‹ L'homme criminelChapitre 123 sur 315 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Du tatouage chez les criminels.

Nous avons jusqu'ici traité des anomalies caractéristiques des criminels, et nous avons eu à lutter contre une difficulté presque insurmontable, celle d'obtenir des documents qui nous permissent de distinguer le criminel-né de celui qui se laisse entraîner par l'habitude, ou qui cède à la passion du moment. Mais, au point où la distinction pouvait être établie , nous avons vu ces caractères difFérentiels disparaître peu à peu chez les criminels dans lesquels la passion, et, plus encore, l'occasion, étaient en jeu; si bien que chez les escrocs et les banqueroutiers, pour ne citer qu'un exemple, la proportion des anomalies est descendue de 43 à C ou 8 p. 0[0.

le veux maintenant étudier la i^iologie et la psychologie de ces hommes dont l'organisme réunit un si grand nombre d'anomalies, et qui se montrent si constants dans la récidive du crime. Je commencerai par un caractère qui tient plus de la psychologie que de l'analomie, par le tatouage.

Un des traits les plus caractéristiques de l'homme primitif, ou de celui qui vit à l'état sauvage, est la facilité avec laquelle il se soumet à cette opération , plutôt chirurgicale qu'esthétique, et dont le nom, môme, nous a été fourni par un idiome océanien.

Cet usage est, de nos jours encore, très-répandu en Italie, sous les noms de marque, signe, e/c; mais on ne le trouve que dans les classes inférieures de la société, chez les paysans, les marins, les ouvriers, les bergers et les soldats, plus encore — chez les criminels. On peut même dire que, pour ces derniers, il constitue par sa fréquence un caractère anatomico-légal spécifique et tout nouveau.

Tâchons d'abord de relever exactement, par une statistique faite sur 11.572 individus dont 3886 honnêtes et 5343 criminels, et sur 2343 fous, sa diffusion dans les trois catégories.

CHAPITIIE l'IlEMIER

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Quant h la réparlilion du tatouage par rapport aii crime ou h la récidive, je puis, grâce au doct. Marro, donner quelques indications précieuses dans le tableau suivant :

Nomlire Tatoues Proportion

Condamnés pour meurtre et voies de fait 80 16 20,0 0[o

Id. vol .... 141 20 14,0 »

TA. faux, escroquerie, ecc. 54 6 11,1 »

Condamnés pour viol , etc. ... U l 9,0 »

Soldats déserteurs ou réfractaires . . 4 1 25.0 »

Criminels non récidivistes ... 99 4 4,0 »

Id. récidivistes .... 191 40 20,9 »

Il est clair que le plus grand nombre est fourni par les récidivistes et les criminels-nés qui s'attaquent, soit aux propriétés, soit aux personnes; ces derniers toulefois apparaissent en quantité moindre. Les plus rares, si l'on, néglige les cas d'attentat à la pudeur et de désertion qui d'ailleurs ne se présentent guère nombreux en cette circonstance, sont les. faussaires et les escrocs. Et rien n'est plus facile à comprendre: plus intelligents que les autres, ils voient, sans peine, combien cette pratique leur nuirait dans l'exercice de leur triste profession.

On peut s'apercevoir déjà, en étudiant le premier tableau, qu'en Italie, comme, du reste, cela se voit chez les peuples sauvages , les femmes tatouées sont en proportion très-faible, et que chez les hommes non-criminels cet usage tend à décroître; car, en 1873, nous trouvons une cote dix fois inférieure à celle de 1803. — Par contre, non seulement l'usage s'est maintenu, mais encore il atteint des proportions très-grandes chez les criminels, soit civils, soit militaires. Sur 5348 individus soumis h l'exa-

iiicn, 667 étaient tatoués; soit 10,77 p. 0|0 chez les adultes et 34,9 p. OfO chez les mineurs.

Le plus grand nombre des soldats tatoués se voit en Lombardie, dans le Piémont et dans les Marches; le plus petit nombre en Sardaignc, en Toscane et dans le royaume de Naples. Peut-être Aiudrait-il bien voir là une raison historique et remonter aux Celtes primitifs, le seul peuple de l'ancienne Europe qui pratiquât ôelte coutume. Le sanctuaire de Lorelte y contribue aussi pour une grande part: dans ses environs, on rencontre nombre d'industriels qui se font payer de soixante à quatre-vingts centimes par tatouage; prix énorme, si l'on songe à la misère des tatoués et aux tristes conséquences, érysipèle, phlegmons, adénite, gangrène, qui peuvent résulter d'une telle opération.

Il faut tenir compte des professions exercées le plus souvent par les individus tatoués, avant leur incorporation dans l'armée. Ce isont surtout, en Lombardie et dans les Marches, des paysans, des maçons, des bateliers, des boulangers; à Carrare, des mineurs; en Vénétie, des charretiers; des pêcheurs et des bergers dans les Romagnes et à Nàples.

