‹ L'homme criminelChapitre 249 sur 315 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

d'un malade, où personne ne s'aviserait de voir une marque de santé, bien qu'elle se conservât longtemps, bien qu'eJle finît par s'accommoder en quelque sorte et s'adapter à la vie. Mais les fausses membranes, par suite même de leur origine, s'altèrent plus facilement que les véritables; ainsi en est-il des lois établies par les criminels: elles sont souvent enfreintes par leurs propres auteurs, elles conservent la fragilité morbide de leur origine, et nous donnent seulement l'idée d'un ordre grossier tenant le milieu entre l'anarchie et le despotisme, comme chez beaucoup de peuplades sauvages.

Coppa, Palmieri, Ândreotto, ont été tués par leurs hommes. Malgré la terreur inspirée par les lois de la mafia, la police de Palerme comptait parmi ses membres beaucoup d'afïiliés. Les plus terribles défenses n'empêchèrent pas Doria, en 1861, de dénoncer Forestiero, ni Virzi de révéler les noms des complices qui l'avaient aidé à piller le Mont de Piété. Les camorristes, qu'une de leurs lois oblige à soumettre leurs différends à leurs chefs, se sont battus des centaines de ibis à l'intérieur des prisons. Lombardo répétait plus d'une fois à ses juges: «C'est l'habitude des voleurs de se voler entre eux, comme des assassins de s'pntr'égorger 5). Les chourineurs de Ravenne avaient tué un grand nombre de leurs associés, p. ex. Soprani, les deux Tassinari, etc., et ils les avaient tués en traîtres avec les plus grands raffinements de cruauté.

Ces manquements nombreux des brigands à la parole donnée font que bien souvent on refuse aux associations criminelles le titre qu'elles ne méritent cependant que trop; or c'est là, pourtant, un de leurs caractères les plus remarquables.

On pourra m'objecter que, bien des fois, la mafia s'est rencontrée sans qu'il y eût de véritables chefs hiérarchiques; mais cela ne diminue en rien, du moins pour l'anthropologie, l'idée d'association, de même que la privation de gouvernement ou de chef, ne fait pas disparaître l'idée de tribu, par exemple en Australie. C'est là seulement une preuve de sa diffusion dans toutes les classes, de sa condition endémique, comme diraient les médecins, condition qui rend cet aiguillon spécial moins nécessaire à leur formation et à leur maintien, et les dispense d'y recourir, à moins de circonstances exceptionnelles.

Dans beaucoup de bandes de brigands, comme dans les tribus sauvages, les chefs peuvent être renouvelés, renversés, faire même complètement défaut, sans que pour cela l'association en souffre. Nous en avons vu un exemple célèbre dans ce qu'on a appelé la bande Poulain, qui n'eut pas de chef, à moins qu'on ne veuille donner ce nom à l'homme qui indiquait les coups à faire ou qui remplissait l'office de recéleur. Au temps de Cartouche, des milliers de voleurs et d'assassins passaient pour appartenir à sa bande, et cependant travaillaient pour leur propre compte, ne s'associant à lui qu'en de rares circonstances. Aussi, quand je vois, dans un pays, un nombre considérable de petits groupes de malfaiteurs, groupes anonymes et acéphales, j'y trouve un indice plus grave que lorsqu'ils ont un chef. Dans ce dernier cas, en effet, ils peuvent avoir été poussés et maintenus dans la mauvaise voie par l'initiative d'un seul homme, et celui-ci, en disparaissant, emporte avec lui tout le mal; tandis que le fait même de leur existence, sans qu'il y ait personne à leur tête, indique une

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