‹ L'homme d'oraison (volume 3)Chapitre 17 sur 164 · II. CONSIDERATION · texte numérisé non relu

II. CONSIDERATION

Si les miracles sont d'autant plus remarquables qu'ils sont plus rares, celui-ci ne peut pas être plus extraordinaire, car il est unique et sans égal. 11 n'y a qu'un Homme-Dieu , la grâce de l'union bypoStatique n'a été faite qu'à lui, à l'exclusion de toutes les créatures. La grâce d'adoption qui nous fat enfants de Dieu, est un don précieux; mais il est commun à tous les justes, La lumière de gloire est le comble de notre félicité; mais le nombre des bienheureux qui la possèdent,

(1) In cseterisquaedam rationessatisfaciunt, hic soins me compîectitur stupor, et cura Habacuc cano : Consideravi opéra tua, et expavi.

(2) Sic Deusdilexit mundum.

(3) Deus factusest homo : quid facturus est homo, propter qucm Deus factus est homo ?

(4) Venite, et narremus in Sionopus Domini Deinoslri. Jerem.

quelque petit qu'il soit, en comparaison des réprouvés y est néanmoins si grand , que saint Jean ne le put compter (t)i U n'y h que l'union personnelle du Verbe, qui ne se ftfutagu point : elle est singulière, et toute propre du fruit i r, i uo la Vierge. À la vérité, il n'eût pas été convenable qu'une créature inférieure à l'homme entrât en union avec la Divinité , elle eût été incapable de reconnaître par ses respects un si signalé bienfait; mais il y eût eu , ce semble plus de raison d'en gratifier les anges, dont la noblesse surpasse de beaucoup celle des hommes ; et toutefois Dieu n'a pas pris les anges > comme dit saint Paul, rnais la semence d'Abraham. 11 ne s'est pas allié aux Séraphins, mais aux hommes, et entre tous les hommes il a donné la préférence au Fils de Marie , afin qu'il fût tout seul jouissant de cet honneur, et qu'étant sans pareil il attirât lui seul l'amour de tous les cœurs et l'admiration de tous les esprits. Les grandes choses ne paraissent jamais mieux qu'en leur singularité. Le soleil est unique dans le ciel ; les rois ne souffrent point de compagnon dans leur empire, et ne partagent leur couronne avec personne. Or qu'y a-t-ii de plus grand que l'union ineffable du Verbe incarné, qui fait que l'homme est Dieu par la communication de ses grandeurs , de ses pouvoirs , de ses richesses, de ses délices, et même de sa propre subsistance, qui est d'une dignité infinie. 11 fallait donc que ce miracle fût unique et qu'il eût lui seul tous les hommes et les anges pour ses admirateurs. 0 Fils de l'homme , qui peut estimer ce don ineffable dont vous avez été gratifié? 0 Vierge singulière, et mère sans exemple , que vous êtes heureuse d'avoir un Fils qui a la prééminence sur toutes les créatures avec tant de gloire et d'honneur! 0 Jésus, la merveille du monde, possédez à jamais l'honneur de cette divine alliance!

(!) Vidi turbam magnam , quam dimimerarc nemo poterat dpoe. 7. 9.

LECTURES SPÏIUTttfiUEa, 38

6 Ffis ae Mar'e, soysz à jamais Fils unique ûe Dieu, régirez et i ioraphez malgré l'envie des démons, dans tous les siècles. V^ez, esprits bienheureux; venez, prophètes; venez , toutes les créatures, louer et admirer la singulière excellence de ce chef-d'œuvre d'amour, et les merveilles innombrables qu'il enferme (1).

m. coftsmÉuATïotf.

De quelque côté que je jette les yeux, je ne vois que des prodiges qui se présentent en si grande foulo? qu'il est impossible d'en tenir un compte exact. Les Pères de l'Église reconnaissent, comme nous avons déjà dit, en Jésus-Christ trois substances et une seule peirsojme- Le corps, l'âme, la divinité sont les trois substances qui le composent. La personne dans laquelle ell?,s subsistent , esl le Verbe.

