‹ L'homme criminelChapitre 18 sur 315 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

quelques-unes de leurs habitudes; non toutes cependant, ni chez tous les sujets. Nous cherchons à développer chez eux une certaine moralité qui consiste à nous procurer le plus grand profit avec le moindre dommage; et nous atteignons ce but tantôt par des moyens cruels, tantôt par la ruse.

Allen raconte que dans les Indes les singes lui dérobaient continuellement son sucre. Ne pouvant à cause des préjugés du pays, les punir avec sévérité, il imagina de prendre quelques-uns de leurs petits, les saupoudra de sucre mêlé d'émétique, puis les rendit à la liberté. Les parents, que ce rapt avait fort affligés, furent transportés de joie à leur retour et se mirent à les lécher. Ils le faisaient d'autant plus volontiers, qu'ils y trouvaient le goût du sucre. Mais bientôt ils furent pris de crampes et de vomissements, et dès lors ils ne retournèrent plus chez celui qu'ils regardaient comme un traître (Breiim, i, 100). Ce qui rend ces animaux si audacieux et si voleurs dans les Indes, c'est justement la superstition des indigènes qui les considèrent comme des êtres sacrés et se gardent bien de les punir. — M. Ferri raconte qu'un jeune homme , pour déshabituer son chien de se tenir continuellement à ses pieds durant ses repas, recourut au stratagème suivant: toutes les fois qu'on mettait la table , il fermait les portes de la salle à manger, et, montrant au chien la nappe blanche, le frappait à tour de bras. A. partir de ce moment, le chien se sauvait aussitôt qu'il apercevait de loin la nappe. (L. Ferri, La teorica deirimpiUabilità e la negazione del libero arbitrio. Bologna , 1881).

Mais il y a des animaux, dit Brchm, chez lesquels ni les menaces, ni les peines les plus cruelles, ne réussis-

SA

l'REMlÈIlE PARTIE

senl à extirper certains instincts, devenus organiques par suite d'une longue hérédité.

Ainsi tout le monde sait que les chats malgré une longue domesticité et des punitions réitérés, ne perdent jamais l'hahitude du vol. — Parmi les singes , les babouins se laissent dresser avec les menaces et le fouet; sur les cynocéphales, au contraire, les tentatives de dressage n'aboutissent presque à rien (Breiim, i, 120, 109; Ferri, 1. c).

Pour ce qui concerne l'efficacité des peines, l'observation exacte a démontré que chez les animaux susceptibles de domesticité on obtient souvent bien plus avec un bon traitement ou des mesures indirectes qui flattent leur vanité ou leur gourmandise, qu'avec les tortures, souvent d'autant moins efficaces qu'elles sont plus cruelles.

Un muletier me racontait qu'au Mont Cenis les mulets et les ânes chargés se refusent à marcher sur une route qu'ils ne connaissent pas; s'ils sont habitués à prendre leur repas dans un endroit déterminé, il est absolument impossible de le leur faire dépasser à jeune. On a beau les fouetter, ils se cabrent et n'avancent pas, quand même il ne s'agirait que de parcourir l'espace de quelques mètres. Or, en pareil cas, me disait le muletier, on réussit beaucoup mieux en leur donnant tout de suite à manger qu'en les fouettant. Quand il s'agit d'une route nouvelle qu'ils refusent de suivre, le mieux est, pour vaincre leur obstination, de leur faire d'abord parcourir cette route sans fardeau en leur donnant à manger à l'arrivée; cela fait, ils reprennent la marche avec la charge, sans opposer la moindre résistance.

Il y a bien des années que Lessona (Stilla conformazione eslcrna dcl cavallo, 1829) faisait cette observation:

ClIAPITUE niEMIER

<( Quand un cheval commet accidentellement une faute, il ne faut pas l'en punir, à moins que cette faute ne lui devienne habituelle; car la peur des punitions trop fréquentes l'y fait retomber encore plus souvent.

» En général, si l'on attend jusqu'à l'âge du développement complet, si l'on a recours avec discernement aux punitions légères, mais surtout si l'on traite l'animal avec douceur, on obtient bien plus que par les mauvais traitements , dont le résultat le plus clair est de rendre l'animal vindicatif ».

Même avec les chevaux les plus méchants, dit Rodet ^1. c.) la douceur fait plus que la sévérité: celle-ci réussira peut-être à modifier les individus faibles; mais les plus vigoureux résisteront à tous les efforts.

Tout cela confirme déjà pour le monde animal ce que nous allons voir chez l'homme, le peu d'utilité des peines et la possibiUté d'obtenir des résultats meilleurs par des moyens moins brutaux — par les succédanés de la peine dont nous parlerons dans la dernière partie de cet ouvrage.

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