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CHAPITRE XIV

Condition primitive de l’homme. — Unité de la race humaine. — Sélection naturelle appliquée à l'homme. — Influence de l’esprit. — Augmentation du bonheur indiquée par l’accroissement du nombre. — Souffrances des sauvages. — Souffrances qu'ils s'infligent à eux-mémcs. — l,es bienfaits de la civilisation. — Diminution de la souffrance. — Avantages de la science. — L'avenir.

J’ai déjà exprimé mon opinion que les arts et les instruments les plus simples ont été inventés séparément par divers peuples et dans des parties du monde très-différentes. Même aujourd’hui, nous pouvons, je crois, nous faire une idée de la manière dont ils ont été ou dont ils ont pu être inventés. Certains singes se servent, dit-on, de massues, et jettent des bâtons ou des pierres à ceux qui les dérangent. Nous savons qu’ils emploient des pierres rondes pour briser les coquilles de noix ; de là à faire usage d’une pierre tranchante pour couper, il n’y a assurément pas loin. Quand le tranchant s’est émoussé, on jette la pierre et l’on en choisit une autre ; mais au bout de quelque temps le hasard, sinon la réflexion, montre qu’une pierre ronde brise d’autres pierres aussi bien que des noix, et ainsi le sauvage apprend à aiguiser des pierres pour son usage. D’abord, comme nous le voyons dans les spécimens du diluvium, elles sont rudes et grossières, mais peu à peu les morceaux rognés deviennent plus petits, les coups sont portés avec plus de précaution et de soin, et à la fin on trouve que la besogne peut être mieux faite par pression que paf percussion. De la pres-

sion nu poli il n'y a encore qu’un pas. Lorsqu’on travaille la pierre, il se produit des étincelles; lorsqu'on la polit, on ne manque pas d’observer qu elle s’échauffe : il est aisé de voir par là comment les deux procédés pour se procurer du feu ont pu prendre naissance.

Le chimpanzé se bâtit une maison ou un abri qui ne le cède guère à celui de certains sauvages. Nos ancêtres primitifs peuvent donc avoir possédé cet art, mais en admettant qu'ils ne l’aient pas eu, quand ils s’adonnèrent à la chasse, et, comme nous voyons que c’est le cas pour tous les peuples chasseurs, qu'ils suppléèrent à l'impuissance de leurs armes par une connaissance étonnante des mœurs et des coutumes des animaux dont ils faisaient leur proie, ils ne manquèrent point sans doute d'observer, et peut-être, de copier les demeures que diverses espèces d’animaux construisent pour elles-mêmes.

Ix*s Esquimaux n’ont pas de poterie : chez eux, des pierres creuses en tiennent lieu, mais nous avons vu comment ils les perfectionnent quelquefois en y ajoutant un bord en argile. Étendre ce bord, diminuer la pierre pour arriver, à la fin, à s’en passer, c’est là une opération toute naturelle. Dans les contrées plus chaudes on se sert, pour conserver les liquides, de vases de bois ou d écailles de fruits, tels que les noix de coco et les gourdes. Cette vaisselle, naturellement, ne va point au feu, mais on l’y rend propre en garnissant l’extérieur d'argile. On a des preuves que ce facile perfectionnemeut a été imaginé par plusieurs peuples distincts, même dans les temps modernes (1). Il y aurait à citer d’autres cas semblables de progrès importants obtenus par des procédés très-simples et en apparence vulgaires. Ces acquisitions une fois faites, il semble fort peu probable qu’on puisse les perdre. Il n’y a pas d’exemple, dit M. Tylor (2), « d’un peuple qui ait abandonné l’usage du fuseau pour tordre le fil à la main,

(1) Voyez Tylor, Histoire primitive de l'humanité, p. 289.

(2) Loc. cil., p. 364.

ou qui, ayant l’habitude de se procurer le feu avec un lacet faisant tourner le bois, en soit revenu à la coutume primitive : on a même delà peine a imaginer que cela puisse arriver » . Que conclure de cet argument? Évidemment que les races les plus abaissées, parmi les sauvages modernes, doivent, toujours en supposant l’unité de l’espèce humaine, être au moins aussi avancées que l’étaient nos ancêtres quand ils se répandirent sur la surface de la terre.

Quel a donc dû être leur état? Ils ignoraient la poterie, car les Esquimaux, les Polynésiens, les Australiens, plusieurs peuples des deux Amériques, et bien d’autres races sauvages encore aujourd’hui n’en ont poiut, ou du moins n’en avaient pas jusqu’à ces derniers temps. Ils ne possédaient ni arcs ni flèches, car ces armes étaient inconnues aux Australiens et aux Nouveaux-Zélandais ; pour la même raison, leurs bateaux devaient être aussi grossièrement faits que possible ; ils étaient nus et ne savaient point l’art de filer; ils ne connaissaient pas l’agriculture et n’avaient probablement d’autre animal domestique que le chien. Ici pourtant l’argument est moins solide, vu que l’expérience acquise est le bien le plus facile à transporter. Ce qui toutefois est, selon moi, le plus probable, c'est que le chien fut longtemps le seul animal domestique. Quant aux armes d’un emploi plus rare, telles que le boomerang, le tube, la bola, etc., ils en étaient certainement privés. La fronde et le bâton de trait étaient certainement inconnus, et même, selon toute apparence, le bouclier n’était pas inventé. La lance, qui n’est qu’un prolongement du couteau, et la massue, qui n’est qu’un long marteau, voilà les seules armes que laisse subsister ce genre d’argumentation. Ce sont, en effet, les seules qui paraissent être d’un usage naturel et commun à tous les hommes.

