de sa fille!
Les deux jeunes gens étaient donc heureux, puisque tout semblait concourir à éloigner d'eux toute appréhension.
Max et Edmée se voyaient tous les jours; la plupart du temps devant M. Parville ou devant Ursule, mais souvent aussi seuls; et alors, c'étaient de douces causeries où leurs coeurs s'épanchaient sans contrainte, où ils se rappelaient naïvement les premières et douces impressions de leur amour.
— Moi, disait Max, du jour où je vous ai vue, je vous ai aimée. . . Je n'avais encore rien éprouvé de semblable; c'était une vie nouvelle, une initiation à des sentiments inconnus, à peine pressentis; il me semblait que jamais je n'avais été plus heureux. . . et pourtant, que de craintes! que de troubles! C'était une foKe ! je me le disais et je le sentais bien! mais on ne raisonne pas avec de pareils sentiments. Que m'importait ma pauvreté, la distance qui nous séparait? Il n'y avait rien que je ne fusse capable de tenter pour vous mériter. Et puis, je peux bien vous le dire, à présent; la première fois que mon regard rencontra le vôtre. . . pardonnez-moi, mais il me sembla y surprendre une sympathie particulière, sorte de tendresse, de pitié peut-être, que j'accueillis, moi, avec une joie folle; — dès le premier jour, je crus que je ne vous étais pas indifférent, et j'augurai qu'un moment viendrait où vous pourriez m' aimer aussi, — vous rappelez-vous cela ?
— Oui ! oui ! je nie le rappelle.
— Chère Edmée !
— Ce fut d'abord une surprise, un étonnement, quelque chose comme un frisson qui me fit presque peur ! j'avais déjà rencontré bien des jeunes gens, chez mon père, ou ailleurs, et je n'avais rien éprouvé de pareil. Quand je vous vis pour la première fois, je vous trouvai causant avec mon père. C'était bien simple : pourtant, je devins toute rouge! je ne sais pas pourquoi, par exemple : vous me saluâtes ; je vous rendis votre salut, et ce fut tout ! mais, une fois de retour dans ma chambre, j'étais tout autre qu'une heure auparavant. C'est bien étrange, n'est-ce pas ?
— Tous m'aimiez ! . . .-
— J'étais confuse, tremblante, presque honteuse.
— Moi ! je rentrai chez moi, effrayé, n'osant pas m'avouer la cause du désordre qui s'était emparé de moi. Dès ce moment je me pris à vous aimer avec l'oubli de
toute choses, n'osant rien espérer, me berçant des illusions les plus insensées, jusqu'au moment où votre père me signifia que je ne devais plus reparaître dans ses bureaux ! . . . Ah ! si vous saviez comme je fus malheureux alors et quelles sombres idées hantaient mon cerveau.
Edmée lui serra les mains pendant que la pâleur envahissait ses joues.
— Ne parlons plus de cela, dit-elle avec un radieux sourire. 'Ces cruelles épreuves ont été éloignées de nous, et nous n'avons plus rien à redouter de l'avenir.
— C'est vrai . . .
— Par un hasard providentiel, vous avez pu reprendre votre nom.
— Et ma jolie Edmée s'appellera bientôt la belle duchesse de Kervenny ! . . . Vous avez raison, chère âme bien-aimée, ne pensons qu'au bonheur promis; et je veux chasser à jamais ces douloureux souvenirs qui ne peuvent qu'attrister votre front . . .
Un soir, les deux jeunes gens étaient dans le salon de l'hôtel Parville. Ursule le® avait quittées pour surveiller le service de la maison. Parville était sorti pour affaires, après le dîner; les deux amoureux assis près l'un de l'autre, non loin de la cheminée, devisaient du seul sujet qui les intéressât, c'est-à-dire de leur amour.
Ce jour-là, Edmée était soucieuse et préoccupée ; Max, attentif à tout ce qui la touchait, n'avait pas tardé à s'en apercevoir.
— 'Qu'avez-vous donc? demanda-t-il, avec un commencement d'inquiétude.
— 'Mais je n'ai rien, répondit Edmée, en s'efforçant de sourire.
— Ah ! vous ne pouvez plus me tromper désormais, repartit Max, car je sais lire sur vos traits, les moindres impressions qui passent sur votre coeur. Or, il y a un nuage sur votre front, un voile sur vos yeux d'ordi-
naire si limpides ... et je suis bien sûr qu'il est survenu quelque chose qui vous inquiète et qui vous trouble. . . n'est-ce pas vrai ?
Edmée eut un geste mélancolique.
— 'C'est vrai .... répondit-elle.
— Vous êtes inquiète ?
—Oui...
— Pourquoi ?
— Je n'en sais rien.
— 'Quelle folie !
— 'Non. . . mon ami, non. . . ce n'est point folie. C'est un' pressentiment. Je n'ai jamais été ainsi. . . il me semble que je suis menacée ... il y a comme des menaces de malheur autour de nous . . . Enfin . . . j'ai peur.
— Que craignez-vous?
— Ah ! je suis trop heureuse, depuis quelque temps. C'est l'excès de ce bonheur qui m'épouvante.
— iChère Edmée.
— ISPéprouvez-vous rien de semblable vous-même ?
— >Moi, non!. . . Quel malheur redouterions-nous. . . puisque aucune puissance humaine ne pourrait nous séparer désormais?
Edmée passa la main sur son front.
— Vous avez raison, dit-elle, c'est insensé :mais, mal- Té tout ce que j'ai pu dire, depuis ce matin, je suis triste, et j'ai parfois comme des envies de pleurer!. . .
Max allait répondre ; il avait pris les deux mains de l'enfant dans les siennes, et l'attirait doucement contre sa poitrine, quand la porte du salon s'ouvrit.
Ursule entra : elle tenait à la main une lettre qu'elle vint remettre à Max . . .
Ce dernier la reçut étonné.
— Une lettre pour moi? interrogea-t-il. Qui donc peut m'écrire?
— C'est un commissionnaire qui l'a apportée à l'instant, répondit Ursule, et il a dit qu'elb était pressée.
Max l'ouvrit sur-le-champ, et c'°..t avec une profonde stupéfaction qu'il lut la signature.
La lettre était signée de Laura, et voici ce qu'elle contenait :
" Monsieur Max,
" J'espère que vous ne m'avez pas tout à fait oubliée, et que vous ne refuserez pas de me rendre le service que j'ai à vous demander. J'ai absolument besoin de vous parler ce soir même, je serai chez moi, à partir de dix heures et croyez que c'est plus encore dans votre intérêt que dans le mien, que je vous supplie de ne pas manquer à l'appel- que je vous adresse.
Laura."
Max resta un moment indécis, après la lecture de ce billet.
II ne pensait guère à Laura ; pour tout dire, il l'avait presque oubliée.
Toutefois, il lui conservait au fond du coeur, un souvenir reconnaissant pour le passé commun, et il ne savait que faire.
— A votre tour,, dit Edmée en remarquant son trouble ; voilà que vous avez l'air soucieux ! Qui donc vous écrit ?
Max lui tendit la lettre qu'elle parcourut.
— Quelle est cette personne qui s'adresse à vous? demanda l'enfant sans songer un matant à mal.
— Une jeune fille que j'ai connue, quand j'étais malheureux . . . répondit Max.
— Elle aura appris votre nouvelle fortune.
— 'C'est vraisemblable.
— 'Eh bien ... il ne faut pas hésiter, mon ami .... c'est si bon de faire le bien !
— Alors, vous m'engagez . . .
— 'Mais sans doute. . . allez. . . allez. . . et demain;, vous me direz ce que vous aurez fait.
Max ne fit pas d'autre objection.
Cette lettre avait éveillé sa curiosité: le souvenir des jours passés dans sa. pauvre mansarde lui était revenu plus vif, depuis un moment; il se rappelait la sollicitude que lui avait témoignée la jolie fille, et se demandait avec intérêt quel service elle avait à réclamer de lui.
Il ne doutait pas que Laura eut appris sa nouvelle situation; et il était curieux de savoir ce qu'elle-même était devenue.
Il relut sa lettre, et en arrivant à sa signature, il vit qu'elle lui donnait son adresse, boulevard Haussmann.
Cela l'éclaira tout de suite.
Elle devait avoir fait fortune ! et il ne chercha pas longtemps à deviner par quels moyens.
Laura était une des plus belles filles qu'il eût jamais rencontrées ; elle avait dû être fort recherchée. Sans doute, elle avait accepté d'un autre, ce que lui, Max, n'avait pas voulu lui donner.
— 'Mais sous l'empire de quelle pensée lui écrivait-, elle ? . . . et quel sens donner à cette phrase énigmatique soulignée dans sa lettre:
C'est plus encore dans votre intérêt que dans le mien! ...
Il était près de dix heures. . . Il monta dans sa voiture, et donna à son cocher l'adresse de la jeune femme.
Quelques minutes plus tard, il sonnait à la porte de son hôtel : une bonne au minois éveillé vint lui ouvrir.
— Mademoiselle Laura? demanda -t -il en pénétrant dans l'antichambre.
— Monsieur est bien monsieur Max ? fit la jeune caméiïste, accompagnant cette question d'un regard effronté.
— Moi-même ! répondit Max.
— Mademoiselle attend monsieur. . . et si vous voulez me suivre.
Max suivit la petite bonne, traversa un salon luxueusement meublé, et arriva enfin à un boudoir où une lampe voilée répandait sur tous les objets une vaporeuse et douce lumière.
Au dehors, à travers la fenêtre, on apercevait les grands arbres d'un parc.
— Mademoiselle prie monsieur de vouloir bien l'attendre, dit encore la camériste.
Puis, fermant la porte, elle disparut, le laissant seul dans cette pièce pleine de parfums énervants et capiteux.
Et alors seulement, pendant quelques minutes, il put à son aise examiner ce délicieux retrait où se trouvaient réunies toutes les excentricités ruineuses du caprice et de la fantaisie.
Max en fut ébloui un moment ; s'il avait pu conserver le moindre doute sur la position de Laura, ses doutes se fussent dissipés à l'instant.
Certes, il n'aimait pas la jeune femme; son coeur était trop occupé, pour qu'il y eût place pour un autre sentiment; et cependant, il éprouva comme une sorte de tristesse à la pensée de sa chute, et ne put s'empêcher de lui donner un regret.
Mais il n'eut pas le temps de s'abandonner à ces idées, car, presque aussitôt, la porte du boudoir s'ouvrit et Laura vint à lui, la lèvre souriante, et la main tendue.
La jeune femme portait une robe de satin qui dessinait toutes les grâce de sa taille ; elle avait les hras presque nus, et ses longs cheveux faisaient comme un diadème à son beau front.
Elle lui serra les mains avec effusion et vint prendre place sur un divan où elle le fit asseoir.
— Vous êtes venu et je vous en remercie, dit-elle d'une voix un peu émue. . . Vous n'avez pas oublié notre pauvre petite mansarde, mais j'avais peur cependant.
— 'Pourquoi donc? fit Max, dégageant doucement ses mains de son étreinte.
