I.KS SAUVAGES MODERNES
rience, dit Richardson (1) a propos des Indiens Dogrib, que, quelque récompense qu’ils attendissent en arrivant au lieu où on les avait envoyés, on ne pouvait pas compter sur eux pour porter une lettre. Un léger obstacle, la perspective d’un festin de venaison, ou l'envie soudaine d’aller voir un ami suilisait |>our les détourner de leur route pendant un temps indéfini. » Même chez les insulaires de la mer du Sud, qui sont comparativement civilisés, il était très-facile d'observer ce caractère enfantin : « Leurs larmes, comme celles des enfants (2), étaient toujours prêtes à exprimer tout sentiment fortement éveillé en eux, et, comme les enfants aussi, à peine les avaient-ils versées, qu’ils semblaient les oublier. » D’Urvilie rapporte également qu’un chef Maorie, Taixvanga, se mit à crier comme un enfant, parce que les matelots lui avaient gâté son manteau favori en le saupoudrant de farine (3). « Il n’est pas étonnant, eu effet, dit Cook, que les chagrins de ces peuples naïfs soient peu durables, pas plus que de voir leurs passions se traduire avec soudaineté et violence. Ce qu’ils sentent, on ne leur a jamais appris à le dissimuler, ni à l'étouffer, et comme ils n’ont point l’habitude de penser, qui rappelle sans cesse le passé et anticipe sur l'avenir, ils se livrent à toutes les impressions de l'heure présente et réfléchissent la couleur du temps avec toutes ses variations. Ils n'ont point de ces projets que l'on poursuit de jour en jour, qui sont une cause d’anxiété et de sollicitude coustante, dont l’idée voas obsède le matin dès votre réveil pour ne vous quitter que la dernière, à l'heure du sommeil. Cependant si nous admettons qu’ils sont en général plus heureux que nous, il faudra bien avouer que l’enfant est plus heureux que l’homme, et que nous ne faisons que perdre à perfectionner notre nature, à accroître nos connaissances et à élargir nos vues. »
(1) Richardson, Expédition arctique, vol. II, p. 23.
(2) Cook, Premier Voyage, p. 103.
(3) D’Urville, vol. Il, p.398.— Voyez aussi Rurlon, Région des lacs de l'Afrique centrale, p. 332.
i.f.s sauvages moof.hnes.
On sait quelle difficulté ont les enfants il prononcer certains sons : par exemple, ils confondent constamment r et /. C’est ce qui a lieu aussi chez les insulaires des îles Sandwich, et chez ceux des îles des Larrons, suivant Freycinet (1), à Yanikoro (3), chez les Dammaras (ft), et dans les Iles Tonga (4). La fréquente répétition d'une syllabe se remarque également dans les idiomes sauvages, et surtout dans les noms. M. Darwin a observé que les naturels de la Terre de Feu comprenaient très-difficilement une alternative, et tout le monde a pu constater la tendance des sauvages à former des mots par redoublement. C’est aussi un trait caractéristique de l’enfance chez les races civilisées.
D'ailleurs plusieurs des actes les plus brutaux qu’on a fait valoir contre eux peuvent être regardés moins comme des exemples de cruauté réfléchie que comme le fait de l’étourderie et de la spontanéité enfantine. .Nous en avons une preuve frappante rapportée par Byron dans son récit de la perte du Wager. l’n cacique des Chonos, qui était chrétien de nom, était sorti avec sa femme pour chercher des œufs de mer, et n’avant eu que peu de succès, s’en revenait de mauvaise humeur. « Un de leurs petits enfants, Agé d’environ trois ans, qu’ils paraissaient aimer beaucoup, attendant le retour de son père et de sa mère courut il leur rencontre sur le ressac. Le père lui tendit un panier d’œufs, mais comme il était trop pesant à porter, l’enfant le laissa tomber. Sur quoi, le père sauta hors du canot, et saisissant son fils dans ses bras, le jeta avec la plus grande violence contre les pierres. Le pauvre petit être resta étendu inanimé et sanglant, et ce fut dans cet état que sa mère le releva, mais il mourut bientôt après (5). »
Bref, on peut à peu près résumer en quelques mots cette
(!) Freycinet, vol. Il, p. 260, 511».
(2) ld., vol. V, p. 218.
(3) Gallon, l Afrique tropicale, p. 181.
(4) Mariner, les Iles Tonga, vol. 1, p. 30.
(5) Byron, Perte du Wager. — Kerr, Voyages, vol. XVII, p. 374.