On serait disposé à s'étonner que l’homme ait pu, dès l’abord, tuer du gibier, mais il ne faut pas oublier que si l’homme n’était pas adroit, les animaux n’étaient pas défiants. L’humeur familière des oiseaux dans les lies inhabitées est bien connue; la pru-

dcnce des animaux et l’habileté de l’homme ont dû suivre une marche à peu près parallèle.

la même argumentation peut s’appliquer à la condition intellectuelle des sauvages. 11 est fort peu probable que nos ancêtres primitifs aient été capables de compter jusqu’à dix, lorsqu’on songe que tant de races actuellement existantes ne peuvent aller au delà de quatre. D’un autre côté, il n’est nullement probable non plus qu’il ait pu exister pour l'homme un état inférieur à celui qu’indique ce rapprochement. Tant qu’il est resté, en effet, conflué dans les tropiques, il a pu trouver une succession continuelle de fruits, et vivre comme le font maintenant les singes. D’après Bâtes, tel est effectivement le cas pour plusieurs Indiens du Brésil. « Les singes, dit-il, mènent en réalité une vie semblable à celle des Indiens Pararauates » . Toutefois, aussitôt que nos ancêtres vinrent habiter les climats tempérés, ce genre de vie devint impossible, et ils furent obligés de demander leur nourriture, au moins eu partie, au règne animal. Alors, sinon avant, le couteau et le marteau se modifièrent pour donner naissance à la lance et à la massue.

• On a trop souvent supposé que le monde avait été peuplé par une série de « migrations » . Mais ce qu’on appelle proprement migrations n’est compatible qu’avec un degré d’organisation relativement élevé. En outre, il a été constaté que la distribution géographique des diverses races humaines coïncide d’une façon curieuse avec celle des autres races d’animaux, et l’on ne peut douter que l’homme, à son origine, ne se soit répandu sur la surface de la terre, peu à peu, année par année, absolument comme on voit aujourd’hui, par exemple, les mauvaises herbes de l’Europe couvrir lentement, mais sûrement, la surface de l’Australie. .

Il va sans dire que l’argument précédent suppose l’unité de l’espèce humaine. Je ne puis en outre finir ce volume sans ajouter quelques mots sur cette grande question. On doit reconnaître que les principales variétés du genre humain remontent à une

haute antiquité. Nous trouvons sur les plus anciens monuments de l’Egypte, dont plusieurs sont certainement antérieurs de 2400 ans à J.-C., « deux grands types distincts, l’Arabe à l’est et à l’ouest de l’Égypte, et le Nègre au sud ; le type égyptien occupe entre les deux une place intermédiaire. Ces figures représentées sur les monuments, quoique de convention, sont tellement caractéristiques, qu’il est tout à fait impossible de s’y méprendre ». Ces types distincts prédominent encore en Egypte et dans les contrées voisines. Ainsi donc, dit M. Poole, durant cet immense espace de temps, nous ne trouvons pas « que le moindre changement se soit opéré dans le Nègre, ni dans l’Arabe, et le type même, qui semble l’intermédiaire entre eux, est resté virtuellement identique. Ceux qui pensent que le temps peut, à la longue, modifier un type humain, feront bien de remarquer ce fait, que trois mille ans ne fournissent aucune preuve à l’appui de leur opinion » (1). Je ne sache pas cependant qu’aucune école d’ethuologues suppose que «le temps» seul, abstraction faite de tout changement dans les conditions extérieures, amène une altération du type. Passons maintenant aux exemples sur lesquels se fonde M. Crawfurd (2). « Les millions de nègres africains,» dit-il, qui, pendant trois siècles, ont été transportés sur le continent et dans les îles de l’Amérique, ont la même couleur que les habitants actuels du pays qui fut la mère patrie de leurs ancêtres. Les créoles espagnols qui, depuis au moins aussi longtemps, se sont établis dans l’Amérique tropicale, sont aussi blancs de peau que les Aragonais et les Andalous ; leurs cheveux et leurs yeux sont du même ton que ceux de leurs aïeux. Les colons hollandais pur sang du cap de Bonne-Espérance, après avoir séjourné deux siècles au milieu des Cafres, qui sont noirs, et des Hottentots, qui sont jaunes, ne diffèrent point pour le teint d’avec le peuple de la

(1) Poole, Transactions de la Société ethnologique , nouv. série, vol. H,

(2) Crawfurd, Transactions de la Société ethnologique, nouv. série, vol. II, p. 252.

Hollande. » Ici, au contraire de l’exemple précédent, nous avons un grand changement de circonstances extérieures, mais un laps de temps très-insuffisant, et, eu fait, il n’y a pas de cas bien constaté où ces deux conditions se trouvent réunies. Toutefois, M. Crawfurd va trop loin quand il nie absolument toute modification du type. Malgré le temps relativement court qui s’est écoulé, malgré l’arrivée continuelle de nouveaux émigrants, il y a déjà une différence marquée entre les Anglais de l’Europe et ceux de l’Amérique, et il serait intéressant de s’informer si les nègres du nouveau monde croient eux-mêmes ressembler exactement à ceux de l’Afrique.

Mais il y a des raisons qui permettent de croire que les changements de conditions extérieures, ou pour mieux dire de pays, produisent moins d’effet aujourd’hui qu’autrefois. A présent, quand des hommes émigrent, ils emportent avec eux les usages et les habitudes de la vie civilisée. Ils construisent des maisons plus ou moins semblables à celles auxquelles ils sont accoutumés, ils emmènent des troupeaux, et acclimatent dans leur nouvelle patrie les principales plantes qui servaient à leur nourriture dans l’ancienne. S’il fait froid dans leur nouveau séjour, ils se vêtent davantage; s’il fait chaud, ils se vêtent moins. Par ces moyens et mille autres du même genre, l’influence du déplacement ne se fait sentir que beaucoup plus tard.

