CHAPITRE PREMIER
J'en ai vu une adonnée au saphisme, écrit Kocber, qui s'était fait tatouer sur la mammelle le portrait d'una femme. Les femmes arabes se font tatouer, selon lui, pour plaire à leurs maris ou à leurs amants, et c'est pour cela que le tatouage y est plus diffus chez elles que chez les hommes.
Ce stimulant des passions, m'explique les sacrifices même pécuniaires auxquels bien des gens se soumettent pour se faire tatouer.
A Paris et à Lyon, écrit Lacassagne dans sa bello monographie, ceux qui font profession de tatouer ont coutume de tenir boutique près des auberges; ils ont des albums, et leurs prix varient de cinquante centimes à quinze francs; il y en a qui gagnent jusqu'à cent francs par jour.
Ce stimulant de la passion, et la connaissance exacte des détails chez ceux qui, ayant peu d'idées, les ont précises, m'expliquent la perfection de leurs dessins, perfection qu'on peut comparer à celle des Egyptiens, des Chinois et des Mexicains. Dans les monuments anciens de ces peuples, on distingue parfaitement la forme des animaux, des végétaux et des instruments qu'ils voulaient représenter. Cette perfection dans le dessin me rappelle le charme des chansons populaires. Tant il est vrai que la passion, dans ses produits, est souvent supérieure à l'art le plus raffiné.
l) Il se peut que la nudité ait été pour beaucoup dans le tatouage que l'on considérerait volontiers comme une parure et un vêtement. Cela est cerlainiî pour les sauvages. Ne sait-on pas que les marins, qui vont bras et poitrine nus, et les prostituées, qui sont souvent découvertes, sont aussi ceux qui recherchent, le plus le tatouage? Il en est de même des mineurs et
TltOISlÈMIi l'AHïlE
dos paysans. D'ailleurs, le tatouage n'aurait pas de raison d'être chez un homme vctu; on ne le distinguerait pas.
m) Atavisme. — Mais la première, la principale cause qui a répandu chez nous cette coutume, est, à mon avis, l'atavisme, ou cet autre genre d'atavisme historique appelé la tradition. Le tatouage est en efl'et un des caractères essentiels de l'homme primitif et de celui qui vit encore à l'état sauvage.
Dans les grottes préhistoriques d'Aurignac et dans les sépulcres de l'antique Egypte, on rencontre quelques uns de ces os pointus qui servent aux sauvages modernes pour se tatouer. Les Assyriens, d'après Lucien, les Daces et les Sarmates, d'après Pline, se couvraient tout le corps de figures; les Phéniciens et les Juifs se traçaient des lignes qu'ils appelaient signes de Dieu au front et sur les mains. (Ewald, Jud. Allerlh., iv). Chez les Bretons, cet usage était si répandu, que leur nom même de Bretons (Brilh., peint), comme celui des Picles ou Piclons, semble en être dérivé. Voyez César. Ces peuples, dit-il, traçaient avec le fer des dessins sur la peau des plus jeunes enfants, et coloraient leurs guerriers avec ViscUis tinctoria pour les rendre plus terribles sur le champ de bataille. Les Scols, dit Isidore, se dessinaient d'étranges figures sur le corps, avec de l'encre et un fer très-aigu. (Eiymol., ix. V. Lucien, De Dea Syra, 18-40; Ewald, Die Jud. Alterlh., p. 102; César, De bello gallico, 14). Les soldats romains, dit Végèce portaient gravés sur le bras droit le nom de l'empereur et la date de leur engagement. (De re milil.).
Je ne crois pas qu'il y ait un seul peuple sauvage qui ne se tatoue plus ou moins. Les Payaguas se peignent le visage en bleu les jours de fête, ils se dessinent des ti'iangles, des arabesques. Les diverses tribus
nègres se dislingucnt les unes des autres, surlout chez; les Bambaras, par des traits horizontaux ou verticaux tracés sur le visage, sur la poitrine, sur les bras (1). Les guerriers Kaflîs ont le privilège d'orner leur jambe d'une longue ligne couleur d'azur, qu'ils savent rendre indélébile.
A Tahiti les femmes se font tatouer seulement le» pieds et les mains , ou l'oreille ; elles y font tracer des colliers ou des bracelets; un petit nombre la vulve ou l'abdomen (on en a vu une qui portait des symboles obscènes); les hommes tout le corps, sur le cuir chevelu, au nez, aux gencives, et il se produit souvent des phlegmons, de la gangrène, surtout aux doigts et aux gencives. C'est pour prévenir ces accidents ^ que l'on soumet l'opéré à la diète et au repos. Le tatoueur, dans ces pays là, est entouré de respect et accueilli comme l'étaient les troubadours chez nous au Moyen-Age. On le paie généreusement. (Berchon, Sur le tatouage, 1872).
Aux îles Marquises, le tatouage est un costume aussi bien qu'un sacrement.
A partir de 15 à 16 ans, on met aux jeunes gens une ceinture et on commence à leur tatouer les doigts, les jambes, mais toujours dans un lieu sacré. Toute famille riche a son tatoueur, et la charge se transmet de père en fils, de sorte qu'à la mort du premier, il faut souvent attendre quelques années avant que le second puisse opérer. Les femmes, les princesses mêmes, n'ont droit
(1) Voyez, pour les autres citations: Mantegazza, Viaggi nelV America méridionale, 1861-62. — Berchon, Le tatouage aux îles Marquises, 1872. —V^\n7.,Anthropol., m. — Krause, Ueber die Tatowiren, 1873, Qœttingen. — Kocher, La criminalité -chez les Arabes, 1884.
TROISIÈME l'AUTlE
-qu'au lalouage dos mains ol (1(3S pieds; les grands personnages en couvrent loul leur corps; et si les dessins des parties inféi icures sont délicats , ils prennent à la face un aspect grotesque et horrible, afin que les ennemis soient frappés d'épouvante.
Chez les Kabyles, les femmes portent sur le front ou -à la joue un tatouage qu'elles font disparaître au mo- ■^^ment du mariage.
Le tatouage est la véritable écriture des sauvages, leur premier registre d'état civil. Certains tatouages in- •diquaient l'obligation, pour le débiteur, de servir un temps son créancier. Ce moyen indiquait également le nombre et la nature des objets reçus. (Krause, Ueber ■die Tatowiren, 1873).
Rien de plus naturel que de Voir un usage si répandu chez les sauvages et les peuples préhistoriques reparaître dans les classes qui, de même que les bas-fonds 'marins, gardent la même température, ont conservé les coutumes, les superstitions, jusqu'aux hymnes des peuples primitifs, et qui ont, de même qu'eux, des passions violentes, une sensibilité engourdie, une vanité puérile, une longue inaction, et même bien des fois la nudité. Ce sont bien là chez les sauvages, les mobiles ^principaux de cette coutume étrange.
L'influence de l'atavisme et de la tradition me semble confirmée par Ce fait, que nous trouvons un tel usage répandu parmi les bergers et les paysans , si tenaces en fait d'anciennes traditions. On le trouve encore en Italie, et surtout en Lombardie, dans le Piémont et les Marches, où la population est d'origine celtique. Or, de tous les peuples d'Europe, les Celles sont les seuls qui ^ient conservé cet usage jusqu'au temps de César.