— On m'a dit que vous êtes riche maintenant.
— €'est vrai.
—Et duc.
— Duc aussi, en effet ! . . . Mais je serais bien méprisable si ma nouvelle fortune m'avait changé au point de me faire oublier ceux que j'ai connus et qui m'ont témoi-
gnê un sérieux intérêt quand j'étais malheureux; et puis, il y a une certaine jouissance, une fois échappé aux angoisses de la misère, à se rappeler les rudes épreuves par lesquelles on a passé, et je me croirais indigne de bonheur si je ne me souvenais toujours combien vous m'avez été bonne et dévouée aux mauvais jours que nous avons traversés.
Laura ferma les yeux et appuya fortement ses deux bras sur sa poitrine, comme si une sensation douloureuse l'eut prise au coeur.
— Ah ! j'avais fait un beau rêve ! dit -elle alors d'un ton vague; et qui sait si je n'aurais pas pu être sauvée alors ... ce sera l'éternel regret, l'implacable remords ! voyez-vous ! et ce souvenir revient bien souvent dans mes nuits agitées et folles... Ah! je n'étais pas née pour cette honte, et l'on ne voit pas ce que cachent d'épines les fleurs dont nous parons nos fronts.
'En parlant ainsi, la jeune femme passa sa main frémissante dans ses cheveux et secoua énergiquement la tête.
— iMais à quoi bon revenir sans cesse sur ces pensées douloureuses?. . . poursuivit-elle d'un ton presque farouche ; ce qui est fait est fait, et l'on ne peut retourner en arrière. . . Le rêve que j'avais formé s'est évanoui; je ne veux plus y penser. . . et ce n'est pas pour vous dire ces choses que je vous ai prié de venir.
— 'Vous avez donc à me parler?
— iC'est cela.
— A quel propos?
— A propos de choses graves.
— Vraiment !
'Comme Max se prenait à sourire, un pli profond creusa le front de la jeune femme.
— Oh! ne riez pas, dit-elle; car depuis hier, je suis hantée par les appréhensions les plus sombres.
— A cause de moi ?
— Précisément.
— Que puis- je avoir à craindre?
— Tout ! . . . Ali ! tous êtes bon, tous ; voua avez une nature loyale et droite, et vous ne croyez pas facilement au mal; pourtant, il vous eût suffi de réfléchir un instant pour comprendre que votre fortune a cruellement déçu bien des intérêts et que la haine veille sur vous.
— La haine ! . . . répéta Max, cherchant à comprendre.
Laura se rapprocha.
— Voyons ! dit-elle d'un ton âpre ; vous voilà riche, vous voilà duc ... et bientôt, dit-on, vous allez épouser la fille de M. Parville. . . une enfant belle, riche aussi et qui vous aime ... eh bien, n'avez- vous jamais pensé que cet héritage, en possession duquel vous allez entrer, ce titre que vous venez de revendiquer, ont pu être convoités par un autre?
— Le comte de Blangy?
— Et cette jeune fille ! Edmée ! ero}-ez-vous que vous soyez seul à l'aimer et à la désirer? X'est-il pas un autre homme dont sa beauté a attiré les regards et allumé les sens?
— Anatole ?
— Oui. Anatole, qui voyait dans cette union, un avenir assuré de fortune et d'amour, dont vous l'avez dépouillé brusquement, et qui vous hait, à cette heure, pour toutes les déceptions, tous les tourments auxquels sa vie est désormais condamnée.
— 'Mais que peut-il contre moi?
— Lui ! je le crois honnête encore ... et il ne cédera pas sans combat aux conseils perfides qu'on lui donne... Mais les autres!... ceux qui l'entourent, ceux qui avaient échafaudé leur propre avenir sur le sien. . .N'espérez pas qu'ils acceptent sans lutte le sort qui leur est fait; ils tenteront tout avant de se résigner.
— Ah ! je ne les crains pas.
— 'Vous avez tort . . .
— Mon droit est indéniable.
— îSans doute.
— Et rien ne prévaudra contre les constatations légales que Jonathan a entre les mains.
Laura ébaucha un sourire.
— Vous êtes confiant, dit-elle, et vous ne savez pas à quelles terribles résolutions peuvent s'abandonner de pareils hommes. . . Pour vous écarter de la succession du duc de Kervenny, ils ont essayé de vous supprimer légalement; ils n'hésiteront pas, s'il le faut, à aller jusqu'au bout.
— Que voulez-vous dire ? dit Max un peu ébranlé.
— Vous comprenez^ n'est-ce pas?
— Un crime !
— Us sont capables de tout.
— 'Le comte?
— Le comte, ou Eenardin, ou, un certain M. >Cox, qui ne me paraît pas avoir apporté beaucoup de scrupules d'Amérique !
Max fit un mouvement.
— iCox ! répétait-il, comme avec un frisson. Vous le
connaissez
— Il vient ici souvent, depuis quelques jours ! le comte tient, avec ces deux hommes, de fréquents conciliabules qu'il n'ose tenir chez lui ; ils se réunissent dans une pièce contiguë à ma chambre à coucher, et plus d'une fois, j'ai entendu qu'ils prononçaient votre nom. Ah ! prenez garde, mon ami, je vous le répète, ces hommes sont capables de tout. Vous êtes l'unique héritier du duc, et n'oubliez pas que, vous mort, toute votre fortune irait au comte de Blangy !
Il y eut un moment de silence. Max réfléchissait, pendant que Laura l'observait avec anxiété.
Enfin le jeune homme releva la tête.
— Tout ceci est grave, en effet, dit-il, et je ne sais
comment reconnaître l'intérêt que vous me témoignez. Croyez que j'en garderai le souvenir, et que je tiendrai compte de vos avis.
— Je vous ferai connaître ce que j'aurai appris, dit encore Laura.
— ^Moi-même, de mon côté, je veillerai.
— 'Et si quelque danger était à redouter. . .
Elle allait continuer. . . elle se contint brusquement, et prêta l'oreille.
-— Qu'avez-vous ? fit Max étonné.
— 'Silence, répondit Laura en se levant, pour aller, avec précaution, jusqu'à la fenêtre. . .
Puis, au bout de quelques secondes:
— Il y a quelqu'un dans le parc, dit-elle à voix basse et oppressée.
— Qui cela peut-il être? interrogea Max.
— Eenardin . . . peut-être ; ou Oox.
— tC'est ce que nous allons vérifier.
Déjà Max avait fait quelques pas vers la porte ; Laura courut à lui et le retint.
— 'Non! non! dit-elle d'un ton plein d'autorité, ne sortez pas ! vous n'êtes point armé, ils vous tueraient ! z — Laissez-moi ! vos craintes sont puériles. t
— Par grâce, je vous en prie.
— (Eh non! revenez à vous! il y aurait lâcheté à reculer.
— »Max! Max!
Mais ce dernier s'était dégagé des bras de la jeune femme.
Laura n'y tint plus.
— 'Eh bien, soit ! dit-elle en le suivant, puisque vous le voulez, j'irai les affronter avec vous.
Et jetant un voile sur ses cheveux, une mante sur ses épaules, elle passa devant Max et l'entraîna vers le parc.
Mais ils n'allèrent pas loin ainsi, car ils avaient à
peine fait quelques ,pas que Laura s'arrêta glacée d'effroi.
Kenardin et Cox leur barraient le passage.
— Ah ! misérables ! cria la jeune femme, que voulezvous? qui vous a donné le droit de pénétrer ici?
Pour toute réponse, Eenardin entoura sa taille de ses deux bras vigoureux, pendant que Cox se ruait sur Max en brandissant un poignard. ,
C'en était fait de ce dernier peut-être, et il était destiné à périr dans cet odieux guet-apens, quand un incident inattendu vint tout à coup changer la face des choses.
C'était Anatole.
Il arrivait par la grille qui donnait sur le boulevard, et entendant du bruit, il était accouru.
D'un geste rapide et prompt, il arracha son poignard à Cox et alla dégager Laura qui jeta un cri de triomphe.
— Ah ! c'est bien, cela ! c'est bien ! dit-elle éperdue.
— 'Qu'y a-t-il donc, et à qui en veulent ces hommes?
— Demandez-le à eux-mêmes.
Anatole qui ne comprenait rien encore, s'était tourné vers 'Cox et vers Eenardin; mais ces derniers avaient jugé prudent de ne point se prêter à un interrogatoire indiscret, et ils venaient de fuir.
Alors son regard chercha Max, et il tressaillit.
Du premier coup d'oeil, à la lueur d'un bec de gaz, il l'avait reconnu ! . . .
— 'Vous !dit-il . . . vous ! . . . ici ... à cette heure . . . ah ! vous allez m'expliquer ...
Mais Laura voulut lui prendre le bras et l'entraîner dans l'hôtel.
— Venez venez . . . insista-t-elle ; il faut que je vous parle. Ce que vous avez fait prouve que vous ignoriez l'odieux guet-apens que l'on avait préparé. Et quand vous connaîtrez dans quel but ces misérables se sont introduits ici . . .
Anatole résista à l'instance de la jeune fille.
■La vue de Max l'avait rendu à toute sa colère. 'C'était ■son rival ! . . . le fiancé préféré d'Edmée, et il sentait sa poitrine se souleAer de fureur.
Il abandonna le bras de Laura et alla droit à Max.
— Pardon^ monsieur, dit-il., en l'entraînant à quelques pas. . . C'est le hasard qui nous met aujourd'hui en face l'un de l'autre, et vous ne trouverez pas mauvais que j'en profite pour obtenir de vous une explication.
— Que voulez-vous savoir? fit Max, qui, de son côté, n'était pas moins ému. ni moins irrité peut-être.
— Tous êtes le fils du comte Eoger?
— Oui, monsieur.
— Et vous avez demandé à M. Parville la main de sa fille ?
— Qu'il a bien voulu m'aocorder.
— Vous n'ignorez pas cependant que mademoiselle Edmée m'avait été promise !
— Je le savais en effet, et l'on m'avait dit en même temps, que vous n'étiez pas aimé !
— Monsieur ?
— X'est-ce pas la vérité?
— Eh ! qu'importe ! . . . si je l'aime ! car si elle ne doit pas m'appartenir, j'entends qu'elle n'appartienne à personne.
Max s'inclina ironiquement.
— Je ne vois pas bien comment vous .pourrez empêcher que cela soit, répondit-il, sur un ton railleur.
— Il y a un moyen.
— Lequel ?
— 'Et je saurai au moins**si le fils de Eoger a hérité du courage de son père.
— Un duel ! . . . fit Max, l'oeil subitement traversé par une lueur d'acier.
Mais il se contint.
— 'Soit, monsieur, ajouta-t-il aussitôt, d'une voix plus
calme ! soit ! je suis tout disposé à vous édifier complètement sur ce point, comme sur les autres. Demain, si vous voulez envoyer vos témoins à mon hôtel, vous pouvez être assuré du bon accueil qu'il leur sera réservé.
Puis, ayant salué Laura, plus morte que vive, il gagna sa voiture qui l'attendait sur le boulevard.