Mais, comme nous l’avons vu, il n’en a pas toujours été ainsi. Quand l’homme se répandit pour la première fois sur la terre, il n’avait pas d’animaux domestiques, pas même le chien peut-être, il ne connaissait point l’agriculture , ses armes étaient des plus grossières, et ses demeures à peine dignes de ce nom. Son alimentation, ses habitudes et tout l'ensemble de sa vie variant donc nécessairement, à mesure qu’il passait d’un pays dans un autre, il a dit être bien plus soumis à l’action des circonstances extérieures, et selon toute probabilité, bien plus susceptible de changement. De plus, on peut supposer raisonnablement que le type humain, aujourd’hui fixé par une répétition qui dure depuis

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de longs âges, a été lui-même plus modifiable autrefois que maintenant.

S’il y a quelque vérité dans cette manière d’entendre la question, il s’ensuivra, nécessairement, que les principales variétés de l’homme appartiennent à une haute antiquité, et, en réalité, remontent presque à l’origine même de la race humaine. On cessera donc de s’étonner que les figures primitives représentées sur les tombeaux égyptiens se rapportent si exactement à plusieurs variétés actuellement existantes dans ces contrées, et que le crâne d’Engis, probablement le plus ancien qu’on ait encore trouvé en Europe, offre une telle ressemblance avec ceux qui se peuvent voir encore en grand nombre à l’heure présente.

M. Wallace a poussé plus loin cet argument dans un admirable mémoire Sur F origine des races humaines et l’antiquité de l’homme déduites de la théorie de la sélection naturelle (1). Il a essayé de concilier les deux grandes écoles d'ethnologues «dont les opinions sont si diamétralement opposées : lune soutenant positivement que l’homme est une espèce, et est essentiellement un, que toutes les différences ne sont que des variétés locales et temporaires produites par les différents milieux physiques et moraux ; l’autre prétendant, non moins hardiment, que l’homme est un genre divisé en plusieurs espèces, dont chacune est en fait incapable de se modifier, et a toujours été aussi distincte, ou même plus distincte que nous ne les voyons aujourd’hui » . M. Wallace lui-même tient pour la première de ces deux théories, tout en admettant qu’à présent, en apparence, « les meilleurs arguments sont du côté de ceux qui soutiennent la diversité primitive de l’homme ». Il montre que la vraie solution du problème est dans la théorie de la sélection naturelle, qu’avec sa modestie habituelle, il attribue sans réserve à M. Darwin, bien que lui-même, comme tout le monde le sait, ait trouvé cette idée isolément, et l’ait publiée à la môme époque, mais non avec

(i) Wallace, Revue anthropologique, mai 1864.

le même développement. Après avoir expliqué la vraie nature de la théorie qui, il faut l'avouer, reste encore très-peu comprise, il montre que, tant que l’homme mena ce qu’on peut appeler une existence animale, il fut soumis aux mêmes lois, et varia de la même manière que les autres créatures, mais qu’à la longue, « par la faculté de s»? vêtir et de fabriquer des armes et des outils, il a arraché à la nature ce pouvoir qu’elle exerce sur tous les autres animaux, de changer la forme extérieure et la structure » .... Du jour donc où les sentiments de sociabilité et de sympathie sont entrés en pleine activité, du jour où les facultés intellectuelles et morales ont atteint un développement suffisant, l'homme a cessé d’être soumis, dans sa forme et dans sa structure physique, à l’influence de la sélection naturelle. En tant qu’animal, il reste presque stationnaire; il n’est plus modifié, comme d’autres parties du monde organisé, par les changements de l’univers qui l’entoure. Mais du moment où son corps est devenu stationnaire, son esprit est affecté par ces mêmes influences auxquelles son être matériel vient d'échapper ; chaque léger changement qui, en survenant dans sa nature intellectuelle et morale, lui permet de mieux garantir sa sécurité, de mieux assurer, de concert avec ses semblables, le bien-être et la protection mutuels, chacun, dis-je, de ces progrès est conservé et ajouté à d’autres. Ces spécimens, les meilleurs et les plus élevés de notre race, tendent donc à s’accroître et à se répandre, tandis que les plus bas et les plus brutaux leur cèdent la place, et disparaissent graduellement. Ainsi, grâce au rapide avancement de l’organisation intellectuelle, se sont élevées si haut au-dessus des bêtes, des races d’hommes, originairement très-abaissées, et qui différaient si peu de plusieurs d’entre elles sous le rapport de la structure physique. Ainsi s’est développée, tandis que la forme subissait des modifications à peine sensibles, l'intelligence merveilleuse des races germaniques.

11 me semble, toutefois, que M. Wallace pousse son argument un peu trop loin quand il dit que l'homme n’est plus affecté par

i!*û DERNIÈRES REMARQUES.

la sélection naturelle, et que son corps est devenu stationnaire. Des changements lents et graduels ont encore lieu, bien que depuis longtemps « la structure purement corporelle » de l’homme le cède en importance « à cette force subtile que nous appelons l’esprit ». « Le corps de l’homme, comme dit éloquemment H. Wallace, était nu et sans protection; c’est l’esprit qui l’a pourvu d'un vêtement contre les diverses intempéries des saisons. L’homme n’aurait pu lutter de rapidité avec le daim, et de force avec le taureau sauvage; c’est l’esprit qui lui a donné des armes pour prendre ou dompter ces deux animaux. L’homme était moins capable que la plupart des autres animaux de se nourrir des herbes et des fruits que la nature fournit spontanément; c’est cette admirable faculté qui lui a appris à gouverner la nature, à la diriger à ses fins, à lui faire produire de la nourriture, quand et où il l’entend. Dès le moment où la première peau de bête a été employée comme vêtement, où la première lance grossière a été faite pour servir à la chasse, la première semence semée, et la première pousse d’arbre plantée, dès ce moment une grande révolution a été accomplie dans la nature, une révolution qui n’avait pas eu sa pareille dans tous les âges, précédents de l’histoire du monde, car un être maintenant existait, qui n’était plus nécessairement sujet à changer avec les changements de l’univers, un être qui était, dans uu certain degré, supérieur à la nature, puisqu’il possédait les moyens de contrôler et de régler son action, et pouvait se maintenir en harmonie avec elle, non en modifiant sa forme corporelle, mais en perfectionnant son esprit.