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partie de la question, eu disant que la conclusion la plus générale à laquelle il soit possible d’arriver est celle-ci : les sauvages ont le caractère des enfants, avec les passions et la force qui appartiennent aux hommes. Sans doute, le caractère diffère beaucoup, suivant les différentes races. Un Esquimau et un insulaire de Viti, par exemple, ont peu de traits communs. Mais, avec toute l'indulgence possible pour les sauvages, il faut, je crois, admettre qu'ils sont inférieurs moralement, comme sous d’autres rapports, aux races plus civilisées. Il n'y a pas, à la vérité, de crime atroce ni de vice mentionné par un voyageur qui ne puisse trouver ses analogues en Europe : mais ce qui, chez nous, est l’exception, chez eux est la règle; ce qui chez nous est condamné par le verdict général de la société, et n’est que le propre des gens vicieux et sans éducation, passe presque sans, condamnation chez les sauvages, et souvent est considéré comme chose toute naturelle. Pour les indigènes de Viti, par exemple, le parricide est un usage, non un crime; et l’on a déjà mentionné d’autres faits du même genre.
Si. maintenant, nous examinons les différences intellectuelles qui existent entre les races civilisées et celles qui ne le sont pas, nous les trouverons très- marquées. En parlant d’une tribu de Bosehimans, Burchell observe (pie « ces individus n’ont jamais montré s'ils sont capables ou non de réflexion » (l). Le révérend T. Dove dépeint les Tasmaniens comme se distinguant « par une absence complète d’idées et d’impressions morales. Toute idée relative à notre origine et à notre destinée d’êtres raisonnables semble effacée de leurs cœurs (*2). » On remplirait aisément un volume avec les témoignages de stupidité excessive rapportés par différents voyageurs. Peut-être croira-t-on qu’il faut y voir moins l’indication du niveau général d'un peuple que des cas d’abrutissement individuel, mais la nature et la richesse de la langue permettent d’apprécier et de mesurer une nation dans ses
(1) Burchell, loc. cil., vol. I, p. 461.
(2) Révérend T. Orne, Journ. de la science nat. en Tasmanie, vol. I, p. 24'.).
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esprits les plus élevés. Malheureusement, toutefois, les voyageurs ont eu assez de difficultés à se procurer les vocabulaires des mots en usage, et quant à ce qui est des mots pour lesquels les sauvages n’ont pas d’équivalents, ou des idées qu’ils ne possèdent pas, nous sommes souvent privés d’informations. J’ai pourtant déjà mentionné la pénurie de plusieurs idiomes de l’Amérique septentrionale en ce qui concerne les termes de tendresse. Ce fait montre sous un triste jour les relations domestiques, mais on peut encore le citer ici comme la preuve d’un état intellectuel aussi bas que l’état moral. Ce que Spix et Martius disent des tribus brésiliennes (1) parait aussi être vrai pour beaucoup, sinon pour la plupart des races sauvages. Leur vocabulaire est riche, et ils ont des noms distincts pour les diverses parties du corps, pour les différents animaux et les différentes plantes qu'ils connaissent; bref, pour tout ce qu’ils peuvent voir et toucher. Pourtant ils manquent absolument de termes pour rendre les idées abstraites; ils n’ont pas d’expressions pour dire « couleur, ton, sexe, genre, esprit » , etc. De même aussi les Tasmaniens n’avaient pas de mot pour « arbre », quoique chaque espèce eût un nom. Ils ne pouvaient pas non plus exprimer « les qualités, telles que : « dur, doux, chaud, froid, long, court, rond », etc. ; pour « dur», ils disaient « comme une pierre » ; pour « long » , ils disaient « longues jambes » , etc. ; pour « rond » , ils disaient « comme une boule, comme la lune», et ainsi du reste» (2). D’après les missionnaires (3), les habitants de la Terre de Feu « n’ont pas de termes abstraits pour traduire les vérités de notre religion » ; et dans les langues de l’Amérique du Nord, c’est une exception que de rencontrer un terme assez général pour signifier un « chêne» (h). 11 n’était pas jusqu’aux habitants de Taïti, comparativement civilisés, qui manquaient, selon Forster, « de mots propres pour
(1) Spix et Martius, Reise in Rrazilien, \ol. I, p. 385.
(2) Milligan, Proc. Roy. Society Tasmania, \ol. III, p. 281.
(3) The Voice of pity, vol. X, p. 152.
(4) Latham, Variétés de l'espece humaine, p. 375.
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exprimer les idées abstraites » (1). Les noms de nombre sont toutefois, chez les races inférieures, la vérification la meilleure, ou du moins la plus facile de la condition intellectuelle.