Si je considère le sacré corps de Jésus-Christ, il est tout composé de miracles. C'est l'ouvrage d'un ouvrier tout-puissant, qui est le Saint-Esprit, dont l'opération est toute rare, surnaturelle et divine : il est formé en un instant avec tous les organes at tes dispositions requises pour être la demeure d'une ûme la pkis sainte et la plus belle qui fût jamais. II est uni à cette âme , iju", étant .taunortelie et. bienheureuse, ïe laisse mortel et passible, ftïtâat av* M un homme de miracles, abîmé d'un côte dans un océan de délices, et de l'autre dans une mer d'absinthe et de fiel; d'un côté, coaipréhenseur, de l'autre voyageur; d'un côté, bienheureux, et de l'autre, plein de souffrances (2). Qu'y a-t-fi dé plus admirable?

Si je regarde son âme, ce n'est point un simple mirade, c'est nn monde de miracles, où je trouve une plénitude miraculeuse de gloire ; car il en reçoit dès le

(1) Venite, cl narrcmus in Sion opus Domini Dei nostri. Jereni.&i.

(2) Vir dolorum,

40 l'homme d'orajson.

moment de sa conception dans un degré si dminent, que celle de tous les saints n'est qu'une ombre, comparée â «ce soleil. Plénitude miraculeuse de science ; car son entendement fut enrichi dès cet instant de toutes les espèces êts choses naturelles et surnaturelles, par lesquelles il connut tout le passé, le présent et Fa venir, sans que la moindre circonstance lui fût cachée; et, outre toutes ces connaissances , il eut en même temps un plein usage de la raison, pour en acquérir un autre par sa propre expérience; de sorte que, sachant tout, néanmoins il apprenait tout, croissant tous les jours en sagesse, quoiqu'il fût déjà arrivé au comble. Plénitude miraculeuse de grâces, de dons, de mérites, et de vertus surnaturelles; car son âme fut revêtue de la sainteté incréée, source inépuisable de toutes les grâces; sa volonté , embrasée d'un amour béatifique , amour de compréhenseur éclairé de la lumière de gloire , qui lui montrait à découvert l'objet souverainement aimable de la divine essence : et néanmoins , quoiqu'il fût dans une heureuse nécessité d'aimer et de jouir , il avait la liberté et le pouvoir de mériter, non-seulemeiit pour lui, mais encore pour tous les hommes, dont il était le vrai chef. Qui a jamais rien vu de semblable ?

Si je considère sa divinité, je ne puis sans étonnement voir l'éternel assujetti au temps, l'infini borné dans le lieu, l'immortel devenu mortel; la longueur, raccourcie ; la largeur , étrécie ; la hauteur, abaissée ; la profondeur aplanie ; la lumière, sans clarté; la parole, muette; la fonlaine altérée de soif; le pain, famélique ; la puissance, régie; la sagesse , instruite; et la force , soutenue (1).

(1) Ibi agnoscitur longitlido brevis, laliludo angusta,altUudo subdita, profundilas plana, îux nonlucens, Verbum infans aqua siticns, panis esuriens ; videas si attendas, polenliam régi , sapientiam instrui, virlulem suslentari. -5. Berh. serin, super Mitsus CS«À

LECTURES SPmiTUKLLSg, 4

Enfin, si je considère le lien sacré qui unit ces trois substances en une seule personne, qui peut assez ad mirer un homme qui est véritablement Dieu ; un Dieu qui est véritablement homme ; un Dieu adorant et ado ré ; un Dieu priant et prié ; un Dieu glorifiant et glotifié tout ensemble; un Dieu satisfaisant et satisfait par lui-même ; un Dieu que le ciel et la terre ne peuvent comprendre; borné au sein d'une vierge, qui le conçoit sans corruption, qui le porte sans pesanteur, qui l'enfante sans douleur. 0 naissance par-dessus la nature, mais en faveur de la nature! ô naissance qui surmonte la nature par l'excellence d'un tel miracle, et qui la répare par la vertu d'un tel mystère! Qui est-ce, mes frères , qui racontera les merveilles de cette prodigieuse naissance! l'ange est le messager, la vertu du Très-Haut lui fait ombre, le Saint-Esprit intervient, ïa Vierge croit, la Vierge conçoit par la foi, et après avoir conçu elle demeure vierge. Qui n'en serait surpris? le Fils du Très-haut prend une nouvelle naissance : un Dieu, qui est engendré d'un Dieu avant tous les temps, est engendré d'une vierge dans le temps, et celui qui est le Verbe du Père éternel , vient au monde comme un enfant qui n'a pas l'usage de la parole. Qui peut assez admirer une chose si nouvelle et si étrange (1) ? Venez > et racontons en Sion V œuvre du Seigneur notre Dieu (2\