» C’est donc ici que nous voyons la vraie grandeur et la vraie dignité de l’hotnme. En raison de ses attributs spéciaux, nous pouvons admettre que ceux mêmes qui revendiquent pour lui une place particulière dans la création, un ordre distinct, une classe ou un sous-règne, n’ont pas tout à fait tort. C’est, en effet, un être à part, puisqu’il n’est pas intluencé par les grandes lois qui modifient d’une manière irrésistible tous les autres êtres

organisés. Je dis plus : cette victoire, par laquelle il s’est affranchi lui-même, lui donne une influence dirigeante sur d’autres existences. L’homme n’a pas seulement échappé, en ce qui le concerne, à la « sélection naturelle » , mais il peut réellement s’approprier une partie de ce pouvoir, qu’avant son apparition, la nature exerçait sur l’univers entier. On peut prévoir le temps où la terre ne produira plus que des plantes cultivées et des animaux domestiques, où la sélection de l’homme aura supplanté la « sélection naturelle » ,où l’Océan sera le seul domaine sur lequel puisse s’exercer dorénavant cette puissance, qui, depuis d’innombrables cycles d’âges, régnait en arbitre suprême sur la terre » .

Ainsi donc, le grand principe de la sélection naturelle, qui est à la biologie ce que la loi de la gravitation est à l’astronomie, non-seulement jette sur le passé une lumière inattendue, mais encore illumine l'avenir d’espérance; et je ne puis m’empêcher d’être surpris qu’une théorie qui nous enseigne l’humilité pour le passé, la foi pour le présent, et l’espérance pour l’avenir, ait été regardée comme contraire aux principes du christianisme, ou aux intérêts de la vraie religion.

Mais quand même la théorie de la « sélection naturelle » serait par hasard reconnue fausse, quand même ceux-là auraient raison, qui croient que ni nos esprits, ni nos corps, ne sont susceptibles d’un changement considérable, d’une amélioration importante, nous n’en serions pas moins, selon moi, fondés à croire que le bonheur de l’homme est grandement en progrès. Il est généralement admis que, si une espèce animale s’accroît, ce doit être parce que les conditions lui deviennent plus favorables, en d’autres termes, parce qu’elle est plus heureuse et plus à l’aise. Maintenant, comment appliquerons-nous cette loi à l’homme? Schoolcraft estime (1) que dans une population qui vit du produit de la chasse, chaque chasseur a besoin en

(1) Schoolcraft, Tribus indiennes, vol. I, p. 433.

moyenne de 50 000 acres, ou 78 milles carrés, pour son entretien. Il nous dit aussi (1) que, sans compter le territoire du Michigan, à l’ouest du lac Michigan et au nord de l'Illinois, il y avait aux États-Unis, en 1 825, environ 97 000 Indiens, occupant 77 millions d’acres ou 120812 milles carrés. Cela donne un habitant pour chaque 1 1/4 mille carré. En ce cas, toutefois, les Indiens vivaient en partie des subsides que le gouvernement leur fournissait comme indemnité de leur territoire, et la population était, par conséquent, plus nombreuse qu’elle ne l’eût été si elle n’eût tiré sa subsistance que de la chasse. Il en est de même, quoique dans une moindre mesure, des Indiens qui habitent le territoire de la baie d’Hudson. Sir Georges Simpson, dernier gouverneur des territoires appartenant à la Compagnie de la baie d’Hudson, dans son rapport présenté au comité de la Chambre des communes, en 1857, estimait ces tribus à 139000 habitants, répartis sur une étendue que l’on suppose être de plus de 1 400 000 milles carrés, auxquels il faut ajouter 13 000 pour l’tle de Vaucouver, ce qui fait un total de plus de 900000000 d’acres : soit environ 6500 acres, ou 10 milles carrés pour chaque individu. D’un autre côté, l’amiral Fitzroy évalue à moins de 4000 le nombre des habitants de la Patagonie, au sud du 40' degré, et sans compter Chiloe et la Terre de Feu : or le nombre des acres s’élève à 176640 000; ce qui donne plus de 44 000 acres ou de 68 milles carrés par personne. Toutefois, un écrivain, dans The Voice of Pih/, pense que le chiffre de' la population pourrait bien atteindre à 14 000 ou 15 000 (2). 11 serait difficile de faire le recensement des aborigènes de l’Australie : M. Oldfield conjecture qu’il y a un naturel par 50 milles carrés (3), et il est au moins évident que depuis l’introduction

(1) Schoolcraft, loc. cit., vol. lü, p. 575.

(2) Loc. cit., vol. Il, p. 93.

(3) Oldfield, Transactions de la Société ethnologique, nouv. série', vol. III,

de la civilisation la population totale de ce continent s'est beaucoup accrue.