Presque tous se tatouent à l'avanl-bras, à la région palmaire; un plus petit nombre aux épaules, à la poitrine (surtout les marins), aux doigts (piincipalement les mineurs); et, dans ce dernier cas', le dessin affecte la forme d'une bague. De ceux qui portent des taloiiages dans le dos ou aux parties honteuses, il n'en est pas un qui n'ait voyagé en Océanie ou séjourné dans les prisons.

Il en est de même en France. Ilutin, sur 506 militaires latoués, en a trouvé 489 qui l'étaient à l'avanlbras, 7 au bras, 48 à la poitrine, 2 aux cuisses, 2 à !a région lombaire, 1 au membre viril.

Venant aux véritables symboles, représentés par les tatouages, j'ai cru pouvoir les classer en signes d'amour^ de religion, de guerre, et en signes professionels. Ce sont là des traces éternelles des idées et des passions prédominantes dans les classes inférieures de la société.

Les signes d'amour sont les moins nombreux: ils se trouvent presque exclusivement parmi les Lombards et les Piémontais. Ce sont d'ordinaire le nom ou les initiales de la femme aimée tracées en lettres majuscules; la date du premier amoup; un ou plusieurs cœurs transpercés par une flèche; deux mains entrelacées. J'ai vu la figure entière d'une femme, vêtue en paysanne, avec une fleur à la main. Un autre fois j'ai lu un petit distique amoureux.

Les signes de guerre sont les plus fréquents chez le? militaires. Rien de plus naturel, puisqu'ils ont trait à la profession de l'individu. Ils sont même dessinés avec une telle finesse, une telle vérité de détail, qu'ils nous rappellent la précision minutieuse de l'art égyptien et mexicain.

Ceux qui portent ce signe sont, pour la plupart. Lombards et Piémontais. Les symboles se rapportent à l'époque de l'engagement, indiquée par des chiffres, 4860 par exemple; ou à la date d'une bataille importante à laquelle assistait le soldat; ou à l'arme à laquelle il appartient, ou à toutes ces choses réunies. Un canon prêt à partir ou présentant le boulet à sa sortie, deux canons croisés et une grenade sur le triangle supérieur^ une pyramide de boulets dans le triangle inférieur, sont les symboles préférés des artilleurs de campagne, surtout de ceux qui ont servi dans les armées autrichiennes.

Un mortier à bombes est le signe de l'artillerie de place. Une barque, un petit bateau à vapeur, une ancre.

CHAriTRE PREMIER

sont les symboles recherches par les marins. Deux fusils en croix, deux baïonnettes entrelacées distinguent le fantassin. Le cavalier dessine sur lui un cheval. Le tailleur, dit Lacassagne, choisit des ciseaux, un homme en posture de coudre, un fer à repasser. Les musiciens, un violon avec son archet, ou un tambour.

Après les symboles professionels, ceux qui prédominent sont ceux qui ont trait à la religion. C'est chose naturelle pour qui connaît l'esprit religieux de notre population.

Les paysans de Pavie portent un dessin qui rappelle certains ciseaux dont on se sert pour écorcher les grenouilles. Les mineurs de Carrare ont le doigt entouré d'un anneau; les marins ont un vaisseau, un arbre ou une ancre.

2. — Criminels. — C'est, surtout, dans la triste catégorie des criminels que le tatouage affecte un caractère tout particulier et est le plus répandu.

Nous avons déjà vu plus haut qu'actuellement, dans la milice, le tatouage est huit fois plus fréquent chez les détenus que chez les soldats libres. Cette remarque est devenue tellement commune, qu'ayant moi-même demandé à un soldat pourquoi il n'avait point de tatouage, il me répondit: Parceque ce sont des choses que font les galériens. Un savant médecin de l'armée, le docteur Saggini, m'a affirmé que l'on considère a priori les hommes tatoués comme de mauvais soldats. Que nous sommes loin de l'époque où le tatouage était considéré comme une preuve de virilité; où il était adopté, dans l'armée piémontaise, par les soldats les plus courageux! (1848-4850).

Chez les femmes sauvages (exception faite des Kabyles et des Arabes), cet usage est très-peu répandu (1). Jamais, ou presque jamais, le tatouage n'alla chez la femme au delà des bras et des joues, moins encore peut-on dire qu'il ait été adopté par les femmes honnêtes de l'Europe, même par celles de plus bas étage (2). C'est à peine si, comme nous l'avons vu plus haut, Gamba, parmi les prisonnières de Turin, en remarqua 5 sur 300 qui fussent tatouées; moi-même, plus tard, je n'en ai vu qu'une sur 200. Parent-Duchâtelet a vu les prostituées les plus dégradées se tatouer les bras, les épaules, les aisselles, ou le pubis, en y gravant les initiales ou le nom de leur amant, si elles sont jeunes, ou de leur tribade, si elles sont vieilles. Or, comme elles changent d'amants au gré de leurs caprices, elles effacent ces noms, jusqu'à trente fois, à l'aide de l'acide .acétique.