Nous avons vu (pie les Esquimaux ne peuvent que difficilement compter jusqu'à dix, et que certains individus ne peuvent aller au delà de cinq. « Quoi que puisse posséder leur langue, en pratique, les Damraaras ne vont certainement pas plus loin que trois dans la numération. Quand ils veulent exprimer quatre, ils ont recours à leurs doigts, qui sont pour eux des instruments de calcul aussi terribles qu’une équerre à tiroir pour un écolier anglais. Ils sont très- embarrassés après cinq, parce qu’il ne leur reste plus de main pour prendre et assujettir les doigts destinés à figurer les unités (2). » M. Crawfurd, à qui nous devons un mémoire intéressant sur ce sujet (3), n’a pas examiné moins de trente dialectes australiens, et il parait qu’aucune des populations de ce vaste continent ne peut compter plus loin que quatre. Suivant M. Scott Nind, en effet, les nombres usités par les naturels du détroit du Roi-George atteignent à cinq, mais le dernier se réduit au mot «beaucoup ». Les Indiens du Brésil ne comptent que jusqu’à trois; pour tous les nombres supérieurs, ils emploient le mot « beaucoup » (à). C'est à peine si l’on peut dire que les habitants du cap York (Australie) dépassent le nombre deux. Voici leur numération :
Un N état.
Deux Naes.
Trois Xaes-netat.
Quatre i Xaes-naes.
Cinq 1 Vaes-naes-netat.
Six Xaes-naes -naes.
En outre, l'état de leurs conceptions religieuses, ou plutôt l’absence de conceptions religieuses fournit une nouvelle preuve
(1) Fpreter, loc. cil., p. 403.
(2) Gallon, l'Afrique tropicale, p. 133.
(3) Transactions de la Société ethnologique, nouv. série, vol. 11, p. 84.
(4) Spix et Martius, vol. 1, p. 387,
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de leur extrême infériorité intellectuelle. On a répété mainte et mainte fois qu’il n’y a point de race d'hommes assez dégradée pour être entièrement dépourvue de religion, privée de toute idée de la Divinité. Bien loin que cela soit vrai, c’est le contraire qui a lieu. Suivant le témoignage de la presque universalité des voyageurs, telle est la situation de beaucoup, pour ne pas dire de toutes les races les plus sauvages. Nous en avons déjà donné de nombreuses preuves, mais il serait facile de recueillir bien d’autres renseignements sur la question. Ainsi Burton dit que plusieurs tribus des régions du Lac, dans l’Afrique centrale « ne reconnaissent ni Dieu, ni ange, ni diable » (i). Les Tasmaniens n’avaient pas de mot pour dire Créateur (2). Au dire des missionnaires, les Indiens du Gran Chaco, dans l’Amérique méridionale, « n’ont aucune croyance religieuse ou idolâtrique, aucun culte quelconque; ils ne possèdent nulle idée de Dieu ni d’un Être suprême. Ne faisant point de distinction entre le bien et le mal, ils sont, par conséquent, sans crainte de châtiment et sans espoir de récompense dans le présent ou dans l'avenir. Il n’v a pas non plus chez eux la crainte mystérieuse d’un pouvoir surnaturel, qu’on puisse chercher à apaiser par des sacrifices ou des cérémonies superstitieuses (3). » Suivant Burchell (û), les Bachapins (Cafres) n’avaient aucune espèce de religion ni de culte. D’après eux, « tout se faisait soimême, les arbres et les herbes poussaient par leur propre volonté » . Ils ne croyaient point à une bonne Divinité, mais ils avaient quelque vague idée d’un Être méchant. Effectivement, la première notion qu'on a de Dieu, est presque toujours celle d’un esprit mauvais. Dans les îles Pellew, Wilson ne trouva ni édifices consacrés au culte, ni trace de religion. Selon Spix et Martius, les Indiens du Brésil croyaient à l’existence d’un diable,
(1) Transactions de la Société ethnologique, nouv. série, vol. f, p. 323.
(2) Révérend T. Dove, Journal scientifique de la Tasmanie, vol. I, p. 249.
(3) The Voice of pity, vol. IX, p. 220.
(4) Burchell, Voyages dans le sud de l’Afrique, vol. H, p. 550.
