‹ L'homme criminelChapitre 250 sur 315 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

tendance déplorable, une grave maladie sociale au sein du pays qui les a vus naître.

Quelques observateurs, fondant leur opinion sur l'attachement de ces misérables pour leurs statuts et sur une certaine apparence chevaleresque, ou sur la couleur politique et religieuse dont se sont parfois revêtues la camorra et la mafia, pourraient douter de la nature essentiellement criminelle de ces associations. Avouons-le d'ailleurs; elles ont eu quelquefois des éclairs de générosité; à l'égard des prisonniers politiques, par exemple, sous les Bourbons. Nous les avons vues, également, couvrir les faibles d'une protection efficace, après les avoir taxés, bien entendu. Et on en pourrait dire autant des meurtriers de Ravenne, des contrebandiers de Mandrin, des brigands de Majno délia Spinetta (1), qui se donnaient pour protecteurs des petits commerçants et vengeurs politiques. Mais au fond, cette générosité, celte couleur de parti, ne furent, la plupart du temps, qu'un vernis destiné à couvrir les actions délictueuses, à combattre les lois sous prétexte de combattre les Gouvernements; à se faire, peut-être, quelquefois illusion à eux-mêmes. — En veut-on la preuve? Les camorristes, qui se donnaient pour des révolutionnaires sous les Bourbons, se disent, aujourd'hui, bourbonniens et autonomistes. Ceux de la Mafia se conduisaient de même en 1820; ils font pis encore de notre temps: garibaldiens en 4860, ils sont devenus réactionnaires en 1886; en réalité ils ne souhaitent qu'une chose: c'est de se

(1) Un brigand appartenant à la bande de Majno délia Spinetta avait dérobé cinq sequins à un paysan. Celui-ci vint réclamer, et Majno, jetant Sur le voleur un regard courroucé, l'obligea à restituer le double de ce qu'il avait pris, et à tenir la montagne pendant six semaines. » Tu as, lui dit-il, manqué à ton devoir! »

couvrir d'une bannière politique pour faire le mal avec plus de facilité.

D'ailleurs, les brigands célèbres s'entourèrent toujours d'une certaine auréole de sentiment clievaleresque; un peu par suite de cette générosité qui se retrouve toujours chez l'homme vigoureux, un peu aussi par la nécessité de se rendre favorable le bas peuple, qui leur fournissait des secours ou leur ménageait un asile.

Au fond, la camorra et la mafia ne sont que des variétés du brigandage vulgaire. Comment en douter, quand on voit les affiliés de ces bandes présenter les caractères particuliers aux autres criminels ? Ils aiment à se parer de joyaux, à porter un uniforme qui les distingue, par exemple, un pantalon blanc ouvert sur le pied, etc.; nous avons vu que c'est là un des caractères propres aux voleurs. Tout comme les scélérats ordinaires, ils ont leur argot. Ainsi le camorriste dira: dormente pour mort; chats pour patrouille; rubino pour œil; camicia ou chemise est pour lui la conduite d'un camarade, terme emprunté à la bureaucratie; linge le produit de ses extorsions; tic-tac le revolver; martino le couteau; cassa la poitrine. Ces trois dernières expressions se retrouvent dans l'argot de toute l'Italie. Les membres de la société sont désignés par le mot si (oui); ils s'appellent encore compagnons, comme les voleurs de France s'appellent amis.

Le membre de la camorra et de la mafia a son domicile principal dans les prisons. Il se montre implacable dans ses inimitiés. On dit que l'un d'eux, ayant à se venger d'une raillerie offensante, mais se sentant le plus faible, couva sa vengeance pendant quinze années, et, son adversaire ayant été enfin condamné à mort, sollicita de la cour de Naples et obtint la faveur

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