Parmi les femmes publiques de Lombardie, le docteur Soresina, malgré les recherches les plus actives, n'a pu rencontrer aucun cas de tatouage. A. Naples , le docteur De-Amicis en a trouvé quelques-uns chez les maîtresses des marins, et encore n'étaient-elles que légèrement marquées au bras.

(1) A la Nouvelle Zélande les femmes se contentent de deux ou trois traits à la lèvre ou au menton (Schekzer, Novara Reise, m). Les femmes des Tobas indiquent par un tatouage qu'elles sont nubiles (MANiECizzi, Viaggio neW America méridionale, p. 329). Chez les Natchez, le tatous^ge n'est permis qu'aux hommes, et parmi les hommes, aux guerriers (Id.). Kocher l'a remarqué, il est vrai, en plus grand nombre dans les femmes Arabes; mais c'était surtout des prostituées, pour la plupart adonnées au Saphisme.

(2) Dans quelques rares vallées de la Véuétie, au Monte Altissimo, et dans le Trentin, à Côme, les montagnardes, à ce que m'ont raconté mes ^élèves., se tracent une croix sur les bras.

Des 200 criminelles que j'ai vues, la seule qui fût tatouée était originaire de Chioggia. C'était une adultère, ■qui avait tué son amant par jalousie; elle fréquentait iles marins, et avait été infectée par eux de syphilis.

Chez les prostituées de Vérone, comme j'ai pu l'apprendre d'un employé de la police, on a remarqué .quelques cas de tatouage (des cœurs, des initiales); anais seulement sur celles qui étaient sorties de prison.

La statistique nous a donné un maximum de 40 p. 0|0 -et un minimum de 6 0|o; rien mieux que cette statistique ne prouve combien cet usage est répandu chez les criminels, même en comparaison de l'armée, où cet usage se fait surtout remarquer.

L'étude minutieuse des signes divers adoptés par les malfaiteurs nous montre, non seulement qu'ils ont parfois une étrange fréquence, mais encore qu'ils ont une ■empreinte toute spéciale.

En effet , 4 d'entre eux , sur 162 , témoignaient par leurs tatouages d'un esprit violent, vindicatif, entraîné à des actes désespérés. L'un d'eux avait sur la poitrine, entre deux poignards, cette farouche menace: Je jure de me venger. C'était un ancien marin piémonta'is qui avait volé et tué par esprit de vengeance. Un Vénitien, voleur et récidiviste, perlait sur la poitrine cette inscription: Malheur à moi! Quelle sera ma fin! Paroles lugubres, qui rappellent celles que Philippe, ce misérable étrangleur de femmes publiques, avait tracées sur son bras droit, longtemps avant sa condam- ! aation : Né sous une mauvaise étoile. Tardieu a remarqué I »n marin qui, dans sa prison, avait gravé en gros ca- I ractères sur son front les mots : Pas de cliance. On dirait I que le criminel pressent sa mauvaise destinée, et qu'il 1 a hâte d'en inscrire l'expression sur son corps.

TROISFÈME PARTIE

Un aiilre portait ati front un poignard surmonté de ces mots: Morl aux bourgeois.

Un certain Cimmino, qui fut trouvé à Naples mort d'asphyxie, en 1878, avait fait tatouer sur sa. poitrine ces paroles : Je ne suis qu'un pauvre malheureux. Je le soupçonnai à l'instant d'être un coquin, et, en effet, l'enquête prouva qu'il avait été jeté là par trois de ses complices et qu'il était un voleur émérite.

Malassen, assassin féroce, devenu à la Nouvelle-Calédonie le bourreau des forçais (Meyer, Souvenirs d'un déporté, 1880), était couvert de tatouages grotesques ou terribles des pieds à 'la tête. A la poitrine il s'était fait dessiner une guillotine rouge et noire avec ces mots en lettres rouges : J'ai mal commencé. — Je finirai mal. — C'est la fin qui m'attend. — Son bras droit, qui avait donné la mort à tant d'êtres humains, portait cette affreuse devise convenant bien à son métier: Mort à la chiourme!

D'après les belles monographies de Lacassagne (Le tatouage, 1881, id. 1886, elArchiv. di psichiat.,\o\. i, 1880), nous voyons que, sur 111 inscriptions dues au tatouage, 51 portent l'empreinte caractéristique du crime. Si l'oiî ne tient pas compte de certaines formules, de proverbes ou de dates commémoratives de la condamnation (un criminel alternait les dates successives des trois conseils de guerre qui l'avaient condamné; un autre dessinait un cœur portant au centre l'époque de sa condamnation), on voit que 51 dessins sont un cri de vengeance, de révolte contre la patrie, contre les lois, contre la société ou la fortune ennemie, et que beaucoup d'autres renferment des allusions obscènes ou criminelles.

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