LES SAUVAGES MODEHNES.
mais non d'un Dieu (1). Plusieurs tribus, au rapport de Bâtes et de Wallace, étaient entièrement sans religion. Les Yenadies et les Villees, suivant le docteur Short, ne croient nullement à une vie future (2). Le capitaine Grant ne put trouver a de forme religieuse distincte » chez plusieurs tribus comparativement civilisées qu’il visita (3). En outre, Hooker nous dit que les Lepchas de l’Inde septentrionale n’ont pas de religion. Il en était de même des Topinambous du Brésil, mais si ce nom de religion s’applique « à des notions fantastiques d’êtres surnaturels et puissants, on ne saurait nier qu'ils n’eussent une croyance religieuse et même une sorte de culte extérieur » . Ils croyaient à l’existence d’un ciel pour ceux qui avaient tué et mangé beaucoup d’ennemis, tandis que les lâches seraient forcés d’habiter « avec Aygnan (le diable) auprès duquel ils sont perpétuellement tourmentés (6) ». Notons aussi que la plupart des voyageurs emportent en partant une opinion tout à fait contraire, et que la conviction ne se fait chez eux qu’en dépit de leur volonté.
Nous avons déjà obsservé un cas de ce genre chez Kolben qui, malgré les dénégations des naturels eux-mêmes , était intimement persuadé que certaines danses devaient avoir un caractère religieux « quoi qu’en disent les Hottentots » . M. Matthews, qui alla remplir les fonctions de missionnaire chez les habitants de la Terre de Feu, mais qui fut bientôt obligé de renoncer à une tâche désespérée, n’observa qu’un acte « auquel on pût prêter une intention religieuse», a Plusieurs fois, dit-il, il entendit des hurlements bruyants ou des lamentations, le matin, vers le lever du soleil, et comme il demandait à Jemmy Button la cause de ces cris, il ne put obtenir de réponse satisfaisante, l’enfant se
(1) Spix et Martius, Reise in Rrasilien, vol. I, p. 379.
(2) Short, Gestion du gouvernement de Madras, département du Revenu, mai
mu.
(3) Grant, Promenade à travers l’Afrique, p. 145.
(4) Freycinet, vol. 1, p. 153.
482 LES SAUVAGES MODERNES
bornant à dire : Eux très-tristes, crier beaucoup. » Cette explication parait si naturelle et si suffisante, que, je dois l’avouer, je ne saurais voir comment on peut attribuer à ces cris « une intention religieuse ». Autre exemple: le docteur Hooker dit que la tribu indienne des Khasias n’avait pas de religion. Le colonel Yule (1), au contraire, dit qu’ils en ont une, mais il reconnaît « que la principale pratique de leur culte consiste à casser des œufs de poule » . Mais si la plupart des voyageurs s’attendaient a trouver de la religion partout, et ont été convaincus, presque malgré eux, du contraire, il est fort possible que d’autres se soient trop pressés de nier l’existence d’une religion chez les peuplades qu’ils visitaient. Quoi qu’il en soit, ceux qui soutiennent que les sauvages, même les plus dégradés, croient à une divinité, affirment une chose en contradiction absolue avec l’évidence. Le témoignage direct des voyageurs sur ce point est indirectement confirmé par d'autres renseignements qu’ils nous donnent. Comment, par exemple, un peuple incapable de compter ses propres doigts, pourrait-il élever son esprit jusqu’à admettre les premiers éléments d’une religion (2)? Le fétichisme, qui est si répandu en Afrique, peut à peine s’appeler une religiou, et les insulaires de la mer du Sud, eux-mêmes, qui étaient à beaucoup d’égards si avancés en civilisation, se fâchaient, dit-on, sérieusement contre leur divinité, s’ils pensaient quelle les traitait avec une sévérité imméritée, ou sans les égards convenables. Selou Kotzebue, les habitants du Kamtschatka adoraient leurs dieux « quand leurs souhaits étaient exaucés, et ils les insultaient quand leurs affaires allaient mal » (3). Lorsque les missionnaires apportèrent à Viti une presse à imprimer « les infidèles déclarèrent aussitôt que c’était un Dieu» (û).
Le sauvage presque partout croit à la sorcellerie. Confondant
(1) Yule Des collines et de la jtopulation du h'hasia, p. 18.
(2) Voyez, par exemple, Grey, Creed of Christendom, p. 212.
(3) Kotzebue, Nouveau Voyage autour du monde, vol. 11, p. 13.
(4) Vtli et les Vitiens, vol. Il, p. 222.