En effet, la population s’accroît invariablement avec la civilisation. Le Paraguay, avec 100 000 milles carrés, a de 300 000 à 500 000 habitants, c’est-à-dire, environ à par mille carré . Les parties sauvages du Mexique contenaient 374000 habitants, répartis sur un espace de 675 000 milles carrés, tandis que le Mexique propre, avec 833 600 milles carrés, avait 6 691 000 habitants. Le royaume de Naples avait plus de 183 habitants par mille carré; la Vénétie, plus de 200; la Lombardie, 280; l’Angleterre, 280; la Belgique, 320.

En dernier lieu, nous ne pouvons nous empêcher d’observer que, sous le régime de la civilisation, les moyens d’existence se multiplient plus rapidement encore que la population. Loin de souffrir du manque de vivres, les pays les plus peuplés sont précisément ceux où la nourriture est, je ne dis pas absolument, mais même relativement, la plus abondante. On dit que quiconque fait pousser deux brins d’herbe, là où il n’en poussait qu’un auparavant, est un bienfaiteur de la race humaine : que dirons-nous donc de ce qui permet à un millier d’hommes de vivre plantureusement, là où un sauvage trouverait à peine à subsister d’une façon misérable et précaire?

Il y a, à la vérité, beaucoup de gens qui doutent que la civilisation ajoute au bonheur, et qui vantent le sauvage libre et noble. Mais le vrai sauvage n’est ni libre, ni noble; il est l’esclave de ses besoins, de ses passions; faiblement protégé contre les intempéries de l’air, la nuit il souffre du froid, le jour, il souffre de la chaleur du soleil ; sans connaissance de l’agriculture, vivant de la chasse, et imprévoyant dans la prospérité, il est toujours sous la menace de la faim, qui souvent le réduit à la terrible alternative de manger son semblable ou de mourir.

Les animaux sauvages sont toujours en danger. M. Galton, si compétent pour formuler une opinion, croit que la vie de toutes les bêtes à l’état sauvage est excessivement inquiète; «que l’Anti-

Ll'UUOCK. 32

DEHMÈftES RKMARQUES.

lopc, dans le sud de l'Afrique, doit, à la lettre , chercher son salut dans la fuite une fois tous les jours, ou tous les deux jours en moyenne, et que plusieurs fois en vingt-quatre heures il détale et court sous l’influence d’une fausse alerte » (1). Ainsi en est-il du sauvage : il est toujours défiant, toujours en danger, toujours sur ses gardes. Il ne peut compter sur personne, et personne ne peut compter sur lui. 11 n'attend rien de son voisin, et il fait aux autres ce qu’il croit que les autres lui feraient. Ainsi, sa vie n’est qu’une longue scène d’égoïsme et de crainte. Dans sa religion même, s’il en a une, il se crée une nouvelle source de frayeurs, et il peuple le monde d’ennemis invisibles. La position de la femme sauvage est plus misérable encore que celle de son maître. Non-seulement elle en partage les souffrances, mais elle a encore à en supporter la mauvaise humeur et les mauvais procédés. On peut dire, en vérité, qu’il ne la traite guère mieux (pie sou chien, qu’il ne l'aime guère mieux que sou cheval. En Australie, M. Oldfield ne vit jamais une tombe de femme, et il croit que les naturels ne prennent pas la peine de les enterrer. Il pense môme que bien peu d’entre elles sont assez heureuses pour mourir d’une mort naturelle : « on les dépêche généralement avant quelles ne deviennent vieilles et maigres, de

peur de laisser perdre tant de bonne nourriture Bref, on y

attache tellement peu d'importance, soit avant, soit après la mort, qu’il est permis de se demander si l’homme ne met pas son chien, quand celui-ci est vivant, absolument sur la même ligne que sa femme, et s'il pense plus souvent et plus tendrement à l’une qu’à l’autre, après qu’il les a mangés tous deux » (2).

Non contents, toutefois, de ces maux inhérents à leur genre de vie, les sauvages paraissent prendre un triste plaisir à s’infliger des souffrances. Outre 1 habitude très-générale du tatouage, ils emploient les moyens les plus extraordinaires pour se défigurer et

(1) Gallon, Transactions de la Société clhtiolugique, nouv. série, vol. 111, p. 133.

(2) Loc. cit., p. 248.

DERNIÈRES REMARIES.

se torturer eux-mèmes. Les uns se coupent le petit doigt, les autres pratiquent un trou énorme dans leur lèvre inférieure, ou se percent le cartilage du nez. Les habitants de file de Pâques élargissent leurs oreilles jusqu a ce qu’elles descendent sur leurs épaules. Les Chinooks et beaucoup d’autres tribus américaines se déforment le crâne; les Chinois, les pieds. Plusieurs peuples de l'Afrique se cassent les dents de différentes manières, chaque tribu ayant son procédé il elle. Les Nyambanas, nation cafre, se distinguent par une rangée de boutons ou de verrues obtenues artificiellement, qui ont environ la grosseur d’un pois, et qui s'étendent de la partie supérieure du front à l'extrémité du nez. «C’est de quoi ils tirent vanité (1). » Ceux des Bachapins qui se sont signalés au combat ont le droit « de se faire à la cuisse une longue cicatrice, rendue indélébile et de couleur bleuâtre au moyen de cendres de bois dont on frotte la plaie toute fraîche (2). » En Australie, le capitaine King vit un indigène orné de cicatrices horizontales qui lui traversaient la partie supérieure de la poitrine. Elles avaient au moins un pouce de diamètre et dépassaient la peau d’un demi-pouce (S). Dans certaines parties de l’Australie et de la Tasmanie, tous les hommes s’extraient une dent, et cela, par un procédé aussi maladroit que douloureux (/i). « Les habitants de Tanna ont sur les bras et le ventre des cicatrices en saillie, représentant des plantes, des fleurs, des étoiles et divers autres objets. On les fait en coupant d’abord la peau avec un roseau de bambou aiguisé, puis en appliquant sur la blessure une certaine plante qui fait lever la cicatrice au-dessus du reste du corps. Les naturels de Tazavan, ou Fonnosa, par une opération très- cruelle, impriment sur leur peau des figures variées d’arbres, de fleurs et d’animaux. Les chefs en Guinée ont, en

(1) Voyage d’exploration dans les États-Unis, vol. I, p. 63.

