CHAPITRE IX
désigné par l'épithèlc de sauteur, la mort s'appellera la maigre, la cruelle, la certaine.
Le philosophe trouve là un moyen de pénétrer dans les replis de l'âme de ces malheureux; il peut voir, par exemple, quelle idée ils se font de la justice, de la vie, de lame et de la morale. En effet, l'âme est appelée la fausse; la honte, la rouge ou la sanglante; l'heure, la rapide; la lune, la moucharde ou Vespionne; le réverbère, l'incommodé; l'avocat, le blanchisseur, c'est-à-dire celui qui doit laver leurs fautes; la bourse, la sainte; le sang, du raisiné; la prison, la petite sainte; le gage, le saint; l'aumône, la gueuse;\sL prédication, V ennuyeuse ; la sœur, la chérie. Les Français appellent encore dévot, le genou; brutal, le canon; créateur, le peintre (1). Les Lombards donnent le nom mauvaise
(1) Dans l'argot français, battant = le cœur, qui bat; dans l'argot vénitien on dit palpitante fArcfiivio, ii, 205); basse — la terre; produisante = la terre; blafard = l'argent: c'est une allusion à sa couleur; la blafarde = la mort; blonde = bouteille de vin blanc; négrette = bouteille (probablement de vin rougej; négrette morte = bouteille vide; coureuse ^machine à coudre; couvrante = casquette : on avait déjà le terme générique de couvre-chef; flottante = vaisseau , barque; frisé = juif ; gluant = enfant à la mamelle; insinuante — seringue, d'où insinuant = apothicaire; pâlotte = lune; priante = la messe; ou mieux peut-être l'église: puant = bouc; rameneuse = fille boulevardière , qui ramène chez elle; reniflante = botte (percée, qui renifle l'eau); reposante = chaise; retrousseur = souteneur; roudin signifie boule, ou pomme, ou encore excrément; roudinet = bagne; sans bout = cercle; siante = séante = chaise; disque = argent, par allusion à la forme des pièces de monnaie. Siffler au disque = demander de l'argent, par allusion à certaines manœuvres en usage sur les chemins de fer; soutenante = canne; tortillante = vipère; vermois pour vermeil = sang; verte = absinthe; volant = oiseau; volante = dépêche télégraphique: on dit aussi: babillarde volante; voltigeante = boue; sondeur (avocat) = procureur de la République; père sondeur = juge d'instruction: les sondeurs = la justice (Loeédan, 1. c; Mayor, 1. c.).
à la soupe de la prison, eL celui de dangereux au merri' bre virile qui peut entraîner une arrestation ou causer une maladie.
Quelquefois le changement métaphorique consiste dans un procédé que nous pourrions appeler « de similitude renversée ». Ainsi, la sagesse désigne le sel; maronle (mari), le bouc; la médisante, une langue salée.
On reconnaîtra ici l'influence de ce sel épigrammatique fort commun chez les malfaiteui's, qui sont bien plus riches d'esprit que de bon sens.
L'argot offre une création plus curieuse encore et plus difficile à comprendre pour quiconque n'a pas la pénétration divinatoire d'Ascoli: elle consiste à faire suivre la raison métaphorique d'un travestissement phonétique. Par exemple, prophète désignera la poche ou le cellier, par allusion à leur profondeur; le philosophe sera le mauvais soulier, allusion subtile à l'homophonie de savant et de savate, et peut-être en même temps à la pauvreté, que l'on appelle précisément philosophie! De même le Parmesan dit calanas pour tabac, et ramengo pour bâton.
L'expression étrangler un perroquet, qu'un néologiste a essayé de transformer en stranguler un ara, nous fournit un autre exemple de ce genre. Etrangler un perroquet veut dire boire un petit verre d'absinthe. On y trouve une allusion à la couleur (le perroquet et l'absinthe sont également verts), une allusion au geste qui est le même dans les deux cas et qu'on explique par un jeu de mots: pour étrangler un perroquet on le prend par le cou, et pour boire l'absinthe on prend le cou du verre à pattes (vert à pattes) qui la contient. 11 y a enfin une allusion à la sensation d'étranglement que produit l'absinthe en passant par l'œsophage.