‹ L'homme avant l'histoireChapitre 33 sur 124 · VM1Ï.I · texte numérisé non relu

VM1Ï.I

qui devient son tombeau. Les Indiens des bords de l’Amazone enterrent leurs morts sous leurs maisons, sans toutefois abandonner ees dernières.

Dans ces circonstances on peut accepter comme probable l’hypothèse proposée par le professeur Nilsson, le vénérable archéologue suédois, que ces « Ganggraben » sont une copie, un développement, ou une adaptation des habitations; que les anciens habitants de la Scandinavie, incapables d’imaginer un futur entièrement différent du présent, ou un monde dissemblable à celui dans lequel nous vivons, prouvaient leur respect et leur affection pour les morts, en enterrant avec eux ce qu’ils avaient de plus précieux sur cette terre; auprès des femmes ils mettaient des bijoux, auprès des guerriers des armes. Ils enterraient la maison avec son possesseur et le tombeau était littéralement la demeure du mort. Quand un grand homme mourait, on le plaçait sur son siège favori, on étalait devant lui de quoi boire et de quoi manger, on plaçait ses armes à son côté, on fermait sa maison et on recouvrait l'entrée avec de la terre, pour la rouvrir cependant quelquefois, quand sa femme ou ses enfants allaient le rejoindre dans la terre des Esprits.

On a trouvé en Scandinavie beaucoup de crânes dans des tumuli de celte espèce; ces crânes sont arrondis, aux sourcils lourds et épais, et tendent à justifier l’opinion de beaucoup d’archéologues, que les habitants antéceltiques de la Scandinavie, et peutêtre de l’Europe entière, étaient d’origine tuuranienne,et ressemblaient beaucoup aux Lapons modernes. Les tumuli « à salles» de la Grande-Bretagne ressemblent, sous beaucoup de rapports, aux « Ganggraben » de la Scandinavie, les archéologues pensent aussi que ce sont les plus anciens tumuli de notre pays; mais au lieu de crânes arrondis, aux sourcils lourds et épais, comme dans les tumuli mégalithiques Scandinaves, les occupants des tumuli à salles d’Angleterre sont caractérisés (autant toutefois que nous pouvons tirer une déduction des quelques preuves en notre possession) par des crânes longs et étroits, auquels le docteur

TI Ml 1.1.

Wilson donne le nom de « kumbecéphaliques » , ou cràues en forme de bateau. D'ailleurs, outre qu’il est difficile de supposer que tous ces grands tumuli mégalithiques sont plus anciens que des tertres beaucoup plus petits et beaucoup plus simples, nous devons nous rappeler que dans le grand tertre tumulairc de New- Grange, en Irlande, les pierres portent des dessins d'ornements, semblables à ceux qui caractérisent plus particulièrement l'age de bronze ; ces pierres avaient été évidemment décorées avant d’être placées à l’endroit qu’elles occupent aujourd’hui, car, dans quelques cas, partie du dessin est cachée par la pierre voisine. Je renvoie ceux de mes lecteurs qui désirent étudier avec plus de détails la question tle ces tumuli à salles, et des crânes kumbceéphaliques, à l’excellent ouvrage du docteur Wilson : Annules antélusforiçnes de l’Ecosse (1) ; mais je dois ajouter que je partage l’avis des savants auteurs îles Cranin britannica , qui pensent que les preuves fournies par le docteur Wilson sont loin d’être conclusives (*2).

Il se peut que la rareté comparative des tumuli a salles dans [Europe occidentale ait pour cause la plus grande douceur du climat, qui ne nécessitait pas l’usage des habitations souterraines pendant l’hiver; il se peut aussi que ce soit une indication d’une différence de race. I),1 plus amples recherches éclairciront probablement cette question. En attendant, il faut se rappeler, que ce qu’on a appelé les « Maisons des Dictes » sont abondantes dans le nord de la Grande-lhetagne. Ces habitations curieuses « se distinguent à peine des grands tumuli; mais si l’on creuse le tertre, on s’aperçoit que ce tertre recouvre une série de grandes salles, construites ordinairement avec des pierres d'une grosseur considérable, et convergeant toutes vers un centre où l’on semble avoir ménagé une ouverture pour la lumière cl la ventilation. Ces habitations diffèrent peu des habitations souterraine ,

1, Deuxième édition, vol. I, |>. 'Mi'J. (2) Cranta britannica, pari. 2, 5.

