CHAPITRE PREMIER
ÉQUIVALENT DE LA PEINE CHEZ LES ANIMAUX ET CHEZ l'HOMME.
i. — La peine. — Il y aurait encore une différence bien marquée dans les deux séries, s'il était vrai, comme plusieurs juristes, par exemple, notre Ferri, semblent disposés à l'admettre, que certains animaux témoignent une sorte de repentir des fautes commises. 11 est positif que les abeilles voleuses hésitent avant et après leurs exploits, comme si elles craignaient une punition.
M. Harachequesne me racontait qu'un singe qui lui appartenait, laissé seul au logis, avait fait de grands dégâts dans la maison: lorsque ses maîtres rentrèrent, il se cacha si bien qu'on eut toutes les peines du monde à le retrouver: après avoir été grondé et châtié il resta huit jours sans vouloir prendre de nourriture.
Brehm nous décrit la scène charmante d'un singe qui commettait un vol dans sa chambre, tandis qu'il feignait de dormir: l'animal regardait avec hésitation autour de lui: et s'arrêtait toutes les fois que son maître faisait quelque mouvement et semblait sur le point de s'éveiller.
Chaillu possédait un chimpanzé qui pour lui voler des bananes s'approchait de son lit, épiant ses mouvements pour s'assurer s'il était bien endormi; Chaillu venaitil à s'éveiller? le singe s'enfuyait en jetant le fruit volé; mais, s'il en avait le temps, il remettait le fruit
à sa place et venait faire raille caresses à son maître pour lui donner le change.
A mon avis, tous ces actes ne sont dus qu'à la peur du châtiment qui suit ordinairement la faute, — juste comme cela s'observe chez les voleurs habituels.
Ici on pourra m'objccter que les animaux infligent eux-mêmes de véritables punitions à leurs petits et à leurs sujets.
Quand les singes sont réunis en ti'oupe, écrit Brehm, une lutte s'engage entre eux pour le commandement; le plus robuste l'emporte; et si l'un d'eux refuse ensuite d'obéir, on le met de force à la raison ; coups de poing et coups de dent pleuvent sur lui. Entreprennentils en cachette une expédition? ajoute l'auteur; si quelque petit crie et fait du tapage, les vieux, pour le punir, le frappent et le soufflettent.
Toutefois, ici encore, il me semble qu'il s'agit tout simplement d'un mouvement d'impatience des parents ou des chefs, qui se voient mal compris et désobéis de leurs petits ou de leurs inférieurs. C'est ce qui nous arrive plus souvent que nous ne croyons, lorsque, à l'égard de nos enfants, nous nous donnons l'air de venger un droit, tandis qu'au fond nous sommes bien loin d'obéir à un principe d'éducation ou à un sentiment de justice, mais ne cherchons le plus souvent qu'un prétexte pour justifier nos emportements.
Je suis encore moins disposé à admettre l'existence de peines dictées et infligées par les animaux réunis en société, peines analogues à celles inscrites dans nos codes ou plutôt à celles des tribus sauvages qui prodiguent la mort pour la moindre faute.
Neander raconte que dans la bourgade de Tangen en Bavière plusieurs cigognes vivaient en bon accord entre elles. Un jour cependant une femelle se laissa séduire
ClIA.riTl\E PREMIER
par un jeune màle, en l'absence de son époux. Celui-ci, revenu à l'iniproviste se voyant trahi, l'aurait fait comparaître devant un tribunal composé de toutes les cigognes ^e l'endroit, qui étaient justement réunies pour leur -voyage automnal, et qui firent justice en déchirant la coupable (Figuier, 1. c).
Dans l'Ecosse septentrionale et dans les îles de Feroë, on voit souvent des troupes de corneilles mettre à mort quelques-unes de leurs compagnes coupables (Id.).
Linnée raconte qu'une hirondelle, étant retournée à son nid, le trouva occupé par un moineau. Tous ses efforts pour l'en déloger restèrent infructueux. Elle eut, ^alors, recours à ses compagnes qui arrivèrent portant dans leur bec du mortier et murèrent l'intrus dans le nid usurpé.
Les cynocéphales sont des voleurs accomplis. Quand ils mettent au pillage une plantation, ils placent une sentinelle qui, à l'approche de l'homme, pousse le cri d'alarme; cette sentinelle est toujours très-vigilante, car elle sait que ses compagnons lui infligeraient la peine -de mort, si elle manquait à son devoir.
Les habitants de Smyrne, qui savent jusqu'à quel -point les cigognes mâles poussent le sentiment de l'amour conjugal, s'amusent à mettre dans les nids de ces •oiseaux des œufs de poule. A la vue de ce produit insolite, le mâle entre en fureur et livre son épouse aux autres cigognes qui accourent et la déchirent (Figuier, 1. c).
Évidemment c'est de notre part une interprétation toute gratuite, que de vouloir reconnaître dans les autres animaux la même horreur de l'adultère et les mêmes rites et coutumes judiciaires qui existent parmi les ^hommes, surtout parmi les hommes civilisés; car chez ■ies animaux l'adultère pourra tout au plus provoquer
un acte de colère de la part de l'époux outrage (et nous verrons combien cela est déjà rare chez l'homme sauvage qui pendant longtemps ne le considéra point comme un délit); mais la tribu restera certainement impassible, n'y voyant, après tout, aucun de ses intérêts lésé. Et si chez les cynocéphales la tribu entière condamne à mort une sentinelle négligente, il me semble qu'ici encore il ne s'agit que d'un mouvement de vengeance provenant du coup manqué, du danger qu'on a couru. Mais cela ne prouve en rien la conscience d'un droit, ni la délibération d'une peine, pas plus qu'on ne saurait reconnaître ce caractère dans les homicides commis par les brigands sur leurs compagnons pour des causes semblables, ou dans les entraînements de la fureur populaire qui n'ont, certes, rien à démêler avec le sentiment du droit.
Supposant que ces faits soient vrais, je n'y verrais qu'un nouvel exemple de ces associations de malfaiteurs parmi les animaux dont on a donné plus haut des preuves nombreuses, associations qui, dans ces circonstances, se transforment de fait, sinon d'après les intentions des individus, en actions juridiques.
En d'autres termes, si dans les faits exposés plus haut, nous apercevons l'embryon du crime, ici nous entrevoyons celui de la peine, bornée encore à la phase de la vengeance et précisément de la vengeance par association , comme chez les peuples barbares qui nous ont transmis le jury, mais sans arriver jamais à la phase de l'indemnité qui est une création de sauvages un peu plus avancés dans la civilisation (v. le chap. ii).
2. — La peine chez les animaux domestiques; les succédanés pénaux. — Il est certain qu'à l'aide des chîilimenls nous réussissons à modifier dans certains animaux