CHAPITRE III
qu'il était Dieu, mais vous ne ressusciterez pas; ma sœur n'est pas revenue. — Comment feras-tu pour me donner la mort? — Si vous allez dans une forêt, je nie cacherai au sein d"un hallier, sous les feuilles, et, quand vous passerez, je vous ferai tomber et vous plongerai un poignard dans le cœur, — Crois-tu que j'aille jamais dans un bois pour me faire tuer! — Âh ! maman, c'est pour moi un bien grand chagrin; mais je pourrai encore vous tuer pendant la nuit avec un couteau. — Et pourquoi ne l'as tu pas fait quand j'étais malade ? — Maman, parcequ'on vous veillait toujours. — Et pourquoi ne l'as-tu pas fait depuis ? — Parceque vous avez Je sommeil léger el que vous auriez pu me voir prendre le couteau. — Mais, si tu me tuais, tu n'aurais pas mes robes, tout appartient à ton père. — Oh! je le sais trop bien, que papa me ferait mettre en prison; mais j'ai l'intention de le tuer aussi.
Uji jour qu'on la questionnait, elle tenait les yeux obstinément fixés sur une épingle qui ornait la cravate de son interlocuteur. On lui demanda pourquoi; elle répondit qu'elle tuerait volontiers cette personne pour avoir son brillant. Un autre jour entendant parler, chez elle, d'une cuisinière qui s'était couverte de sang en coupant la gorge à un enfant, elle resta un moment muette et pensive. Peu après, on l'entendit s'écrier qu'elle avait trouvé un moyen de donner la mort sans se salir : il suffisait d'employer l'arsenic avec lequel elle avait vu empoisonner des poulets à la campagne. Elle se tenait presque toujours assise, les mains croisées; à peine se voyait-elle s(3ule, qu'elle se hvrait à la masturbation. Tout fut mis en œuvre pour la corriger: simples réprimandes, coups répétés, privations de tout genre, rien n'y fit. Elle ré-
pondait toujours à son père qu'elle ne changerait pas, dût-elle y perdre la tête.
Et tout cela sans aucune cause psychique, sinon qu'elleavait entendu une vieille parente tenir quelques mauvais propos sur le compte de sa mère. On reconnaissait en elle une intelligence nette, un mobile très-clair du crime, une préméditation des plus astucieuses. — Si l'on eût fait abstraction de l'âge, qui aurait pu se douter qu'il s'agissait d'une folle, et non d'une criminelle ? Donnez un peu plus de force à ces muscles, un peu plus d'énergie à ces instincts, et vous aurez les plus cruelles formes de ces manies impulsives et raisonnantes, toujours unies à l'esprit le plus lucide.
Et l'on a beau dire que ce sont là des cas de folie: ces cas, chez des adultes, seraient bel et bien appelés des crimes. De toute façon ils prouvent que, dans leur première manifestation, le crime et la folie morale n'offrent aucune différence.