Une heure après cette scène, le comte de Blangy attendait seul, dans ce cabinet somptueux, où nous l'avons déjà tu. . . et il se promenait de long en large, le visage altéré, les sourcils contractés, en proie à une agitation, à une inquiétude qu'il n'essayait pas de dissimuler.
Tout à coup, il suspendit sa promenade heurtée, et marcha vivement vers l'un des coins de la chambre.
Il y avait là une porte dérobée qui donnait sur le jardin, et il venait d'y entendre frapper.
Il se pencha.
— Est-ce vous, Cox? demanda-t-il, la voix étranglée, le corps frissonnant.
— 'C'est moi, ouvrez ! répondit la voix de Cox.
La porte s'ouvrit et il entra . . .
Il était essoufflé ... la figure un peu pâle, les traits légèrement convulsés.
— -Eh bien ? interrogea le comte, sans oser le regarder en face.
— "Raté ! . . . répondit Cox.
— Et quoi ! ... ce Max.
— 'Aussi bien portant que vous et moi !
— 'Cependant . . .
— 'Ah ! oui, cependant. . . le coup était bien préparé... et pondant dix secondes, je l'ai tenu au bout de mon poignard . . . mais votre imbécile de fils est venu se jeter en travers, et nous avons dû fuir.
— Anatole était là ! il vous a vu. . . il sait!. . . .
Le comte eut un geste d'horreur . . . Cox haussa les épaules.
— >Eh non ! il ne sait rien, répliqua-t-il ; et c'est là qu'est tout le mal ; car s'il avait été mis dans la confidence. . . peut-être qu'il nous aurait laissé faire.
— 'Lui ! quelle odieuse supposition . . .
Cox fit entendre un ricanement cynique.
— Le voilà bien avancé maintenant. . . dit-il avec impudence : il a sauvé le jeune Max, et ce sera à recommencer. . . sans compter qu'il va avoir un bel et bon duel sur les bras.
— 'Que dites-vous?
— Eh! pardieu... rien que de logique... les deux jeunes gens ne s'aiment pas : ils en veulent à la même femme, et quand il y a deux coqs pour une poule, on joue volontier des ergots.
— Un duel ! répéta le père . . . mais ce n'est là qu'une supposition. . . ils ne se sont pas provoqués.
— 'C'est Eenardin qui a tout entendu. . . il est resté en arrière, et d'après ce qu'il m'a rapporté. . . je crois que ça y est !
— Us doivent se battre!
— 'Demain ou après-demain.
— Ah !tout m'accable ! C'est horrible . . . que faire ?
Le comte s'était laissé tomber accablé sur un divan; Cox se rapprocha doucement de lui.
— Voyons ! voyons ! dit-il d'une voix insinuante, il ne faut pas se laisser abattre ainsi, que diable ! On est homme, et tout n'est pas perdu.
— Qu'espérez-vous donc encore? fit le comte en regardant son interlocuteur avec étonnement.
— Il ne faut jamais désespérer.
— Mais ce duel !
— Il aura lieu.
— Et s'il tue mon fils?
— Il ne le tuera pas !
Cox eut un sourire énigmatique.
— Cela, dit-il, c'est mon affaire ! ... Le marché tient toujours, n'est-ce pas?. . . Et vous n'allez pas vous montrer susceptible sur l'honnêteté des moyens. Vous avez raison; laissez-moi agir, combiner, et, demain, je vous dirai ce que j'aurai préparé. . . est-ce convenue
— Ali [quand donc verrai- je la fin de mes tourments?
— 'Quand nous vous aurons débarrassé du jeune Roger de Kervenny ; et, h moins que le diable ne s'en mêle . . .
En parlant ainsi, Cox se dirigeait vers la porte.
— Vous partez? fit le comte. . . quand vous reverrai-
—Demain.
— Et vous me direz ?
— Je vous ferai connaître le résultat de mes réflexions et de mes préparatifs.
— iA demain, alors.
— A demain.
Cox s'éloigna.
Cependant, à la suite de la rencontre avec Anatole, Max était rentré à son hôtel, plus agité et plus ému que ne le comportait la situation.
( '"'tait sa première affaire, et de quelque courage que Ton soit doué, on ne peut pas toujours, en pareille occasion, se défendre d'une certaine appréhension.
Max savait admirablement manier une épée, et ce n'était pas la rencontre en elle-même qu'il redoutait..
Mais il y avait Edmée, dont le coeur allait être déchiré, et il ne songeait pas sans trouble, au chagrin qu'elle éprouverait, si quelque propos indiscret lui donnait le soupçon du danger qu'il allait courir.
L'amour s'alarme facilement; il craignit de ne pas assez bien lui cacher lui-même ses préoccupations.
Aussi, résolut-il de se faire excuser le lendemain auprès de la jolie enfant, et de ne reparaître devant elle, qu'après le duel.
Il dormit mal cette nuit-là; et le jour suivant, il ne sortit pas.
Il ne voulait voir personne . . . mais il avait compté «.ans Jonathan.
Comme il achevait de déjeuner, il le vit accourir.
— iEh bien !eh bien ! fit l'Américain ; que se passet-il ? Je sors de chez Parville, et j'y ai appris que vous étiez indisposé ; est-ce que vraiment voue êtes souffrant ?
— •Nullement, répondit Max, avec un peu d'embarras.
— Alors, pourquoi cette défaite ?
— Parce que je me bats demain.
— 'Vous ! . . . Avec qui ?
— Avec Anatole de Blangy.
Jonathan fit un mouvement.
— Oh ! oh ! dit- il, voilà du nouveau, vous l'avez donc rencontré ? où cela, à quelle heure, enfin ? . . .
Max lui raconta toute l'histoire de la veille.
lie front de l'Américain se rembrunit.
— €ela vient bien mal, dit-il ;et je ne vois vraiment quel moyen employer pour éviter un malheur. . — Pensez-vous que je cherche à me dérober? fit Max vivement.
— Je ne pense à rien de semblable, répliqua Jonathan ; mais vous conviendrez qu'à la veille de vous marier avec une jolie petite bourgeoise qui fera, ma foi, une bien belle duchesse, il serait désagréable de vous faire estropier par un méchant petit crevé qui n'a maintenant plus rien à perdre.
— (Mais je sais manier une épée.
— 'C'est ce que nous verrons ! . . .
— D'ailleurs^ il est trop tard maintenant. . . et je ne vois pas. . .
— Vous avez raison; tout ce que nous dirions ne servirait de rien. Il importe d'aller au plus pressé ; voyons : vous ne connaissez personne à Paris qui puisse accepter d'être votre témoin?
' — Je ne connais que vous.
— C'est ce que je voulais dire : eh bien ! c'est moi qui serai votre second.
— Je n'osais vous le demander.
— Et pourquoi donc? n'étais- je pas l'ami de votre père, ne m'a-t-il pas assisté bien souvent, dans des combats autrement redoutables. Ca me connaît, et s'il vous arrivait malheur, je serais là près de vous, comme j'étais près de lui, à l'heure terrible.
— (Cher monsieur Jonathan . . . que ne vous devrai- je !
— 'Comme l'a dit un de vos poètes: les enfants n'ont qu'à être heureux pour n'être pas ingrats ! . . . Je ne vous demande rien autre chose . . . mais, passons aux choses sérieuses. . . quand devez-vous vous battre?
— Je ne sais. . . j'attends les témoins de M. Blangy.
— Quand doivent-ils venir?
— Oh ! je suis sûr qu'il n'a pas moins d'impatience que moi, et ils ne peuvent tarder. Eh ! tenez ! . . . le timbre du concierge vient de se faire entendre. Ce doit être ceux que nous attendons.
Ainsi que le disait Max, deux personnes venaient de passer devant la loge du concierge qui les avait annoncées, et, peu après, un valet prévenait Max, que deux amis de M. Anatole de Blangy demandaient à lui parler.
— C'est bien ! répondit Jonathan, faites entrer ces messieurs au salon et dites-leur que je vais aller les trouver.
Puis, ayant échangé encore quelques paroles rapides avec Max, il alla rejoindre les amis du jeune Blangy.
Son absence dura à peine un quart d'heure. Quand il revint, toutes les conditions de la rencontre étaient arrêtées.
On devait se battre le lendemain matin, à six heures, dans le bois de Vineennes, non loin de la Porte-Jaune. L'arme choisie était l'épée .
Max reçut ces nouvelles avec la plus parfaite tran-
quillité: seulement, quand il pensa à Edmée, la pâleur envahit ses joues et son coeur se prit à battre violemment.
— Je vois ce que c'est! fit Jonathan, qui l'observait, mais il faut songer à cela le moins possible, car vous avez besoin de tout votre sang-froid, et il importe que votre main ne tremble pas.
— Oh ! so}^ez assuré que je ne faiblirai pas, répliqua énergiquement Max.
— J'y compte bien.
— 'Seulement !
— 'Quoi donc ?
— tSi vous saviez corne je l'aime, !
— Et ! . . . je le sais bien.
— (Et. . . si je devais mourir dans Cette rencontre. . . tout est possible !
— Parbleu !
— Je voudrais, au moins, emporter le souvenir d'une parole d'amour.
— iCa se comprend et si cela dépendait de moi ! *
— Est-ce possible? ^
— Ce serait cruel ! Songez donc, la pauvre enfant est loin de se douter du danger que vous allez courir, et vous la tueriez en lui inspirant le soupçon.
— iQue faire?
— 'Attendre.
— Pauvre et chère Edmée ! . . . il me semble que sa vue doublerait mon courage.
— Vous êtes un enfant. Prenez garde! Anatole ne tremble pas, lui, et sa haine n'a pas besoin d'excitant. Soyez homme; allez faire des armes, pour vous remettre la main, et demain matin, à cinq heures, je viendrai vous prendre.
— Allez donc ! fit Max . . . Je ferai ce que vous me conseillez; mais je vais bien penser à elle.
Jonathan s'éloigna; et peu après, conformément à
Paris que lui avait donné l'Américain, Max se rendit à une galle d'armes qu'il avait l'habitude de fréquenter.
Il y resta une heure au moins, au bout de laquelle il alla faire un tour au Bois.
Quand il rentra il était bien soucieux et se sentait repris par Fardent désir de voir Edmée.
Mais il avait promis à Jonathan, il ne voulait pas manquer à sa parole.
Il traversa le vestibule, et allait gagner son cabinet, quand nu domestique courut à lui.
— Qu'y a-t-il? demanda Max étonné.
— 'Que monsieur me pardonne, répondit le valet, mais pendant son absence, il est venu deux personnes pour le voir.
— Deux personnes. . . Qui cela?
— 'Une jeune dame et une vieille.
— Ont-elles laissé leur nom ?
— Elles ont fait mieux. . . elles ont demandé à attendre monsieur.
— Où sont-elles donc?
— Au salon ! . . .
Max eut comme un frisson qui l'envahit tout entier, et il marcha d'un pas rapide et fiévreux vers la pièce désignée.
