I.ES SAUVAGES MODERNES
un arbre. Les ciseaux ou gouges étaient faits d’os, et généralement de 1 os du bras humain, entre le poignet et le coude. Ou employait des morceaux de corail comme râpes, et des éclats de bambou comme couteaux. Pour cultiver la terre, ils avaient des instruments de bois dur, longs d’environ 5 pieds, étroits, armés de pointes et de tranchants. Ils en usaient comme de bêches ou de houes (1). Ils avaient des hameçons de nacre de perle, et chaque pêcheur faisait les siens. Ces engins servaient à la fois de crochet et d'amorce (2). « On coupe d’abord l’écaille en morceaux carrés avec le tranchant d’une autre écaille, et on lui donne la forme extérieure d’un hameçon, à l’aide d’un fragment de corail suffisamment raboteux pour faire fonction de lime ; ou perce ensuite un trou au milieu : la première pierre pointue qu’on rencontre sert de foret. On la fixe au bout d’un morceau de bambou, et l’on tourne entre ses mains cette vrille improvisée, comme un moulin au chocolat, jusqu’à ce que l’écaille soit percée et le trou suffisamment large; alors on y introduit une petite lime de corail, par l’application de laquelle l’hameçon est bientôt terminé : il n’en coûte guère plus d’un quart d’heure à l’ouvrier. Avec l’écorce du poerou, variété de X Hibiscus, ils faisaient des cordes qui avaient depuis l’épaisseur d’un pouce jusqu’à la dimension d’une petite ficelle d’emballage; ils s’en servaient pour fabriquer leurs filets de pêche. »
Ils avaient aussi une espèce de seine « faite d une herbe épaisse et large, dont les feuilles ressemblent a celles du glaïeul : ils les entrelacent et les lient ensemble d’une manière assez lâche, jusqu’à ce que le filet, qui a environ la largeur d’un grand sac, ait atteint une longueur de 60 à 80 brasses. Ils liaient ce filet dans des bas-fonds, et son propre poids le tient si près de la terre, que c’est à peine si un seul poisson peut échapper. » Ils employaient aussi certaines feuilles et certains fruits qui, jetés dans l’eau, enivraient les poissons à tel point,
(!) Wilson, Voyage d’un missionnait e au sud du Pacifique, p. 2ü5.
(2) Cook, Voyage autour du monde, vol. I, p. Û83; vol. Il, p. 218.
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que ceux-ci se laissaient prendre à la main (1). Leurs lignes étaient fabriquées avec l’écorce de l 'crotva, espèce d’ortie (pii croit sur les montagnes, et elles sont représentées comme étant les meilleures du monde, meilleures même que nos plus fortes lignes de soie. Ils se servaient aussi des fibres du cocotier pour faire les cordes avec lesquelles ils attachaient les diverses pièces de leurs canots. Ils étaient très-habiles à faire des paniers et des ouvrages d’osier « de mille modèles différents, et dont beaucoup étaient très-soignés » . Ils faisaient encore plusieurs sortes de nattes avec du jonc, de l’herbe ou de l'écorce, le tout d’un tissu très-net et très-régulier , quoique fait entièrement de main d’homme, sans métier ni mécanique (i). Mais leur principale denrée manufacturée était une sorte d’étoffe faite d’écorce, et dont il y avait trois variétés, suivant qu’elle était tirée du mûrier à papier, — c’était la meilleure, — de l’arbre à pain et d’une espèce de figuier. Cette dernière, quoique moins élégante que les deux autres, rendait plus de services, parce qu’elle avait sur elles l’avantage de ne point prendre l’eau. Ces trois sortes d’éloffes se faisaient de la même manière, la seule différence entre elles consistait dans la matière première. Quand les arbres avaient atteint la croissance convenable, c’est-à-dire G ou 8 pieds de haut, et un peu plus de l’épaisseur du pouce d’un homme, on les arrachait et l’on coupait leurs branches et leurs racines.
L’écorce, après avoir été fendue dans le sens de la longueur, se détachait promptement, et on la laissait alors tremper pendant quelque temps dans de l’eau courante. Après quoi la partie extérieure et verte était grattée avec une écaille, et l’on étendait les fibres le s)ir, pour sécher, en les plaçant les unes à côté des autres, « de manière à former un pied de largeur; on superposait aussi deux ou trois couches». Dès le matin, une grande partie de l’eau s’était séchée ou évaporée, et « les diverses fibres
(1) Forsler, Observations faites durant un voyage autour du monde, p. 463. — Ellis, vol. Il, p. 288.
(2) Ellis, vol. Il, p. 179, 180.
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adhéraient ensemble, si bien que le tout pouvait être enlevé de terre d’un seul morceau » . La matière ainsi préparée était placée ensuite sur la surface polie d’une longue pièce de bois, et des esclaves femelles la battaient avec un instrument de bois qui avait la forme d’un cuir à rasoir carré, et qui était long d’environ un pied. « Les quatre côtés de cet instrument étaient sillonnés, dans le sens de la longueur, de petites rainures ou rides, qui présentaient différents degrés de ténuité. Sur un côté, ces rainures étaient assez larges et assez profondes pour recevoir une simple ficelle d’emballage, mais sur les autres elles allaient en s’amincissant suivant une gradation régulière, si bien que les dernières avaient la finesse d’un fil de soie. » On battait l’écorce, d’abord avec le côté le plus grossier, et ensuite avec les autres, en finissant par le plus fin : celte opération l’élargissait beaucoup, et pouvait la rendre presque aussi légère que la mousseline. Les diverses fibres étaient de la sorte unies si étroitement entre elles, qu'on pouvait laver et tordre l’étoffe, sans crainte de la déchirer ; mais si cela arrivait par hasard, la réparation ne souffrait aucune difficulté : il suffisait de coller une pièce dessus à l’aide d’un gluten extrait de la racine du pois. Cela se faisait si proprement, qu’on ne pouvait en découvrir la place. Cette étoffe était fraîche et agréable au toucher, plus douce même que notre drap fin. 11 est à peine nécessaire de dire que la finesse était réglée sur la destination de l’objet. Les deux premières qualités se blanchissaient aisément, et pouvaient ensuite recevoir diverses teintures, généralement rouge et jaune. Ces deux couleurs étaient végétales et peu durables.
