CHAPITRE PREMIER
8. — Le talonage chez les fous. — Le médecin-légiste peut donc puiser dans le tatouage un indice de récidive, surtout s'il le constate sur des individus qui n'appartiennent pas à la classe des marins, dos militaires, des paysans lombards, des pêcheurs des Marches ou de Naples. 11 doit tenir grand compte du genre et de la fréquence de ces tatouages, aussi bien que de leur pi'ccocité, de leur siège et de leurs allusions.
Cette inclination suffirait sans doute aussi à différencier le criminel du fou. En effet, bien que celui-ci soit soumis, comme le premier, à la réclusion forcée et passe son temps dans l'oisiveté, bien qu'il éprouve des passions violentes et qu'il ait recours aux passe-temps les plus étranges, qu'il polisse des pierres, déchire ses vêlements et sa chair, salisse les murs et barbouille force papier, il est rare qu'il trace sur sa peau de véritables dessins. Sur 800 fous que j'ai observés à Pavie et à Pesaro, je n'en ai vu que 4 qui fussent tatoués, et tous les <iuatre l'étaient longtemps avant d'avoir éprouvé leur premier accès de folie. MM. Zani à Reggio, Livi , Sev'eri à Sienne, ont fait les mêmes observations, qu'ils ont bien voulu me communiquer. Les quelques fous tatoués qu'ils ont rencontrés, 46 sur 1137 mâles (4,0 p. 0[o) et 8 sur 1206 folles, avaient presque tous (60 0[o) séjournés dans ies prisons, et c'était là qu'ils s'étaient arranges de la sorte (1). Voilà donc une nouvelle preuve de l'influence
• (1) Il y en avait 7 condamnés pour meurtre ou blessures, 4 pour vol, 4 pour rébellion, 1 pédéraste, etc. (V. Severi, Archivio di psichiaMa , vol. VI, p. (30 etc.
J'ai pu voir à Sienne plusieurs entre ces tatoués, 11 sur 500; parmi eux, € provenaient des prisons et c'était là qu'ils avaient pratiqué sur leur corps les premiers dessins (les armes du Grand-Duché, la date de 1856.,
alavistique sur le latouage; car la folie n'est presque jamais congénitale, et, par conséquent, ne résulte guère de l'atavisme.
Le savant De Paoli (Noie snl latuaggio nel manicomio di Genova, 4880) a rencontré 19 individus tatoués sur 278 fous. Mais, parmi ces 19, il y en avait bien 11 qui provenaient des prisons; des 8 autres, l'un appartenait à une société de camorristes (les Foris) de Gênes, et celui-ci, comme 5 autres, s'était tatoué hors de l'asile, étant marin ou soldat. Deux seulement s'étaient tatoué? dans l'asile; mais il est bon d'ajouter que l'un de ce? deux était un marii;, et qu'il s'était tatoué, de son propre aveu, pour se montrer bien orné à ses camarades, quand il sortirait de là; le dessin qu'il portail, et que j'ai examiné avec soin, représentait un Dieu gravé dans un triangle, et un ange aux aîles déployées; c'était une allusion à sa folie religieuse.
des croix, des ancres, le mot vive Garibaldi). A l'asile, ils avaient refait leurs tatouages avec de la brique pilée; mais ils n'avaient pa» réussi ou du moins ils n'avaient fait que des dessins indéchiffrables et confus; ils avaient poussé d'autres aliénés à se faire tatouer par eux, mais sans plus de succès. — Le tatouage manqué, confus, pourrait-il distinguer l'œuvre du fou de celle du malfaiteur, dans ces rares circonstances où il se pratique dans les hospices? — La chose est probable.
NB, Il existe des tatouages involontaires produits par le taffetas noir d'Angleterre, parles objets vésicants, ou même qui sont pratiqués pendant le sommeil ou à l'aide de la violence; c'est ainsi que je connais le cas d'un détenu qui ess.aya avec d'autres de tatouer un de ses compagnons pendant qu'il dormait; il tint en effet une première séance, mais, à la seconde fois, l'homme s'éveilla, et le dessin resta incomplot.
Il y a enfin des tatouages tout-à-fait accidentels (j'en ai observé deux cas), particulièrement au nez, au front, aux oreilles, provenant du blessures, ou de chûtes sur la tête, etc.
9. — Blessures. — La fréquence des cicatrices à la tête ou aux bras peut devenir pour le médecin légiste un indice précieux, par lequel il distinguera le criminel du citoyen paisible etbonnôle, pourvu, bien entendu, que ce dernier ne soit pas un vétéran ou un épileptique. Sur 390 sujets observés par moi, il portaient des cicatrices à la tête, et encore étaient-elles antérieures à l'époque du crime.
La même remarque s'applique aux prostituées. Parent- Duchâtelet, sur 392 femmes de celte catégorie recueillies dans les hôpitaux pour des maladies non syphilitiques, en a trouvé 90 soignées pour des blessures ou des contusions très-graves (1. c, p. 392).