Il n'osait s'abandonner à l'espoir qui l'avait saisi . . . et pourtant, tout lui disait qu'il ne devait pas se tromper.
Et, en effet, il n'eut pas plus tôt poussé la porte, qu'un cri accueillit son entrée, et qu'Edmée vint se jeter dans ses bras.
Dans le fond de la pièce, Ursule se tenait debout, immobile et pâle.
— Max! Max! fit Ecl-mée. en étouffant mal le- aanglots qui s'engageaient dans sa gorge, ce n'est pas vrai ce qu'on vient de m'appreaiclie : dites, ditee! vous ne vous battez pas demain avec Anatole?
. — Qui vous a dit?... balbutia Max. en sevrant la pauvre enfant éperdue contre sa poitrine.
— Eh! qu'importe repartit vivement Edmée. est-ce vrai!" répondez! Mon Dieu, ne me trompez pas. avouez la vérité, ne me laissez pas plus longtemps dans cette épouvantable incertitude.
Et comme Max se taisait, n'osanl prendre aucun parti :
— Horrible ! c'est liorrible ! dit-elle en se dégageant, pour prendre sa tête dans ses mains, et plonger doigts dans ses cheveux. Ainsi, on m'a dit vrai ! vous vous battez demain, à cette même heure, je serai veuve, avant d'être épouse.
— Edmée !
— 'Non, laissez-moi ! vous ne savez pas ! moi, d'abord^ si vous mourez, je ne vous survivrai pas!
— 'Ne parlez pas ainsi.
— Ah ! c'est que vous ne savez pas combien je vous aime ! depuis que ma mère est morte je n'ai jamais aimé personne ; à partir du jour ox\ je vous ai vu, j'ai fait le rêve de vivre près de vous. . . toujours, saintement appuyée sur votre coeur ! je ne connaissais rien de la vie ;
il me semblait qu'aucun malheur ne pouvait plus me menacer, puisque vous étiez là pour me défendre. Et maintenant ! maintenant ! . . . .
Elle alla cacher sa tête affolée dans les bras du jeune homme.
— 'Tais-toi ! tais-toi ! dit Max d'un ton âpre, ne m'ôte pas la forée dont j'ai tant besoin. . .
— 'Mais vous vous battrez!
—Il le faut.
— Et si vous alliez succomber dans ce duel fatal.
— Xon ! je ne crains rien, j'ai pour moi ton amour et mon droit ! et je saurai défendre cette vie qui t'appartient !
Edmée regarda Max à travers ses larmes; et elle eût comme une dernière hésitation qui, un moment, glaça la parole sur ses lèvres .
— C'est que . . . balbutia-t-elle profondément troublée.
— Qu'avez-vous ? fit le jeune homme inquiet.
— J'avais espéré. . .
— 'Quoi donc?
— iEst-ee que vraiment. . . cette rencontre?. . .
— Ah ! n'achevez pas, n'achevez pas, chère enfant •bien-aimée, ne diminuez pas l'homme que vous avez distingué, et auquel vous avez résolu de confier le soin de votre vie ! mon honneur est désormais le vôtre, je ne puis accepter que l'on y porte atteinte, je n'ai pas cherché ce duel, mais il aura lieu, parce qu'il n'y a aucun moyen honorable de s'y soustraire et si je meurs. . .
— Mon Dieu !
— 'Si je meurs., vous garderez pieusement mon souvenir qu'aucune tache n'aura souillé, et vous resterez fière de moi ! N'essayez donc pas de me faire revenir sur ma résolution qui est irrévocable, et fortifiez-moi. au contraire, si je faiblissais, e nme rappelant le prix qui m'attend, si je sors sain et sauf de cette rencontre.
Edmée s'affaissa sur un siège, et pendant quelques secondes, elle garda le silence, sanglotant et pleurant.
Elle tenait les mains jointes, l'attitude accablée, les lèvres blêmes, les joues baignées de larmes.
Aax s'agenouilla à ses pieds.
— Edmée, dit-il à voix douce et tendre, je voulais vous cacher ce qui va se passer, pour éloigner de vous les douloureuses appréhensions auxquelles vous êtes en proie, jusqu'à demain. Dites-moi que vous serez courageuse et forte, et que vous ne m'en voulez pas.
— 'Vous en vouloir, moi !fit Edmée, en secouant la tête; moi, qui donnerais ma vie même pour sauver la vôtre.
— Vous comprenez bien, n'est-ce pas. . . que ce que je fais, il fallait que je le fisse.
— 'C'est vrai !
—Et s'il m'arrivait malheur. . .
Edmée frissonna.
— Ah ! si le duel devait vous être fatal, dit-elle blanche comme un suaire, les sourcils contractés, l'œil presque farouche: je jure. Max; que ma vie serait désormais finie, et que ne pouvant être à vous, je ne serais jamais à un autre.
— Chère... chère Edmée!... interrompit vivement Max en la prenant de nouveau dans ses bras. Ah ! ne craignez rien ! Avec de pareilles paroles, je puis affronter mille morts.
Or, pendant que cette scène avait lieu chez le fils du duc Roger, voici ce qui se passait chez le comte de Blan-
gy-
Le comte n'avait pas revu Cox; et il l'attendait, en proie à mille anxiétés poignantes.
Quel nouveau projet avait imaginé M. Cox? il ne lelui avait pas fait connaître; mais il le savait homme de ressources, et se fiait à lui!
Cox avait dit : on ne tuera pas votre fils, et je voua
débarrasserai de Max, c'est-à-dire du fils de Roger de Kervenny.
Tout était là.
Car ce n'était pas à Max, non plus qu'au futur époux de mademoiselle Edmée Parville qu'il en voulait. C'était à l'héritier du duc. qui venait lui arracher une fortune si longtemps convoitée?
Depuis la veille, le comte avait vu son fils, et ce dernier lui avait confié qu'il se battait le lendemain avec Max.
Anatole parla de cette rencontre en homme qui a l'habitude des armes et qui ne redoute pas de se trouver en face d'un adversaire. Le comte, lui, se contenta de lui donner quelques conseils, lui recommandant surtout de se ménager jusqu'au lendemain et d'aller faire un tour chez son maître d'armes.
Ce fut tout!
Le fils était brave, et le père attendait la communication que Cox devait lui faire dans la journée.
Il l'attendit jusqu'au soir, et commençait déjà à s'inquiéter, quand, vers huit heures, comme la nuit venait, il entendit frapper à la porte du parc.
Tl alla ouvrir.
C'était. Cox. — Tl respira.
— Enfin ! dit-il avec un soupir de soulagement.
— Ah ! dame ! repartit Cox en souriant, on prétend ici que Paris n'a pas été fait en un jour, et je le crois volontiers. J'ai eu fort à faire depuis hier; ce n'est pas chose facile que de combiner une pareille machine.
— Alors c'est fait?
— Tous verrez si Cox sait travailler.
— De quoi s'agit-il?
— Je vous expliquerai cela en route.
— dominent, en route ! fit le comte avec un haut-lecorps.
— Eh ! sans doute . . . répliqua Cox ... je vous emmène. . .
— Où cela?
-—Oh! je ne vous banderai pas les yeux... et vous pourrez vous rendre compte.
— Mais qu'ai- je besoin?...
— 'Vous. . . non!. . . mais moi, c'est différent.
— vJe ne comprends pas.
— 'Eh bien, cher monsieur et comte; comme on dit, de ce côté de l'Océan, nous allons mettre les points sur les i, et j'espère que vous comprendrez!. . .
En même temps, sans faire de façon, il s'assit à côté du comte, non moins surpris que blessé de bette singulière attitude.
Mais Cox ne prit pas garde à l'étonnement de ce dernier; il poursuivit, d'un ton calme et net:
— Je vous ai promis hier, dit-il. de vous débarrasser de ce Max, qui est venu si malencontreusement se jeter en travers de nos projets; mais i] y a à cela quelque danger, vous en conviendrez, et j'y cours pour mon compte le risque de la pendaison.
— Après, après?
— .Après? Eh bien j'ai pensé qu'il n'est pas juste que vous soyez appelé à recueillir tout le fruit de ma tentative, sans que vous me donniez des garanties. Oh! vous m'avez promis, je le sais, une somme respectahle dont se peut contenter un homme qui a comme moi des goûts modestes et simples. . . mais il arrive trop souvent que l'on oublie les promesses faites dans une heure d'effusion, et je tiens à ce que vous ne puissiez pas vous dérober, une fois le coup fait.
— Et pour cela?
— Pour cela, il n'y a qu'un moyen .
— 'Lequel ?
— 'C'est de vous attribuer dans l'affaire une part de responsabilité.
— Comment ? '.
— Soyez tranquille d'ailleurs, car je vous ai fait cette part tout à fait acceptable : vous viendrez avec moi. Vous assisterez au drame qui se prépare, comme simple spectateur, et il vous sera loisible de prétendre, après, que vous n'étiez là, que par intérêt pour votre fils qui jouait sa vie. Mais le cas échéant, et si vous cherchiez à renier la dette souscrite, rengagement pris, j'interviendrais, moi aussi, et je saurais donner à votre présence sur les lieux, toute la signification qu'elle doit avoir.
— Je n'accepterai jamais de pareilles conditions, dit le comte, avec énergie.
— Alors, il n'y a rien de fait ! répliqua Cox ; nous laisserons les événements suivre leur cours. . . votre fils recevra bel et bien un coup d'épée, car le jeune Max est très fort !. . . et, de plus, vous serez ruiné et déshonoré.
— Déshonoré! répéta le comte, avec un frisson, en roulant sa tête entre ©es mains.
Cox fit entendre 'un ricanement.
— Ah ! il ne faut pas se faire illusion, poursuivit-il, et vous le savez mieux que moi. Vous êtes à bout "de ressources et de crédit. Demain, si Max n'est pas assassiné, vous serez exécuté à la Bourse, votre hôtel sera vendu, et il ne vous restera pour tout avenir qu'une existence misérable, honteuse. . . criminelle même! Songez-y ... ce n'est pas moi qui ai fait cette situation . . . C'est vous seul, soit dit sans vous offenser. Eh quoi ! vous étiez né avec un nom honorable, un titre, une fortune ! Vous pouviez prendre votre chemin sur les hauteurs de la vie, et vous avez préféré dégringoler de ces sommets vertigineux où vous maintenait la considération qui s'attache à tout ce qui est élevé ou paraît supérieur. Vous avez donné votre esprit et votre coeur aux sentiments les plus bas, et avez roulé jusqu'aux bords de l'abîme, saus essayer même un effort honnête. Et voilà qu'aujourd'hui, quand vous êtes perdu, perdu à jamais,
vous repoussez les seules chances qui puissent s'offrir à vous de ressaisir fortune, honneur et considération ! Allons, permettez-moi de vous le dire, monsieur le comte, ce n'est pas seulement enfantin, c'est bête !
Le comte ne répondit pas ; pendant quelques secondes, il demeura le front penché, les deux mains pressées sur .-a poitrine.