TIMLLI.

si ce n’est qu’elles sont construites à la surface du sol et qu’elles ont été recouvertes d’un tertre artificiel » (J).

Selon M. Bateman, qui a dressé la statistique do fouilles systématiques, dans plus de quatre cents tumuli, fouilles faites la plupart du temps en sa présence, et dont l’opinion est par conséquent très-précieuse, « le plan fondamental des tumuli anglais, à l’exception de quelques tumuli à salles ou à galeries, dans le Berkshire, dans le Wiltshirc, en Irlande, etc., tels que New- Grange, la caverne de Wayland-Smith, Uleybury et quelques autres, ainsi (pie les tumuli infiniment plus récents de la période saxonne, est presque toujours le même; le principal caractère de ces tertres tumulaires est qu’ils recouvrent, soit une grossière voûte de pierre, soit une salle ou un caisson de pierre, autrement appelé un Kistvaen, bâti avec plus ou moins de soin ; quelquefois aussi un tombeau creusé plus ou moins au-dessous de la surface naturelle du sol, revêtu s’il était nécessaire de dalles de pierres, dans lequel on déposait le corps en son entier, ou après l’avoir réduit en cendres (2). »

On a pensé que le soin qui présidait à l'enterrement des morts, la coutume de placer auprès du cadavre divers objets, prouve que ces peuples croyaient à l’immortalité de l’âme et à une existence matérielle après la mort.

« 11 semble prouvé, dit le docteur Wilson (3), par le dépôt constant auprès du cadavre, non-seulement d’armes, d’outils, de bijoux, mais aussi de vases qui contenaient sans doute des aliments et des breuvages, (pie les anciens Bretons croyaient à une existence future, et avaient quelques idées de jugement, de châtiments ou de récompenses. Mais cela prouve en même temps que les idées qu’ils se faisaient à ce sujet étaient fort grossières et toutes matérialistes. »

(1) Wilson, loc. cil., vol. I, p. (IG.

(2) natemau, Tcn years Diyyinys, p. lu

(3) Vol. 1. p. 498.

TUMULI

Mais loin qu'il soit prouvé que le cadavre était toujours accompagné de ce que nous appelons les choses nécessaires à la vie, on pourrait dire que c’est là l’exception et non la règle. Ainsi, Sir R. Gdt Iloare, dans le premier volume de son grand ouvrage sur les antiquités du Wiltshire, décrit 250 tumuli, et sur ce nombre, 18 seulement contenaient des instruments de pierre, 31 des instruments d'os, G7 des instruments de bronze et 11 des instruments de fer; il est vrai qu’on retrouva des poteries dans 107 de ces tombeaux, mais, dans plus de GO, ces poteries n’étaient que des urnes funéraires destinées à contenir les cendres des morts et non pas des aliments. Je dois ajouter cependant que, quant aux instruments de pierre, Sir R. C. Iloare paraît avoir négligé les armes et les outils grossiers. Je m’appuierai donc principalement sur M. Bateman, l’homme peut-être le plus expérimenté et le plus soigneux en matière de fouilles dans les tumuli.

Un grand nombre des tombeaux qu’il décrit avaient déjà été ouverts, mais il en examina 297 auxquels on n’avait jamais touché, et quoiqu’il enregistre avec soin le plus petit fragment d’éclat de silex, il se trouve que 100 de ces tombeaux ne contenaient aucune espèce d’instruments, soit de pierre, soit de métal, et que à 0 seulement contenaient des vases à aliments. En outre, de peur qu’on ne puisse supposer que ces tombeaux mal pourvus étaient ceux de gens pauvres ou d’ennemis, nous n’en parlerons pas. Nous pouvons, cependant, affirmer que ces tumuli, qui nécessitaient pour leur construction beaucoup de travail et de dépenses, n’étaient élevés qu’en l’honneur des riches et des grands, quoiqu’ils aient pu servir et qu’ils aient, sans doute, servi plus tard de tombeaux pour les pauvres. Mais il est toujours facile de découvrir la sépulture primitive; car bien qu’on puisse citer quelques cas où l'occupant original a été ignominieusement jeté hors de son tombeau, pour faire place à un successeur, ces cas sont fort rares, et [l’on peut ordinairement les découvrir; les sépultures secondaires, au contraire, sont ordinairement placées, soit audessus de la première, soit sur les côtés du tumulus. Le même

Tl Mi l.!.

sentiment qui portait nos ancêtres à enterrer leurs morts, de préférence dans un tumulus déjà existant, les empêchait ordinairement de violer une sépulture ancienne.