LES SAUVAGES MODERNES. m
les relations du subjectif et de l’objectif, il est en proie à de continuelles terreurs. Les nations les plus civilisées elles-mêmes n’ont pas non plus rejeté complètement la croyance aux sorciers. Jacques 1er pensait que, quand on fait fondre de petites images de cire, « les gens dont elles portent le nom sont sujets à être consumés par une fièvre continue ». Quant aux portraits, les idées les plus bizarres existent très-généralement parmi les sauvages ; ils répugnent à se laisser représenter, dans la pensée que, par là, l’artiste acquiert quelque puissance mystérieuse sur eux. Si la peinture est ressemblante, tant pis. D’après leur raisonnement, tant de vie ne peut être mise dans un portrait qu'aux dépens de l’original. Kaue, un jour, se débarrassa de plusieurs Indiens qui l’importunaient,* en menaçant de faire leur portrait s’ils ne se retiraient pas. J’ai déjà rappelé (p. Û34) le danger où Catlin se trouva pour avoir esquissé un chef de profil, et l’avoir ainsi, dans l’opinion des Indiens, privé de la moitié de son visage. On suppose aussi qu’une relation mystérieuse existe entre une boucle de cheveux coupée, et la personne à laquelle elle appartient. Dans diverses contrées du monde, le sorcier se procure des rognures de cheveux ou des ongles de son ennemi, des restes de la nourriture que celui-ci a mangée, persuadé que le mal fait à ces objets, réagira sur leur précédent propriétaire. Un morceau du vêtement de la personne, ou la terre sur laquelle elle a marché, remplira le même but, et chez quelques peuples, on suppose que la simple connaissance du nom de quelqu’un donne sur lui un pouvoir mystérieux. Les Indiens de la Colombie anglaise redoutent horriblement de dire leurs noms. Chez les Algonquins, le véritable nom d’une personne n’est confié qu’à ses plus proches parents et à ses plus chers amis. Les étrangers, eu lui parlant, ne la désignent que sous une sorte de sobriquet. Ainsi le vrai nom de la Belle Sauvage n’était pas Pocahontas, mais Matokcs, nom que l’on craignait de laisser savoir aux Anglais. Ailleurs ces superstitions relatives aux noms revêtent une forme différente.
LliS SAUVAGES MODERNES.
Suivant Wnrd, c’est un crime impardonnable à une femme hindoue de faire connaître le nom de son mari. Le même usage règne parmi les Cafrcs, ainsi que chez plusieurs peuples de l’Afrique orientale. En beaucoup de pays, on évite avec une horreur superstitieuse les noms des morts. C’est ce qui a lieu dans une grande partie des deux Amériques, en Sibérie, chez les Papous, chez les Australiens, et même dans les îles Shetland, où , dit-on , les veuves répugnent fort à nommer leurs maris défunts.
Dans toute l’Australie, chez plusieurs tribus du Brésil; dans quelques parties de l’Afrique, et dans diverses autres contrées, on regarde la mort naturelle comme une impossibilité. Aux Nouvelles-Hébrides, « quand un homme tombait malade, il croyait qu'un sorcier brûlait ses ordures, et le son des conques marines qu’on pouvait entendre à plusieurs milles de distance, avertissait les sorciers de s’arrêter et d'attendre les présents qu’on allait leur envoyer le lendemain matin. Chaque nuit, M. Turner avait coutume d'entendre la lugubre musique, invitant les enchanteurs à cesser de tourmenter leurs victimes (1). » Les sauvages ne savent jamais s’ils ne s’exposent pas à se placer sous la dépendance de ces terribles ennemis (2) . Les souffrances et les privations qu’ils endurent de la sorte, les tortures horribles qu'ils s’infligent quelquefois à eux-mêmes, et les crimes qu’ils sont amenés à commettre, donnent matière aux plus douloureuses réflexions. On n’ira pas trop loin en disant que l’horrible frayeur d’un mal inconnu plane, comme un épais nuage, sur la vie sauvage, et en empoisonne tous les plaisirs.
Peut-être croira-t-on que dans le chapitre précédent j’ai choisi à dessein, dans divers ouvrages, tous les passages les plus défavorables aux sauvages, et que j’ai chargé leur portrait. En réalité, c’est tout le contraire. Leur vraie condition est pire encore, et
(1) Tylor, loc. cit., p. 129. — Turner, Polynésie, p. 18, 89, klh-
(2) Voyez Brown, La S ou velle- Zélande et ses aborigènes, p. 80.
LES SAUVAGES MODERNES
plus abjecte que je n’ai essayé de la peindre. J'ai eu soin de ne citer que des auteurs dignes de foi, mais parmi les détails rapportés par eux, il y en a beaucoup que je n’ai pas osé reproduire, et il y a d’autres faits que les voyageurs eux-mêmes rougissent de publier.