— 'C'est bête ! . . . continua Cox. . . d'un ton ironique ; car. après tout, qu'est-ce que je demande? la chose la plus simple et la moins compromettante.
Vous montez avec moi dans le fiacre qui est en bae. Nous nous rendons ensemble au bois do Vineennes. et là, vous attendez la fin de l'aventure ! Qui donc y trouvera matière à soupçon? vous ignorez ce qui se passe et nul, excepté moi. ne peut affirmer que vous vous y êtes rendu, poussé par un autre sentiment que l'amour paternel ! voyons! n'est-ce pas clair?
Le comte était ébranlé.
— Encore! murmura-t-il . . . si je savait
— Il est préférable que vous ignoriez tout ! répliqua Cox. . . seulement, avant de partir^ vous laisserez ici un mot pour M. Anatole.
— Que puis- je lui dire ?
— 'Tout ce que vous voudrez, mais je tiens à ce qu'il sache qu'avant de se rendre à Vineennes, vous désirez l'entretenir quelques instants.
— Où cela ?
— -Mais je n'y serai pas.
— 'C'est ce qu'il faut.
— C'est ce qu'il faut : ne vous inquiétez de rien, écrivez toujours et reposez-vous sur moi pour le reste.
Le comte ne réfléchissait plus, car il sentait bien qu'il n'y avait plus de place pour l'hésitation. Le lendemain. si Max vivait encore, il était ruiné, déshonoré, comme
l'avait dit Cox, et l'héritage du duc pouvait seul le sauver.
11 écrivit et remit la lettre à Cox.
— Fort bien îapprouva ce dernier; je me charge de faire tenir la missive à .son adresse, et nous n'avons plus à nous occuper du jeune homme.
Tenez donc, monsieur le comte, et chemin faisant, ainsi que je vous l'ai promis, je vous expliquerai comment, demain. M. le comte de Blangy pourra à son tour se faire appeler le duc de Kervenny !
Le lendemain, vers cinq heures du matin, le comte de Blangy était assis près d'une fenêtre ouverte, au premier étage du restaurant de la Porte-Jaune.
Le jour commençait à poindre.
Une buée transparente s'élevait des bois environnants. et les rayons du soleil levant déchiraient peu à peu le voile de brume qui enveloppait l'horizon.
Une belle journée s'annonçait.
Le ciel était pur. avec des tons d'orange sur la ligne extrême... Quelques nuages blancs, légèrement irisés voguaient dans l'air, poussés par une brise nonchalante, et l'on commençait à entendre ces milles bruits insaisissables qui semblent les premiers tressaillements de la nature qui s'éveille et s'étire.
Spectacle grandiose et saisissant: mais le comte y paraissait particulièrement insensible.
11 ne regardait pas. . . n'écoutait rien; il s'absorbait dans une pensée unique.
n se rappelait !
La veille. Cox lui avait raconter ce qui devait se pas-
ser, et de oe qu'on lui avait dit, il n'avait retenu qu'une chose. . .
Chose terrible, redoutable, dont le souvenir amenait à chaque instant un frisson à sa chair, une sueur moite à ses tempes ! . . .
(C'était le dénouement!
Ah ! certes, le comte était tombé bien bas ... du som- ' met où le hasard l'avait fait naître, il avait roulé dans les bas-fonds les pins abjects.
Il était perdu, ruiné. . . et à cette situation extrême qu'il s; était faite, il ne voyait d'issue que dans le crime.
Il n'y avait pas à hésiter !
Et pourtant !
^Chaque fois que l'idée de ce qui se préparait revenait à son esprit, un tremblement convulsif agitait ses membres, la pâleur envahissait ses traits, sa poitrine se gonflait près d'éclater.
Il était au bord de l'abîme, et le vertige le prenait rien qu'à en sonder l'épouvantable profondeur.
Avoir eu tout : fortune, titre, honneurs, et dégringoler jusqu'à se faire le complice d'un assassin !
C'était horrible ; il sentait ses os se glacer.
Mais quoi!
C'était le dernier et suprême effort; de son énergie, 'dépendait le sort de son fils, l'intérêt supérieur de sa propre considération; il se voyait près de sombrer, et dans cet effondrement, il ne voulait pas repousser la seule chance de salut qui s'offrit à lui !
Au surplus, un trouble profond s'était emparé de lui. Ce n'est que vaguement, confusément, qu'il se souvenait des dernières confidences de Cox.
,Max allait venir. Max, le fils du comte Roger, duc de Kervenny, était le dernier obstacle à écarter de la route; et Cox se chargeait de ce soin.
Comment s'y prendrait-il? Blangy avait à peine
écouté. S'agissait-il d'un meurtre ! C'est à peine s'il se le rappelait.
Ce dont il se souvenait seulement, c'est qu'on lui avait assuré que le duel n'aurait pas lieu, et que Max n'irait pas jusqu'au lieu du rendez-vous!
Et le comte écoutait !
Son regard inquiet cherchait à percer cette buée que les premiers feux du jour ne déchiraient pas assez vite...
Depuis une heure, Cox l'avait quitté.
Tant qu'il avait été près de lui il s'était senti plus calme. Mais à partir du moment où il s'était éloigné, il avait vainement cherché à maîtriser l'agitation qui l'avait saisi.
Une demi-heure s'écoula de la sorte.
De temps à autre, il se levait, allait et revenait à travers la chambre, les deux mains crispées, les yeux démesurément ouverts et follement fixes.
Il en est du crime, comme de toute choses, en ce monde. , Cela ne s'apprend pas tout de suite: il faut un apprentissage.
Le comte en était à ses débuts. . .
A chaque instant, il regardait la pendule.
Elle marquait cinq heures moins le quart.
Il n'y avait plus que peu de temps à attendre. . .
Tout à coup il s'arrêta au milieu de la chambre, et ses joues se couvrirent d'une blancheur mate, pendant que les ailes de son nez se pinçaient.
Un bruit venait de se faire.
C'était un roulement de voiture encore lointain, mais dont le bruit approchait rapidement.
Il étouffa un cri d'effroi, et pendant quelques secondes, oolla la paume de ses deux mains sur ses oreilles.
Encore quelques minutes... les dernières!
On eût dit que sa vie même se jouait en ce moment...
Enfin, un coup de feu retentit, et il s'affaissa lourdement, inerte, sans force et sans voix, sur le divan, ca-
chant sa tête dans ses doigts, en proie à une sorte d'hébétement ou de folie.
C'en était fait.
Le crime était consommé ! . . .
'Cette fois, Cox avait tenu sa promesse !
Il resta un long moment abattu, la poitrine sifflante, courbé sur lui-même, n'osant courir à la fenêtre, pour y aller chercher la confirmation de l'espoir criminel que la détonation venait de faire naître en lui.
Cependant cette détonation avait été entendue de quelques domestiques du restaurant ,et un mouvement s'était opéré alentour.
On parlait avec animation; les plus curieux avaient quitté rétablissement en quête de renseignements.
Le comte se dressa et prêta l'oreille.
— 'C'est un guet-apens ! disait une voix.
— Un homme vient d'être assassiné à quelques pas, répondait une autre voix.
— On appelle au secours!... ajoutait un troisième.
Le comte se traîna jusqu'à la porte qu'il ouvrit d'une main frémissante.
Il appela et on accourut.
— 'Que se passe-t-il? interrogea-t-il d'une voix étranglée.
— 'Monsieur, répondit l'homme auquel il s'adossait; on ne sait pas bien encore juste : mais il paraît qu'une voiture vient de verser. . . elle a rencontré un obstacle, mis à dessein dans l'allée, et pendant que l'on tentait de la relever, un misérable a tiré sur l'un des voyageurs et l'a blessé grièvement.
— Ah ! courez ! courez vite ! fit le comte, et revenez au plus tôt m'apporter des nouvelles.
Le domestique disparut et le comte marcha rapidement vers la fenêtre.
Le jour était venu . . . l'avenue s'éclairait, on distinguait, à deux cents mètres^ à travers les dernirs voiles
éd.] a buée, im groupe animé, composé de sept à huit personnes, qui s'agitaient autour d'un coupé renversé en travers de la voie.
Dans le premier moment, le comte ne distingua qu'imparfaitement les personnes qui composaient le groupe. . . mais au bout de quelques minutes, il vit un homme s'en détacher et courir vers la Porte Jaune. • Il tressaillit, et s'accrocha à l'appui de la fenêtre pour ne pas tomber. Cet homme, il l'avait reconnu tout de suite.
C'était Jonathan. . .
Jonathan, un des témoins de Max ! . . .
Emporté alors, par un sentiment plus puissant que sa volonté même, il quitta son poste d'observation, et descendit les premières marches de l'escalier qui conduisait au rez-de-chaussée.
Il arriva à la salle commune, comme Jonathan en ouvrait la porte extérieure et y faisait lui-même son entrée.
A la vue du comte, il s'arrêta comme frappé de stupeur.
— Vous ! vous ! s'écria-t-il, avec un geste d'épouvante....
— 'Qu'y a-t-il donc? demanda, le comte.
— Qu'êtes- vous venu faire ici ? . . . pourquoi y êtesvous à cette heure ?. . .
— J'avais appris, balbutia le malheure ux. . . qu'une rencontre devait avoir lieu entre mon fils et Max, et j'étais venu . . .
— Pour voir si M. Cox avait bien exécuté vos ordres, interrompit violemment Jonathan, et si le fils du duc Poger avait bien été assassiné ! . . .
— Que dites-vous?
Jonathan prit avec une autorité farouche le bras du comte, et se pencha haletant vers lui.
— Ah! n'essayez pas de nier! poursuivit-il du même ton âpre : je sais tout, ou plutôt, je devine le rôle odieux
que vous avez joué dans tout ceci ! apTès avoir été faussaire, vous avez voulu devenir assassin. La fortune et le titre de ce malheureux Max ne vous suffisaient pas, il vous fallait encore sa vie même ! et vous n'avez pas eu peur de votre infamie; vous ne vous êtes pas dit qu'il est une justice immuable à laquelle on ne peut toujours impunément se soustraire, et que l'arme dont vous vous serviez pourrait bien un jour se retourner contre vousmême.
— Que signifie ? . . .
— (Mais non ! tenez, je serai moins cruel que vous rie l'avez été, et je ne veux pas insulter davantage au malheur qui vous frappe, quoique vous ne l'ayez que trop mérité.
— Ah! expliquez-vous... de quel malheur parlezvous !
Il y eut une seconde de silence terrible. . . Jonathan pressait ses tempes de ses deux mains, et son regard s'abaissait sous le regard plein d'effluves troublés que lui jetait le comte.
— On ne pense pas à tout ! répondit -il, au bout d'un instant, et M. Cox, qui est pourtant un habile coquin, n'avait pas prévu que le hasard, plus juste souvent que les hommes, pouvait déjouer ses combinaisons. . . C'était la voiture de Max qui devait venir., c'est le jeune duc que la balle de l'assassin devait atteindre, et à l'heure qu'il est . . .
— iQu'est-il arrivé?
— ■ Voyez !