(2) Burdiell, loc. cit., vol 11, p. 478, 535.

(3) King, Récit d'une exploration sur les côtes intertropicales et occidentales de l’Australie, p. 42.

(4) Freycinet, vol. Il, p. 705.

DERNIÈRES REMAHQLKS.

quelque sorte, lu peau damasquinée, et dans le Décan, les femmes ont également des fleurs gravées sur le front, les bras et le sein : les cicatrices qu’on a fait lever sont mises en couleur, ce qui leur donne l'air d'un damas à fleurs (t). » Les femmes de la Nouvelle- Galles du Sud avaient coutume de se lier étroitement le petit doigt avec un cordon, qu elles portaient jusqu’à ce que le petit doigt tombât en pourriture. Il eu était peu qui échappassent à cette cruelle opération (2). Les Indiens de l’Amérique du Nord s’infligeaient aussi les plus horribles tourments. Ces pratiques, et bien d’autres aussi curieuses, n’en sont pas moins douloureuses, pour être volontaires.

Si nous examinons maintenant le beau côté de la question, toute l’analogie de la nature nous autorise à conclure que les plaisirs de l’homme civilisé l’emportent sur ceux du sauvage. A mesure que nous descendons plus bas dans T échelle des êtres organisés, nous trouvons que les animaux se rapprochent de plus en plus de l’existence végétative dans leurs traits caractéristiques. Ils sont moins sensibles à la souffrance, et par conséquent aussi moins susceptibles de bonheur. On peut douter, eu effet, si plusieurs de ces êtres, que leur anatomie nous force à classer dans le règne animal, ont beaucoup plus conscience de jouir, et même d’exister, qu’un arbre ou une algue marine. Mais chez les animaux mêmes qui possèdent un système nerveux clairement déGni, il faut reconnaître des degrés de sensibilité très-différents. L’étude des organes sensitifs, dans les animaux inférieurs, offre de grandes difficultés, mais nous savons du moins qu’ils sont, en beaucoup de cas, peu nombreux et capables seulement de communiquer des impressions générales. Tout le monde admettra que l’acquisition d'un nouveau sens, ou l’accroissement d’un sens ancien est une vive source de bonheur possible; mais en quoi, dira-t-on, cela touche-t-il à la question? Il n’y a pas lieu d’espérer

(1) t'orslcr, loc.cit., p. 588.

(2) DTrville, vol. 1, p. 500.

que l'homme soit jamais doué d’un sixième sens, et bien loin de pouvoir modifier l’organisation de l’œil ou de l’oreille, nous ne pouvons pas même rendre un de nos cheveux blanc ou noir, ni ajouter une coudée à notre taille. L’invention du télescope et du microscope équivaut pourtant, quant aux résultats, à un immense accroissement de l’œil, et découvre à notre vue des mondes nouveaux : sources fécondes d’intérêt et de bonheur. Nous ne pouvons pas non plus changer la structure physique de l’oreille, mais nous pouvons faire l’éducation de cet organe; nous pouvons inventer de nouveaux instruments de musique, composer de nouvelles mélodies. La musique des sauvages est rude et triste. Ainsi, quoique l’oreille humaine ne puisse pas subir de modification appréciable, le plaisir que nous pouvons en retirer a été immensément accru. De plus, le sauvage est comme l’enfant qui ne voit et n’entend que ce qui affecte directement ses sens. Au contraire, l’homme civilisé questionne la nature, et, par les divers procédés de la chimie, par l’électricité et le magnétisme, par mille inventions ingénieuses, il force la nature à lui révéler son mystère, il y découvre des usages cachés et des beautés inattendues, presque comme s’il était doué d’un organe absolument nouveau.

L’amour des voyages est profondément inné dans le cœur humain ; c’est un plaisir immense que de visiter d’autres contrées et de voir de nouvelles races d’hommes. En outre, la découverte de l’imprimerie met quiconque le veut en communion avec les plus grands esprits. Les pensées d’un Shakespeare ou d’un Tennyson, les découvertes d’un Newton ou d’un Darwin deviennent immédiatement le bien commun de l’humanité. Déjà, les résultats de ce procédé simple, mais tout-puissant, ont été équivalents à un accroissement immense de nos facultés intellectuelles, et chaque jour, à mesure que les livres deviendront moins coûteux, que des écoles s’établiront et que l’éducation fera des progrès, les effets en seront de plus en plus grands.

Le proverbe bien connu : « à cheval donné, on ne regarde pas la bouche » ne s’applique pas aux dons de la nature; ils

supportent l’examen le plus approfondi, et plus nous les observons, plus nous trouvons à les admirer. Ces nouvelles sources de bonheur ne sont pas accompagnées d’une nouvelle aptitude à souffrir : au contraire, tandis que nos plaisirs s’accroissent, nos souffrances diminuent. Nous pouvons, de mille manières, éviter ou adoucir des maux dont nos ancêtres supportaient tout le poids, et auxquels ils ne pouvaient se soustraire. Que de douleurs, par exemple, ont été épargnées à la race humaine rien que par la découverte du chloroforme! La faculté de souffrir, en tant qu’elle peut servir d’avertissement, a gardé toute sa force, mais la nécessité de souffrir a beaucoup diminué. En même temps que grandira la connaissance des lois de la santé, et qu’on y fera plus attention , la maladie deviendra de moins eu moins fréquente. Ces prédispositions héréditaires que nous tenons de nos ancêtres disparaîtront peu à peu, et, si l’on ne sème point de nouveaux germes, le bienfait de la santé pourra un jour appartenir à notre race.