Ils portaient, dans les grandes occasions, diverses toilettes étranges et compliquées, mais leur habillement ordinaire était très-simple et sc composait de deux pièces. L’une était un morceau d’étoffe « avec un trou au milieu pour passer la tête », et assez long pour aller de l’épaule au genou. L’autre, nouée autour de la ceinture, pendait, comme un jupon, jusqu'au
LES SAt VACîKS MODERNES. Obi
genou : on l'appelait lo parmi. Souvent aussi ils portaient un morceau d’étoffe roulé autour de la tête en forme de turban. Ellis décrit ainsi le costume de la reine (1) : Elle portait un vêtement léger, lâche et flottant, fait d’étoffe indigène, mais d’une blancheur éclatante. Gracieusement ajusté sur l'épaule gauche, il descendait jusqu’à la cheville. Les cheveux de la reine étaient plus blonds qu’en général ceux des naturels. Sa tôle était coiffée d'un bonnet du pays, léger et élégant, de feuilles de cocotier vertes et jaunes; chaque oreille était percée, et dans l’ouverture étaient insérées deux ou trois fleurs de jasmin odoriférant du Cap. » Le costume des hommes ressemblait fort à celui-là; seulement le jupon des femmes, ils le portaient entre les jambes : cela s’appelait le ma ru (2). En temps de chaleur, et à midi, les deux sexes allaient presque nus, ne portant que le vêtement qui entourait la taille. Outre les turbans et les coiü’ures de feuilles, ils portaient parfois de longues tresses de cheveux, qu’ils roulaient autour de la tète de façon à produire un trèsbel effet. Ils étaient très-soigneux de la propreté de leurs personnes et de leurs habits, se lavant régulièrement trois fois par jour. Les hommes aimaient, autant que les femmes, à se charger d’ornements, qui consistaient en plumes, fleurs, morceaux d’écailles et perles. Le tatouage était aussi d’un usage presque universel, et quelqu’un qui n’eût pas été convenablement tatoué « eût encouru le même blâme et la même animadversion que si, chez nous, il se fût promené tout nu à travers les rues » (3). Ils s’oignaient fréquemment la tête avec de l'huile de coco parfumée, mais ils n’avaient point de peignes, ce dont la privation devait se faire vivement sentir dans un pays si chaud. Malgré cela, les personnes sorties de l’enfance savaient arranger trèsproprement leur chevelure.
(1) Loc. cil., p. 148.
(2) Les insulaires des iles Sandwich avaient du petits éventails carrés du natte ou d'osier, avec des manches de mémo matière ou de bois.
(3) Wilson, loc. cil., p. 355,
LES SAC Y AGES MODEHNES
Leurs maisons leur servaient surtout pour dormir. Elles étaient faites de bois, et avaient généralement 24 pieds environ de long, 11 de large et 9 de haut. Elles n'avaient point de murs de côté, mais le toit descendait juqu’à 3 pieds 1/2 environ du sol. Ils employaient des feuilles de palmier en guise de chaume, et le plancher était ordinairement couvert de foin nouveau.
Les canots ressemblaient à ceux des Vitiens, mais, dit-on, ils n’étaient guère aussi bien construits. Ce n’était déjà pas une tâche aisée que de préparer les planches, et la plus grande difficulté était de les attacher ensemble. On y arrivait au moyen de « fortes lanières tressées, que l'on passait à plusieurs reprises dans des trous percés avec une gouge ou une tarière d’os » (1). La longueur des canots variait de 90 pieds à 10, « mais la largeur n’est nullement en proportion, car ceux de 10 pieds ont environ un pied de large, et ceux de plus de 70 en ont 2 à peine (2). » Toutefois les plus larges n’étaient pas employés seuls, mais ils étaient accouplés deux à deux, de la manière que nous avons déjà décrite. Un canot sans boute-hors leur paraissait une impossibilité (3). La construction de ces canots devait entraîner de grandes fatigues, néanmoins les insulaires des mers du Sud en possédaient une grande quantité. Un jour, le capitaine Cook en vit plus de trois cents réunis dans le même lieu, sans compter les petites embarcations; il estimait l’ensemble de la force maritime des lies de la Société à 1700 canots de guerre, montés par 68 000 hommes d'équipage (4).
Leur principal instrument de musique était le tambour : il était fait d’un morceau de bois solide, évasé et recouvert d’une peau de requin. Ils avaient aussi une espèce de trompette faite d’un grand coquillage, dont le petit bout était percé d'un trou dans lequel ils enfonçaient un roseau de bambou d’envirou
(1) Cook, Premier Voyage, p. 225. — Forslcr, toc. cil., p. 469.
(2) Cook, Premier Voyage, p. 221.
(3) Ellis, /oc. cil., vol. II, p. 55.
(4) Cook, Second Voyage, vol. I, p. 349.