Dans les tableaux suivants je me suis occupé seulement de sépultures primitives; la première colonne contient le nom du tumulus, les neuf colonnes suivantes indiquent la disposition du cadavre et les objets qui l'accompagnent, et enfin la dernière est réservée aux observations spéciales. Sur 139 sépultures, 105 seulement contiennent des outils ou des armes, et 35 seulement des vases destinés aux aliments. En outre, si nous examinons la nature des objets placés près du cadavre, nous serons loin de trouver un assortiment complet d’outils ou de bijoux. Il n’y a pas lieu peutêtre de s'étonner de la rareté du bronze ; mais pour des hommes aussi habiles que nos ancêtres, ce devait être chose facile que de faire une grossière tête de llèchc, ou un éclat de silex. Et cependant quelques cadavres ne sont accompagnés que d'une seule tête de flèche, d’autres d’un petit éclat de silex, d’autres enfin d'un seul racloir.

ce

Oh

CS

Oh

Ainsi donc il semble prouvé que ces anciens peuples n’avaient en aucune façon le désir de déposer auprès de chaque cadavre un assortiment complet de leurs instruments. Le tombeau situé sur la colline de Cronkstone, par exemple, contenait le squelette d’un homme avec lequel on avait enterré les os calcinés de quelqu’un, probablement un esclave ou une femme, sacrifié sur son tombeau, et cependant on n’a trouvé auprès du squelette qu’un seul « instrument circulaire » , sans doute un racloir de silex ou une pierre de fronde. Le tertre connu squs le nom de « Cow Low » ne contenait aussi qu’une épingle d’os. Les parents désolés qui élevèrent un si magnifique tumulus, n’auraient certainement pas envoyé leur défunte sœur dans un nouveau monde avec une seule épingle d’os, s’ils avaient pensé que les objets ensevelis avec elle pouvaient lui être de quelque utilité. Le grand tumulus à Arbor Low ne contenait qu'une épingle d’os, un morceau de pyrite do fer, un instrument de silex et deux vases. Il serait facile de multiplier les citations, et il est, je crois, suffisamment prouvé qu’on ne peut sérieusement regarder les objets trouvés dans les tombeaux comme le témoignage d’une croyance définie à une existence future, ou comme destinés à l’usage des morts dans le nouveau monde qu’ils allaient habiter. En outre, une spécialité remarquable dans chaque cas nous porterait à penser que la présence de ces grossiers instruments, loin d’ôtre le résultat d’une croyance nationale, ne sont simplement que des preuves touchantes d’affection individuelle.

Dans quelques endroits, au lieu des armes elles-mêmes, on a découvert de petits modèles d’armes. On trouve quelquefois, dans les tombeaux modernes des Esquimaux, de petits modèles do kajaks, de lances, etc.; on a observé dans les tombes égyptiennes des faits semblables. M. Franks m’a affirmé qu’un grand nombre des bijoux trouvés dans les tombes étrusques sont si minces, qu’il est difficile de supposer que l’on en fit un usage journalier.