Ainsi donc, avec l'influence croissante de la science, nous pouvons hardiment compter sur une grande amélioration dans la condition de l’homme. Mais on peut dire que nos souffrances et nos chagrins actuels proviennent principalement du péché, et que tout perfectionnement moral doit découler de la religion, et non de la science. Cette séparation des deux agents essentiels du progrès est le grand malheur de l’humanité, et a, plus que toute autre chose, contribué a retarder la marche de la civilisation. Mais quand même nous admettrions, pour le moment, que la science ne nous rend pas plus vertueux , elle doit assurément nous rendre moins criminels. Sur 129000 personnes que l'enfermaient les prisons de l’Angleterre et du pays de Galles, pendant l’année 1863, /|829 seulement étaient en état de bien lire et de bien écrire. En réalité, notre population criminelle se compose de purs sauvages, dont les crimes ne sont, en grande partie, que des efforts insensés et désespérés pour agir en sauvages, au milieu et aux dépens d’une société civilisée.

Los hommes no pèchent point pour pécher : ils cèdent ù la tentation. La plupart de nos maux viennent de ce que nous nous trompons dans la poursuite du plaisir, que nous nous méprenons sur ce qui constitue le vrai bonheur. Les hommes font le mal, soit par ignorance, soit dans l’espoir secret d’échapper au châtiment du péché, tout en jouissant du plaisir qu'il procure. Sous ce rapport, on ne saurait douter que l’enseignement religieux ne donne lieu ici à un sérieux malentendu. Le repentir est trop souvent considéré comme remplaçant la punition. On croit que le péché est suivi ou de l’un ou de l’autre. Toutefois, en ce qui concerne notre monde, il s'en faut bien qu'il en soit ainsi. Le repentir peut mettre un homme en état d'éviter, à l’avenir, le châtiment, mais il n’a aucun effet pour empêcher les conséquences du passé. Ces lois de la nature sont justes et salutaires, mais elles sont aussi inexorables. Tout le monde admet que « la mort est le prix du péché », mais on semble croire que c’est là une règle générale qui souffre beaucoup d’exceptions, et que certains péchés peuvent contribuer au bonheur : comme s’il pouvait y avoir des broussailles qui portassent du raisin, et des chardons qui produisissent des figues. La souffrance est la conséquence inévitable de la faute, aussi sûrement que la nuit suit le jour : voilà le sévère, mais utile enseignement de la science. Et, à coup sûr, si cette leçon était profondément gravée dans nos esprits, si nous croyions réellement que la punition est certaine, que le péché ne peut nous rendre heureux, la tentation, qui est la racine même du crime, serait extirpée, et l’humanité gagnerait nécessairement en innocence.

Ne pouvons-nous pas cependant aller plus loin encore, et dire que la science nous rendra aussi plus vertueux. « Passer son temps, dit lord Brougham (1), à étudier les sciences, h apprendre ce que d’autres ont découvert, et à reculer les bornes des connaissances humaines, c’est ce qui, à toutes les époques, a été coati) Brougham, Objets, avantages et plaisirs de la science, p. 39.

sidéré comme la plus noble et la plus heureuse des occupations humaines.... Aucun homme, avant d’avoir étudié la philosophie, ne peut se faire une idée juste des grandes choses pour lesquelles la Providence a organisé son intelligence, pas plus que de la disproportion extraordinaire qui existe entre sa force naturelle et les facultés de son esprit, et de la puissance qu’il tire de cellesci ». Finalement, sa conclusion est que la science «rend la vie, non-seulement plus agréable, mais meilleure, et qu’un être raisonnable est obligé, par tous les motifs d’intérêt et de devoir, de diriger son esprit vers des recherches qui se trouvent conduire aussi sûrement à la vertu qu’au bonheur » .

En réalité, nous ne sommes qu'au seuil de la civilisation. Loin de montrer, par quelque symptôme, qu’elle est arrivée à sa fin, la tendance au progrès semble dernièrement s’être accusée par un redoublement d’audace et une accélération de vitesse. Pourquoi donc supposerions-nous qu’elle doive maintenant cesser? L’homme n’a certainement pas atteint la limite de son développement intellectuel, et il est positif qu’il n’a pas épuisé les capacités infinies de la nature. 11 y a bien des objets auxquels notre philosophie n’a pas encore songé, bien des découvertes destinées à immortaliser ceux qui les feront, et à procurer à la race humaine des avantages que nous ne sommes pas encore peut-être en état d'apprécier. Nous pouvons dire encore, avec notre illustre compatriote, Sir Lsaae Newton, que nous n'avons été jusqu’ici que comme des enfants, jouant sur le rivage de la mer, et ramassant çà et là un caillou plus lisse ou un coquillage plus joli que les autres, tandis que le grand océan de la vérité s’étend mystérieux devant nous.

Ainsi donc, toute l’expérience du passe1 justifie les plus hardies espérances pour l’aveuir. Il n’est certainement pas raisonnable de supposer qu’un mouvement qui s’est continué pendant tant de milliers d'années va maintenant s’arrêter tout d'un coup, et il faudrait être aveugle pour s’imaginer que notre civilisation n’est pas susceptible de progrès, ou que nous avons atteint l’état le plus

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élevé auquel l'homme puisse arriver; si nous passons de l’expérience à la théorie, la môme conclusion s’impose à nous.