En ce moment, un bruit de voix, scandé par les pas mesurés et lents de quelques hommes, se fit entendre, et le comte effaré tourna ses regards vers la porte.
Sur le seuil, trois hommes venaient d'apparaître, portant entre leurs bras un blessé dont il ne pouvait encore distinguer les traits.
A côté des trois hommes, marchait un médecin, l'air
grave, le front soucieux, qui suivait le funèbre cortège, tenant dans sa main, la main de la victime.
C'était lugubre.
Chacun observait un silence profond, et il y eut comme un temps d'arrêt, quand on aperçut la figure désespérée et livide du comte.
>Ce dernier n'avait rien vu, rien deviné.
Il espérait encore!
Mais quand il eut reconnu Max qui était là, à deux pas derrière le moribond, tout son coeur sembla près d'éclater.
Il ne fit qu'un bond vers le blessé ! . . .
— 'Qui donc est là ? murmura-t-il, en comprimant ses lèvres glacées.
Et quand il atteignit le groupe, un grand cri déchira sa poitrine, et il tomba sur ses genoux, à côté du malheureux que l'on venait de déposer sur un divan.
— Lui! lui ! dit-il, en prenant sa tête dans ses mains, l)ar un geste affolé de douleur, mon pauvre enfant ! . . .
Et il saisit ses mains froides, et se mit à les baiser -avec transport, comme s'il eut voulu y rappeler la chaleur sous son souffle paternel.
Mais Anatole était inerte et immobile, les joues blêmi -. les bras ballants le long du divan.
— C'est moi. parle ! réponds-moi ! continuait l'infortuné père ; ah ! ma vie, ma vie ! ma vie ! pour un mot de ses lèvres.
Puis se tournant brusquement vers le docteur qui gardait son attitude silencieuse et sombre:
— 'Docteur ! supplia-t-il, éperdu, il n'est pas mort, n'est-ce pas? On ne me l'a pas tué. . . Tous me répondez de lui . . . Dites. . . dites. . . un mot. . . un seul ! . . .
C'était terrible !
Le docteur se taisait, ému par les accents de cette douleur si navrante et si vraie, et il n'osait avouer tout? la vérité.
Cependant, il fallait en finir.
Il se pencha une fois encore,, vers le blessé, consulta son pouls, puis laissa doucement retomber la main qu'il venait de prendre.
Eh bien? fit le comte qui suivait chacun de ses mouvements avec mie épouvantable anxiété.
— Le malheureux jeune homme a été frappé en plein coeur, répondit le docteur.
— Mais il n'est pas mort ?
— Du courage !
—C'est impossible ! Ce serait affreux ! docteur ! — Tout est fini !
Le comte eut un suprême sanglot et roula à terre. On s'empressa de le relever, et de lui prodiguer les soins que réclamaient son état.
C'était facile, il ne s'agissait que d'une syncope, dont quelques sels eurent vite raison, et quand' il sortit de . cette défaillance passagère, ce fut pour fondre en larmes,, sans souci de s'offrir ainsi en spectacle aux témoins cle cette scène douloureuse.
Il ne restait plus là d'ailleurs que le docteur et Jonathan.
Pendant l'évanouissement du comte, les hommes qui avaient apporté le blessé s'étaient discrètement retirés, et Jonathan était allé vivement à Max.
—Votre présence ici est tout à fait inutile, dit l'Américain; et l'humanité vous commande de ne pas ajouter à la douleur de ce père aujourd'hui bien puni !. . . Partez donc sans tarder, et rendez-vous auprès d'Edmée qui doit vous attendre avec bien de l'impatience. Je ne doute pas que dans quelques minutes, je ne sois en mesure d'aller vous rejoindre.
—Ah ! vous ne sauriez croire à quel point je me sens ému et navré, dit Max, sur un ton de compassion sincère.
'en suis convaincu, répondit l'Américain; et cela
fait l'éloge de votre bon coeur; mais tout est bien qui finit bien, comme dit l'immortel Shakespeare, et quand je songe que c'est vous qui pourriez être là, à cette heure, étendu sans vie, sur ce divan de restaurant... J'avoue que le dénouement auquel nous venons d'assister ne m'inspire que des regrets modérés. Allez donc, mon ami, et félicitons-nous d'en être quittes à si bon marché.
Quand la douleur du comte se fut un peu calmée, et qu'il eut recouvré une partie de ses facultés, il se tourna vers le docteur et lui serra la main avec effusion.
— Je vous remercie de toute mon âme, monsieur, lui dit-il ; il n'a pas dépendu de vous que mon fils ne me fût conservé; mais désormais votre présence devient inutile. Pardonnez-moi.
— Je vous comprends, monsieur, et je vous laisse avec votre enfant ! . . .
Le docteur salua alors profondément, et, avant fait un signe à Jonathan, ils sortirent tous les deux et gagnèrent le bois.
Le comte était resté seul.
Chose bizarre !
En dépit fie l'évidence, le malheureux avait peine à croire à ce que le docteur lui avait dit.
Le corps de son onfant était là, livide, glacé, les memmpruntant déjà la rigidité de la mort, le pouls ne battait plus. Lo= yeux étaient clos, et pourtant il s'obstinait flans un dernier et fol espoir.
Mais cela ne dura pas longtemps, et il lui fallut bien racher à cette illusion, si chère qu'elle fut.
Mort ! il était bien mort !
Ces yeux ne se rouvriraient plus pour lui sourire, ces lèvres resteraient décolorées et muettes, et lui, le père, allait vivre désormais misérable, avec le remords du passé et l'épouvante de l'avenir.
Une terrible expression de colère se peignit sur ses traits, à cette pensée qui traversa son cerveau comme un éclair.
Et il pensa à Cox, qui avait été en tout ceci l'instrument fatal du plue terrible des châtiments.
La haine souleva sa poitrine, un voile de sang passa devant ses yeux, el ses ongles labourèrent son crâne avec une fureur aveugle et sauvage.
Ou etait-il ? Il avait fui sans doute ; il avait eu peur... mais qu'importe ! il saurait bien l'atteindre et se venger.
Il songeait à se venger.
Le malheur ne l'avait pas instruit; il ne se disait pas que le châtiment qu'il subissait en ce moment était la juste punition des crimes qu'il avait médités. Il accusait tout le monde, excepté lui!
Que n'eût-il pas donné pour tenir, ne fût-ce qu'une minute, ce Cox au bout de son revolver; avec quelle acre volupté il l'eût immolé sur le corps inanimé de son fils!
Il secoua i a tête à la manière des fauves et se dressa. la main armée d'un poignard qu'il venait de tirer de la poche de son paletot.
Mais presque aussitôt, un rugissement profond s'échappa de sa poitrine, et il bondit vers la porte.
Pendant qu'il était agenouillé auprès de son fils, un homme était entré, sans qu'il l'entendit.
C'était Cox !
A cette vue, son visage resplendit d'une joie farouche, il se rua vers l'Américain la main levée, et le menaçant de son arme.
Mais Cox se contenta de lui prendre le bras, d'un geste prompt et vif, et. de lui enlever son poignard qu'il rejeta au milieu de la chambre.
— Ah ! misérable ! . . . misérable ! cria le comte ....
-i toi! toi! qui l'as assassiné!
Cox haussa les épaules et eut un ricanement.
— Que ce soit moi ou un autre, répondit-il avec calme : cela importe peu, puisque le mal est fait. . . pour mon compte, je ne regrette qu'une chose, et c'est les deux millions que j'y perds.
— Tais-toi ! Tais-toi ! tu n'es donc venu que jîour insulter à mon malheur.
— X "en croyez rien.
— Qui t'amène?
— Votre intérêt et le mien. . .
— 'Et que puis-ie avoir désormais de commun avec toi?....
Cox ébaucha un sourire.
— Par-dieu ! répliqua-t-il. vous en parlez bien à votre Monsieur le comte: ce que nous avons de commun, c'est le crime qui vient d'être commis et pour lequel je puis être recherché.
Eh bien, je ne veux pas que cela soit, entendez-vous... parce que si j'étais arrêté, je pourrais être amené, pour ma défense, à dire des choses qui vous seraient désagréables, et qu'en somme tant que je ne serai pas menacé, je n'ai aucune envie de vous faire de la peine.
Le comte recula, de deux pas avec stupeur.
— 'Quelle noitvelle épreuve m'est donc réservée? balbutia-t-il. gagné tout à coup par une terreur subite.
— -Aucune épreuve, monsieur le comte, repartit Cox ; car il s'agit tout simplement pour vous de me cacher dan- votre hôtel, jusqu'au moment où je pourrai ga.gner l'Amérique en toute sûreté.
— Et tu as cru que je prêterais les mains à une pareille infamie?
— J'en suis convaincu.
— Eli bien ... tu te seras trompé cette fois encore car
mon premier soin sera de te livrer à la justice à laquel'e tu rendras compte enfin de tes forfaits !
Cox s'inclina avec un geste ironique.
— iComme il vous plaira, dit-il, sans rien perdre de sa placidité railleuse, livrez-moi à la justice si je cœur vous en dit, et il ne se passera pas quarante-huit heures avant que vous ne soyez vous-même appréhendé au corps, et arrêté comme mon complice.
— lu me dénoncerais?
--C'est le meilleur moj-en que j'aie d'attendrir mes juges. Songez-y donc: moi, je ne suis qu'un criminel sans importance, et ma cause ne pro /cernera i t aucune pitié, si je reste seul . . . mais que je me présente devant la cour avec le comte de Blangy; que je dise et que ,'c prouve. . . que ce comte m'a poussé à un crime qui devait lui rapporter neuf millions!... mon humble personne disparaît aussitôt, je ne suis plus qu'un malheureux fasciné, séduit, entraîné, et j'accapare à mon profit tout le bénéfice des circonstances atténuantes.
Le comte mordait ses lèvres avec rage. . .
— 'Non ! non ! . . . murmurait-il ... la mesure est comble ... je préfère en finir tout de suite . . .
— 'Ce que je vous propose est pourtant bien acceptable...
— Assez lassez ! . . .
Cox allait continuer : il s'arrêta court.
Une main venait de se poser sur son épaule, et l'étrei'gnait comme dans un étau de fer.
Il se retourna et reconnut Jonathan.
Ses sourcils se froncèrent.
— Jonathan! balbutia-t-il, partagé entre la curiosité et l'appréhension.
— Est-ce que cela ne vous fait pas plaisir de nous revoir, monsieur Cox, dit Jonathan d'une voix mordante; en tout cas, ma présence profitera à quelqu'un, et je vois que j'arrive à temps pour débarrasser M. de Blangy. . .
— Auriez-vous, par hasard, l'intention de me faire arrêter? interrogea Cox.
— Ah ! par grâce ! . . . intervint le comte, encore sons, 1'inflnence de ce dernier.
Jonathan le rassura du geste.
— Xe craignez rien, monsieur, dit -il en même temps; j'ai entendu les dernières paroles de ce misérable et j'espère qu'il reviendra à de meilleurs sentiments.
— Vous cro)rez ! fit Cox, d'un air de défi.