(1) O nativitas suprà naturam, sed pronaturà, et miraculi excellentià naturam superans, sed reparans virtute mysterii ! fratres, generationem istam quis enarrabit ? Angélus nuntiat , virtui obumbrat Allissimi,supervenit Spiritus, virgo crédit , fide concipit, virgo permanet. Quis non miretur ? nascilur Altissimi filius, Deus de Deo genitus anle secula , nascilur Verbum infans, quis vel satis miretur? S. Bern. &rm. Uinvigil. Nativ. Vom.

(2) Venite, etnarremuain SionopusDomini Dei nostri. Jerem*

îv# considéuà.tion.

L'utilité de ce miracle, et des grands fruits qu'il à

produits.

Faisons encore un dernier effort pour raconter les fruits merveilleux qu'a produits ce grand miracle dans tout l'univers. Encore que la gloire de l'union hypostatique n'appartienne qu'à un seul, le fruit est commun à tous : la singularité n'empêche point la communication d'un si grand bien, et s'il est unique dans son espèce, il est univer&el dans ses effets. Sa vertii n'a point de bornes, et comme il n'y a point de miracle plus rare, ni plus singulier, il n'y en a point aussi de plus utile.

Si le fruit des miracles est la connaissance de Dieu et la gloire de ses divins attributs ; si chaque miracle est une voix qui publie sa puissance, sa sagesse et sa bonté, quelle voix plus forte que celle du Verbe incarné, qui est la parole incréée du Père avec laquelle il opère tous les miracles ?

Si c'est l'établissement de la religion : à qui est dû cet honneur, sinon à celui qui en est le fondateur , et que saint Paul appelle l'auteur et le consommateur de la foi.

Si c'est la conversion des hommes , celle de tous les peuples et de toutes les nations du monde, ne dépendelle pas de l'incarnation du Verbe ? n'est-ce pas à ce dessein qu'il est descendu du ciel, afin de nous y rappeler? n'est-ce pas à sa naissance que les anges ont publié la paix entre Dieu et les hommes? n'est-ce pas cet Homme-Dieu, par qui et pour qui ont été faits tous les miracles, afin de toucher le cœur des pécheurs, et les ranger sous son empire ?

Eh ! qui eût jamais osé penser que son amour en fut venu jusque-là, d'employer tous les efforts de sa puissance ordinaire et extraordinaire pour sauver des criminels ? 0 amour , que tu es puissant ! ô puissance

de l'amour divin, que tu es admirable ? 6 miracle des miracies ! miracle perpétuel , miracle éternel, qui durera, non-seulement jusqu'à la fin du monde^mais dans tous les siècles, que le cœur humain est cîur , si tu ne le convertis pas! Jusques à quand, âme égarée, mèneras-tu une vie si molle et si lâche au milieu de tes sales voluptés ? quel miracle sera capable de te convertir, si un Dieu fait homme, qui est le plus grand de tous les miracles, ne le fait pas (1) ?

Verbe incarné, qui avez fait tant de merveilles pour mon salut, opérez, s'il vous plaît, celle de ma conversion; afin qu'étant tout à vous, je vous bénisse à jamais, et que je ne mêlasse point de dire avec le Prophète-Roi: Ce changement est un coup de Dieu, et un miracle de la droite du Très-Haut (2).

(\). Usquequo deliciis dissolveris, filia vaga? qiîa creavU Bominiis novum super terram. Jerem.3\. 22. (2) Hœcmutatio dexteise Excelsi. Ps. 76. Il,

L'HOMME D'ORJUSOft

ENTRETIEN

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