11 est bon de se rappeler que les anciens tumuli n’appartiennent

TUMULI

pas tous à une seule période, ni à une seule race d’hommes. Si nous en exceptons peut-être la caverne d’Aurignac, que nous décrirons dans un chapitre subséquent, nous ne connaissons aucune sépulture que nous puissions, il est vrai, attribuer, en restant dans le domaine des probabilités raisonnables, à l’époque palæolit bique. Ce fut cependant l’étude des tumuli qui conduisit tout d’abord Sir R. Colt Hoare, et d’autres archéologues, à adopter pour l’Europe septentrionale la division en trois grandes époques, indiquée déjà par d’anciens écrivains. Au Danemark, surtout, on supposait qu’il y avait une distinction si tranchée, si absolue, entre les tumuli de l’Age de pierre et ceux de l’âge de bronze, qu’on pouvait presque en déduire que le bronze avait été apporté par une nouvelle race d’hommes qui avait exterminé rapidement les anciens habitants; cette race avait, disait-on, des coutumes toutes différentes pour les funérailles, et une civilisation beaucoup plus avancée. On constatait que les tumuli de l’âge de pierre étaient ordinairement entourés par un cercle de grandes pierres, et contenaient des salles formées par d’énormes blocs de pierre taillée, dans lesquelles on déposait les cadavres dans la position assise, les genoux ramenés sous le menton, et les bras croisés sur la poitrine ; alors qu’au contraire les tombeaux de l’àge de bronze « ne contenaient aucune pierre massive, aucune salle de pierre ; en général aucune grosse pierre, à l’exception de cists de pierre placés l’un auprès de l’autre, mais qu’il est facile de reconnaître. Ces tumuli ne consistent, en règle générale, qu’en terre et en monceaux de petites pierres, et se présentent toujours sous forme de tertres entourés quelquefois, mais rarement, d’un petit cercle de pierres; ces tumuli contiennent les cendres des cadavres placées dans des vases d’argile et accompagnés d’objets de métal (1). »

Ainsi donc les tumuli de l’âge de bronze paraissaient se distinguer de ceux d’une période plus reculée, non-seulement par le fait important que, « au lieu d’instruments simples et uniformes, et d’ornements de pierre, d’os et d’ambre, nous

(l) Worsaæ, Antiquités, p. 93.

TUMULI

trouvons tout à coup un grand nombre et une grande variété d’armes splendides, d’instruments, de bijoux de bronze, quelquefois même d’or » (1); mais aussi parce que la construction des tumuli eux-mêmes diffère pendant les deux époques, et que le cadavre, pendant l’âge de pierre, était toujours enseveli dans la position assise, tandis que, pendant l’âge de bronze, il était toujours brûlé. Des recherches subséquentes, cependant, ont fourni aux antiquaires danois des exceptions à cette règle, plutôt quelles ne leur ont permis de la généraliser. En somme, il faut admettre que nous ne connaissons aucune différence extérieure, qui nous permette de reconnaître avec certitude qu’un tumulus appartient à l’âge de pierre, à l’âge de bronze, ou à l’âge de fer. L’intérieur des tumuli est au contraire bien plus instructif. Plus tard, il n’y a pas à en douter, les restes humains eux-mêmes, et surtout les crânes, seront nos meilleurs guides; mais nous ne possédons pas, jusqu’à présent, un nombre suffisant d’observations dignes de foi, pour qu'il nous soit possible d’en déduire une conclusion, si ce n’est, peut-être, que les crânes trouvés avec des objets de bronze ressemblent beaucoup, dans quelques cas, a ceux découverts dans les tombeaux ne contenant que des objets de pierre : ce qui semblerait prouver que, quand bien même le bronze aurait été introduit par une race nouvelle et plus civilisée, les anciens habitants ne furent probablement pas entièrement exterminés. Les poteries, jusqu’à présent, ne nous aident pas beaucoup : celles qu’on a trouvées avec les objets de bronze sont grossières, mal cuites, faites à la main, et par leur forme, leur ornementation et les substances dont elles sont composées, ressemblent beaucoup à celles trouvées dans les tombeaux qui ne contiennent que des instruments de pierre. On attribue trop souvent à l’âge de pierre certains tumuli, parce qu’ils contiennent un ou deux objets de pierre. C’est là toutefois une déduction hasardeuse. Nous savons que la pierre a été d’un usage général pendant l’âge de bronze. Pour ne citer qu’un

(1) Worsaæ, Antiquités, p. 2 U.

TUMULI

exemple, M. Bateman a découvert que, sur 37 tumuli qui contenaient des objets de bronze, il y en avait 29 qui contenaient en même temps des objets de pierre, lesquels, pour la plupart, étaient fort grossière. Évidemment, donc, la seule présence d’un ou deux objets de pierre n’est pas, en elle-même, une raison suffisante pour attribuer un tumulusà luge de pierre. Mes lecteurs examineront sans doute avec intérêt les tables suivantes où M. Bateman condense les résultats que lui ont fournis 297 tumuli :

INSTRUMENTS

Page 1