— J'en suis sûr, mon gentleman. . .
— 'Eh bien, je jure, moi, que si vous appelez la police à votre aide, à l'instant même je dénonce M. le comte de Blangy, et toute la honte rejaillira sur lui . . .
— 'C'est ce que nous allons voir ! . . .
Jonathan marcha vers la porte qu'il ouvrit, et sur le seuil de laquelle trois hommes attendaient.
— ^Emparez-vous de cet homme ! dit-il d'une voix ferme et claire, en désignant Cox.
Les trois hommes se précipitèrent sur ce dernier, et l'un d'eux lui mit les menottes, avec une sûreté de mouvement qui témoignait d'une longue habitude.
Cox se laissa faire sans protester : il avait son plan, et ne doutait pas qu'il dût se tirer à bon compte de ce mauvais pas en y entraînant le comte.
Mais Jonathan n'avait pas fini.
Quand ses hommes se furent emparés du bandit, il se pencha vivement vers l'un d'eux^ celui qui paraissait être le chef, et, à voix basse et rapide :
— La, voiture est en bas? demanda-t-il, du même ton calme, comme s'il se fut agi de la chose la plus naturelle.
— 'Oui, sir Jonathan, une voiture à quatre places, répondit celui qu'il interrogeait.
— C'est bien. — 'Quelle heure est-il ?
— Six heures.
— Et le train part ? . . .
— A neuf.
— Tout cela est à merveille. Vous arriverez au Havre vers deux heures de l'après-midi et pourrez prendre passage à bord du Washington, qui part à trois heures : ail right!
'Cependant, durant oe rapide colloque, Cox s'était senti subitement intéressé, et avait prêté une oreille avide.
Sur les derniers mots prononcés par Jonathan, un frisson avait mordu sa chair.
Il regarda autour de lui d'un air inquiet :
— Ah! çà. . . où me conduisez-vous donc? dit-il, avec un vague soupçon du danger qu'il courait.
Jonathan fit ce sourire silencieux auquel il s'abandonnait volontiers dans les circonstances exceptionnelles.
— (Au fait, répondit-il, je tiens à mettre jusqu'au bout tous les bons procédés de mon côté, et il est de convenance élémentaire, que l'on vous donne connaissance de l'itinéraire que vous allez suivre.
Donc, cher monsieur Cox, apprenez que ces messieurs veulent bien vous accompagner jusqu'au Havre. — Une fois là, ils s'embarqueront avec vous sur le Washington, où une cabine a été retenue à votre intention, et ils ne vous quitteront qu'après vous avoir remis entre les mains de la Détective de New- York.
— iMais cela est impossible ! protesta Cox. On n'en a pas la droit.
— Oh! nous avons pris toutes nos précautions, cher monsieur: tout le monde sait en Amérique, que Jonathan est un homme pratique, et qu'il ne s'exposerait pas à être pris en faute. Or, depuis le jour où vous m'avez joué si indignement, j'ai voulu me .procurer des renseignements sur le compte d'un aussi habile coquin. — iCela m'a été facile ;et ayant appris que vous étiez malheureusement soupçonné d'avoir criminellement arraché un feuillet au registre de Cincinnati, j'ai demandé et obte-
nu que le gouvernement américain réclamât votre extradition.
Cox eut un mouvement de rage, aussitôt contenu par les menottes qui lui entraient dans les chairs.
— 'Vous allez donc être emmené en Amérique, continua Jonathan, aanfi se laisser émouvoir. Vous aurez à y répondre du crime qui vous est imputé, et comme la justice américaine est la meilleure justice des deux mondes, je ne doute pas que vous ne sortiez pur de cette épreuve.
— Ah ! vous me payerez cher cette infamie, hurla Cox en se débattant, c'est un abus indigne; malheur à vous, si jamais je me retrouve en votre présence!
— 11 me sera toujours agréable de vous voir, cher monsieur. . . soit en Europe, soit en Amérique. . . mais pour le moment, nous avons de plus graves occupations; Urne is money, vous le savez comme moi, et je tiens à ce que vous ne manquiez pas le train.
Jonathan fit alors un signe aux agents de la Détective qui attendaient, et ceux-ci enlevèrent prestement leur homme malgré la résistance énergique qu'il tenta de leur opposer.
Quelques minutes plus tard, Cox était emballé dans le fiacre à quatre places, et partait pour la gare du Havre.
Pendant qu'il s'éloignait, le comte de Blangy s'était agenouillé de nouveau auprès de son fils. . . et la tête dans les mains, il pleurait et sanglotait.
Depuis la mort du duc de Kervenny, le château de Trémor était resté inhabité.
Au lendemain du jour où l'on avait conduit au cime-
tière le dernier représentant d'une race énergique de (gentilshommes campagnards, tous les serviteurs avaient •été congédiés par le comte de Blangy; Ursule, la fidèle gouvernante avait trouvé asile chez M. Parville, et jamais une créature humaine n'en avait franchi le seuil.
Vers le commencement de la quatrième année, un fait vraiment extraordinaire .se passa, qui vint donner un aliment inattendu aux bavardages et aux cancans des commères du pays.
On était au mois d'avril 1880.
Ce jour-là, vers trois heures du matin, la Marie- Jeanne, un joli petit cotre, monté par le pilote Jéroth et deux hommes d'équipage, était sorti du port de Loquémot et avait gagné le large pour pêcher.
Jéroth était un des meilleurs marins de la côte, et il ne restait jamais longtemps en mer. . . En moins de deux heures, il eut pris ce qu'il voulait de poisson, et la brise s'étant mise à fraîchir, il revint vers Loquémot toutes voiles dehors.
Il avait pris la barre, et surveillait les deux hommes attentifs à la manoeuvre. . .
Or pour gagner la côte, par l'aire du veut qui soufflait, il fallait ranger, au plus près, la falaise au sommet de laquelle se dresse l'imposante silhouette du château de Trémor.
Le vieux manoir est, comme on dit en terme de marine, un amer, et tous les marins du littoral savent qu'il faut venir reconnaître la tourelle de son aile gauche, pour s'engager avec sécurité dans la passe difficile qui mène à Loquémot.
Jéroth connaissait cette particularité mieux que personne; dès qu'il approchait de la falaise, il ne quittait plus la vieille tourelle de l'oeil, et rien au monde ne l'eût fait déroger à cette habitude invétérée d'observation.
Cependant, ce jour-là, pour la première fois de sa vie
peut-être, à peine fut-il en vue du château, qu'un cri de stupéfaction s'échappa de ses lèvres, et qu'il lâcha un moment la barre pour se dresser debout dans la chambre du cotre.
— Qu'y a-t-il donc, patron? demanda un des deux hommes qui tournaient le dos à la côte.
Mais déjà Jéroth avait repris tout son sang-froid, et gouvernait de façon à éviter l'écueil près duquel il passait.
Quand il fut entré dans la passe, et qu'il n'eut plus rien à redouter, il regarda celui qui l'avait questionné :
— Tu me demandes ce qu'il y a, Penker, dit-il, en dirigeant sa main libre vers le château de Trémor. Eh bien, regarde, mon garçon.
Les deux hommes -se retournèrent en même temps, et ayant regardé dans la direction qu'on leur indiquait, une même exclamation de surprise leur échappa à leur tour.
Leur surprise comme la stupéfaction de leur patron, était surabondamment justifiée.
Le château, la veille encore silencieux et morne, lugubre et sombre, avait pris tout à coup comme un air de fête : les volets étaient ouverts ; les glaces des fenêtres étincelaient aux feux rouges du soleil levant, et on voyait aller et venir alentour de nombreuses équipes d'ouvriers jardiniers, terrassiers, couvreurs, qui s'empressaient autour du vieux manoir, avec une activité, un bourdonnement qui rappelaient de loin le mouvement sonore qui se fait autour d'une ruche.
C'a ! dit l'un des marins, est-ce que par hasard le duc serait revenu ?
— Le, duc est mort il y a beau temps, répondit Jéroth.
— 'C'est son fils, alors ?
— 'Son fils, le comte Eoger, l'avait précédé dans la tombe. C'était le meilleur de la famille, et il est parti le premier.
— 'Faut croire, en ce cas, que le château a été vendu.
— ^Possible ... à moins que ... le comte de Blangy . . .
— 'Oh ! c'est un vilain oiseau, celui-là, interrompit Penker ; et je n'aimerais guère le voir venir par ici.
Ces nobles-là, voyez-vous patron, il n'en faut plus, et moins il y en aura, mieux ça vaudra.
Jéroth fit un geste mystérieux.
— 'Allons, assez causé. . . mon bonhomme, dit -il, ouvre l'oeil à laisser arriver ! je vois un rassemblement làbas, sur la grève, et je m'étonnerais bien s'il n'y était pas question du château de Trémor.
Quelques minutes plus tard, la Marie-Jeanne aecostait le port de Loquémot, et une fois que les voiles eurent 'été carguées et le poisson mis à terre, les trois hommes s'empressèrent d'aller se mêler au groupe qui s'était formé non loin de là et qui devait leur apprendre les nouvelles du pays.
'L'effet qui s'était produit depuis le matin était général et grand.
Le château de Trémor était sorti tout à coup de son long silence ; le mouvement et la vie venaient d'y rentrer avec autorité, et si l'on ignorait encore le nom du nouveau propriétaire, on savait du moins qu'il avait l'intention évidente de rendre au domaine des Kervenny sa splendeur d'autrefois.
Au surplus, on ne s'en tint pas à ces bruits; les plus curieux traversèrent bientôt le bras de mer qui sépare Loquémot de la pointe de Trémor, et ils allèrent rôder autour du manoir.
Il y avait là un grand nombre d'ouvriers; on retournait le jardin, les uns enlevant les plantes parasites, les autres traçant des allées; on apercevait à travers la grande grille d'entrée, les valets qui se multipliaient, épouissetant les appartements; les tapissiers posant les tentures, et au milieu de ce remue-ménage affairé, une femme âgée, mais droite et verte encore, qui distribuait
ses ordres, surveillant tout d'un oeil exercé, stimulant le zèle de chacun par une bonne parole ou un sourire invitant.
Le visage de la vieille rayonnait, et parfois on la voyait s'arrêter au milieu du jardin, pour contempler le château ressuscité, d'un air mélancolique et attendri.
Le pilote Jéroth qui n'était pas le moins curieux de la, bande des indiscrets, était arrivé des premiers, et s'était arrêté auprès de la grille.
Il regardait comme les autres, et aurait voulu pénétrer à l'intérieur.
Mais la grille était fermée, et il était impossible, sans escalade d'en franchir le seuil.
Tout à coup, il fit un mouvement, et poussa un soupir de soulagement.
Il venait d'apercevoir la vieille qui passait à quelques pas de lui.
— Eh mais ! . . . s'écria-t-il . . . je n'ai pas la berlue. . . c'est Ursule! Ohé... Ursule, est-ce qu'on est devenue fière, qu'on ne reconnaît plus son vieux Jéroth?