Le grand principe de la sélection naturelle, qui, dans les animaux affecte le corps et semble n’avoir que peu d'influence sur l’esprit, dans l'homme affecte l’esprit et n’a que peu d'influence sur le corps. Chez les premiers, il tend surtout à la conservation de la vie; chez le second, à l’avancement de l’esprit, et, par conséquent, à l’augmentation du bonheur. 11 détermine, suivant les expressions de M. Herbert Spencer, « un progrès constant vers un degré plus élevé d’habileté, d’intelligence et de moralité, — une meilleure coordination de nos actions, — une vie plus complète » (1). Toutefois, ceux mêmes que ne satisfait point le raisonnement de M. Darwin, ceux qyi croient que ni notre organisation spirituelle ni notre organisation matérielle ne sont susceptibles d'un changement considérable, ceux-là peuvent encore regarder l'avenir avec confiance. Ces découvertes et les progrès récents tendent moins à effectuer des changements rapides dans l’homme lui-même, qu’à le mettre en harmonie avec la nature ; ils ont moins pour objet de lui conférer de nouvelles facultés, que de lui apprendre à appliquer les anciennes.

On admettra, je pense, que presque tous les maux dont uous souffrons peuvent être attribués à l’ignorance ou au péché. Que l’ignorance diminue par le progrès de la science, cela est évident de soi; qu’il en soit de môme du péché, cela ne paraît guère moins certain. Ainsi, la théorie et l’expérience aboutissent donc à la même conclusion. Le bonheur futur de notre race, que les poètes se hasardaient à peine à espérer, la science le prophétise hardiment. L’utopie, considérée si longtemps comme synonyme d’impossibilité notoire, regardée avec ingratitude comme « trop belle pour être vraie », l'utopie revient, au contraire, à être la conséquence nécessaire des lois naturelles, et une fois de plus

(1) Herbert Spencer, Théorie de la population, déduite de la loi générale de la fécondité animale, p. 34.

nous voyQns que la simple vérité dépasse les plus brillantes fantaisies de l’imagination.

Dans notre temps même, nous pouvons nous flatter d’assister à quelques progrès, mais un esprit désintéressé trouvera sa plus haute satisfaction à croire que, quoi qu’il en soit de la génération contemporaine, nos descendants comprendront beaucoup de choses dont nous n’avons pas le sens aujourd’hui , apprécieront mieux la beauté du monde où nous vivons, éviteront beaucoup de ces souffrances auxquelles nous sommes soumis, jouiront de beaucoup de bonheurs dont nous ne sommes pas encore dignes, et échapperont à une foule de ces tentations que nous déplorons, mais auxquelles nous ne pouvons résister tout à fait.

APPENDICE

Page 39.

Le passage d’Aviemis est le suivant :

Quæ llimilco Pnmus mensibus vix quatuor, l't ipse semet re probasse retulit Enavigantcm, pusse transmit li adserit :

Sic nulla late flabra propellunt ratem,

Sic segnis humor æquoris pigri slupct.

Adjicit et illud, plurimum inter gurgites Exlare fucum, et sæpe virgulti vice Hctinerc puppim dicit hic nihilominus Non in profundum terga demitti maris, Parvoque nquarum viv supertexi solum :

Obire semper hue et hue ponti feras, Navigia lcnta et languide repentie Intcrnatare bclluas.

Page 51.

Le fort Staigue, dans le comté de Kerry, est « un enclos presque circulaire, dont le diamètre extérieur est de ll/i pieds, et qui a dans l’intérieur des murs 88 pieds de l’est à l’ouest, et 87 du nord au sud. Les pierres sont entassées sans aucune espèce de mortier ni de ciment. Le mur a 13 pieds d’épaisseur à la base, et, 5 pieds 2 pouces de largeur au sommet, à la partie la plus' haute où l’on voit encore quelques-unes des anciennes pierres du faite, et qui a sur l’intérieur 17 pieds G pouces de haut. Ce mur a une porte carrée, au S. S. O. haute de 5 pieds

APPENDICE

9 pouces, avec des côtés obliques larges de 4 pieds 2 pouces en haut, et de 5 pieds en bas. Dans l’épaisseur de cette muraille massive se trouvent, ouvrant sur le dedans, deux petites cellules ; celles de l'ouest a 12 pieds de long, 4 pieds 7 pouces de large, et 6 pieds G pouces de haut ; la cellule du nord est longue de 7 pieds 4 pouces, large de /i pieds 9 pouces, et haute de 7 pieds. Elles faisaient partie du plan original, et n’étaient pas, comme d’autres ouvertures qu’oti voit dans des bâtiments semblables, des portes murées. Autour du mur, à l’intérieur, sont disposés dix rangs d’escaliers le plus haut atteint à peu près au som-

met de la muraille, et les escaliers secondaires vont environ jusqu’à la moitié; chaque marche a 2 pieds de large, et les montées inférieures se foyettent dans le cercle de la plus haute. Elles conduisent à d’étroites plates-formes de 8 à 43 pieds de longueur. C’est là que se tenaient les gardiens ou les défenseurs du fort.» (Catalogue de l’Académie royale Irlandaise, p. 120).

Page 502.

Degré d'instruction des détenus incarcérés dans les diverses prisons de comtés et de bourgs, en Angleterre et dans le pays de Galles.

Statistique judiciaire 1863.

Ne sachant ni lire ni écrire. .

Sachant lire, ou écrivant el lisant mal.

Disant et écrivant bien

Possédant une instruction supérieure.

Instruction inconnue

Total

.Miles.

Femelles.

u on

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