TROlSlÈMt: l'AUTlK
CIIAPITRP: Il
Sensibilité générale. — Gaucherie algométrique , spécifique , etc. — Dynamométrie. — Activité réflexe. — Réaction vasculaire. — Rougeur. — Longévité. — Disvulnérabilité chez les criminels.
i. — Le goût particuliei' des criminels pour une opération si douloureuse, souvent même si longue et si pleine de dangers, que le tatouage (4), le grand nombre de blessures que présente leur corps, m'ont conduit à soupçonner en eux une insensibilité physique plus grande que chez le commun des hommes, insensibilité semblable à celle que l'on rencontre chez quelques aliém'> et en particulier chez les fous furieux.
A vrai dire, à force d'interroger les geôliers et les médecins des prisons, j'ai pu rassembler plusieurs cas d'une véritable analgésie. Un vieillard enfermé pour viol , par exemple, se laissait appliquer au scrotum un fer rouge, sans pousser un cri , et demandait ensuite si l'opération
(1) M. Lacassagne cite un individu qui, pour se faire tracer dans le dos un dessin compliqué, resta couché sur le ventre 3 à 4 heures par jour, et cela pendant trois semaines. Un autre, à Naples, ayant voulu peu après l'opération prendre un bain de lessive, contracta une gangrène qui l'emporta en peu de temps.
M; Berchon (1. c.) a reconnu, à la suite de divers tatouages, 17 cas de phlegmons, 8 de gangrène, I d'anévrisme, 7 de mort.
CIIAl'lTUE II
^UiiL terminée, comme s'il se fûl agi d'un autre ; il est vrai que, peu d'instants après, il était pris de délire. Un autre, sans manifester la moindre émotion, se laissait couper une jambe, puis jouait avec le membre qu'on venait d'amputer. Un assassin renvoyé du bagne de l'île de ■S..., à l'expiration de sa peine, priait le directeur de le garder encore, disant qu'il ne savait où trouver du pain; voyant sa prière repoussée, il se déchira les intestins avec le manche d'une grande cuillère, puis remonta tranquillement l'escalier et rentra dans son lit, où il expira peu d'instants après, sans avoir fait entendre un seul gémissement. L'assassin Descourbes, pour ne pas aller à Cayenne, se procura aux jambes des plaies artificielles et, celles-ci guéries, se passa au moyen d'une aiguille un cheveu à travers la rotule; il en mourut. Mandrin, avant qu'on lui tranchât la tête, fut tenaillé en huit endroits différents, aux jambes et •aux bras, et ne poussa pas un soupir. — Pour faire disparaître un signalement dénonciateur, B. se fit sauter trois dents avec de la chaux pulvérisée; R. s'enleva la peau du visage avec des fragments de verre. — Au pénitencier de Ghatam, on a compté, en ^1871-72, 841 contusions ou blessures volontaires. Les condamnés qui s'étaient volontairement fracturé quelque membre étaient au nombre de 27, dont 17 durent subir une amputation; 62 tentèrent de se mutiler; 101 se firent des plaies avec des substances corrosives. (Rivista délie discipline carccrarie, 1873, p. 369).
Mais, comme on peut le voir, ici, quand la folie n'est ipas en cause, il entre pour beaucoup dans cette inscn- •sibilité physique l'action toute puissante de certaines •passions. C'est ainsi que les prostituées tribadiques, pour
rejoindre leurs amies à l'hôpilal, l'ont usage de fers rouges avec lesquels elles provoquent sur leur épiderme des boutons qui ressemblent h. l'éruption de la gale. C'est ainsi encore que j'ai vu deux meurtriers qui s'étaient mutuellement dénoncés et qui se baissaient depuis longtemps, s'élancer l'un sur l'autre, à l'heure de la promenade, et s'étreindre pendant quelques minutes, l'un mordant la lèvre, l'autre arrachant les cheveux de son adversaire, et tous deux se plaignant, non des blessures qu'ils s'étaient faites et qui furent suivis de graves accidents, mais de ce qu'on les empêcha de compléter leur vengeance.
2. — Sensibilité générale. — Mais le problème de la sensibilité dans les criminels est un de ceux qu'on ne peut pas résoudre qu'après de nombreuses expériences.
Nous en avons fait une étude sur 166 criminels, dont l'un seulement était un criminel d'occasion, tous lesautres? des criminels-nés ou d'habitude.
En commençant par la sensibilité générale ou topograpbique, nous avons trouvé celle-ci émoussée dans 38 sur 66:
Dans 16 à droite Id. 12 à gauche Id. 18 des deux côtés.
En l'étudiant avec l'appareil électrique de Du-Bois Reymond, toujours au dos de la main, nous avons trouvé le degré de 49,6 dans les criminels, de 64',2 dans les hommes normaux. — Et tandis que les criminels ne commencent (i s'en apercevoir qu'à 14 à 2i}