Ursule, car c'était bien elle, s'était retournée à cet appel, et en apercevant le pilote, elle venait d'accourir.
— Ah ! ah ! c'est toi, Jéroth, dit -elle en souriant . . . Bh bien, pourquoi n'entres-tu pas ? . . .
— C'te bêtise ! . . . Puisque c'est fermé, donc.
— Attends, attends ! je vais t'ouvrir.
Et prenant une clef à un trousseau qui pendait à sa ceinture, elle l'introduisit dans la serrure, et la grille tourna aussitôt sur ses gonds.
Jéroth entra.
— Eh bien, dit-il en pressant les mains de la bonne vieille; vrai ! ça me fait plaisir de vous revoir.
— Et à moi donc ! fit Ursule.
— Ab ! ça. vous vous êtes toujours bien portée, au moins?
— Très bien, et toi ?
— iComme vous le voyez; mais, en voilà du nouveau, dites donc ! . . . Est-ce que le comte Roger est revenu dans ce monde ?
— iHélas !non, mon pauvre Jéroth. Celui-là est mort et c'est, on peut dire, le seul chagrin qu'il nous ait jamais fait.
— iMais alors, pourquoi tout ce branle-bas... si ce n'est pas . . .
— >Vous verrez ça . . . vous verrez ça.
— 'Enfin, qui va habiter ici?
— 'Vous ne devinez pas?
— Est-ce que ce serait le comte de Blangy, par hasard ?
— Dieu merci, ce n'est pas lui! fit Ursule en pâlissant légèrement, et au contraire, c'est quelqu'un que vous aimerez tous et qui vous aimera, comme si c'était son père. ,
—M. Boger?. . .
— 'Précisément.
— Il avait un fils ?
— Et un beau garçon. . . un coeur excellent que vous allez voir arriver dans huit jours, avec sa belle jeune femme ! Il y aura des fêtes, et tous les malheureux seront contents... Ah! Jéroth... tenez... je suis bien joyeuse de ne pas être morte, pour voir le bonheur du fils de mon bien-aimé maître.
Ursule aurait continué longtemps sur ce ton, mais elle avait de nombreux ordres à donner encore; à chaque instant, on venait réclamer sa présence, et force lui fut de quitter le brave pilote.
Du reste, celui-ci savait tout ce qu'il voulait savoir, et le soir, à la pointe du petit port de Loquémot, on fit cercle autour de lui pour écoutex ce qu'il rapportait du château.
Huit jours se passèrent dès lors, pendant lesquels les travaux furent poussés avec cette espèce de fièvre qui accomplirait des miracles, et lorsque, dans l'après-midi
du neuvième jour, un superbe landau amena à Trémor le duc et la dxichesse de Kervenny, tout se trouvait prêt pour recevoir les jeunes époux.
Il y avait à peine dix jours qu'ils étaient unis : c'était un enchantement auquel rien au monde ne saurait être comparé.
Les paysans, les pécheurs vinrent à l'envie féliciter la jeune épousée.
Ou avait fait du vieux manoir un nid charmant et abrité pour les jeunes amoureux. On était alors au mois d'octobre.
[ls n'avaient pas une heure de satiété!
Puis, quand vint l'automne, ils quittèrent leur douce solitude et allèrent continuer leur rêve en Italie, d'où ils ne revinrent que vers la fin de février.
Cette année-là fut, on se le rappelle, particulièrement rigoureuse.
La neige tomba avec violence, le froid fut excessif, et quelques traîneaux firent leur apparition sur les boulevards et aux Champs-Elysées.
Edmée était revenue un peu lasse de son dernier voyage : mais le bonheur la rendait forte, et elle ne songeait pas à .se plaindre.
Max avait fait l'acquisition d'un nouvel hôtel, ne voulant pas aimer sa jeune femme là où avait aimé Brimborion.
La nouvelle habitation avait été installée pendant leur absence, par les soins intelligents de Jonathan, et on pouvait s'en rapporter à lui, pour tous les aménagements qui rendent la vie si facile.
Jonathan avait quitté Paris à plusieurs reprises, depuis que le fils de son ami voyageait; il s'était rendu en Amérique où il avait suivi les débats de l'affaire Cox, et assisté à sa condamnation.
Puis, il était revenu en France.
Une fois ou deux il s'était informé du comte de Blan-
gy, mais on n'avait pu fournir sur son compte aucun renseignement précis.
Quant à Kenardin, il savait qu'il était mort misérable dans un bougie de la cité.
Mais l'un et l'autre l'intéressaient peu désormais, et il donna toute son attention à diriger l'aménagement de l'hôtel du jeune duc.
D'ailleurs, le soin de ses affaires devait le rappeler bientôt de l'autre côté de l'Océan, et quand Max et> Edmée revinrent, il faisait ses préparatifs île départ.
Les deux jeunes époux tentèrent bien de le retenir espérant qu'il finirait par se fixer en Europe, mais -Jonathan était né voyageur et aventureux, et la vie civilisée n'avait rien qui l'attirât, ou tout au moins qui pût le retenir.
Un soir doue, vers liait heures, Eilinée et* Max étaient seuls après dîner, et se disposaient à sortir pour se rendre à je ne sais quel théâtre, où l'on donnait une pièce nouvelle.
La voiture était attelée, et Max allait donner l'ordre de faire avancer, quand Jonathan se présenta.
— Ah ! vous venez avec nous, dirent en même temps Edmée et Max.
Jonathan remercia du geste.
— Je ne vais pas avec vous, répondit-il. Mais rien ne s'oppose à ce que vous veniez avec moi.
— 'Où allez-vous donc? interrogea la jeune femme.
Une ombre passa sur le front de l'Américain.
— Je vous ai raconté naguère, dit-il, d'un ton presque grave, dans cjuelles circonstances bizarres autant que dramatiques, j'avais rencontré le jeune homme qui est aujourd'hui le duc de Kervenny, et qui s'appelait alors tout simplement Max.
— Oui. . . oui. . . je me rappelle. . . fit Edmée, avee un frisson involontaire.
— A la bonne heure, continua Jonathan; voyez-vous,
il ne faut jamais oublier cela, et il est bon toujours de se retourner vers l'humble passé d'où l'on est parti. . — Est-ce donc à l'Asile de nuit que tous allez? dit Max, étonné.
— Oui, mon ami.
—Et voué voulez qu'Edmée . . .
Bdmôe eut un peste vif et prompt, et un éclair radieux sillonna son regard :
— Ab ! Jonathan a raison, dit-elle vivement, il ne faut être ni oublieux, ni ingrat. Max. . . quel plus noble usage ferons-nous de notre fortune, si nous ne nous •■. ons pas pour venir au secours des infortunes que nous avons connues et dont nous avons souffert.
Et s'adressant à Jonathan :
— Venez! venez! ajouta-t-elle. . . et soyez remercié, mon ami. pour la bonne pensée que vous avez eue.
Il était huit heures et demie quand ils pénétrèrent dans la cour d'entrée de l'asile du boulevard Vangirard.
Le vent soufflait âpre et froid; la neige gelée couvrait les pavés, une longue file de malheureux stationnait devant la porte, s'écoulant peu à peu et finissant par disparaître, un à un, dans la grande salle d'attente.
Jonathan était fort connu des maîtres de l'oeuvre, on le savait généreux, et l'on était accouru au devant de lui.
En quelques mots, il expliqua la situation de Max. et bien que les femmes ne soient pas généralement admises dans l'Asile, du moins à cette heure de nuit, on fit exception pour Edmée. et. avant que le signal du coucher ne fut donné, on lui permit de parcourir les dortoirs.
L'impri ssion qu'elle en ressentit fut saisissante et lugubre, et plus d'une fois, il lui arriva de serrer le bras de Max, ou de fermer les yeux devant cette terrible vision.
i Se soir-là, l'asile avait reçu un plus grand nombre de clients qu'à l'ordinaire. L'hiver est la dure saison
pour les malheureux qui n'ont ni pain ni feu; on ne peut plus coucher sous les ponts, ni sur les bancs des squares ou des boulevards, et l'on se réfugie à l'Asile où l'on trouve un abri contre la neige, et d'énormes poêles où l'on peut aller réchauffer ses membres glacés par le froid.
Le regard ne rencontrait là que des visage pâles aux yeux vitreux, aux lèvres bleues et grelottante.-. Horrible tableau ! sur lequel quelques rares becs de gaz jetaient une lueur douteuse, qui mettait en sail-ie tous ces haillons repoussants de la misère et du vice, ci leur imprimaient un cachet sinistre.
Car, il y a de tout dans ces établissements, nous l'avons déjà dit; et bien souvent, le crime est allé dormir là quelques heures, côte à côte avec ces pauvres victimes de la vie, qui meurent quelquefois, sans avoir pu pénétrer la cause des tortures qu'elles ont subies !
— 'Horrible! horrible! balbutia Edmée, profondément émue, Max, je t'en conjure; ne restons pas plus longtemps ici.
— Tu le veux? fit Max.
— Du reste, nous en avons assez vu ! approuva Jonathan.
Et ils quittèrent la salle Saint- Jean où ils venaient de pénétrer.
Mais pour gagner la porte de sortie il fallait traverser la première salle d'attente où plus de cinquante malheureux se trouvaient réunis, les uns assis sur des bancs, les autres se chauffant debout au poêle qui en occupait le milieu.
Edmée et Max avaient pris les devants. . . Jonathan venait à vingt pas derrière.
A un moment, Max vit qu'il s'arrêtait.
— Ne venez-vous pas? mon ami, dit-il en se retournant.
Jonathan lui fit un signe de la main qui voulait dira
qu'il allait répondre, et au grand étonnement des deux personnages, il alla droit à un homme qui était assis à quelques pas, seul, le front penché et l'attitude sombre.
Edmée alla se réfugier avec Mas dans le bureau en attendant l'Américain.
Cinq minutes au plus, au bout desquelles ils le virent reparaître.
— 'Eh bien, fit Max, qui donc vous a retenu tout à l'heure ?
Jonathan ne répondit pas, et marcha d'un pas résolu vers la sortie.
Une fois sur le boulevard, il ouvrit la portière de la calèche, en invitant Max et Edmée à y prendre place.
— Mais vous-même, fit Max étonné, ne venez-vous pas ? . . .
— Moi ! répondit Jonathan, je pars demain pour le Havre, d'où le Washington m'emportera vers New- York, et j'ai bien des choses à faire, d'ici là. Vous êtes heureux ! vous n'avez plus besoin de moi ... et je ne reviendrai à Paris que polir nommer votre premier enfant, comme c'est convenu !
— Il est donc impossible de vous retenir ? insista Max.
— 'Tous me connaissez !
— 'Mais, dites-moi au moins, quelle figure de connaissance vous avez rencontrée tout à l'heure à l'Asile ?
Le front de l'Américain se rembrunit.
— Vous voulez le savoir, dit-il d'un ton un peu troublé.
— S'il n'y a pas d'indiscrétion ? . . .
— Il n'y en a aucune.
— Donc c'est ? . . .
— Le comte de Blangy ! . . .